‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 292 sur 309 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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et semble heureux : Antony énigmatique et riche, mais de la fin du siècle '.

A vrai dire, ni Nourvady n'est Antony, ni Lionnette Adèle, ni le génie du fils ne s'absorbe en celui du père.

1. La Route de Thèbes, ou plutôt La Troublante (Dumas fils s'était à la fin arrêté à ce titre), était un ouvrage du genre de la Femme de Claude , de l'Étrangère ; ce que l'auteur m'en avait dit et lu, la manière aussi dont il en parlait, vient à l'appui de ce chapitre. La pièce n'a pas été publiée, conformément à ses dispositions testamentaires. Mais peut-êti'e n'estce pas outrepasser sa volonté que de donner, au point de vue qui nous occupe, quelques renseignements précis sur une œuvre à propos de laquelle ont été imprimées beaucoup d'erreurs ou de suppositions erronées.

Didier, médecin, est un savant et un homme de génie, un homme supérieur (voir Antony). Il s'est marié trop tôt à une brave femme incapable de le comprendre, mais qui lui a donné une bonne fille, Geneviève. Didier a un élève de prédilection, Mathias, matérialiste décidé comme son maître, qui ne croit pas à « l'âme », et dont je me rappelle ces mots : <■ J'ai déjà vu, disait-il à Geneviève, des cerveaux sans pensée, mais jamais de pensée sans cerveau », et, dans la même scène de l'acte I : « Si je te donnais un violent coup de bâton sur le cerveau, que dirait ton âme? » — <• Elle te pardonnerait », répond Geneviève.

Dans cette famille ainsi composée d'hommes supérieurs et de femmes de cœur simple arrive La Troublante, Miliane, qui y reçoit l'hospitalité avec sa mère. Autrefois riche, le père était mort laissant sa femme et sa fille dans la gène. Et Miliane a conservé un amer souvenir des leçons de piano, des omnibus avec la correspondance. Elle a vingt-deux ans, l'âge où la femme; est « toute-puissante ». Elle répand autour d'elle je ne sais quel charme irrésistible. Elle aime le luxe, elle est à la recherche du bonheur; elle a des idées à elle, nullement routinières, et beaucoup plus que le commun des hommes. Elle va à son but par des moyens qui étonnent. C'est la beauté et l'intelligence réunies. Et c'est la femme. On voit les ravages que peut faire autour d'elle cette superbe créature de libre esprit. On voit le drame, c'est-à-dire les êtres supérieurs, affranchis des préjugés sur le mariage et autres, aux prises avec des âmes tout unies. Et l'on devine la portée symbolique de la pièce : matérialisme et nature, esprits forts et cœurs croyants, la chair et la foi. Dumas fils avait mis en cette œuvre le meilleur de lui-même, ses idées sur la science, la religion, sur le mariage, la société, la femme,

Il y aurait place ici pour un parallèle en forme que je laisse aux La Harpe de demain. Dumas fils fut de son propre fonds assez original pour qu'on puisse marquer, sans nuire à sa gloire, ce qu'il doit à son père. Il lui est redevable de son tempérament audacieux, de

la jeune fillo bourgeoise et la société contemporaine. Ce que j'en ai pu entendre était d'une imagination et d'une beauté audacieuses.

Il va sans dire que la passion, pour mettre ces hautes conceptions en valeur, faisait rage. Je me souviens d'une scène, où La Troublante, recherchée par un M. Dominique, qu'elle avait refusé pauvre et qui était devenu riche, et ne voulant pas se « vendre » en mariage (car, disait-elle ou à peu près, lorsqu'une femme se vend, elle ne doit vendre d'elle que ce qu'elle peut reprendre), venait d'essuyer une décharge de revolver dans la rue. Elle disait que le juge d'instruction l'avait interrogée comme une voleuse, et puis lui avait fait des propositions comme à une fille. Puis elle demandait à Mathias du poison. Et le savant médecin, Didier, l'aimait; et elle offrait à Mathias d'être son camarade dans la vie; et Geneviève, la douce jeune fille, aimait Mathias...

