‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 54 sur 58 · D'UNE · texte numérisé non relu

D'UNE

Transportons-nous dans une ville quelconque de France, à la fin du quinzième siècle, sous le règne de ce bon et pacifique Louis XII, qui consuma sa vie à démentir son caractère et la sagesse de son gouvernement par de folles entreprises au-delà des Alpes : excellent roi de France, s'il n'eût mal à propos songé à se faire duc de Milan. Quelques bourgeois, mais de cette haute bourgeoisie qui, siégeant aux bailliages ou dans les parlements, occupant les stalles des riches .collégiales, et souvent même les trônes épisco-

paux, ne le cédait guère à la noblesse, ou, tout au moins, de cette bourgeoisie aisée qu'enrichissaient le commerce et l'industrie, et que ses richesses ne tardaient pas à anoblir, se sont réunis chez l'un d'entre eux, médecin ou chanoine, mais en tout cas grand clerc, docteur en l'une des Universités du royaume, religieuse et scientifique personne, célèbre dans la ville et dans ses environs, pour avoir composé plusieurs beaux et notables traités en langue latine, sur la théologie, la politique et la morale, avec force citations d'Hippocrate, d'Aristote et du vénérable Bède, et aussi pour avoir très-subtilement rimé en langue vulgaire divers chants royaux, ballades et rondeaux en l'honneur de la très-sainte Vierge, suivant les refrains exposés au tableau dans l'église de Notre-Dame, et mérité ainsi plusieurs fois la couronne aux concours académiques du Puy voisin.

L'objet de la délibération est des plus graves. Voici tantôt dix ans que les habitants de la cité n'ont pas été édifiés et réjouis par une représentation de mystère. Dix ans se sont écoulés depuis que sur le Marché-Vieux ou le Marché- Neuf a été, trois jours durant, donné au peuple, de la façon la plus magnifique et triomphante qui se puisse imaginer, le spectacle de la Nativité,

Passion, Résurrection et Ascension de Notre- Seigneur par personnages. Le souvenir de cette imposante cérémonie commence à s'effacer de Fesprit du vulgaire, et il serait à propos de réchauffer la dévotion dans les cœurs par une représentation nouvelle.

C'est ce qu'on aurait fait il y a cinq ans déjà, sans la famine et la guerre, qui sont venues, bien à contre-temps, troubler l'entreprise. Il est vrai que ce n'est pas une mince charge, que d'assumer sur sa tête les soucis et la responsabilité d'une représentation de mystère. Tel, la dernière fois, en était conducteur, qui y a mangé le plus clair de son bien, et, à force de fatigues, attrapé une fièvre chaude, dont il aurait peutêtre guéri, sans l'inexpérience de son médecin, qui comprenait mal Aristote. Toutefois, il y a lieu d'espérer, cette fois, qu'eu égard aux circonstances favorables, les directeurs et contrôleurs du jeu auront moins de tracas, et courront moins de périls.

La ville est riche ; grâce à la bonne politique et très-louable économie du Roi notre sire, à la sagesse et prudhommie de l'échevinage, elle a pu, depuis plusieurs années, faire des épargnes sur ses revenus. En adressant une humble requête, en termes éloquents et pathétiques, à

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nos seigneurs les échevins, on peut à bon droit espérer, non-seulement l'autorisation nécessaire, mais encore des secours pécuniaires qui ne seront pas à dédaigner. Il y a . aussi le chapitre de la cathédrale, et celui de Saint-Maclou ou de Saint- Crépinien, qui ne sauraient, sans faillir à leur renommée, refuser de contribuer, de leurs bourses et de leurs personnes, à une œuvre si recommandable, et si utile à la religion. Et puis, s'il est nécessaire, on ne se fera point, comme la dernière fois, scrupule d'établir des tarifs, et de taxer les spectateurs à des prix divers, suivant les places qu'ils désireront occuper. Les frais en outre seront moins grands qu'on ne pense. On a déjà fait part du projet à plusieurs notables bourgeois, qui ont promis qu'eux et leurs compères se chargeraient de tapisser les loges et les rnansions où doivent se passer plusieurs des scènes du grand mystère. Nul doute que beaucoup ne les imitent; ce qui réduira d'autant les dépenses.

De plus, on sait pertinemment que plusieurs des décors qui on^servi à la dernière représentation ont été conservés avec sollicitude, et reposent encore dans les greniers de la maison commune. Il y a entre autres un soleil en carton, et un paradis terrestre en papier peint, qui a passé dans son temps pour un des plus beaux paradis qui se pût

voir, et qui n'est pas encore tant défraîchi qu'il ne soit susceptible d'être utilisé, si l'on en ravive les couleurs. En cherchant bien, il n'est pas impossible qu'on retrouve également plusieurs costumes, qui firent jadis beaucoup d'effet : il y a quelques jours, un des sergents de la ville assurait avoir vu dans une armoire, l'habit complet de chevalier qui fut porté par saint Lazare, et notamment le faucon empaillé qui reposait sur son poing : il ajoutait que le pourpoint et la perruque de monseigneur saint Pierre s'y trouvaient également, ainsi que les hauts-de-chausses de Judas Iscariote. En pratiquant des fouilles persévérantes dans les greniers et les armoires, on en retrouvera bien d'autres.

Il faut encore considérer ceci : que la confection et mise en rimes des rôles, tant dialogues que monologues, avaient coûté fort cher au meneur du jeu, parce qu'on s'était adressé à un facteur de Paris éminent et célèbre, et qui ne fournissait pas de mystères à bon marché : aujourd'hui, au contraire, nous avons un religieux et scientifique docteur, qui se charge de composer gratis un triomphant mystère tout exprès pour nous, et s'engage, pour épargner le temps, à faire tenir la création du monde, le péché d'Adam, la mort d'Abel, le déluge, l'his-

toire de Noé, d'Abraham, de Moïse, et les prophéties, le tout composant le prologue, en une matinée. Il nous promet en outre, toujours gratis, de nous régaler de trois farces, l'une avant, l'une pendant, et l'autre après le mystère. C'est là pour nous une économie d'au moins dix écus d'or, et dix écus d'or font une somme.

Mais quand même nous devrions nous ruiner, corps et biens, nousne saurions, sans déshonneur, abandonner un projet qui importe si fort à l'avancement de la foi, à l'honneur de la sainte Eghse,et au salut de nos âmes et de celles de nos concitoyens. Il convient donc de nous engager l'un envers l'autre, par serment, à le poursuivre malgré tous obstacles, de rédiger la requête à nos seigneurs les échevins, puis de nous séparer, en nous donnant rendez-vous pour le jour où le scientifique docteur, ici présent, aura terminé le mystère, et pourra nous en donner lecture.

Le scientifique docteur se mettait donc à l'œuvre, et commençait la composition du mystère si désiré. Son procédé de composition était trèssimple, et à la portée de tout le monde : il consistait à prendre les mystères précédents sur le même sujet et, retranchant une scène ici, ajoutant un tableau là, abrégeant un épisode, en allongeant un autre, introduisant de nouveaux

personnages en place de quelques anciens rôles passés de mode, en un mot, prenant son bien où il le trouvait, s'assimilant et modifiant à sa guise l'œuvre d'autrui, à recouvrir l'antique canevas de quelques broderies nouvelles, et surtout d'un interminable enfilement de rimes, relevées çà et là de quelques citations de ses auteurs favoris, tels, par exemple, qu'Hippocrate, Aristote et le vénérable Bède, qui faisaient surtout bonne figure dans les prologues et les sermons en vers, par lesquels s'ouvrait chaque journée du grand mystère. Les trois farces étaient une œuvre plus personnelle, mais aussi, il faut le dire, si elles faisaient honneur à son invention et à sa gaieté, elles n'en faisaient guère à sa délicatesse, et il n'est pas téméraire de supposer que, si les farces servaient à égayer le mystère, le mystère, d'autre part, n'était pas inutile pour expier les farces.

, Quoi qu'il en soit, à la seconde réunion des graves personnages qui avaient pris l'initiative de l'entreprise, l'œuvre entière excitait un grand enthousiasme. On ne voyait pas sans plaisir que le prudent docteur, loin d'imiter la stérile abondance d^. plusieurs de ses confrères, se fût renfermé dans les étroites limites de trois journées^ et de vingt mille vers. Comme une des principales difficultés était de trouver de bons acteurs^

on savait fort bon gré à l'auteur de n'avoir guère écrit de rôles que pour une trentaine de personnages principaux, et cent cinquante accessoires ; car je ne compte pas les figurants. Le rôle de Notre-Seigneur, celui de Dieu le Père, celui de la Vierge, et ceux des Apôtres, semblaient écrits avec la gravité convenable, j'entends convenable en ce temps-là, et les facéties des aubergistes, valets, bourreaux, tyrans, possédés et diables, étaient de tradition, et quoiqu'elles fussent assaisonnées souvent d'un sel plus que gaulois, mais nullement attique, elles ne choquaient personne, et semblaient toutes naturelles. Les farces elles-mêmes ne soulevaient aucune objection. J'ose dire que rh3^pocrisie n'était pas le vice dominant du théâtre de ce temps-là.

