‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 24 sur 58 · LES FOLLES · texte numérisé non relu

LES FOLLES

Qu'allons-nous faire, malheureuses?

Nous n'avons pu veiller, nous dormions, paresseuses, Et le malheur venait, le malheur mérité, Et c'est notre œuvre, hélas ! nolte œuvre, en vérité ! L'enfer hurle à nos pieds avec ses voix sans nombre,

Déjà nous entendons dans l'ombre

Le rire affreux de l'Ennemi; Paresseuses, hélas ! nous avons trop dormi !

LES SAGES

• O sœurs! plus de vaines prières!

Voyez, de plus en plus pâlissent vos lumières, Notre huile est mesurée, et vous n'en aurez pas; Courez vers les marchands que vous voyez là-bas ; L'enfer est sous vos pieds avec ses maux sans nombre,

Déjà vous entendez dans l'ombre

Le rire affreux de l'Ennemi; Paresseuses, courez, vous avez trop dormi !

Les vierges folles traversent la nef dans toute sa longueur, se dirigeant vers la grande porte de l'église, où sont établis les comptoirs des marchands, que représentent des clercs d'un ordre inférieur. Elles chantent :

Le malheur quelquefois s'évite Par un remède prompt : eh ! marchand, vite, vite, Donne-nous de ton huile, afin de remplacer Celle que le sommeil nous a fait renverser ; L'enfer hurle à nos pieds avec ses voix sans nombre.

Déjà nous entendons dans l'ombre

I l8 CYCLE DE NOËL.

Le rire affreux de l'Ennemi ; Paresseuses, hélas! nous avons trop dormi!

Les marchands leur répondent :

Il est trop tard, gentilles dames, Il est trop tard, nous n'avons rien, Le temps se consume et vos flamrnes Vont s'éteindre, sachez-le bien.

Votre insistance est inutile, Priez vos sœurs à deux genoux Qu'elles vous donnent un peu d'huile.

Faites vite, voici l'Époux.

A ce moment l'Epoux, qui est le Christ, représenté par un chanoine du premier rang, vêtu de l'aube et de l'étole, avec une grande croix de bois sur l'épaule, sort de la sacristie, traverse lentement le transept, et, reçu par les vierges sages, pénètre avec elles processionnellement dans le chœur ; le tout en silence. Cependant les vierges folles remontent la nef en chantant :

Que faire? Où courir? O misère!

Notre lampe est éteinte et l'huile nécessaire N'est nulle part ; trop tard ! trop tard ! eutendez-vous ! Nous n'entrerons jamais aux noces de l'Époux; L'enfer sous nos pas s'ouvre avec ses maux sans nombre,

Déjà nous entendons dans l'ombre

Le rire affreux de l'Ennemi; Paresseuses, hélas! nous avons trop dormi.

Arrivées à l'entrée du chœur, elles s'aperçoi-

vent que l'Époux est venu pendant leur absence. Éperdues, elles s'agenouillent, et elles chantent ;

Écoute, Époux, nos v.oix plaintives, Nous te supplions à genoux, Prends pitié des vierges che'tives, O Seigneur! prends pitié de nous!

O Christ] accorde-nous l'entrée De tes noces avec nos sœurs, De l'huile à la lampe altérée, Un remède dans nos douleurs.

L'Époux se dirige lentement du grand autel, près .duquel il s'est placé, vers la grande porte du chœur. Il se présente aux vierges folles et, l'air sévère, il leur dit :

Je vous le dis, je vous le dis, en vérité,

Je ne vous connais pas; sourd à votre prière.

Mes yeux cherchent en vain quelle est votre lumière;

Il n'entre point ici, qui perdit sa clarté.

Dans les régions ténébreuses Les démons ont forgé vos fers, Allez pour jamais, malheureuses, Allez pour toujours aux enfers!

Alors de toutes parts accourent, de derrière les piliers où ils se tenaient cachés, masqués de masques hideux, avec de grandes oreilles et des cornes au front, vêtus de peaux de bêtes, avec de longues queues, des clercs du dernier ordre représentant

les démons. Ils saisissent les vierges folles, les chargent de fers et les entraînent.

Le drame de l'Epoux, représenté à Noël dans nos églises durant le douzième siècle, et peut-être dès la fin du onzième, est écrit partie €n vers latins rhythmiques, analogues, sauf la diversité des rhythmes, à ceux du Dies irœ, partie en vers romans de la langue d'oïl. La mise en scène en a pu être diverse, et plus ou moins développée, suivant les temps et les églises. Nous avons essa3^é d'en rendre, autant que possible, l'effet, puissant alors sur les âmes, par cette version un peu libre en langue moderne, en vers français.

Page 1