‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 208 sur 309 · Lettres inédites · texte numérisé non relu

Lettres inédites

2. C'est la conclusion d'une lettre sombre de pessimisme, et qui se termine par « mille millions de baisers, et des caresses sans nombre et sans fin. Adieu, ma Mélanic, dans dix minutes, je serai près de toi. » Oui, la question du repas, de l'appétit revient souvent à la fin de ses dissertations philosophiques, mais l'autre immédiatement après. « Adieu, mon ange, la faim me presse; je me sauve et je serai chez toi à sept heures moins un quart. » Ailleurs : <• pardon du blanc qui reste (sur le papier), mais ma mère me poursuit en criant : « Tes œufs sont cuits, Dumas ! Tes œufs vont être durs ! » Et le moyen de résister à une logique aussi pressante ? Adieu, adieu encore, mon ange... »

brûlent, qui correspondent par tout le corps, qui font frissonner, et qui contiennent tant de félicité, qu'il y a presque de la douleur. » Il y a aussi du Diderot làdessous, mais surtout un auteur de tempérament, qui n'oublie pas ses drames.

îl est transporté? Non, il joue un personnage. Il prépare ses rôles. Je ne sais comment, mais on a, en lisant ces lettres, le sentiment impérieux que la sincérité n'en est pas le péché mignon. Dumas sait Werther et les premières amours de Gœthe; il connaît les Brigands et le caractère de Franz. Il s'exerce à les égaler : l'effort est visible. Mélanie lui sert à échauffer son imagination et ses souvenirs, sans préjudice du reste. Passion, philosopliie, scepticisme, Franz, Werther, Byron ; amour, blasphème, misanthropie, haine des préjugés, il expérimente tout cela sur Mélanie. Dès la première lettre de la collection, il paraît s'être d'abord posé en amoureux de Charlotte; puis, il a défié Dieu et les hommes, vrai giaour. Mélanie « a tressailli dans ses bras ». Il choisit ce moment pour la convertir à l'athéisme. Tout de même qu'au temps de Ronsard la surdité seyait au poète, ainsi Dumas s'avise qu'il est inconvenant d'aimer une femme du monde, pale et immatérielle, sans avoir au moins un poumon atteint '. Il tâche à tousser; il s'évertue à teinter son mouchoir ; il se fait prier et quereller pour prendre soin de lui. « Rassure-toi sur ma santé. Il y a deux ans que ce léger accident ne m'était arrivé, et mon mouchoir était à peine coloré. Et comment veux-tu que je meure, tant

1, Cf. -l/cs mémoires, t. IV, ch. xciv, p. 78. « En 1823 ot 1824, la mode était à la maladie de poitrine; tout le monde était poitrinaire, les poètes surtout; il était de bon ton de cracher le sang à chaque émotion un peu vive, et de mourir avant trente ans. Il va sans dire que nous avions, Adolphe (de Leuven) et moi, tous deux jeunes, longs et maigres, cette prétention. »

(|ue tu m'aimeras?... Oh! c'est alors, mon ange, que je deviendrais athée ou blasphémateur! Car je ne pourraiscroire à Dieu sans le maudire... Dieu me séparerait de toi! Et si c'était pour toujours! Oh, ma vie, plains plutôt mon doute que de le blâmer!... Personne n'en souffre plus que moi ' »... Il lui donne, une fois, un rendez-vous galant au Père-Lachaise *.

Poète, c'est ainsi que font les grands jioètes 3...

Ces affres du scepticisme et du blasphème, où il se débat, ne sont que littérature. Quelques années plustard, Mélanie pouvait lire dans Mes mémoires : « Jamais, dans le cours d'une vie déjà assez longue, je n'ai eu, aux heures les plus douloureuses de cette vie, ni une minute de doute, ni un instant de désespoir * ». l\ éprouve ses effets de scène, même dans l'intimité, par un mirage de l'imagination qui portait en elle le personnage d'Antony.

S'il aime, sa tête brûle; il ne peut étouffer les batte-

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