L'OFFICE DES PASTEURS
DRAME LITURGIQUE DE NOËL (x I^-X V 1^ S I È C L E S )
La tragédie antique était née, aux fêtes de Bacchus, des cérémonies du culte païen et des procédés ingénieux du dithyrambe ; le drame chrétien du moyen âge naquit, parmi les pompes de l'Eglise, des cérémonies, des lectures et des chants de la liturgie catholique. Cette liturgie, en effet, contient, a-u moins en germe, les trois éléments dont la réunion constitue le drame : le sujet ou Faction, la mise en scène et le dialogue. Pour le sujet, Bossuet va nous l'y montrer, dans cette langue admirable dont il a gardé le secret :
tt L'Église, dit-il, inspirée de Dieu et instruite (( par les saints apôtres, a tellement disposé Tance née, qu'on y trouve avec la vie, avec les mys- (( tères, avec la prédication etla doctrine de Jésusce Christ, le vrai fruit de toutes ces choses dans les « admirables vertus de ses serviteurs et dans les « exemples de ses saints; et enfin un mystérieux « abrégé de l'Ancien et du Nouveau Testament, ce et de toute l'histoire ecclésiastique. » [Oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche, reine de France et de Navarre.)
Les pompes de l'Église, si admirablement symboliques, où tendent-elles, sinon à une mise en scène de ce mystérieux abrégé? Enfin toute personne qui aura un peu réfléchi sur les chants qui se font entendre durant les offices, sur la façon dont ces chants sont variés et distribues , sur le mécanisme des i^ersets et des répons^ en un mot sur les procédés traditionnels de la choristique sacrée, toute personne qui saura écouter ces offices d'une oreille intelligente, reconnaîtra d'elle-même dans la liturgie catholique les germes évidents du dialogue.
La prétendue Réforme, combattue. Dieu merci! et vaincue par l'Eglise, n'en a pas moins exercé, par la sécheresse inintelligente de ses doctrines et par ses fureurs iconoclastes, une
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certaine influence sur le culte même qui la repoussait. Depuis le seizième siècle, la liturgie catholique, par une juste appréciation des temps, mais aussi, disons-le, par l'action regrettable du jansénisme, a été, pour éviter le scandale, singulièrement appauvrie dans notre pays.
Les pompes de l'Eglise, si magnifiques encore, sont loin pourtant des splendeurs qu'elles déployaient autrefois en France, et qui faisaient la joie des fidèles, principalement aux fêtes de Noël et de Pâques, ces deux anniversaires des événements divins qui sont le fondement inébranlable du christianisme. Au huitième, au neuvième siècle, la nuit de Noël, par exemple, toute brillante de luminaires, dont les reflets se jouaient sur les riches tentures qui paraient aux grandes fêtes les arceaux des cathédrales, cette sainte nuit tout entière était consacrée à des chants, à des lectures, à des rites variés, qui faisaient, on peut le dire, de cet office, plein de mouvement et de poésie, une longue action chantée, figurée, dramatique, une narration épique et lyrique, avec .des germes de dialogue.
Un pas de plus, et le drame allait paraître. Ce pas fut fait, ce semble, à la fin du dixième siècle. A cette époque, le dialogue commence à se dégager des entraves qui jusqu'alors avaient gêné ses
mouvements. Voici que, par une évocation hardie, les bergers qui jadis, à Bethléem, saluèrent les premiers F Enfant divin, sont directement interpellés, qu'ils répondent et qu'on leur réplique en ces termes :
« Qui cherchez-vous dans la crèche, dites, « bergers?
« — Le Sauveur, le Christ, le Seigneur, l'En- « fant enveloppé de langes, selon la parole ance gélique.
« — Le voici, ce petit enfant, avec Marie, sa « mère, de qui prophétisa, il y a longtemps, « Isaïe, disant : « Voici qu'une vierge concevra « et enfantera un fils. » Allez donc et dites qu'il « Qst né. Alléluia! alléluia!
« — Oui, nous savons bien maintenant que le « Christ est né sur la terre. Chantez donc tous « son avènement, disant avec le prophète : « Uji « enfant nous est né, etc. »
Ce court dialogue (qu'on peut nommer, suivant la savante théorie de M. Léon Gautier, un trope — une farciture — de la première époque) s'intercalait entre le Te Deum qui couronne l'office de matines, et V Introït de la messe, auquel il venait aboutir. Échangé peut-être, à l'origine, purement et simplement par deux fractions du chœur, à la manière des chants alternés, il ne
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tarda pas à être l'objet d'une mise en scène, d'abord sommaire, puis de jour en jour plus ample, plus nette, mieux appropriée, en un mot, plus dramatique.