Maintenant, on avait la pièce ; il s'agissait de trouver de l'argent et des acteurs, de construire les échafauds et de les parer, de distribuer les rôles, de les apprendre et de les répéter. Pour l'argent, tout allait jusqu'ici le mieux du monde. La requête avait fait merveille auprès des échevins, et la caisse municipale s'était ouverte en faveur de l'œuvre pieuse qui se préparait, et devait faire si grand honneur à la ville. Le chapitre de la cathédrale s'était d'abord montré moins facile, ayant gardé mauvaise souvenance

de la dernière représention, où le doyen, qui représentait l'archange saint Michel, était tombé de quinze pieds de haut, au moment où il portait un message de Dieu le Père à Joseph d'Arimathie, et avait failli rendre l'âme, par la faute d'un secret qui avait mal joué. Le chapitre de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien, au contraire, avait fait preuve /d'une générosité digne d'éloges, ayant toujours été fort zélé pour les représentations par personnages, et, d'ailleurs, n'étant pas fâché, à ce qu'on suppose, d'éclipser par la magnificence^de ses dons le chapitre de la cathédrale, avec lequel il était en rivalité depuis d'assez longues années. Outre l'argent, il avait promis trente chapes, vingt dalmatiques, beaucoup d'aubes, et un grand nombre d'étoles. Mais le chapitre de la cathédrale, s'étant alors piqué d'honneur, avait mis en réserve pour la représentation, quarante de ses plus belles chapes, trente dalmatiques, et un nombre d'aubes et d'étoles qui avait de quoi surprendre. L'un et l'autre chapitre accordaient un concours actif; et les plus savants chanoines s'étaient chargés par avance des rôles de Dieu le Père, de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des douze apôtres, des six prophètes, de la Sibylle, de l'empereur Octavien et de quelques autres, d'une importance

considérable. Il ne s'agissait donc plus que de trouver les acteurs pour les rôles accessoires, et les figurants pour les rôles muets. La réunion arrêta qu'on ferait sous peu, pour cela, une monstre préparatoire et un cri public.

Quant auxéchafauds et aux secrets^ le scientifique docteur, meneur du jeu, s'était déjà entendu avec un très-habile et très-expert maître charpentier, qui avait engagé sa parole qu'il ferait si bons et solides échafauds, et si subtils secrets, qu'on aurait lieu de s'en étonner. Les notables bourgeois de la ville, en nombre imposant, préparaient déjà les tapisseries, tentures, courtines, meubles et lits, dont ils se proposaient d'orner les loges et inansions des acteurs, comme le prétoire de Pilate, la chambre à coucher d'Hérode, l'oratoire d'Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste, etc. Un généreux ânier, homme rustique et religieux qui habitait les faubourgs, avait choisi déjà ses deux plus belles ânesses, et l'une devait servir à Balaam, l'autre à l'entrée triomphale de Notre- Seigneur dans Jérusalem. Ainsi, et pour abréger, tout allait le mieux du monde. Les graves personnes réunies chez le scientifique docteur,^ après l'avoir reconnu pour maître du jeu, lui adjoignirent deux contrôleurs, et se décernèrent à ellesmêmes le titre de superintendants ; puis on se

partagea les rôles pour les faire copier; et après avoir dressé procès- verbal de la réunion, et signé au registre, on se sépara jusqu'au jour de la monstre.

Ce fut là un jour de grand tumulte et magnificence, et les bambins de la ville en gardèrent longtemps le souvenir. Une foule incroyable, avertie par cette rumeur qui annonce, on ne sait comment, les grands événements, encombrait les principales rues de la cité, et se pressait notamment sur la place de^ la maison de ville, d'où devait déboucher le cortège. A huit heures du matin, les portes s'ouvrirent, et la monstre commença à défiler dans l'ordre suivant : on voyait d'abord six trompettes, armés de retentissants tubes et buccines, d'où pendaient des bannerolles, et qui menaient si grand fracas que c'était merveille. Puis venait le trompette ordinaire de la ville, assisté du crieur-juré, chargé de faire les cris de justice en ladite ville ; et tous étaient fort bien montés suivant leur état. Chevauchaient ensuite un très-grand nombre de sergents et archers, vêtus de hocquetons paillés d'argent, aux livrées et armes tant du Roi notre sire, que de l'échevinage. Ils devaient maintenir l'ordre dans le cortège, et empêcher l'oppression du peuple, et ils remplirent si bien leur office que.

tout compte fait, il n'y eut guère, dans la ville et dans les faubourgs, que deux personnes écrasées et trois étouffées. Encore devaient-elles s'en prendre à leur imprudence et damnable curiosité. Puis venaient un assez grand nombre d'officiers de la ville, vêtus de robes mi-parties aux couleurs de la cité, et sur lesquelles étaient brodées ses armes. Ensuite s'avançaient deux hommes chargés de faire la proclamation, vêtus de saies de velours noir, avec des manches de satin de trois couleurs, c'est-à-savoir jaune, gris et bleu, qui étaient les livrées adoptées par les entrepreneurs du mystère ; et ils-^étaient bien montés sur de bons chevaux. On admirait ensuite les plus savants chanoines de la cathédrale, et de Saint- Maclou ou deSaint-Grépinien, qui devaient jouer les principaux rôles, et qui défilaient gravement, deux par deux, sur leurs mules. Seul, sur un cheval garni de housses, tenant un rouleau à la main, portant sur son visage cet air d'orgueilleuse modestie qui caractérisait, dès le quinzième siècle, un auteur triomphant et plein de la bonne opinion de soi-même, le scientifique docteur, facteur du mystère et meneur du jeu, attirait tous les regards. Il était suivi, à une petite distance, de ses deux contrôleurs et des superintendants, vêtus de chamarres de taffetas cramoisi et

de pourpoints de velours noir, bien montés et leurs chevaux garnis de housses. Enfin un grand nombre de bourgeois, marchands et autres gens de la ville, tant de longues robes, que de courtes, tous bien montés selon leur état et capacité, fermaient la marche.

Le cortège faisait halte à chaque carrefour. Là, deux des superintendants allaient réjoindre les deux hommes chargés de faire la proclamation, et après q-ue les six trompettes avaient sonné par trois fois, et que le trompette ordinaire de la ville, assisté du crieur-juré, avait fait l'exhortation d'usage au nom du Roi notre sire et de monseigneur le maire, les quatre personnes désignées commençaient la proclamation, qui était en forme de chant royal, avec refrain et envoi, et où Ton pouvait facilement reconnaître, à la richesse des rimes extérieures et intérieures, et à l'amphigouri mi-barbare et mi-pédantesque qui dominait dans ce morceau, une œuvre du scientifique docteur. Après l'annonce faite

■ Que dans ^a ville un mystère s'apprête Repre'sentant mystères catholiques,

et un éloge bien senti du Roi

Dont chacun doit vouloir que florissant

Son noble sang des fleurs de lis issant Soit et croissant en sa fe'licité...

on faisait appel à tous les gens de bonne volonté pour les rôles restés vacants dans le mystère :

On y semond poètes, orateurs, Vrais précepteurs d'éloquence amateurs.

Pour directeurs de si sainte entreprise, Mercuriens, et aussi chroniqueurs, Riches rimeurs des barbares vainqueurs Et des erreurs de langue mal apprise; L'heure est précise où se tiendra l'assise ; Là sera prise au rapport des tragiques L'élection des plus experts scéniques En geste et voix au théâtre requise Représentant mystères catholiques.

Vouloir n'avons en ce commencement D'ébattement tors prendre enseignement Et jugement sur chacun personnage, Pour les rollets bailler entièrement Et voir comment Ton jouera proprement.

Mais ce partage à votre conseil sage, Doit tout courage hors les cœurs paganiques, Faux mécréants, esprits diaboliques, Autoriser ce mystère et image Représentant mystères catholiques.

Après cet appel, en vers, aux futurs acteurs, on leur donnait rendez-vous, en simple prose, dans l'église de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien, que l'on avait choisie en récompense de la gêné-

rosité toute spontanée de ses chanoines, pour y faire la distribution des rôles et les répétitions du grand mystère, ce qui ne manqua pas d'exciter l'antique susceptibilité du chapitre de la cathédrale.

La distribution des rôles se fit sans autre difficulté que celle du choix entre les trois ou quatre candidats qui se présentaient pour chacun d'eux, et dont on pesa fort exactement les mérites et capacités. On choisit ceux dont la voix était la plus forte et la prononciation la meilleure, afin qu'ils se fissent entendre des spectateurs, ce qui n'était point chose déjà si aisée, puisque la représentation devait avoir lieu en plein air. Les répétitions se succédèrent à des intervalles assez rapprochés, et l'on avait tout lieu d'espérer que les acteurs seraient suffisamment stylés et prêts à jouer pour les fêtes de Pâques.

Mais on avait compté sans les obstacles, accidents et malencontres , qui ne manquent jamais aux grandes entreprises. Un sergent du chapitre, homme très-expert en récitation dramatique, avait été chargé du rôle de Judas, qui était fort long et fort difficile. Mais on avait négligé de lui faire prêter serment. Mal en prit aux superintendants. Cet homme avait été blessé, plus que les chanoines eux-mêmes, de

la préférence accordée au chapitre de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien sur celui de la cathédrale. Il déclara, tout à coup, renoncer à son rôle, ce qui ne fut pas un petit désappointement pour le meneur du jeu et ses zélés collaborateurs. Il n'était pas facile de trouver un autre Judas, aussi convenable à son personnage, aussi laid de visage, à la mine aussi fausse, à la démarche tant hypocrite, au gosier si vigoureux : c'étaient de ces dons du ciel qui ne se suppléent point aisément. En outre, ce rôle était un des moins courus, tout le monde ne se souciant pas d'endosser la peau et les forfaits du traître Judas ; d'autant plus qu'il entrait dans ce rôle de se pendre, et d'être ensuite tourmenté dans l'enfer le plus naturellement possible, ce qui ne laissait pas que d'avoir ses dangers, comme le prouvait surabondamment l'exemple du Judas d'une ville voisine, qui sortit des mains diaboliques en un si triste état, que jamais plus ne joua de mystère en ce monde ; car il mourut trois jours après des suites de cette représentation trop fidèle.

