‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 48 sur 58 · LAZARE · texte numérisé non relu

LAZARE

SES DEUr Su URS.

QUATRE JU.FS.

JÉSUS-CHRlST.

DOUZE APÔTRES ou six au moins.

« En premier lieu, continue-t-elle, Lazare « étant malade, ses deux sœurs, Marie et Marthe, « avec quatre Juifs très-affligés, viendront et, « s' asseyant près de son lit, chanteront ces vers :

O triste sort, destin farouche, Pourquoi nous torturer ainsi ?

Moribond, languit sur sa couche Notre frère, notre souci.

II languit, l'âme l'abandonne, La Mort entre dans la maison ;

Seigneur, que ta pitié nous donne, — Toi seul le peux, — sa guérison.

« Les Juifs, pour les consoler, diront :

Cessez vos pleurs, ô nos sœurs bien-aimées, Tournez vers Dieu votre espoir et vos vœux. Contre la mort nos mains sont désarmées, Mais il vivra, Seigneur, si tu le veux.

« Marie et Marthe leur diront :

Vite à Celui qui donne et reprend l'être. Frères, courez vers le grand Médecin, Et dites-lui,: « Lazare meurt, viens. Maître, « Viens rappeler son âme dans son sein. »

« Les Juifs, quand ils seront venus à Jésus^ « diront :

Lazare, ton ami, se meurt, viens à son aide ; Messagers, nous venons en hâte te trouver ; Toi, le grand Médecin, apporte le remède, Afin qu'il croie en toi qui seul pus le sauver.

« Jésus répondra :

Ce mal dont souffre notre frère Ne rétendra pas pour toujours, Glacé, dans la nuit funéraire ; Je sais que le Verbe au contraire Lui réserve encor de longs jours; Oui, je sais l'œuvre qu'il faut foire.

Car il importe que par lui, Dieu se manifeste aujourd'hui.

LA RÉSURRECTION DE LAZARE. 2o5

« Cependant quand les Juifs seront revenus, « Lazare déjà mort, deux d'entre eux condui- « ront Marie près du cadavre, et elle lui chan- « tera :

Par l'antique péché, Comme un rameau séché, L'homme est toujours penché

Vers la tombe ;

Tout y tombe.

Ah ! mortelles douleurs Dont mon âme est la proie 1 O mon frère, ô ma joie, Tu meurs ; Coulez, mes pleurs.

Par le fruit défendu L'Éden étant perdu.

Le monde est descendu

Dans la tombe ;

Tout y tombe.

Ah! mortelles douleurs Dont mon âme est la proie !

O mon frère, ô ma joie, Tu meurs; Coulez, mes pleurs.

Tombe sur moi la nuit ^ Et sur Marthe aujourd'hui !

Lazare s'est enfui

Vers la tombe

Où tout tombe.

Ah ! mortelles douleurs Dont mon âme est la proie !

O mon frère, ô ma joie,

Tu meurs, Coulez, mes pleurs.

Pensant à ton amour, Frère, je hais le jour.

Je veux le noir séjour

De la tombe

Où tout tombe.

Ah 1 mortelles douleurs Dont mon âme est la proie !

O mon frère, ô ma joie, Tu meurs ; Coulez, mes pleurs.

« Alors deux. Juifs, consolant Marie, diront :

Loin d'accroître tes tourments,

Cesse tes gémissements.

Calme tes accès fébriles.

Cette lamentation

Et cette exaltation,

O sœur, demeurent stériles ;

Peut-on par de tels transports, Redonner la vie aux morts ?

Sœur, ton désespoir nous navre ; Répands sur lui des parfums Plus utiles aux défunts Que des pleurs sur un cadavre.

« Après ces paroles , viendra Marthe avec « deux Juifs, et elle chantera :

O trépas abhorré !

O trépas exécré !

Mon cœur est déchiré.

Hélas ! chétive !

O cruel sort !