Ce petit drame se développa aussi dans son texte, et cela de deux manières : il s'assimila d'abord quelques textes en prose latine empruntés à l'office où il prenait place; puis bientôt il s'amplifia de chants nouveaux, en vers latins rhythmiques, peut-être composés exprès, et qu'on peut définir avec M. Léon Gautier par le nom de tropes de la seconde époque. Nous les voyons ici se joindre à ceux de la première pour constituer le drame liturgique proprement dit. Sans nous occuper aujourd'hui des destinées nouvelles, des développements dont il devait encore être l'objet dans les églises et hors des églises, c'est à ce point que nous saisirons le drame des Bergers, et que nous essaierons de le faire revivre, sous les yeux de nos lecteurs, tel qu'on le représentait chaque année dans les cathédrales, avec quelques variantes de texte ou de mise en scène, selon les temps et les lieux, du onzième au seizième siècle.
Dans la nuit de Noël donc, après matines et avant la messe, l'office dramatique des Pasteurs commence. Sur la table de marbre, plus élevée
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que l'autel, et qu'on nomme le r^etable, on a figuré une crèche. Dans cette crèche une statue, ou toute autre image, représente la sainte Vierge. Cinq chanoines du premier ordre, ou du moins leurs premiers vicaires, portant la tunique sacerdotale et par-dessus Vamict ou fichu de lin, tenant en mains des bâtons, représentent les bergers. Ils sont groupés dans le carré du transept, devant la grande entrée du choeur. Dans une des deux petites chaires, appelées a^nbons, ou plus tard sur la plate-forme du jubé^ cette galerie supportée par des arcades qui, durant le quatorzième siècle, a remplacé les ambons^ apparaît un enfant de chœur qui figure un ange. Il annonce aux bergers la naissance du Sauveur :
« Ne craignez point : voici que je vous annonce « une grande joie, qui réjouira tous les peuples. « Il vous est né un Sauveur, qui est le Christ « Fils de Dieu; il est né dans la cité de David. « Et voici quel signe je vous en donne : vous « trouverez un enfant enveloppé de langes et « placé dans une crèche. »
Les pasteurs pénètrent dans le chœur par la grande entrée, et ce pendant plusieurs enfants, postés soit dans les voûtes de l'église, soit dans les galeries à jour, chantent, figurant les milices célestes :
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« Gloire à Dieu sur les hauteurs célestes, et « sur la terre paix aux hommes de bonne voce lonté. »
Les bergers se dirigent vers la crèche en chantant un cantique, dont le latin rimé dit à peu près ceci :
Entendez-vous les chœurs des anges ?
Chantons avec eux les louanges
De l'Immortel fait mortel ; Célébrons comme eux ce mystère ; Paix soit aux hommes sur la terre
Et gloire à Dieu dans le ciel !
Entre l'homme et Dieu quel abîme !
De la miséricorde au crime
La grâce fraye un chemin :
La gloire descend vers la honte, Pour que l'homme vers Dieu remonte
L'Homme-Dieu lui tend la main.
Courons à la bonne nouvelle ; L'hymne céleste nous révèle
L'honneur à nous destiné ; Saluons, les premiers, l'empire Et pleurons au divin sourire
De l'Enfant qui nous est né.
Dans Bethléem une voix tendre Vagit, qui doit bientôt surprendre
Et terrasser l'Ennemi; Déjà l'antique hôte du monde, Le vieux serpent, la bête immonde,
Gémit, blasphème et frémit.
yO CYCLE DE NOËL.
Allons vers l'Enfant et sa Mère, Marie a vaincu la colère
De Dieu contre Eve irrité; L'Esprit saint a plané sur elle ; Alliance surnaturelle!
Féconde virginité 1
Ils arrivent près de la crèche. Là, deux prêtres en dalmatique,deux chanoines du premier ordre, figurant deux femmes qui assisteraient la sainte Vierge, les arrêtent et les interrogent :
« Qui cherchez-vous dans la crèche, dites, « bergers? »
Les pasteurs répondent :
« Nous cherchons le Sauveur, le Christ, le « Seigneur, l'Enfant enveloppé de langes, sui- « vant la parole angélique. »
Les deux femmes assistant la Vierge tirent un rideau qui cachait l'enfant Jésus, et, le montrant aux bergers, leur disent :
« Le voici, ce petit enfant, avec Marie sa « mère, de qui prophétisa, il y a longtemps, « Isaïe, disant : « Voici qu'une vierge concevra « et enfantera un fils. » Allez donc^ et dites « qu'il est né. »
Les bergers se courbant adorent l'enfant Jésus et saluent la Vierge en chantant :
Reine du ciel, salut, Marie, Du Très-Haut épouse chérie ;
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Le Verbe avant les cieux issu Des splendeurs intimes du Père,
Fut par mystère Dans votre chaste sein conçu,
O Vierge-Mère!
Que par vos vœux le Fils touché Lave les taches du péché, Que son sang coule sur nos fanges ; Qu'un jour, secouant nos haillons.
Tous nous montions Les yeux fixés, comme les anges,
A ses rayons!
Puis ils se retournent et redescendent processionnel] ement à travers le chœur en chantant :
« Alléluia ! alléluia ! Chantez donc tous son « avènement, disant avec le prophète... (On en- « tonne alors Y Introït de Noël) : Un petit e7i- « fant nous est né, etc. »
C'est la grand'messe qui commence, et pendant cette messe les chanoines-bergers dirigent le chœur.