LE DRAME D ADAM. I4I
Mal a changé mon aventure;
Qu'elle était bonne ! et qu'elle est dure !
C'est par le conseil insensé
De ma femme que j'offensai
Mon Créateur... Ah! que ferai-je?
Quand il viendra, que lui dirai-je?...
A qui me fier aujourd'hui
Quand cette femme m'a trahi
Que Dieu tira de mon côté?
Mauvais conseil ell' m'a donné I
Ah! Eve,
Et se tournant vers elle, il l'apostrophe durement :
Ah ! ah 1 femme endiablée, Quel malheur que de moi sois née !
Plût au Créateur que la côte Qui m'a mis en si mauvais poste Dans le feu eût été brûlée 1 Mieux en vaudrait ma destinée....
Une lueur d'espérance traverse pourtant son esprit et lui fait voir dans l'avenir la délivrance :
Ma douleur ne sera guérie Que par l'Enfant né de Marie.
Mais il retombe aussitôt dans le désespoir, et achève tristement sa plainte :
Nul ne peut adoucir la loi; A Dieu nous n'avons gardé foi; Qu'il en soit donc à son plaisir.
Le seul conseil est de mourir.
Le chœur chante le répons: « Tandis qiiil se « pro7nenait... » La divine Figure sort de l'église. Le Sauveur porte une étole par-dessus sa dalma- ■v tique. Cette étole, qui est un signe de juridiction, A lindique que Dieu vient, à cette fois, non plus 'comme créateur et père, mais comme juge. Prepant majestueusement sa route à droite, par les arcades du porche, il monte dans le paradis par un escalier latéral. Son regard se promène de tous les côtés, comme pour chercher l'homme. Cependant Adam et Eve, confus de leur péché, se sont groupés dans un coin de l'Éden, où ils se cachent. La voix de Dieu se fait entendre : — « Adam, où es-tu ?» — L'homme et la femme paraissent alors au-dessus des courtines, et s'offrent aux yeux du Créateur, mais sans oser lever bien haut la tête, un peu courbés, pleins de honte et de tristesse.
Dieu engage avec ses créatures le terrible dialogue rapporté dans l'Ecriture sainte. Dieu maudit le serpent, la femme et l'homme. Puis, chassant devant lui Adam et Eve hors du paradis par l'escalier de face, tous trois descendent sur la terre. Le chœur chante : « -4 /^ sueur de ton visage « tu mangeras ton pain. »
Alors sort de l'église un ange, vêtu de cette tunique blanche qu'on appelle une aube^ tenant
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en main une épée dont la lame tordue figure une flamme. Dieu le place en sentinelle à la porte du jardin :
Garde-moi bien le paradis, Que n'y entrent plus ces faillis, Que jamais, malgré leur envie, Ils ne touchent au fruit de vie; Avec ce glaive qui flamboie Du jardin de'fends-leur la voie.
Adam et Eve, cependant, le corps ployé en avant, le 'front touchant le sol, se taisent, abîmés dans leur désespoir. Derrière eux, silencieux, terrible, le Juge est debout. D'une main il montre aux spectateurs les deux coupables ; de l'autre il désigne le paradis perdu. Le chœur chante : « Voici Adam comme Fini de nous, C07inaissant « le bien et le mal.,. « Après que le peuple a comtemplé un peu de temps ce sombre tableau, la divine Figure rentre dans l'église par l'escalier du porche.
Adam prend alors une pioche, Eve un hoyau : ils se mettent â cultiver la terre et à y semer du blé. Puis, comme fatigués par ce labeur, ils vont se reposer sur un siège, ou bas échafaud, disposé d'avance sur la place. De temps à autre, tournant vers le paradis des yeux pleins de larmes, ils se frappent la poitrine. Tout à coup bondit hors
de l'enfer le diable, qui se dirige vers leur champ, y plante des épines et des chardons, puis s'en retourne. Quand Adam et Eve reviennent pour voir les résultats de leur semaille, ils aperçoivent ces épines et ces chardons. Consternés, ils se jettent contre terre, se frappent la poitrine et les cuisses à coups redoublés, donnent enfin tous les signes du plus violent chagrin. Adam commence à se lamenter. Sa pensée se reporte avec désespoir sur ce paradis qu'il a perdu, il s'indigne contre sa femme qui est la cause de cette perte :
Mauvaise femme, pleine de trahison, Que tu m'as mis vite en perdition ! Tu m'as ravi le sens et la raison.
