‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 13 sur 22 · À%4 LE DRAME · texte numérisé non relu

À%4 LE DRAME

Ce fit au tou de Vibert à faire un inouvement de surprise.

— Vous connaissez cette affaire? démahda-t-il.

"— Je m'y suis trouvé directement inëlé, réporidit Savari.

— De quelle façon ?

— On m’äcèusait d’être l’assassih de Maurice Vidal.

— Vous!

— Oui, moi! Aussi, lorsque vous m'avez brusquement ‘ parlé de ce crime, mon émotion a-t-elle été extrême. Tenez, j'ai même encoré de la peine à me remettre, je dois être pâle comme un moft. Ayez la bonté de me pas-

. Ser cette carafe. |

Vibert obéit.

Savari but une gorgée d’eau et reprit : |

— Si vous saviez que d’ennuis, que de chagrins m'a causés cette äffaire! Croiriez-vous que j'ai été arrêté, traîné en prison !...

— Ce n’est pas possible! s’écria Vibert.

— Hélas! ce n’est que trop vrai. J'ai comparu devant un juge d'instruction, j'ai été àu secret, j'ai eu les mehottes, c’est l’usage de la police en France. Oui, on a beau être calitie, rie pas se défendre, aller où l’on vous ordontie d'aller, oi vous met tout de même les menottes. C’est utié mesuré de prudence.

Il continua en sé tournant vérs Julia :

— Excusez mon émotion, madame; je recontiais qu’elle n’est pas de mise À la fin d'un dîner et Üevant une femme, mais lorsque je songe à toutés tfies souffrances, je ne suis plus maître de inoi.

— Si j'avais pu me douter, dit Vibett, croyez bien, mon cher monsieur.

Îl s’arrêtä ah bead milieu de ses excuses, et dit avec un naturel parfait :

— Pourrions-nous savoir comment vous vous êtes tiré de tout cela ?

— En prouvant le plus clairement du monde, répondit

Savari, que je ne pouvais pas être lé coupable.

— Mais comment est-il venu à l’idée d’un magistrat de vous soupçonner, vous ?

— Mon Dieu! tout simplement parce que j'avais été en relations suivies avec Maurice Vidal, deux jours avant sa mort.

— Mais c’est affreux ! s’écria Vibert. S'il arrivait qu’on ous assassinât, cette nuit, c'est moi qu’on soupçonnerait e ce criîne parce que j’ai passé la soirée avec vous ?

— Certainement, si on ne découvrait pas le véritable assassin, vous auriez des chances pour être arrêté. Je vous conseille de vous méfier, dit Savari, moiris pâle depuis un instant.

— La justice est bien bizarre, fit remarquer l’agent de police. , — Pas autant que vous croyez; elle fait son devoir, après tout, et vous voyez qu'elle ne tarde pas à relâcher ceux qui sont innocents. Mais c’est égal, j'ai bien souffert, et vous avé ce soir rouvert une blessure à peine cicatrisée.

Hi parlait depuis ün instant avec calme, avec mesure, sans emportement ; il ÿ avait uné sorte de mélancolie répandue sur toute sa personne et des pleurs dans sa voix. Tout à coup, il étendit la main sut la table, saisit le couteau qui y était resté déposé, et après l’avoir longuement considéré en silence : °

— C'est done avec cela qu’on t'a tué, dit-il, pauvre

Maurice Vidal! Tu n’étais pas mon ami, j'avais eu avec toi de tristes discussions d’intérêt. Oui, toi, l’homme probe par excellence, l'homme arrivé à force fe travail, d'énergie et d’honnêteté, tu n’avais pas voulu comprendre certaines difficultés de ma vie, certaines impossibilités matérielles et morales d’être ce que tu étais. Tu tes montré envers moi sévère, raide, injuste peut-être. Ah! jenet’en veux pas, Maurice Vidal, je te plains de tout mon cœur, je te pleure de toute mon âme. Tu avais la jeunesse, la richesse, la force, et il a suffi d’une seconde | pour te ravir tout cela, il a suffi d’un coup porté avec cette arme qui ne ressemble même pas à une arme! R

Il s'arrêta un instant et reprit sans regarder Julia et Vibert :

— Ah! si l’homme qui t'a frappé avait connu certains détails de ta vie, comme je les ai connus, moi, à la suite de cette déplorable affaire; s’il avait su que tu aimais, que tu étais aimé, et que tu attendais, le lendemain, ta chère compagne, peut-être son bras aurait-il tremblé, et le coup qu’il t'a porté ne t’aurait-il pas atteint ! Pauvre garçon !.… pauvre femme !..