En vain supplia-t-on le farouche sergent, en vain lui promit-on de le ménager dans l'enfer, et de ne l'y cuire que de la façon la plus feinte que l'on pourrait; en vain même lui offriton de l'argent : il fut inflexible. Le meneur du

jeu au désespoir parla de faire un procès ; le sergent s'en moqua. On le cita au bailliage ; il soutint qu'il ne pouvait être jugé que par Tofficial. L'affaire menaçait de traîner en longueur, car il était question de la porter au parlement, quand tout à coup le sergent s'apaisa et reprit son rôle. Les chanoines de la cathédrale, qui d'abord n'avaient point été fâchés de ce contre-temps, pour faire sentir au chapitre de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien qu'il dépendait d'eux d'arrêter l'entreprise, changèrent tout à fait de sentiment quand ils virent qu'elle s'arrêtait en effet. Ils avaient pris goût à leurs rôles, et ne prétendaient pas s'être donné tant de mal pour rien. Ils firent entendre au sergent qu'il fallait céder, à peine d'encourir leur disgrâce, et le sergent céda.

On reprit les répétitions. Mais voici un autre accident. Les échafauds qu'on avait élevés, cette fois, sur la place de l'Hôtel-de-Ville et qui, grâce à l'incessante sollicitude du maire, étaient presque terminés, prirent feu par l'imprudence d'un ouvrier ; l'on put arrêter le feu sans dommage pour la ville ; mais les échafauds furent réduits en cendre. Il fallut recommencer sur de nouveaux frais. Puis, quoi qu'on eût dit, le scientifique docteur, meneur du jeu, fit une assez forte maladie, causée par les fatigues et tracas de toute espèce qui

venaient l'assaillir; mais, plus heureux que son prédécesseur, il en triompha; car, médecin ou chanoine, Aristote et Hippocrate lui avaient trop d'obligation pour l'abandonner en ce danger. La tradition rapporte que, dans son délire, il composa un nombre infini de chants royaux dont,heu- ^ reusement pour la postérité, il ne se souvint pas à son réveil. Avec tous ces retards on avait atteint le temps de la moisson, et il fallut surseoir encore pour ne pas priver les manants des environs de leur part du mystère. Enfin, la moisson achevée, et aucun nouveau nuage ne s'élevant à l'horizon, il fut décidé dans une réunion des entrepreneurs, présidée par le meneur du jeu, que la représentation commencerait sans faute le troisième dimanche après l'Assomption, et que le dimanche précédent, il serait fait une seconde monstre par tous les acteurs en costume, pour en prévenir le public.

Cette résolution prise, les acteurs furent avertis de chercher en tous lieux, et de rassembler les habillements et costumes qui pouvaient manquer encore, et le superintendant, receveur des deniers du mystère, s'entendit avec le maître charpentier, pour qu'il achevât au plus vite les idoles, secrets et autres choses nécessaires.

Quand le jour pour faire la monstre fut venu,

on fit crier à son de trompe, que toutes gens ayant personnages dans le mystère s'assemblassent, à l'heure de midi, au moutier de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien, dans la cour du cloître, chacun vêtu selon son personnage. Ce cri fait, les joueurs se rendirent audit lieu, où ils furent mis en ordre, tous vêtus, accoutrés, parés, montés et armés si bien, que de l'aveu d'une ville entière, il était impossible qu'ils le fussent mieux. Le défilé avait un tel développement, que quand Dieu et ses anges, qui fermaient la marche, sortirent de la cour du cloître, Satan et ses diables, qui tenaient la tête, avaient déjà atteint le parvis de la cathédrale, qui en est cependant fort éloigné. Le cortège parcourut la ville en tous sens, partout acclamé par la foule en liesse, qui se promettait une bien triomphante représentation de mystère, à en juger d'après une monstre si pompeuse, et où l'on comptait jusqu'à deux cents chevaux : la rentrée se fit par la place de l'Hôtel-de- Ville, où l'on défila devant les échafauds, dont on admira la belle ordonnance et solide construction. Le mardi suivant, ces échafauds furent livrés aux joueurs, et aux notables bourgeois tant de la ville que des villes voisines, qui avaient voulu, elles aussi, prendre leur part de la dépense, afin qu'ils les fournissent de tapisseries, meubles,

courtines, et y disposassent les décors. Dès le lendemain, comme il faisait un temps magnifique, tout le monde se mit donc en peine d'accoutrer les échafauds, laquelle chose faite, ce fut un cri général que de mémoire d'homme, on n'avait jamais vu plus beaux échafauds, mieux accoutrés, tapissés, décorés, ni mieux proportionnés que ceux-là. Le scientifique docteur avoua à l'un de ses contrôleurs, que de sa vie il n'avait éprouvé une telle joie, pas même le jour où il avait vu couronner au Puy voisin dix chants royaux, quinze ballades et vingt rondeaux de sa façon.

Monseigneur le maire fit alors publiera son de trompe par toute la ville, les mesures de police qu'il jugeait bon de prendre en cette circonstance. Il était très-expressément ordonné que tout le monde fermât boutique, et que personne n'eût l'audace de se livrer à quelque acte que ce fût de commerce et d'industrie, les lundi, mardi et mercredi de la semaine suivante; une exception était faite pour les boulangers, bouchers, pâtissiers, rôtisseurs, marchands de vins et de liqueurs diverses, qui étaient invités au contraire à se bien fournir de vivres et rafraîchissements, et à établir des comptoirs et étaux en plein air, notamment sur la place de l'Hôtel-de-Ville, pour que les spectateurs du mystère pussent festoyer

à leur gré, pendant et après la représentation.

Les sergents et archers des onze douzaines étaient spécialement appointés pour veiller à la sûreté de la ville, et garder l'abord des maisons, de peur que des voleurs ne s'y glissassent, tandis que les habitants assisteraient en foule au pieux spectacle où ils étaient conviés, et un guetteur devait être posté dans la tour du beffroi. Les citoyens avaient ordre de mettre le soir des lanternes aux fenêtres, en signe de joie, et aussi afin qu'il fît plus clair dans les rues, et qu'ainsi la foule qu'on attendait des villes voisines pût y circuler plus facilement. Ces mesures avaient été prises en conseil, inscrites sur les registres municipaux, et signées du maire et de tous les échevins.

L'official de monseigneur Févêque avait de son côté fait publier, le jour même de la seconde monstre, au prône de toutes les paroisses du diocèse, une décision du chapitre de la cathédrale qui, attendu que la représentation devait commencer à "une heure de l'après-midi, le troisième dimanche après l'Assomption, et continuer les trois jours suivants, changeait l'heure des offices, de façon que les fidèles ne fussent privés ni des prières accoutumées, ni du mystère qui, à cette

époque encore , aux yeux du clergé , en était comme une suite et un pieux commentaire.

Le dimanche donc, à une heure de l'aprèsmidi, une foule considérable, entassée sur la place de FHôtel-de-Ville, entendit tout à coup un grand bruit de trompettes, clairons, buccines, orgues, harpes, tambourins, et autres bas et hauts instruments jouant de tous côtés ; puis les joueurs débouchèrent sur la place en bon ordre, conduits par le scientifique docteur, et après en avoir fait le tour à cheval, chacun se retira sur son échafaud, et la farce qui, devait précéder le mystère commença. Elle fut jouée sur un théâtre mobile ou chariot, arrêté devant les échafauds fixes, et que l'on remisa après la représentation, pour ne pas encombrer la place et gêner les regards des spectateurs, quand on jouerait le mystère. La farce terminée, les joueurs s'en retournèrent, suivis d'une grande partie de la foule, au moutier de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien, où fut célébré un salut solennel, pour demander à Dieu et à Notre-Dame de favoriser l'entreprise, en faisant la grâce aux acteurs de jouer bien subtilement et dévotement le triomphant mystère, et aux spectateurs de l'écouter en silence et avec respect, et de profiter, pour leur conduite à venir, des enseignements qu'ils y devaient recevoir.

Le lendemain matin, entre sept et huit heures, la foule, grossie par de nombreux manants des environs, et bourgeois des villes voisines, qui étaient arrivés pendant la nuit, se porta de nouveau sur la place. Les joueurs firent leur tour au son des instruments, puis, se retirant sur leurs échafauds, la parole fut au scientifique docteur, qui remplissait lui-même le rôle de Protocole, c'est-à-dire de régisseur, mais de régisseur jouant dans le drame, et il commença le prologue en vers de la première journée.

Puisque nous devons assister à cette représentation, il est à propos de jeter un coup d'œil sur la foule, les échafauds et les joueurs, c'est-à-dire sur les spectateurs, le théâtre et les acteurs du mystère.

La place de l'Hôtel-de-Ville formait un vaste quadrilatère, un peu plus large que long; divisons par une ligne droite ce quadrilatère e;n deux parties inégales, dont l'une, la plus petite, située au nord, sera réservée aux acteurs, dont Tautre, la plus grande, située au sud, sera occupée par les spectateurs.^

L'emplacement où s'entassait la foule faisait face à la maison commune. Cette foule pouvait se diviser en deux grandes catégories : les payants et les non-payants ; car, eu égard à la générosité

25o REPRÉSENTATION DRAMATIQUE

des échevins, du chapitre de la cathédrale, et de celui de Saint-Maclou ou de Saint-Crépinien, et aux dons gratuits des notables bourgeois de la ville et des villes voisines, les directeurs de Fentreprise n'avaient taxé que ceux des spectateurs qui avaient désiré, pour eux et leurs familles, des places réservées. Ces spectateurs, privilégiés moyennant finance, occupaient une longue suite de tribunes, qui formaient un arc de cercle de l'orient à l'occident. La tribune du milieu, richement décorée, et blasonnée aux armes de la ville, offrait sous un dais de pourpre et d'or, un abri à monseigneur le maire, assisté des échevins, à monseigneur l'évêque assisté de ses grands vicaires et de son officiai, ainsi qu'aux doyens des chapitres de la cathédrale et de Saint-Maclou ou de Saint- Crépinien, assistés de ceux de leurs chanoines qui n'avaient point de rôles dans le mystère. La plèbe s'étendait du pied des tribunes jusqu'à une barrière à hauteur d'appui, en forme de haie, qui séparait les deux parties de la place : le sol était jonché de paille, afin que tout le monde pût s'asseoir. Les fenêtres de la place et des premières maisons des rues voisines étaient, à tous les étages, encombrées de spectateurs, et un grand nombre de retardataires se pressaient au débouché de ces rues, tâchant de voir ce qu'ils pourraient, très-

mécontents et très-bruyants, interrompant à chaque instant les acteurs par leurs clameurs désordonnées, au grand dépit du scientifique docteur, qui s'égosillait à crier :

Silete ! silete ! silentium habeatis Et per Dei Filium pacem faciatis 1

et éprouvait cependant toute la vérité de cet adage légèrement modifié : œil affamé n'a point d'oreilles.