Eve reconnaît sa faute ; elle s'excuse avec dou ceur :
Adam, beau sire, fort m'avez rudoyée,
Ma vilenie durement reprochée;
Si je méfis, j'en fus bien châtiée;
Je suis coupable, par Dieu serai jugée...
L'affreux serpent, la maudite vipère
Me fit manger la pomme délétère.
Je t'en donnai, hélas! je crus bien faire...
Elle termine enfin par une parole d'espérance :
En Dieu pourtant je mets mon espérance, Le crime aura divine pénitence,
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Dieu nous rendra sa grâce et sa présence, Nous tirera d'enfer par sa puissance.
Pendant qu'elle achève ces mots, la gueule de dragon s'est ouverte. Satan s'avance suivi de trois ou quatre diables, qui tiennent en main des carcans munis de chaînes par les deux bouts. Les démons se saisissent d'Adam et d'Eve; ils leur jettent au cou ces carcans. Les uns les traînent, les autres les poussent vers l'enfer. Devant le gouffre sont d'autres diables. Frappant des pieds, battant des mains, ceux-ci se livrent à une joie bruyante pour célébrer la perte de l'homme. D'autres démons montrent du doigt le lugubre cortège, et quand il est proche, ils se jettent sur Adam et Eve, et les précipitent dans l'enfer. L'horrible gueule vomit une fumée épaisse ; on entend au sein de l'abîme les clameurs des maudits qui, dans leur gaieté, heurtent avec fracas leurs chaudrons et leurs marmites. Ce bruit effroyable retentit au loin sur la place, et vient frapper les oreilles des spectateurs. Après un peu de temps, une bande de diables se répand à travers le parvis en bousculant la foule des assistants. Quelques démons pourtant demeurent dans l'enfer. Après une course effrénée, ces énergumènes rentrent au gîte, et le premier acte est terminé. Aussitôt le second commence.
Caïn et Abel sortent de l'église et s'avancent sur la place. Caïn porte des vêtements rouges, Abel des vêtements blancs. Ils se mettent à cultiver la terre, puis se reposent quelques instants. Abel adresse alors la parole à son frère, et d'une voix douce et amicale: « Caïn, lui dit-il, nous « sommes frères germains, fils du premier « homme, Adam, de la première femme, Eve. « Rendons ajoute-t-il, rendons à notre Créateur « les hommages qui lui sont dus :
Payons-lui dîme, rendons-lui nos hommages...
« et vivons ensemble, comme deux frères en « bonne intelligence :
Entre nous deux soit grande affection N'y soit envie, colère ni soupçon.
Comment naîtrait une contention?
Toute la terre nous est à l'abandon.
Caïn veut bien vivre en paix avec son frère, mais le mot dime sonne très-mal à son oreille, et déjà il regarde Abel de travers :
De payer dîme je ne suis point presse', De ton avoir tu peux faire à ton gré Et je, du mien, ferai ma volonté.
Abel, cependant, ne se décourage pas, et, reprenant ses exhortations, il engage vivement son
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frère à offrir avec lui un sacrifice à Dieu. Gain, dont l'humeur farouche s'adoucit un peu à ces paroles pleines de tendresse, y consent, mais bientôt le débat recommence sur la qualité de l'offrande. « J'offrirai, dit Abel, le plus beau de « mes agneaux, mais toi,
Qu'ofïriras-tu ?
CAÏN
Moi, de mon blé • Ainsi que Dieu me Fa donné.
ABEL
Du meilleur?