Mon frère est mort Et je suis vive 1

Plein de vie et joyeux, Hélas ! soudain ses yeux Se sont fermés aux cieux.

Hélas ! chétive 1

O cruel sort !

Mon frère est mort

Et je suis vive!

Viens, injuste trépas.

Vite, accours sur mes pas.

Viens, je ne te crains pas.

Hélas ! chétive 1

O cruel sort 1

Mon frère est mort

Et je suis vive 1

Puisqu'il va, jeune et beau.

Dans l'ombre du tombeau, Mort, éteins mon flambeau.

Hélas ! chétive !

O cruel sort !

Mon frère est mort

Et je suis vive !

« Deux Juifs, pour la consoler/diront :

Au lieu de te torturer.

Crois-nous, cesse de pleurer, Marthe, ton chagrin t'enivre; Insister sur nos douleurs

Serait bon, si par nos pleurs

Nos chers morts pouvaient revivre.

Avant de te déchirer Tu devrais considérer Si cela sert à ton frère ; Crois-tu que ton sein meurtri Rouvre son regard chéri Aux douceurs de la lumière ?

« Jésus dira à ses disciples :

En Judée il nous faut en hâte revenir,

Car une œuvre m'attend que j'y veux accomplir.

« Ses disciples lui diront :

Maître, ta tête y fut, peu s'en faut, lapidée, Et tu veux cependant retourner en Judée.

« Thomas dira :

Eh bien 1 sur ses pas courons, Avec lui, s'il faut, mourons.

« Jésus dira à ses disciples :

Lazare, notre ami, profondément sommeille, Je veux le visiter afin qu'il se réveille.

« Ses disciples de nouveau :

S'il dort, c'est donc qu'il est sauve ; Quand la douleur est engourdie, Maître, c'est un fait éprouvé, L'âme chasse la maladie.

« Jésus de nouveau leur dira :

Vous ne m'entendez point, le sommeil dont il dort

Et dont la main pesante a fermé sa paupière,

Ne sait pas de réveil et s'appelle la mort.

Je rouvrirai pourtant ses yeux à la lumière,

Je le puis, car rien n'est impossible à mon Père.

« Ensuite Marthe dira à Jésus :

Si, devançant le trépas, Plus tôt vers notre demeure Se fussent portés tes pas,

Ah ! j'en pleure 1 ♦

Un tel deuil n'y serait pas.

Mais, dissipant mes alarmes, A mes caresses rendu.

Il sourirait à mes larmes, Le frère que j'ai perdu.

O Maître, ta volonté Pouvait, à sa dernière heure, Rendre au mourant la santé,

Ah !j'en pleure 1 Mort, qu'il soit ressuscité ; Que dissipant nos alarmes, A nos caresses rendu, Il vienne essuyer nos larmes, . Le frère que j'ai perdu.

Tu le peux, si tu le veux.

Mon espoir n'est pas un leurre, Ton Père, du haut des cieux,

Ah ! je pleure !

Exauce toujours tes vœux.

Prends pitié, vois nos alarmes^ Fais qu'à notre amour rendu Il vienne essuyer nos larmes, Le frère que j'ai perdu.

« Jésus dira :

Sèche ces pleurs coulant à flots, Marthe, fais taire ces sanglots Et ce désespoir qui t'oppresse ; Suivant le sort des fils d'Adam, Ton frère est mort, et cependant L'ordre éternel est qu'il renaisse..

« Marthe à Jésus

Maître, quel cruel arrêt !

Quoi donc ! il ne revivrait Qu'à cette heure solennelle, Lorsque, secouant la mort, Tout homme prendra l'essor Vers Josaphat, d'un coup d'aile.

« Jésus de nouveau :

O sœur, espère ; en vérité Je suis la Vie et la Santé ; En ma parole qui se lie, Il vit en moi, qui suis la Vie.

