‹ Le drame chrétien au moyen âgeChapitre 55 sur 58 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Désir de veoir et entendre merveilles

Fait ouvrir l'œil et tendre les oreilles,

L'œil au plaisir s'arreste seulement,

L'oreille veut autre contentement, '

Car de flageol du tout ell' ne s'affecte,

Si par raison elle n'est satisfaicte.

Je dy cecy, Messieurs, pour qu'il me semble

Que vous aurez d'œil et d'oreille ensemble

Contentement : mais qu'en silence deue

De nostre jeu vous entendez l'issue,

Car vous verrez vieilles choses nouvelles :

Pour le vieil temps vieilles je les appelles,

Neufves aussi, pour la mode sauvage

D'accoustremens qui ne sont en usage.

Le père Adam, Eve nostre grand'mere,

Caïn meurtrier, Abel son jeune frère,

Et leurs deux sœurs, et leurs femmes aussi.

Que vous verrez représentez icy,

Ne sont vestuz de pompeux ornemens.

Riches habits, précieux vestemens

De toillc d'or, veloux, satin, damas,

Dont aujourd'huy les riches font amas.

Chaînes, carquans, bagues, et tels atours Pour ce temps-là n'avoient encor' le cours, Mais seulement prenoient de leurs troupeaux Quelques chevreaux, dont arrachoient les peaux, Et s'en vestoient d'une façon éstrange.

Voire et n'avoient tels habits à rechange Pour soy parer par curiosité :

Mais soy couvroient pour la nécessité : L'hyver de peaux pour garder la froidure, Et l'esté chaud de fleurs et de verdure : Voilà pour l'œil. L'oreille est pour entendre La voix de Dieu, et briefvement comprendre Comme Caïn premier né, fut premier Du juste et sainct l'exécrable meurtrier, Pourquoy ce fut, par qui, quelle sentence Dieu ordonna pour punir son offence, Voilà que c'est que vous escouterez :

Puis en la fin vous en remporterez Quelque bon goust, quelque douce liqueur : Car le Seigneur imprime dans le cueur Des auditeurs de sa saincte parolle La vive foy qui noz âmes console :

Fuyr péché nous faict, vertu ensuyvre, Pour après mort éternellement vivre.

Je prends la dernière scène au moment où l'ange envoyé par Dieu vient de faire entendre à Gain sa sentence, et de mettre sur lui un signe de réprobation qui Test en même temps de préservation.

GAIN, tremblant.

O pauvre malheureux damné Que je suis, las ! que doy-je faire?

Me doy-je moy-mesme defïaire?

Non, encor' quand je le voudrois, De mon malheur, je ne pourrois :

Car Dieu ne le veut pas ainsi :

Mais qu'est-ce que je voy ici ?

Qui s'est à mon bras attache ?

Qui es-tu?

PECHE

Je suis ton péché.

Ne cognois-tu point ta facture ?

GAIN

O détestable créature !

Que dis-tu ? est-il bien possible Que mon péché soit si horrible Et vilain que tu apparois ?

PECHE

Encor' plus, je ne me pourrois Figurer si laid en ce lieu, Comme j'apparois devant Dieu.

CAIN

Pourquoy me tiens-tu en ce point ?

PECHE

Je ne t'abandonneray point.

Tu es mien : qui péché commet, De sa liberté se démet.

Pour se rendre à péché serville.

CAiN, parlant à la Mort Et toy, qui es-tu ?

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