L'emplacement occupé par les acteurs ou parc pouvait se subdiviser en deux grandes parties : le parc proprement dit, et les establies ou échafauds. Ceux-ci, faisant face aux tribunes élevées à l'autre extrémité de la place, étaient disposés en galerie latérale de l'occident à l'orient. Chaque échafaud était une grande subdivision du théâtre, un lieii^ et se subdivisait lui-même en plusieurs scènes secondaires appelées /o^e^, i7iansions, sièges, et où les acteurs étaient par avance disposés, dans l'ordre et dans l'attitude où ils devaient paraître au commencement de leurs rôles, de façon que l'œil du spectateur pouvait embrasser d'un regard tous les pays, toutes les localités, tous les édifices, où devait se promener l'action, et un grand nombre des personnages qui devaient y prendre part. Des écriteaux apposés au-dessus

de chaque establie, et de chacune de ses subdivisions, ne permettaient pas de se tromper.

C'est ainsi qu'on voyait premièrement vers l'occident le paradis qui, beaucoup plus élevé que tous les autres échafauds, comptait deux étages. A l'étage supérieur était le ciel, fait en forme d'un trône immense, et où siégeait sur une chaise d'or Dieu le Père, que représentait un chanoine habillé en pape, tiare en tête, tenant dans sa main gauche un globe surmonté d'une croix, symbole de l'univers. Derrière sa tête, mais caché par une courtine, était installé un grand orgue, dont les sons devaient figurer les accords célestes et, au besoin, le tonnerre. A ses pieds se tenaient à droite Paix et Miséricorde, à gauche Justice et Vérité, ornées de leurs attributs allégoriques. Les neuf ordres d'anges étaient absents. Vêtus d'aubes et d'étoles, avec des ailes aux épaules, ils attendaient dans une trappe que Dieu les créât. L'étage inférieur qui avançait vers le parc, de façon à former avec le ciel, non une perpendiculaire, mais deux parallèles, figurait le paradis terrestre, formé principalement de draperies d'or et de soie, et de beau papier blanc, sur lequel étaient peints des branchages, des fleurs et des fruits. Quelques arbustes, plantés dans des caisses que dissimulaient des cavités ménagées dans le plancher de

l'échafaud, semblaient sortir du sol, où l'on avait semé quelque peu de terre et de sable. Un étroit escalier, ou plutôt une échelle fixe, dissimulée derrière les courtines du paradis terrestre et la charpente qui l'unissait au ciel, conduisait de l'un à l'autre.

A la hauteur du paradis terrestre, en allant de l'occident à l'orient, apparaissait Nazareth, figurée par une porte élégante au milieu d'une barrière de claies, qui laissait apercevoir plusieurs loges ou mansions, dont les principales étaient la maison des parents de Notre-Dame, oià l'on distinguait Joachim, vêtu en bon bourgeois du temps, et sainte Anne avec une coiffe à la bretonne ; l'oratoire de la Vierge, où Marie disait ses heures; la maison de Zacharie et l'oratoire de sainte Elisabeth, mère de saint Jean.

A côté de Nazareth était bâtie Jérusalem, représentée par des murailles à créneaux, et ayant pour subdivisions principales : en premier lieu le palais du roi, où l'on remarquait notamment la salle du trône, salle à jour et carrée, élevée sur un soubassement, percée par devant de fenêtres cintrées, et garnie d'escaliers sur les côtés; elle offrait au fond, sous un dais, un trône où siégeait Hérode, couronne en tête, vêtu du manteau royal, tenant un sceptre à la main, ressemblant

à s'y méprendre, disaient les mauvaises langues, au feu roi Louis XI,''quand, ce qui était rare, le sombre bourgeois du Plessis-les-Tours s'habillait en cérémonie. A côté d'Hérode se tenait son fils Antipater, et à ses pieds, ses satellites cuirassés et casqués, avec brassards et cuissards, armés de longues lances et de formidables épées, et portant sur leur visage un air de férocité, qui faisait frémir les simples gens; en second lieu, la maison des évêques, où l'on voyait le grand-prêtre en dalmatique, la crosse en main, en tête la mitre juive, entouré des docteurs de la loi, vêtus de robes fourrées d'hermines et, devant cette maison, la Porte Dorée, une des portes de Jérusalem; troisièmement le logis du vieillard Siméon; quatrièmement le temple de Salomon, surmonté d'un croissant, et au fond duquel on découvrait l'arche d'alliance; cinquièmement l'hôtel de Gerson, scribe; sixièmement le lieu du peuple païen; septièmement le lieu du peuple juif; huitièmement l'habitation de Joseph d'Arimathie; neuvièmement celle de Nicodème; dixièmement la maison de Zachée ; onzièmement la prison ; douzièmement le Prétoire, où siégeait le prévôt de Judée, revêtu de ses insignes, et entouré de ses gardes.

Comme appendice à Jérusalem, mais hors des

murs, on voyait le désert, le Jardin des Olives, figuré par quelques arbustes, le Calvaire et le champ du Sépulcre.

A Jérusalem succédait Bethléem, qui renfermait, entre autres mansions, l'habitation de Joseph, où le futur mari de la sainte Vierge, vêtu comme un simple ouvrier, et armé des outils du charpentier, travaillait à quelque ouvrage de son état ; l'hôtellerie et la crèche aux bœufs ; le lieu où l'on reçoit le tribut; le champ des pasteurs, où les bergers qui devaient adorer l'Enfant- Dieu, gardant leurs troupeaux, semblaient deviser ensemble et, par instants, jouer du chalumeau.

Après Bethléem apparaissaient, réunies sur un même échafaud, Rome et la Syrie, subdivisées comme il suit : le château de Sirin, prévôt de Syrie; le temple d'Apollon, où un évêque païen adorait les idoles; la maison de la Sibylle; le logis des princes de la Synagogue; le lieu où l'on reçoit le tribut; la chambre de l'empereur et son trône, où il était assis en ce moment, entouré de chevaliers et de sénateurs, et assisté deJédébos son connétable, de Joab son sénéchal, d'Asersval son prévôt, et de son hérault d'armes, Bon- Désir ; enfin la fontaine de Rome, et en dernier lieu le Gapitole.

Ces establies se terminaient à l'orient par le

limbe des Pères et l'enfer, posant sur le sol. Le limbe des Pères était en forme d'une grosse tour carrée, surmontée d'une plate-forme, où étaient braquées deux énormes pièces d'artillerie, prêtées par l'échevinage, qui les avait reçues en cadeau du feu roi Charles VIII, au retour de son expédition d'Italie; cette tour était percée d'une porte garnie de grillages, et qui ne devait laisser voir les personnages que jusqu'à la ceinture : pour le moment, ces grillages étaient fermés par un rideau. Tout à fait à l'extrême droite, et faisant angle avec le limbe des Pères, s'avançait l'enfer, également en forme de tour, et dont la porte était une gueule de dragon qui s'ouvrait et se fermait à volonté. On voyait, au premier étage, une fenêtre grillée, et tout en haut, sur la plate-forme, une immense roue peinte en rouge, et une longue chaîne verticale, au sommet de laquelle apparaissait par avance, quoique Lucifer ne fût pas encore créé, un affreux diable en carton, assis sur des dragons, qui se tenaient prêts à vomir des flammes, quand le moment serait venu.

Tous ces échafauds étaient contigus, et un espace laissé libre devant les décors formait, du paradis terrestre à Rome inclusivement, une longue plate-forme, qui permettait aux acteurs de circuler librement et rapidement d'un lieu à

un autre. C'est sur cette plate-forme, appelée proprement parloir^ que le meneur du jeu vêtu en Protocole, portant le pourpoint à jaquette violet, les manches rouges, la braguette, les bouffants et les chausses jaunes, les souliers noirs, sur la tête la petite toquette noire et plate, et l'épée à la ceinture, tenant de la main droite un bâton de la longueur d'une petite canne, et de la gauche un rouleau de papier, se promenait pendant la représentation, encourageant, guidant, gourmandant les acteurs, adressant aux spectateurs les explicalions nécessaires, leur demandant. le silence, et sans cesse leur répétant d'une voix perçante :

Silete! Silete! silentium habeatis Et per Dei Filium pacem faciatis!

Les échafauds communiquaient également par leur rez-de-chaussée qui, masqué par la charpente aux regards des spectateurs, formait une longue galerie couverte, où devait fonctionner le jeu des trappes, contre-poids, et autres subtils secrets et merveilleux engins.

Des escaliers en pente douce unissaient le parloir au parc proprement dit, qui s'étendait du pied des échafauds jusqu'à la haie de séparation.

