LE DL\BLE
Vrai, tu es bien?
ADAM
Je n' sens rien qui m'ennuie.
LE DIABLE
Il y a mieux.
ADAM
Je n' puis savoir comment.
LE DIABLE
Veux-tu r savoir?
ADAM
Mais oui, certainement.
l34 CYCLE DE NOËL.
Adam et le diable jouent au plus fin, comme deux vrais Normands qu'ils sont, — car ce drame est écrit en dialecte normand, — et quoique également désireux, l'un de révéler, l'autre d'apprendre ce plus grand bien auquel l'homme pourrait atteindre, ils ne se font pas moins prier, Tun pour parler, l'autre pour prêter l'oreille. Mais enfin, c'est le démon qui est vaincu : Adam refuse absolument de désobéir à Dieu. — « Tu n'es qu'un sot, lui dit Satan, furieux de sa déconvenue :
Goûte du fruit, crois-moi, sans peur.
ADAM
Ne r ferai pas.
LE
DIABLE
Aurais bonheur.
Nel'
feras ?
Non
ADAM
LE
DIABLE
Tu es donc sot.
Qu'
11 te souvienne de ce mot.
. Le diable s'éloigne et va retrouver les autres démons. Ils font ensemble une course à travers la place. Après quelques instants, le tentateur,
LE DRAME D'ADAM. l35
qui ne se tient pas pour battu, revient, montrant la mine franche et gaie d'un bon compagnon, à la porte du paradis. Il dresse à l'orgueil de l'homme la grande embûche, il lui tend le piège éternel : « Tu seras Dieu » , lui dit-il :
Je te dirai le grand secret :
De la pomme qui mangerait Partagerait l'autorité Du Très-Haut, et sa majesté.
Mais Adam le repousse de nouveau avec
énergie :
Tu veux me livrer à tourment Et brouiller avec mon Seigneur, Chasser de joie, mettre en douleur.
Je n' te croirai, fuis-t'en d'ici, Et ne sois jamais si hardi Que tu reviennes devant moi, Esprit menteur, être sans foi.
Triste et l'oreille basse, Satan retourne en enfer, renonçant pour de bon à tenter l'homme. La gueule de dragon s'ouvre, et le prince des démons engage avec ses sujets un colloque animé. Puis, se ruant à travers la foule des spectateurs, il parcourt la place en tous sens. Enfin il s'approche une troisième fois du paradis. Son visage a une expression de flatterie caressante et bassej son ton est mielleux. C'est à Eve qu'il s'adresJ
l36 CYCLE DE NOËL.
sera cette fois, tandis qu'Adam se promène dans le jardin :
Eve, je suis venu vers toi.
EVE
Eh bien! Satan, dis-moi pourquoi.
LE DIABLE
Je cherche ton bien, ton honneur...
Pour capter la confiance d'Eve, le démon use d'artifices fort habiles, et qui font le plus grand honneur à l'auteur de cette scène. Notre poëte s'est ici montré un observateur très-fin et trèssagace, et la malicieuse bonhomie de son style est véritablement digne de Molière et de La Fontaine. Tout d'abord, parlant à la première de toutes les femmes, le malin esprit ne néglige pas, — je vous demande pardon, mesdames, — de lui dire du mal du premier de tous les maris :
LE DIABLE
Je m' veux mettre en ta confidence, En toi j'ai pleine confiance.
EVE
Tu peux bien croire à ma parole.
LE DIABLE
Tu as été à bonne école.
J'ai vu Adam, mais c'est un fou.
LE DRAME d'aDAM. îSj
EVE
Un peu est dur.
LE DIABLE
Il sera mou.
Il est plus dur que n'est l'enfer.
EVE
Il est franc.