C'en est assez de ces souvenirs, pour faire voir que La Troublante, qui semblait un efifort admirable de raison pure, mettait en œuvre la passion et l'invention des Dumas. Et je vois encore le bon dramaturge, en son cabinet de Marly, le coude appuyé sur sa table, sa tète blanche, si énergique et expressive, baignée d'une pâle lumière, lisant avec bonhomie et fermeté la scène du matérialiste Mathias avec Miliane, et coupant les théories savantes de remarques personnelles, où la fantaisie s'envolait par delà le connu et le visible. Je songeais à Fritz Sturler, à l'épilogue du Comte Hermann, à Antony, cependant que de chaque côté du foyer souriaient les visages épanouis de Balzac et de Dumas père, formant avec l'auteur de La Troublante une vigoureuse trinité.

La Troublante sera-t-elle jamais représentée .' — Mais Francillon, la dernière pièce jouée de Dumas fils, dont il a conté les origines (Th., t. VII, Notes sur Francillon, pp. 395 sqq.), doit peut-être son principal moyen scénique à une nouvelle du père, un Bal masqué (Soufenirs d' Antony, pp. 171 sqq.). Il connaissait à fond les moindres ouvrages paternels ; on ne lira pas sans intérêt ces quelques pages, où Francillon semble ébauchée, où la loi du talion est appliquée jusqu'au bout.

ses moyens dramatiques exempts de timidité, et d'une conception de la passion scénique qui dévore le cœur et le cerveau. Qu'il ait marqué tout cela de sa pénétrante griffe, il va sans dire. Mais quand, après avoir étudié les origines du drame moderne en 1829, on se place à l'autre extrémité de ce xix^ siècle, la tradition se développe à nos yeux dans son unité. Dumas père a renoué avec Beaumarchais et légué à son fils le soin de se rattacher à la même solide chaîne. Ce que l'un a souvent peint d'intuition, l'autre l'a renouvelé d'observation. L'imagination de l'un fut plus féconde, celle de l'autre à la fois plus idéologique et positive ; mais il faut enfin proclamer que leur sensibilité fut pareille et leur réalisme de semblable qualité. Ceux qui tiennent l'auteur de la Femme de Claude pour un dramaturge sec et impersonnel commettent la même erreur que ceux qui prennent l'écrivain à'Antony pour un lyrique Imaginatif. Ce sont les mêmes qui voient en Racine un doux et tendre génie. Que pensera la postérité des idées d'Alexandre Dumas fils? J'en suis moins sûr que je ne fus jadis; du moins, je n'ai plus à m'en expliquer'. Mais s'il existe une façon de sentir commune aux Français depuis la Révolution, si le rûle moral de la femme s'est développé à contresens de l'une h. l'autre extrémité de notre époque, si, par suite, la passion a été renouvelée, sinon en son fond même qui est physiologique, du moins en ses démarches qui sont matière de théâtre, si l'adultère enfin est devenu le principal ressort et peut-être le nécessaire pi'éjugé du drame historique, moderne, social, légal ou scientifique, c'est dans l'œuvre des Dumas qu'il en faudra chercher la fiction réaliste et la raison démonstrative.

1. Yoir notre Théâtre d'hier. Alexandre Dumas fils, § VII et YIII. pp. 200-233.

Les grands emportements de 1830 ont conduit l'un à des pièces idéalistes par leurs tendances, qu'il écrivit après 1840; l'idéalisme positif, où l'autre visa dès avant 1870, le ramena aux grands emportements de 1830. A cette heure, apparaît manifeste, avec le rayonnement d'Antoni/, l'évolution lumineuse du drame : Corneille, Beaumarchais, Dumas, Dumas fils. Rattacher l'auteur du Demi-Monde et de la Femme de Claude h La Chaussée, c'est fausser l'histoire d'un genre, où il ne suffit pas d'avoir « une idée ' ».

1. G. Lanson, Nivelle de la Chaussée et la comédie larmoyante, p. 295. Uouvrage est remarquable d'ailleurs, mais de pure critique littéraire, et en dehors de la critique dramatique.

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