Gomme tous les lieux, sièges et mansions n'a-

valent pu trouver place sur les échafauds que nous venons de décrire, on en avait dispersé un grand nombre en divers endroits de ce parc. On voyait tout d'abord en divers lieux hors des autres^ Gain, Abel et Seth ; Noé, sa femme et ses trois fils; Sem, Gham et Japhet; Abraham et son fils Isaac; Moïse et Aaron entourés d'une troupe d'Israélites; le prophète Balaam, le prophète-roi David, le prophète Isaïe, le prophète Jérémie, le prophète Habacuc et le prophète Daniel. De petits bassins carrés, creusés dans le sol et remplis d'eau, figuraient la mer, le fleuve Jourdain, le lac de Génésareth, etc. Sur chacun d'eux étaient un ou plusieurs bateaux à rames et à voiles, qui devaient servir à la navigation et à la pêche. Dans l'un de ces bateaux, sur le lac de Génésareth, Simon-Pierre et son frère André; dans l'autre, Jacques et son frère Jean préparaient leurs filets. L'arche de Noé était cachée sous une tente, près de la mer. Quelques monticules, formés de charpentes recouvertes de terre et creuses au dedans, représentaient les montagnes : le Sinaï, le Thabor, le mont Arara en Arménie. Des boyaux, pratiqués sous le parc, conduisaient de la galerie couverte, qui formait le rez-de-chaussée des scènes latérales, dansl'intérieurde ces montagnes; ce qui permettait de s'y rendre sans être vu des

spectateurs, et de faire ainsi, au moyen d'une trappe, de soudaines apparitions. Enfin, on voyait çà et là, plus ou moins sommairement figurés, un grand nombre de lieux, de sièges, de mansions, dont on ne pouvait se passer pour représenter fidèlement les scènes racontées dans l'Évangile, et amplifiées par la légende. Il faut citer entre autres Béthanie, purement et simplement figurée par deux bas échafauds sans décors, garnis seulement de lits et de quelques meubles. Marthe, à en juger par ses habits, avait l'air simple et modeste d'une bonne femme de ménage ; mais il en était tout autrement de Lazare qui, vêtu en riche chevalier, portait un faucon sur le poing, au cou un cor de chasse suspendu à une chaîne d'or, et se faisait suivre d'un page, qui menait deux chiens en laisse. Près de Béthanie était creusé le tombeau, d'où Lazare devait se lever à la voix du Sauveur. On voyait à d'autres endroits du parc les trois hôtels des rois mages ; la Chanane de Galilée où l'on devait représenter le changement de l'eau en vin. Architriclin, maître d'hôtel, s'y prenant de bonne heure, s'entourait de ses aides, et semblait songer, dès avant la création du monde, à préparer le repas des noces de Cana. On voyait l'habitation de la veuve de Naïm; celle de Jayrus et de sa fille ; l'hôtel du

roi de Scarioth, où le traître Judas jouait aux échecs avec le prince héritier, en attendant qu'il le tuât; l'hôtellerie d'Emmaiis; le château de Magdelon, où Marie-Madeleine se mirait et se fardait, en compagnie de ses deux suivantes et de Rodigon, jeune seigneur de la cour d'Hérode Antipas; on voyait bien d'autres choses encore, qu'il serait trop long d'énumérer, car le scientifique docteur réclame notre attention pour son prologue et pour son mystère, et après tout le mal qu'il s'est donné, il serait peu convenable à nous de la lui refuser, et de ne pas prendre une idée, au moins sommaire, de son chef-d'œuvre.

Ajoutons toutefois, avant de l'écouter, que sur deux échafauds élevés à l'extrémité du parc, l'un à droite, l'autre à gauche, et appuyés à la haie de séparation, étaient placés les ménétriers, joueurs de violes, de rebecs, de harpes, de flûtes, de buccines, de tambourins et autres hauts et bas instruments, chargés, de concert avec l'orgue du paradis et l'artillerie de l'enfer, de marquer les pauses et de faire les silete.

Sur un texte quelconque extrait des livres saints, le meneur du jeu inaugura la représentation par un long sermon en vers, où il moralisa tout à son aise une heure durant, annonçant et expliquant les scènes que l'on allait représenter,

en tirant des renseignements très-profitables pour le commun peuple, qu'il exhortait à la vertu et à la piété; amenant çà et là, fort à propos, des citations latines, commentant l'Écriture par les ouvrages des Pères, et aussi de très-savants docteurs tant païens que chrétiens : Virgile, Caton, saint Thomas, Boëce, et n'ayant garde surtout de négliger Hippocrate, Aristote et le vénérable Bède, ses auteurs favoris, comme nous l'avons dit plus haut. Quand il eut terminé sa pieuse rapsodie, il invita l'assistance à la prière, et après avoir très - dévotement récité un Ave Maria^ il se tourna vers l'acteur qui représentait Dieu le Père, et lui fit signe qu'il lui cédait la parole.

Le chanoine qui représentait Dieu le Père commença donc, selon son rôle, la création du monde. Comme le temps était mesuré, il ne fit qu'une création fort abrégée. Le Seigneur ordonna que la lumière fût. Aussitôt on déploya dans le ciel une grande toile, dont une moitié était blanche et l'autre noire. Puis Dieu créa les anges, qui s'élevèrent dans le ciel au moyen d'un pivot à vis, et s'étant agenouillés, chantèrent un hymne en latin. Lucifer était resplendissant : il avait un soleil derrière la tête. Ce soleil était un grand morceau de carton de forme ronde, et peint

de couleurs éclatantes. Après quoi le chanoine descendit dans le paradis terrestre, sans doute pour achever la création, et laisser à Lucifer le temps de former ses complots.

En effet, à peine Dieu avait-il quitté le ciel, que les mauvais anges commencèrent à flatter l'archange, fort orgueilleux de sa beauté, et à le presser de ne point demeurer au second rang, quand il avait droit au premier. Orgueil et Desroy s'offrirent à le couronner en grande pompe. L'archange, déjà rebelle en son cœur, y consentit volontiers. Tous ensemble descendirent dans une trappe, et sortant par le dessous de l'échafaud, montèrent à cheval, et parcoururent le parc en tous sens. Puis ils rentrèrent dans le ciel et Lucifer, le front ceint du diadème, se crut l'égal du Dieu qui l'avait créé. Mais l'heure du châtiment allait sonner : saint Michel, appelant les bons anges à son aide, précipita dans l'abîme les cohortes rebelles. La trappe joua : Lucifer et ses adhérents s'y engloutirent. Au même moment, la gueule de l'enfer s'ouvrit, et un certain nombre de diables, qu'on y tenait cachés, parurent avec des cornes au front, d'horribles masques sur le visage, et vêtus de diverses peaux de bêtes : les canons tonnèrent, les dragons vomirent des flammes : ce fut un tumulte épouvantable. Puis les

démons tinrent conseil et Satan, très-mécontent de l'aventure, s'étant permis d'injurier son roi, l'ange déchu le livra à Astaroth et à Bérith, qui le plongèrent dans une marmite flamboyante, où il poussa des hurlements horribles et, sur ce, la gueule de l'enfer se referma.

Dieu le Père, reparaissant alors, prit la parole, et annonça aux anges demeurés fidèles que, pour combler le vide que laissait dans le ciel la révolte de Lucifer, il avait résolu de créer l'homme à son image. Le chanoine descendit dans le paradis terrestre, prit un peu de terre et souffla dessus. Aussitôt Adam parut, et rendit grâce à son Créateur. Mais bientôt, comme il n'était pas bon que l'homme fût seul, notre premier père s'endormit. Pendant son sommeil, le Seigneur feignit de détacher une de ses côtes, et Eve se leva. Dieu les bénit, leur recommanda de ne point manger le fruit de l'arbre de la science, et remonta sur son trône.

Cependant un nouveau conseil se tint dans l'enfer, où l'on décida qu'on tenterait l'homme. Satan qui avait obtenu sa grâce, et qui était sorti de sa marmite, fut chargé de ce scTin. En effet, tandis qu'Eve considérait, avec une curiosité toute féminine, l'arbre redoutable du fruit défendu, elle vit s'enrouler autour du tronc, au

moyen d'un truc très-subtil, un animal étrange. Son visage et sa poitrine étaient d'une femme, mais la partie inférieure de son corps, enveloppée d'une draperie rouge, se terminait par une longue queue de serpent. La conversation ne tarda pas à se lier entre eux, et Eve se laissa persuader par le malin esprit de manger du fruit, et d'en faire manger à son mari. Aussitôt leurs yeux se dessillèrent. Honteux de leur péché et rougissant d'eux-mêmes, ils se cachèrent derrière un figuier, et se firent des ceintures de feuilles. Mais bientôt Dieu les appela, leur fit avouer leur crime et après avoir, selon le récit biblique, maudit tour à tour le serpent, la femme, l'homme, il chassa nos premiers parents du paradis. Des courtines furent tirées, qui les cachèrent en grande partie aux regards, et un chérubin fut posté derrière ces courtines, une épée flamboyante à la main.

Tandis qu'Adam et Eve se promenaient dans le parc, mornes et les yeux baissés, le meneur du jeu appela Gain et Abel, qui, descendant de leur échafaud, vinrent offrir sur deux autels de pierre, disposés à quelque distance l'un de l'autre, des sacrifices au Seigneur. Dieu n'agréa point celui de Gain, qui, en proie à une jalousie violente, emmena son frère à l'écart, et le frappa d'une massue. Abel tomba mort, du moins en appa-

rence, car il portait une forte cuirasse sous ses habits. Caïn fut maudit de Dieu et, comme le temps marchait vite dans les mystères, il ne tarda pas à expirer à son tour. Des. diables accoururent enchaîner les deux frères, et les conduisirent, Abel avec beaucoup d'égards dans le limbe des Pères, Caïn avec force bourrades dans la gueule de dragon, qui le reçut et vomit des flammes.

Seth se mit alors à soigner son père atteint de sa dernière maladie. Sur la recommandation d'Adam, il se rendit au paradis terrestre, et reçut du chérubin qui gardait l'entrée, trois grains de l'arbre de vie, qu'il introduisit dans la bouche du moribond avant de l'ensevelir. Après quoi il ensevelit sa mère Eve, et mourut lui-même, et tous trois, enchaînés par les diables, allèrent rejoindre Abel dans le limbe des Pères.

Noé descendit de son échafaud avec sa femme, ses trois fils, et une douzaine de figurants qui représentaient le genre humain. Dieu, qui venait d'annoncer aux anges son dessein de perdre les hommes, lui ordonna de construire l'arche. Noé la mit bientôt à flot; Sem, Cham et Japhet y entrèrent de bonne grâce, mais la femme du patriarche, plus récalcitrante, se mit en rébellion et injuria son mari. Noé, que le temps pressait, la

réduisit au devoir par une bonne paire de soufflets, et commença à naviguer sur le bassin, qui figurait à la fois la mer et le déluge. Le genre humain se coucha par terre, et expira avec des gestes désespérés. Les démons aussitôt se saisirent de cette nouvelle proie.