Savari se tut, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

Au même instant, Julia, qui avait eu-le courage de se contenir jusque-là, mais que toutes les émotions de la: journée avaient brisée, que les dernières paroles de Savari avaient achevée, éclata tout à coup en sanglots.

Le premier mouvement de Vibert fut de courir à elle | mais il crut que cette subite explosion de douleur avait besoin d’ explications, et, se tournant vers Savari :

— C'est notre faute aussi, lui dit-il en affectant la brusquerie, nous avons été trop dramatiques. Depuis une

heure nous parlons de meurtre, d'assas$inat; vous vous attendrissez, moi j'ai la bêtise de me laisser empoioner, et elle, elle a ses nerfs... parbleu, on les aurait à moins. |

Savari ne répondit pas; il regardait pleurer Julia sans s'approcher d’elle.

— Allons! reprit Vibert, désireux de mettre fin à cette scène, ce que nous avons de mieux à faire maintenant, c'est de nous séparer et de nous promettre mutuellement d'être plus gais à l’avenir.

Ïl sonna, demanda une voiture et reconduisit madame Vidal chez elle, pendant que Savari s’éloignait de son côté.

Dans l’état où se trouvait Julia, Vibert ne voulut avoir avec elle aucune explication. Il la remit entre les mains de Marietta et sortit.

Quelle explication, du reste, aurait-il pu avoir ?

Quelie preuve nouvelle possédait-il de la culpabilité de Saväri ? Il avait espéré produire un grand effet; l'effet avait été produit et avait dépassé ses espérances : Savari ne s'était pas contenté de pälir et de trembler, il avait pleuré, il avait donné tous les témoignages de l'émotion la plus vive, la plus réelle. Mais cette émotion pouvait s’expliquer facilement, et Vibert se trouvait pris dans son propre piége. Il s’était procuré le plaisir de faire de la mise en scène, de développer outre mesure la sensibilité de son adversaire, d’amollir son cœur, de le disposer au sentiment. Quoi de plus naturel alors que Savari se fût laissé attendrir au souvenir d’une affaire où il s’était trouvé si directement mêlé et dont il avait eu si cruellement à souffrir ! Sa pâleur, ses larmes, son émotion, ne témoignaient pas de son crime, elles attestaient seulement que

les soupçons conçus contre lui, son arrestation, les heures passées en prison lui avaient fait au cœur une blessure encore saignante. En voulant confondre Savari, Vibert lui avait, au contraire, procuré l’occasion de se faire connaître sous ün jour plus favorable. Cet homme, qu'on avait cru jusque-là léger, banal, incapable peut-être d'un bon sentiment, s'était tout à coup montré sérieux, impressionnable et réfléchi. Îl s’était attendri au soüvenir de la

mort de Maurice Vidal, il avait fait l'éloge de celhi qui avait été un instant son ennemi, il avait payé un tributà

sa émoire et mêlé ses larmes à celles de Julia Vidal!

En faisant ces différentes réflexions, qui ne laissaient

pas que de l’attrister profondément, Vibert se dirigeait à pied vers son ancien doiicile de la rue de l’Arbre-Seec, dont il n’avait eu garde de sè dessaisir. fl n’était pas fàché de redevenir, pour un instant, le vieil homme &’autrefois, de se dépouiller de la défroque du comte de Rubini, qui lui avait si peu profité, enfin de se retremper dans les souvenirs d’une vie sinon joyeuse, du moins

uniforme et paisible que lui rappelait sa chambrette du

cinquième étage.

— Tiens ! M. Vibert! dit le concierge en le reconnaissant. Il y a bien longtemps qu'oxi ne vous a vu. u — J'étais à la campagne, dit l’agent de police. Est-il venu quelqu’ün pendant mon absence ?

— Non, inonsieur ; on n’a apporté que cette lettre. Vibert ptit la lettre qu'on lui présentait : elle portait

l’entète du commissariat de police du premier arrondissement, section des Tuileries, et elle était conçue en ces

termes :

« Mon cher Vibert,

» Du temps où vous étiez eiployé dans mes bureaux, vous avez dû vous occuper un jour, pendant mon absence, d'un repris de justice nommé Langlade, et d’une grande fille rousse connue sous le sobriquet de Soleil-Couchant.

» On aurait besoin à la Préfecture de renseignements que vous seul pouvez donner sur ces deux individus et je vous serais obligé de passer le plus tôt possible à mon cabinet, pour que je puisse rédiger, de concert avec vous, la note qui m’est demandée.

— J'irai demain matin, avant de retourner à l'hôtel des Princes, se dit Vibert en mettant la lettre dans ga poche et en montant son escalier.

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