LE DRAME D'ADAM
Franchissons par la force vive de la pensée un espace, je ne dis pas de sept cents lieues, ce serait peu de chose, mais de sept cents ans. Nous sommes au milieu du douzième siècle, sur une place publique, aux fêtes de Noël. En face de nous est une église. La grande porte en est ouverte. Dans l'espace libre qui s'étend de cette porte à l'entrée de la nef, voici le chœur ecclésiastique, celui-là même dont vous entendez les chants le dimanche, à la grand'messe ou aux vêpres, composé de ministres du culte : prêtres, chapelains, chantres, assistants, enfants de chœur, vêtus de leurs ha-
I. Conférence faite au Cercle catholique en 1870 et empruntée au travail publié dans la Bibliothèque de l Ecole des Chartes. J'ai fait subir à la partie que j'en détachais les modifications nécessaires pour la mettre à la portée d'un auditoire où se trouvaient des dames.
bits sacerdotaux, et divisés selon l'usage en deux demi-chœurs. Ce personnage collectif doit servir à deux fins dans la représentation à laquelle vous êtes conviés. D'une part, il l'embellira par ses chants, il y remplira un rôle non pas identique, mais analogue à celui du chœur antique dans la tragédie grecque ; d'autre part, il y figurera — mystérieux symbole ! — les milices célestes, le chœur des anges, comme l'église où sa voix s'élève représente le ciel.
Sous le portail, devant la grande porte, on a dressé une petite chaire, un amboîi. Dans cette chaire, devant un grand livre ouvert, voici, également en habits sacerdotaux, le lecteur, à la fois chef du chœur et directeur du jeu. C'est, s'il vous plaît, l'auteur ou pour le moins l'arrangeur du drame. C'est un clerc, peut-être même un chanoine prébende. Très-versé dans la science de la liturgie, il ne serait pas indigne de porter ce titre curieux et significatif que s'attribuait, trois siècles plus tard, au temps du roi Henri VI, ce moine anglais, William Melton, qui, réformant et réorganisant, dans la ville d'York, les cérémonies de la Fête-Dieu, ainsi que les jeux dramatiques, qui en étaient l'accompagnement nécessaire, s'intitule fièrement docteur es drames sacrés « professer of holy pageantry ». Mais ce clerc, mais
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ce chanoine, ce docteur es sciences liturgiques, l'auteur ou l'arrangeur du drame que nous allons voir, était en même temps un trouvère. Il rimait à ravir, je vous assure, en vers de huit pieds et de dix. Je ne jurerais pas qu'il n'eût commis avant et après son drame quelque chanson de geste, quelque poëme d'aventures, et peut-être, qui sait ? dans sa jeunesse, avant d'avoir pris les ordres, alors qu'il fréquentait avec ses bruyants compagnons les cours de tel ou tel Abélard, quelque chanson vive et railleuse, quelque malin et mordant fabliau.
A présent il est devenu très-grave, mais d'une gravité souriante et qui n'a pas renoncé à faire sentir, à l'occasion, la pointe d'une fine moquerie. Ils'appliquesurtoutmaintenant à édifier lepeuple, en rimant des vies de saints et des légendes pieuses, dans ce style facile et clair, qui est le plus ancien et le plus précieu\caractère de notre langue, et surtout, par une alliance heureuse de sa vocation poétique avec ses devoirs sacerdotaux, en composant ou en remaniant, pour instruire et amuser les fidèles, des offices extraordinaires et dramatiques en vers français. Son nom d'ailleurs nous est inconnu. Il ne s'est pas donné peu de mal pour instruire les acteurs de bonne volonté, clercs et laïques, membres d'une de ces asso- /
dations, de ces académies à la fois religieuses et littéraires que l'on appelait des Pz^r^; les acteurs, dis-je, qui se sont chargés des divers rôles dans la représentation dont il a pris l'initiative. Il n'a cessé, durant les répétitions, de les styler de la bonne sorte, et il a même, pour l'instruction de la postérité, consigné les conseils qu'il leur donnait en tête de la pièce même, et en guise de préambule.
« Qu'Adam soit bien dressé à donner la réplique, afin de ne la donner ni trop tôt ni trop tard; et non-seulement lui, mais tous les personnages. Que tous soient instruits à parler posément, et à faire des gestes en rapport avec ce qu'ils disent. Qu'ils ne s'avisent pas, dans les vers, d'ajouter ou de retrancher une syllabe; mais qu'ils les prononcent toutes distinctement, et disent sérieusement ce qu'il y a à dire. »
Ce sont là d'excellents conseils, et qui depuis sept siècles n'ont rien perdu de leur à-propos. Je n'hésite pas à le dire, aujourd'hui encore il y aurait avantage à les faire imprimer en tête d'un manuel à l'usage des acteurs... et des orateurs.
Devant la chaire du lecteur et dominé par elle, à peu près au milieu du porche, un banc ou une estrade basse a été dressée. C'est là qu'au troi-