Cependant, après avoir successivement lâché le corbeau et la colombe, Noé prit terre sur le mont Arara, où Dieu lui apparut et le bénit. Le patriarche se mit alors à cultiver la terre, et à manger du raisin avec sa famille. Cham, le voyant ivre et endormi, le railla d'une façon si crue qu'il s'attira une malédiction terrible, et, déchu de son rang, dut revêtir des habits de serf et se soumettre à la corvée. Mais il fallait céder la place à Abraham, et les démons qui, comme on le voit, étaient chargés de débarrasser la scène, firent encore ici leur office.

Abraham, ayant chargé de bois son âne, emmena Isaac sur un monticule, où il construisit un bûcher. Puis il Ha son fils et allait l'immoler, quand un ange apparut soudain et retint son bras. Le patriarche remercia Dieu, prophétisa la naissance du Sauveur, puis se livra aux diables qui l'entraînèrent ainsi qu' Isaac; et ce fut le tour de Moïse.

Moïse, après avoir harangué les Israélites qui

l'entouraient, leur rappelant tous les bienfaits qu'ils avaient reçus de Dieu depuis leur sortie d'Egypte, monta sur le Sinaï où le chanoine qui représentait le Seigneur lui parla, après avoir joué de la trompette au sein d'une flamme, subtilement faite avec de l'eau-de-vie. Quand il redescendit, tenant les Tables de la loi, ils adoraient le veau d'or. Furieux, il brisa les Tables, et eut une violente querelle avec son frère Aaron. Mais Dieu lui remit des Tables nouvelles, et, après un long sermon, où le législateur des Hébreux annonça que ses lois seraient plus tard remplacées par une loi meilleure, il fut à son tour emmené dans le limbe des Pères.

Alors, mandés tour à tour par le meneur du jeu, défilèrent Balaam sur son ânesse, David, Isaïe, Jérémie, Habacuc, Daniel. Leur rôle consistait en une prophétie latine, très-longuement paraphrasée en vers français. Son rôle achevé, chacun était emprisonné dans les Limbes.

Enfin parut la Sibylle qui, laissant pour un moment sa maison de Rome et son clerc, vint au milieu du parloir réciter un dit des Quinze Signes, où elle prédisait les symptômes avantcoureurs de la fin du monde, la venue du Fils de l'homme, et le jugement dernier.

Ainsi se termina la matinée du premier jour.

L'après-dînée fut consacrée à l'Incarnation, Nativité et enfance de Notre-Seigneur. Après un sermon, mais assez court cette fois, du scientifique docteur. Miséricorde, Vérité, Paix et Justice commencèrent à se disputer dans le ciel. Il s'agissait du sort de l'homme. Fallait-il l'abandonner aux suites terribles du premier péché, ou user de clémence à son égard, et lui permettre d'expier sa faute ? Telle était la question agitée devant le tribunal de Dieu, à grands renforts d'arguments contradictoires. La prière de Miséricorde était touchante, mais Justice citait le Digeste et le Code, et prouvait sans réplique à son adversaire, que le crime d'Adam était irrémissible, nulle créature humaine ne le pouvant dignement expier. Paix, il est vrai, aurait volontiers donné raison à Miséricorde, mais, d'autre part. Vérité inclinait à l'avis de Justice, et l'équilibre étant ainsi rétabli, la question demeurait insoluble. En cet embarras. Vérité fut chargée de parcourir le monde, et d'y faire une enquête, afin de constater si définitivement il n'y avait point sur la terre un juste, capable d'expier par ses mérites la désobéissance du premier homme. Elle se mit donc en campagne, et s'en alla tout droit au temple de Jérusalem. Elle tombait mal; le grand-prêtre était tout justement en train d'expliquer à son clerc

qu'il avait acheté sa charge à prix d'argent, et se plaignait amèrement du roi Hérode, qui la lui avait fait payer fort cher. Voyant que lacorrup-* tion avait pénétré jusque dans le sanctuaire, Vérité s'en retourna au ciel sans plus tarder, pour faire son rapport, dont Justice se réjouit. Dieu toutefois annonça aux quatre sœurs qu'à tout prix il voulait sauver l'homme; et ce fut au tour de Miséricorde d'êtr& joyeuse. Lucifer et ses diables entrèrent à cette nouvelle dans une fureur inexprimable, et après s'être, au préalable, suivant leur digne coutume, accablés d'injures, ils résolurent de traverser le dessein du Seigneur par tous les moyens en leur pouvoir.

Cependant Joachim, père de la sainte Vierge, faisait force aumônes sur la terre, distribuant ses biens aux pauvres, et pratiquant toutes les vertus. Mais il ne lardait pas à mourir, et ses oncles, Arbapanter et Barbapanter, qui paraissent des gens fort expéditifs, remariaient successivement sainte Anne en secondes, en troisièmes et en quatrièmes noces, en donnant pour raison de leur naïf empressement que nous sommes tous mortels, et qu'il faut un maître dans une maison.

Mais voici que la sainte Vierge est elle-même en âge d'être aussi mariée. Un ange envoyé par Dieu, ordonne au grand-prêtre de convoquer au

temple de Salomon tous les descendants de David, et de donner pour époux à Marie celui dont la baguette fleurira. Joseph et ses cousins s'étant rendus à cette convocation, des baguettes sont déposées sur l'autel, puis bénites et tirées au sort : celle de Joseph ayant soudain fleuri, le charpentier de Bethléem devient l'époux de la sainte Vierge. Sur ces entrefaites, Octavien, empereur de Rome, se rend au temple d'Apollon, et le diable Mammon, caché derrière l'idole, lui annonce qu'une vierge doit enfanter : au même instant, la Sibylle est saisi d'un accès prophétique près de la fontaine de Rome; son clerc court chercher l'empereur, et elle lui renouvelle la prédiction. Octavien ému rentre dans son palais et fait élever un autel au Dieu qui va naître.

Cependant un ange annonce à Zacharie que sa femme Elisabeth, longtemps stérile, enfantera un fils qui s'appellera Jean, et sera le précurseur du Messie ; et bientôt Gabriel salue Marie, pleine de grâce, et lui apprend le mystère de sa divine conception. La Vierge va visiter Elisabeth, qui sent son enfant tressaillir de joie dans son sein, et les deux cousines se félicitent mutuellement. Elisabeth ne tarde pas à accoucher, et ce délicat jeu de scène est dérobé aux regards des spectateurs par une courtine, qui s'écarte ensuite pour laisser

voir l'enfant nouveau-né. Le prévôt de Judée, sur les ordres de l'empereur transmis par le prévôt de Syrie, ordonne un dénombrement général de la population, et saint Joseph part avec Marie pour se conformer à cet ordre. Il arrive à Bethléem, qu'il avait quittée lors de son mariage pour se fixer à Nazareth. Mais l'hôtellerie est pleine, et l'hôte le reçoit fort mal. A grand'peine parvientil à obtenir de passer la nuit dans la crèche aux bœufs. Il s'en va alors pour se faire inscrire et acquitter le tribut, et c'est pendant son absence que Marie met au monde son divin Fils. Les anges entonnent dans le ciel un hymne d'allégresse, suivi d'un rondeau à rimes et ref iis r jdoublés, qui transporte d'aise le scient' doc-

teur, auteur de ce morceau sublime.

On assiste ensuite à l'adoration d ^ gers, qui

font cadeau au Messie de leurs uiusettes, puis à celle des mages, guidés par une étoile merveilleuse, qui courait sur une tringle d'un bout à l'autre des échafauds, paraissait . r disparaissait à volonté. On frémit de la fureur .lel Hérode,

qui fait massacrer les saints ï ocents, mais ne tarde pas, en châtiment de ses. hnes, à ct^ livré aux démons, après qu'il s'est ^ - . d'un coup de ce même couteau dont il venait d ! or u ne pomme. Cependant la sainte Famille (levient d'Egypte où

elle s'était réfugiée, et Jésus, qui a déjà douze ans, confond les docteurs dans le temple de Jérusalem. Lucifer, qui a tâché, mais en vain, d'arrêter le cours de ces événements, se venge de ses mécomptes sur le dos du malheureux Satan, qui paraît être le souffre-douleur de l'enfer. Et telle est la fin de la première journée.

La seconde journée fut consacrée tout entière à la vie publique du Sauveur, depuis son baptême par saint Jean jusqu'à sa mort sur la croix. Il serait trop long d'en analyser toutes les scènes, interminable galerie où l'action dramatique se promena de huit heures du matin à onze heures, et de une heure de l'après-dînée à six heures du soir, suivant la voie tracée par les récits évangéliques. Mais ces récits étaient tellement enchevêtrés de légendes, que l'attention des spectateurs se fût cent fo;,s lassée, n'était la popularité de ces légendes que tout le monde savait par cœur. Savezvous, par exemple, l'histoire de Judas ? Voici à peu près comment le scientifique docteur va nous la représenter :

Il étai:t une fois un homme dont la femme était enceinte. Cette femme eut un terrible rêve : le fils qui devait naître d'elle tuait un prince, puis, comme Œdipe, assassinait son père et épousait sa

mère. Ce n'est pas tout, le malheureux finissait sa vie en se pendant de ses propres mains. Or cette femme conta le rêve à son mari. Pour échapper à ces prédictions sinistres, le couple infortuné exposa Tenfant, à peine au monde, sur une nacelle, à la merci des flots. Mais il fut recueilli par des pêcheurs et porté au roi de Scarioth qui, touché de son malheur, le fit élever avec son propre fils. Jusque-là, tout allait bien; mais voilà que pour se divertir. Je prince et son compagnon engagent une partie d'échecs. Le fils du roi avance un de ses échecs. Judas lui en oppose un des siens. « Il est (c perdu, dit le prince. — Pas du tout, répond Ju- « das. — Mais si, mais si. — Mais non, mais non « — Tu en as menti. — J'en ai menti ? Ne le répé- « tez pas, au moins. — Tu es un menteur, un co- « quin, un maraud, un fils de je ne sais qui. — Ah ! « c'est comme cela, eh bien, tiens. » Et Judas tue le prince. Puis, tout effaré, il s'enfuit.