Et qui, vivant, en moi croira, La mort jamais ne l'atteindra ; Crois-tu, Marthe, la foi nouvelle, Crois-tu la Parole éternelle ?

« Or Marthe répondra :

O Christ, ô Fils du Dieu vivant, O flambeau dans la nuit profonde, Venu pour sauver l'homme errant Dans les ténèbres de ce monde,

Je crois en toi.

Telle est ma foi.

« Ensuite, annonçant à Marie que Jésus est « arrivé, elle dira :

Jésus est là, Marie, ô sœur très-chère. Sèche tes yeux, apaise tes transports, Fléchis son cœur par une humble prière, Pour qu'à sa voix l'âme de notre frère Vienne au tombeau p>our ranimer son corps.

« Alors que Marie à Jésus dise :

Nul humain soulagement N'est passible à mon tourment, Trop profonde est ma blessure ; Toi seul, Fils du Dieu vivant.

Peux la guérir, la touchant, Car ta pitié seule est sûre.

Toi qui tiens la clef des cieux.

Doux, miséricordieux, Viens à sa couche de pierre.

Et parlant à ton ami, Ranime son corps, ainsi Qu'on rallume une lumière.

(( Jésus dira à Marie :

Qu'on me mène au funèbre lit Où dort Lazare enseveli, Pour que je rappelle à la vie Sa chair que la mort a ravie.

« Marie conduisant Jésus au tombeau, dira :

Ici nous l'avons couché, Et c'est là l'endroit, ô Maître ; Prie, et ton Père touché Aussitôt lui rendra l'être.

« Jésus à ceux qui l'environnent :

Le sépulcre est fermé ; qu'on soulève la pierre, Il doit ressusciter devant la foule entière.

« Ils diront :

Tu ne soutiendras pas, Maître, sa puanteur.

D'un mort de quatre jours, hélas ! quelle est l'odeur !

« Alors Jésus, levant les yeux au ciel, priera a ainsi son Père :

Père céleste, glorifie Ton Verbe, et ce mort vivifie ; Au monde par là notifie Quel est pour ton Fils ton amour, O Père ! en ce jour.

LA RÉSURRECTION DE LAZARE. 2l3

Je ne le dis par défiance, Mais à cause de leur présence, Afin que voyant ta puissance, La foi les conduise à l'amour, O Père ! en ce jour.

« Ensuite il dira au mort:

Lazare, lève-toi ; Lazare, Ma main pour toi n'est pas avare ; La vie est un don précieux, La vie en attendant les cieux.

Mon Père a sur la mort empire, Lève-toi, Lazare et respire, Lazare, revis, je le veux.

« Alors, après que sera ressuscité Lazare, « Jésus dira :

Il vit, son âme en lui tressaille.

Qu'on le détache et qu'il s'en aille.

« Lazare détaché dira aux assistants :

Tels sont les dons de l'Éternel, Votre âme ayant vu, qu'elle admire ; Il a fait la mer et le ciel, ^ La Mort tremble sous son empire.

« Se tournant vers Jésus, il dira :

O Maître, ô Roi, divinité

Qui viens pour effacer le crime,

Tu parles et ta volonté Fait plier la fatalité, Etendant ton sceptre sublime Sur ton royaume illimité.

« Ce fini, si on l'a fait à matines, que Lazare « entonne : Te Deiim laudamiis; si à vêpres : « Magnificat anima mea Dominum. »

Le livre que vient de publier M. Chaignet sur la tragédie grecque* est un commentaire historique et philosophique des chapitres consacrés à ce genre par Aristote dans sa Poétique. Une analyse des principes de ce traité forme l'introduction. Quant au corps de l'ouvrage, « il se divise, ce dit l'auteur, en trois parties : la première, pure- «. ment hirstorique, expose les origines et les pro- « grès de la tragédie jusqu'à Alexandre ; la se- <c conde étudie dans le détail la dramaturgie

Page 1