CAÏN'
Non, non, pas du tout ; J'en veux faire pain à mon goût.
« Comment ! dit Abel, mais une telle offrande « n'est pas acceptable ; d'autant plus que tu es « dans une bonne situation ; tu n'es pas à « plaindre:
T'es riche homme, t'as beaucoup de bêtes.
« Tu peux bien offrir à Dieu la dixième partie « de tes troupeaux, tu en seras récompensé.
« — Voilà une belle idée! » s'écrie Gain, dont c'est toucher la fibre sensible :
... Oiez fureur!
De dix ne resteront que neuf.
Ce conseil ne vaut pas un œuf.
« — Au surplus, ajoute-t-il, offrons, chacun de « notre côté, ce qu'il nous plaira. — Soit, » dit Abel. Les deux frères se dirigent vers deux grandes pierres préparées à Tavance, et qui figurent deux autels. Ces deux autels sont séparés par un certain intervalle. Celui d'Abel, situé à la gauche des spectateurs, se trouvera naturellement à la droite de Dieu, quand il sortira de l'église ; celui de Caïn, c'est le contraire. Abel offre à Dieu un agneau et de l'encens, dont la fumée monte vers le ciel. Caïn se contente d'offrir une poignée d'épis. Or, sous le porche apparaît la divine Figure. De la main droite elle bénit les dons d'Abel, mais elle jette à gauche un regard de mépris sur l'offrande de Caïn. Après le sacrifice Caïn, de qui la jalousie ronge déjà le cœur, fait à son frère une mine sombre et menaçante. Tous les deux
vont s'asseoir, chacun de son côté, sur deux sièges, ou bas échafauds, qui figurent leurs domiciles. Après quelques moments, Caïn vient trouver Abel, et lui propose une promenade aux champs, dans le dessein de l'emmener en quelque lieu écarté où il le tuera. Abel le suit sans défiance :
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Comme tu es mon frère aîné, Je ferai à ta volonté.
Tous les deux se promènent quelques instants sur la place. Quand ils sont censément arrivés en un lieu secret, Gain, plein de fureur, se précipite sur Abel :
Abel ! t'es mort 1
ABEL
Qui? Moi? Pourquoi
CAÏN
Je m'en vais me venger de toi.
ABEL
Ai- je méfait.'^
CAÏN
En vérité, Tu es un traître tout prouvé...
« Mais enfin, dit Abel, il ne suffit pas d'avan- <c cer cela, où est la preuve ? « Gain alors, lui montrant le poing :
Voilà qui fera la prouvance...
« Tu veux savoir pourquoi je te tuerai ? Eh « bien, je vais te le dire :
... Je te r dirai :
Trop t' fais de Dieu l'ami privé...
l50 CYCLE DE NOËL.
« Tu es cause que Dieu a refusé mon sacri- « ûce. Aussi je veux me venger et f étendre mort « sur le sable.
« — Dieu me vengera », dit Abel,et il explique à son frère qu'il lui a donné un bon conseil, en l'engageant à honorer Dieu; qu'il ne l'a donc nullement desservi auprès du Créateur.
Mais Gain s'impatiente ; il a soif du sang de son frère :
Tu parles trop : tu vas mourir.
Abel s'en remet à la miséricorde du Seigneur. Il fléchit les genoux, et tourne son regard vers l'Orient. Caïn le frappe à coups redoublés, ce qui ne laisserait pas d'être fort désagréable pour l'acteur qui remplit le rôle de la victime, si, par bonheur, il ne portait un plastron sous ses habits. Abel tombe frappé à mort, et demeure gisant sur le sol. Le chœur chante dans l'église : « Ouest Abel, ton frère?... »
La divine Figure sort de l'église et s'avance vers Caïn. Quand le chœur a terminé le répons^ elle apostrophe en ces termes le meurtrier :
Caïn, où est Abel, ton frère?
Oses-tu braver ma colère, Et défier le Tout-Puissant ?
Montre-moi ton frère vivant.