Tout justement, admirez l'aventure, Pilate venait de chasser son intendant. Judas s' étant réfugié auprès de lui, il l'accueille fort bien, et lui donne d'emblée la place vacante. Judas était donc en bon train de faire sa fortune quand, un jour, se promenant dans les champs avec son maître, ils aperçoivent un pommier chargé de fruits. Pilate qui , comme le vieil Hérode,

aimait beaucoup les pommes, ordonne à son intendant de lui en cueillir, — en les payant, — ajoute-t-il. Judas, qui n'était pas patient de sa nature, casse les branches pour aller plus vite. Le propriétaire survient. « Passe pour les « pommes, dit-il à Judas, mais pourquoi diable <( cassez-vous les branches? — Taisez- vous, on vous « dédommagera, répond Judas. — Il ne s'agit pas « de cela, cet arbre m'appartient, et je vous défends « de me le gâter. — Allez vous promener, je le gâ- « terai si je veux. — C'est ce que nous allons voir, « vaurien que vous êtes. — Vaurien! Attrape. » Une rixe s'engage, et le malheureux propriétaire est assommé.

Cependant Pilate ne s'était aperçu de rien. Mais, à quelque temps de là, une femme accourut tout éplorée, et, s'adressant au prévôt, qui siégeait sur son tribunal : « Justice ! seigneur, « justice! on a tué mon mari? — Qu'est cette '( femme ? demande Pilate. — C'est, lui répond (c Barraquin, un de ses satellites, la femme du « riche Ruben. — Et qui a tué son mari ? — Mon « Dieu ! personne, dit hypocritement Judas, il est « mort d'une maladie subite. — C'est faux, on l'a « assassiné, reprend la veuve, le bruit court que « c'est votre intendant quiafait le coup pour lui vo- « 1er ses pommes. — Ses pommes! se dit le préfet,

« ceci me semble louche; Judas est bien capable « d'avoir commis ce crime, mais, après tout, s'il a « tuéRuben,c'estpour,mon service, dans un mo- « ment de colère. Si je le mets à mort, il faudra « chercher un autre intendant; arrangeons l'af- « faire. Bonne femme, vous avez perdu votre mari, « je veux vous en donner un autre de ma main : « c'est mon intendant. On dit, il est vrai, qu'il a « fait le coup, mais rien ne le prouve, et, en « faveur-de ce mariage, je vous restitue tous vos « biens, que j'avais mis sous séquestre. Qu'en <f pensez-vous ? — Jamais, dit la veuve, mon pauvre « mari ! je l'aimais tant! Justice! justice ! — Pour « moi, dit Judas, j'épouserai volontiers madame, « pourvu que vous me donniez tous les biens. — « Cherchez l'assassin, seigneur, dit la veuve, et « pendez-le sans miséricorde. — Epousez Judas, « dit Barraquin, c'est bien plus simple, et, tenez, « consultez-vous ensemble, vous finirez par vous « entendre. — Voyons, dit Judas, emmenant la « veuve, épousez-moi, chère dame, j'augmenterai « votre bien, je suis le favori de Pilate. — Railler « ainsi une pauvre veuve! — Je ne raille point. — « Si, si, je vois bien que vous vous moquez. — Je « me moque si peu, que, si vous y consentez, je « vous épouse sur-le-champ. — Sans plaisanterie ? , « — Parole d'honneur. — S'il en est ainsi, je ne

« demande pas mieux, dit la veuve, subitement « consolée. » Sitôt dit, sitôt fait, les voilà mariés.

Quelque temps après, ils se racontaient leur passé et se confiaient leurs secrets, comme deux bons époux : « Mes parents, dit Judas, m'ont exce posé, le jour de ma naissance, à la merci des « flots. ))Gyborée frémit. «Qu'avez-vousPdit Judas. « — Rien, reprend Cyborée, mais, dites-moi, quel « âge avez- vous ? — Trente-cinq ans, répond Judas. « — Ciel! s'écrie Cyborée, malheureuse que je « suis ! — Quoi donc ? Vous me faites trembler. « — Je suis vôtre mère.» Et les infortunés se livrèrent à des lamentations bien naturelles sur leur crime involontaire. C'est alors que Judas prend la résolution de se convertir, et devient un des disciples de Jésus, qu'il devait plus tard livrer à ses bourreaux.

On voit facilement par là comment notre mystère traite les récits et les personnages de l'Évangile, et quel temps demanderait une analyse même très-abrégée. Je ne puis cependant passer sous silence la farce qui fut jouée pendant le mystère, et qui ne consistait point, comme on pourrait le croire, dans les aventures de Judas, lesquelles semblaient très-sérieuses et très-pathétiques, mais dans une scène de grimaces et de pasquinades, jouée sur le parc par un aveugle et

un paral3^tique, avant que le Seigneur ne les guérît. Je ne saurais oublier non plus les beaux secrets, apparitions, voleries et merveilleux engins, dont s'ébahirent les spectateurs, et il convient que j'en cite au moins trois entre mille. C'est ainsi qu'après la scène de la tentation dans le désert, l'acteur qui représentait Jésus fut conduit par le démon auprès du temple, et qu'un subtil contre-poids les guinda tous deux sur le pinacle, où ils demeurèrent suspendus par des cordes l'espace de treize cents vers. C'est ainsi qu'au moment de la Transfiguration, ce même acteur entra dans le creux de la montagne, où il revêtit une robe d'une] blancheur éclatante, un masque et des gants d'or bruni, et plaça un grand soleil doré derrière sa tête : puis il apparut soudain au sommet, accompagné de Moïse tenant les Tables de la loi, et d'Hélie en habit de Carme, avec un chapeau de prophète. Enfin, c'est ainsi que quand le Sauveur eut expiré sur la croix, on vit se déployer dans le Paradis un grand voile noir, pour figurer la nuit qui s'étendit sur tout le monde; tandis que le meneur du jeu cri^t de sa voix la plus retentissante : Ici se font ténèbres, quoiqu'il ne fût guère plus de cinq heures du soir, et que le soleil dardât encore obliquement ses rayons sur la place.

Le matin du mercredi, qui était le dernier jour de la représentation, on figura la Résurrection et l'Ascension du Sauveur. Tandis que saint Pierre pleurait dans une fosse le crime d'avoir renié son maître, que les scribes et pharisiens faisaient mettre des gardes au sépulcre, et que Notre-Dame pleurait avec les trois Maries, l'Ame de Jésus vêtue de blanc traversait le parc, et se rendait à la porte du limbe des Pères, pour en franchir le seuil. En vain les démons se barricadaient, en vain ils braquaient sur l'agresseur leurs canons, leurs couleuvrines, leurs arquebuses, et croisaient leurs piques, les portes tombaient à la voix du Fils de Dieu, qui délivrait les âmes d'Adam, des patriarches et des prophètes, et les emmenait processionnellement, en chantant des cantiques, au paradis terrestre, pour y attendre en paix le jour de son Ascension. Un ange apparaissait près du tombeau, en renversait la pierre, et s'asseyait sur cette pierre. Les trois Maries se dirigeaient vers le monument, et le vieux dialogue des drames liturgiques du dixième siècle plus ou moins paraphrasé, se renouvelait :

Qui cherchez-vous dans le tombeau, ô servantes du Christ ? Jésus de Nazareth le crucifié, ô habitants du ciel.

Il n'est pas ici, il est ressuscité comme il l'avait prédit, allez, dites à ses disciples qu'ils le reverront en Galilée.

Puis on chantait la prose Victimœ Paschali laudes. On représentait successivement l'apparition de Notre-Seigneur à Notre-Dame, à Madeleine, aux pèlerins d'Emmaûs, aux disciples assemblés, à saint Thomas l'incrédule, etc. Enfin, l'instant de l'Ascension était arrivé. Jésus, suivi de quelques disciples et des saintes femmes, gravissait un monticule disposé à proximité du paradis terrestre, et tandis que des flammes jaillissaient xlu sol, la fumée dissimulait les cordes qui enlevaient l'acteur au paradis, d'où il montait au ciel par l'escalier intérieur, suivi d'Adam, des patriarches et des Pères. Les acteurs et l'auditoire, après avoir ouï le sermon final du scientifique docteur, entonnaient le Te Deiim.

L'après-dînée, on régala les acteurs d'une farce très-ingénieuse et fort réjouissante. Puis les joueurs descendirent de leurs échafauds, montèrent à cheval, et, suivis de la foule, se rendirent au moutier de Saint-Maclou ou de Saint-Grépinien, où fut chanté un salut solennel suivi d'un Te Deum, pour remercier Dieu du succès de ce triomphant mystère, dont le souvenir demeura longtemps gravé dans la mémoire des habitants. Le scientifique docteur avait grandi de cent coudées dans l'estime de ses concitoyens, à tel point qu'il fut chargé l'année suivante de haranguer le

28o REPRÉSENTATION DRAMATIQUE

Roi notre sire qui venait visiter la ville : glorieuse commission dont il se tira à son honneur, ayant parlé trois heures de suite sans reprendre haleine, et débité plus de trois cents passages d'Aristote, d'Hippocrate et du vénérable Bède; car, ayant été à la peine, il était bien juste que ces grandes ombres fussent à l'honneur.

