Jules Lemaître. Journal des Débats, 31 mars
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femmes, qu'il se vantait de fustiger, ne s'y sont pas trompées. Après les Idées de Madame Aubray, cette sensibilité rentrée éclatera en passion vigoureuse, et même effrénée, quelquefois à crédit. Car ils sont parfois crédules, ces athlètes de haute mine, au cœur secret et chaud.
Ainsi s'explique d'abord la Dame aux Camélias, j'entends le drame où Duval père aborde Marguerite d'un ton brutal et puis la bénit, où Duval fils jette * Marguerite à ses pieds pour la canoniser ensuite, où la frénésie d'amour et le mal de poitrine font leurs ravages, où la mort de Madeleine (voir Amaïa'y),]^ veux dire de Marguerite, nous tire de vraies larmes. Et c'est le drame où l'hérédité apparaît chez le dramaturge : même hardiesse aux situations difficiles, même art des préparations, non plus rassemblées au I" acte, mais jalonnées de scène en scène et d'acte en acte, même tension de tous les ressorts, mêmes résumés vigoureux * dans une scène étouffante au détour du III
1. La Dame aux Camélias {Th., I), IV, se. vu, p. 164 : « Écoute, Marguerite, je suis fou, j'ai la fièvre, mon sang brûle, mon cerveau bout, je suis dans cet état de passion où l'homme est capable de tout »... Et p. 166, la fin de la scène : « Décidément, monsieur, vous êtes un lâche >■...
2. « Ainsi, vous n'avez rien dans le cœur? » — " Rien. » — « Vous n'aimez aucune femme? » — •< Aucune. » — « Pas un regard que vous cherchiez avec plaisir? » — « Pas un. » — <■ Pas une main que vous pressiez avec affection? » — <■ Pas une. » — « Pas d'enfant d'un premier mariage ?» — « Non. » — « Pas d'enfantd'adoplion ?» — <• Non. » — « Pas d'enfant naturel ? » — ■> Non »...
[Catilina, II, tabl. m, se. x, p. 78.) Cf. : « Vous m'avez trompé. » — « Non. » — « Vous m'avez dit qu'elle n'était pas veuve, j'ai vu l'acte de décès de son mari. Me direz-vous que cet acte est une invention? » — « Non,... etc. »
(Le Demi-Monde, III, se. xir, pp. 146-147.) Cf. le Fils naturel, III, se. x, p. 157 et p. 163. — Cf. Denise, III, «c. VI, p. 217. — Cf. Monsieur Alphonse, III, se. il, p. 133 et passim dans ce théâtre.
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et du IV, et beaucoup du même esprit préventif, beaucoup de la même force et de la même ardeur, et pour tout dire, d'un semblable réalisme dramatique. Certes, il y a déjà autre chose dans la Dame aux Camélias; mais cela premièrement. Romantisme, si l'on veut; ou plus véritablement, énergique sensualité dans la peinture de la passion : Manon Lescaut, et non Marlon de Lormc '. Cela est bien d'un Dumas.
C'en est un aussi, plus logique et concerté, mais non moins audacieux et fougueux, qui a écr\i Diane de Lys. Je l'ai dit ailleurs en une étude du manuscrit original^. J'ai pu,, sans trop presser le texte, faire voir à quel point, dans cette pièce où se précise le système dramatique de Dumas fils, — sujet, exécution, dénoùment, — il a repris Antony sans l'atténuer. C'est la comtesse qui séduit Paul Aubry; et c'est le mari qui tue. Dans le manuscrit Diane avait une fille, comme Adèle, que le peintre acceptait, comme Antony ^. Enfin dans cette première œuvre logique et légale, l'amant tombe en soupirant : « Ma mère * ! »
A partir de Diane de Lys, il est clair que Dumas fils, venu à une époque où les idées ont supplanté l'imagination, prétend peindre à même la vie et mettre la simple vérité sur la scène. Il est réaliste d'abord, selon une méthode rigoureuse et déductive, qu'il a pu retenir de
1. Voir la Dame aux Camélias, II, se. iv, p. 92, et surtout III, se. VII, p. 139, citation de Manon Lescaut : ■< Je te jure, mon cher chevalier,... etc. » On notera d'ailleurs que le roman était très proche de celui de Manon Lescaut, qui est la vraie source. Après l'avoir vu, J.-J. Weiss discute, assez inutilement, à mon sens, la question de filiation entre la Dame aux Camélias et la Vie de Bohême [Le draine historique et le drame passionnel,
pp. 198 sqq.). Cf. les Théâtres parisiens, pp. 109 sqq.