Telles étaient, à la fin du quinzième siècle, ces représentations qui, nées des antiennes, des répons, des leçons, des hymnes et des proses de l'Eglise, après avoir passé par les formes successives du trope dramatique, du mystère liturgique, du mystère semi-liturgique et du mystère laïque, allaient atteindre^leur apogée dans la première moitié du siècle suivant. Ces scènes, dont nous venons de tracer une rapide esquisse, étaient certainement plus semblables à une série de Gallots qu'à une galerie de Raphaëls. Cette comparaison rend encore mal ma pensée : Callot est un grand artiste, tandis que l'art est précisément ce qui a manqué à nos mystères. Ils sont grotesques de la pire façon, c'est-à-dire, sans le savoir. C'est un sérieux qui se croit touchant et qui fait rire. Ne nous hâtons pas toutefois de condamner sans rémission ce théâtre vraiment populaire, dont les racines plongeaient profondé-

ment dans le sol de la patrie, où elles avaient pris naissance. Nous n'avons pas devant les yeux une forme achevée, comme on Fa cru, et qui n'est morte qu'après avoir donné tout ce qu'elle contenait en soi : nous n'avons qu'une ébauche, telle que la tragédie grecque sous Thespis et avant Eschyle. C'est un bloc de marbre déjà dégrossi, qui appelait le ciseau d'un grand artiste, et qui ne l'a point trouvé, en France du moins; car en Angleterre ils ont eu Shakspeare, et Shakspeare est l'héritier direct et immédiat des Greban et des Michel anglais : Richard III et Macbeth sortent des mystères, comme ceux-ci des premiers drames liturgiques, et ces drames des offices de l'Église. Corneille et Racine semblaient prédestinés à résumer nos mystères, comme la gloire de Molière a été de résumer nos farces et nos fabliaux.Mais il n'a point été donné à notre frivole et vaniteuse nation d'avoir la juste fierté d'ellemême : elle a laissé mourir son épopée, et elle a tué son théâtre. Chassés des villes par la Renaissance, proscrits par les parlements, le boa goût et la nouvelle mode, nos mystères religieux et nationaux allèrent se réfugier dans les campagnes, au sein de ces populations ignorantes et naïves qui ont le culte des souvenirs, et de temps à autre, il est loisible aux curieux de les y revoir

encore sur les humbles tréteaux d'une foire de village. Cependant la tragédie grecque, leur rivale heureuse et leur sœur aînée, venait, le visage fardé et sous des habits d'emprunt, trôner en souveraine sur la scène française, où elle eut Tinsigne honneur de recevoir les hommages des grands poètes du dix-septième siècle. Aujourd'hui, la tragédie est morte à son tour, mais le drame, dont elle a pris la place, pourra-t-il revivre ? Affamés d'émotions nouvelles, nous commençons à pénétrer, la torche et la hache à la main, dans la forêt vierge du moyen âge, mais nous sommes des érudits et non des artistes, et peut-être le crime littéraire, le suicide commis par la France au seizième siècle ne sera jamais réparé. C'est grand'pitié vraiment quand un peuple, à un moment donné, rompt le fil de ses souvenirs, renie son passé, s'exile de son histoire, et, dédaigneux, secoue la poussière de ses pieds sur les restes de ses aïeux!

C'est tout à fait par hasard qu'en feuilletant le tome LXVI de la collection de Soleinne (ms. fr. 9807 à la Bibl. nat.), je tombai sur la copie d'un drame dont le sujet, rappelant nos anciens mystères, malgré le nom de tragédie, fit que j'en parcourus quelques vers, qui me frappèrent par la beauté des pensées et par la fermeté du style. Résolu à l'examiner de plus près, je remontai à l'original, imprimé au seizième siècle, sur lequel cette copie avait été faite. Cet original existe heureusement au département des imprimés de la Bibliothèque nationale, sous la cote Y 5576 A. Il est intitulé : Tragédie repi^esentant Vodieiis et sanglant meurtre commis par le maudit Caïn, à rencontre de son frère Abel : extraicte du

284 UN DRxlME CHRÉTIEN

4. cliap. de Genèse. A Paris, par Nicolas Bonfons, rue neuve nostre Dame, à l'enseigne S. Nicolas. Dans le même volume sont reliées deux autres pièces de théâtre : la tragédie de Collignj et celle de Pharaon^ œuvres de François de Chantelouve, gentilhomme bordelais, plus, diverses poésies du même auteur.

Cet auteur n'est pas celui de la tragédie de Ca'ùi, qui a été composée, comme nous l'apprennent Beauchamps*, La Vallière^ et Langevin^, par un prêtre nommé Thomas Le Coq, Normand, prieur ou curé de la Sainte-Trinité de Falaise et de Notre-Dame de Guibray, église située dans un faubourg de la même ville. « Thomas Lecoq, curé de la Trinité et de Guibray, au seizième siècle, l'un des premiers auteurs tragiques de Normandie, fit une tragédie sur la mort d'Abel, estimée de son temps. » C'est tout ce qu'en sait Langevin. La Vallière, après Beauchamps, sans nous rien apprendre non plus sur l'auteur que son nom et sa qualité, place sa tragédie à l'année i58o, et en porte le jugement le

1. Recherches sur les théâtres de France. Paris, 1755, in-4, p. 51.

2. Biblioth. du théât}'efrançois. Dresde, 1768, j vol. pet. in-8. T. I", p. 240.

j. Recherches historiques sur Falaise. Falaise, 1814, m-12, p. 206.

plus défavorable : « Cet ouvrage, dit-il, est trèsmal écrit, et sans aucune sorte d'intérêt. Il est absolument dans le goût de ces mystères ou moralités que Jodelle avait eu le bonheur et Thabileté de bannir de notre théâtre, et il est trèsdigne de ces temps d'ignorance, etc. »

Cette seconde phrase explique suffisamment la première, si l'on songe que La Vallière écrivait au dix-huitième siècle. Je croirais volontiers qu'il n'avait jamais lu que le titre de la tragédie de Caïn. Le Manuel de Brunet suit son avis de confiance et déclare ne citer cette œuvre qu'à cause de sa rareté. J'estime, quant à moi, que cette rareté s'étend au mérite littéraire de Thomas Le Coq, dont le style est vraiment remarquable en un temps où l'amphigouri mythologique triomphait au théâtre, et où Chantelouve écrivait son Pharaon et son Colligny avec une emphase aussi barbare que prétentieuse et ridicule.

Le grand tort de Thomas Le Coq et ce qui, sans doute, nuisit à sa renommée, c'est que « ce bon prêtre », comme dit La Vallière, se rattachait effectivement à la tradition catholique et nationale, que Jodelle vint rompre au théâtre, et qu'il n'en put cependant tellement bannir qu'elle n'aboutît à Polyeucte^ à Esther et Athalie. Sauf le nom de tragédie, Caïn est un véritable mystère.

Il ne connaît ni l'alexandrin, ni la division en actes. Il semble avoir été composé pour être représenté à quelque fête, peut-être sous le porche ou sur la place de l'une des églises dont Le Coq était curé, par des acteurs de bonne volonté, avec le concours de l'échevinage. Une note de la mise en scène nous avertit qu'il y fallait de l'artillerie. « Icy faut tirer quelques coups de canon. » La versification rappelle par certains côtés celle des plus anciens mystères et du très-vieux drame (ÏAdaîJi : c'est tantôt le vers de huit, tantôt le vers de dix syllabes. qui est employé, avec un mélange de stances.

D'autre part, l'influence de l'antiquité classique se fait sentir sur cette œuvre, mais dans le bon sens, c'est-à-dire non par une infusion de mots latins et grecs, mais par un choix dans l'expression et dans la pensée, une élégance, une fermeté dans le tour, une heureuse distribution de lumière et de couleurs, toutes qualités que les poètes dramatiques du moyen âge ont trop souvent négligées. Thomas Le Coq avait suivi par avance, en ce qu'il avait de bon, le conseil que Vauquelin de la Fresnaye devait donner aux auteurs de pièces de théâtre, en son Art poétique composé sur l'ordre de Henri III, mais imprimé seulement en 1606. Vauquelin, né en i555, au

château de la Fresnaye, situé près des murs de Falaise, avait peut-être assisté à quelque représentation organisée par le curé de Notre-Dame de Guibray. Peut-être a-t-il pensé à Thomas Le Coq en écrivant ces vers :

Si les Grecs, comme vous, Chrestiens, eussent escrit,

Ils eussent les hauts faits chanté de Jesus-Christ ;

Donques à les chanter ores je vous invite,

Et tant que vous pourrez à dépouiller l'Egipte

Et de Dieu les autels orner à qui mieux mieux

De ses beaux paremens et meubles précieux...

Hél quel plaisir seroit-ce à cette heure de voir

Nos poètes chrestiens les façons recevoir

Du tragique ancien, et voir à nos misteres

Les jl)ayens asservis sous les loix salutaires

De nos saints et martyrs et du vieux Testament

Voir une tragédie extraite proprement,

Et voir représenter aux festes de village,

Aux festes de la ville en quelque eschevinage,

Au saint d'une parroisse, en quelque belle nuit

De Noël, où naissant un beau soleil reluit,

Au lieu d'une Andromède au rocher attachée

Et d'un Perse qui l'a de ses fers relâchée,

Un saint George, etc

et quand moins on y pense

Le diable estre vaincu de la simple innocence. Ou voir un Abraham, sa foy, l'ange et son fils, Voir Joseph retrouvé, les peuples deconfis Par le pasteur guerrier qui, vainqueur d'une fonde, Montre de Dieu les faits admirables au monde * !

I. Art poétique , livre III, dans les Œuvres, édit. Travers. T. I", p. 109, iio, III (Caen, 1869, in-8).

Le meilleur moyen de faire apprécier le talent de Thomas Le Coq, c'est de citer quelque chose de son œuvre. Je mettrai sous les yeux de mes lecteurs le prologue et la dernière scène de Caïn. J'espère qu'ils jugeront comme moi qu'il y a dans ces vers quelque chose de Marot et de La Fontaine, et aussi, toutes proportions gardées, quelque chose de Corneille et même de Milton :

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