‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 14 sur 22 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Après avoir passé la nuit qui suivit le dîner au café Anglais dans sa chambrette de la rue de l’Arbre-Sec, et après avoir donné le lendemain, au commissaire de police de la section des Tuileries, les renseignements réclamés au sujet de Langlade et de Soleil-Couchant, Vibert revint dans son appartement de l’hôtel des Princes.

Il s'était cependant demandé s’il n’abandonnerait pas la partie, s’il n’écrirait pas au juge d'instruction que décidément Savari était innocent ou trop adroit pour fournir des armes contre lui, s’il n’irait pas faire à madame Vidal sa dernière visite et lui exprimer ses regrets de ne pouvoir mieux la servir, enfin s’il ne rési-. lierait pas ses fonctions d’agent de police en mission extraordinaire.

Retenu par l’amour-propre ou par un sentiment d’une tout autre nature, il ne donna pas suite à ces projets, et il reprit, pour quelque temps encore, le rôle du comte de Rubini qu’il avait si merveilleusement créé. Seulement il ne le joua plus avec la même perfection : il ne fut, pour ainsi dire, que la doublure de ce personnage. On le vit négliger sa mise, autrefois si soignée ; oublier en parlant

qu'il était Italien et paraître étonné lorsque les garçons de

l'hôtel l’appelaient : « Monsieur le comte ». En même temps, son caractère devint inégal, brusque, emporté, et son existence des moins régulières. Îl paraissait dominé par une idée fixe qui lui arrachait, par moment, quand il se

. promenait à grandspas dans son salon de l’hôtel des Princes, des-mots vides de sens, des lambeaux de phrases ou des monologues dans le genre de ceux-ci : :

« Imbécile, se disait-il, tu as voulu quitter tes paisibles bureaux de la rue Saint-Honoré, tu as voulu vivre... Eh bien, tu vis! De quoi te plains-tu ?

» Souffrir, c’est vivre ! Vivre, c’est souffrir! Ah! tu vis suffisamment, car tu souffres beaucoup. »

Il s’arrêtait tout à coup, se frappait le front et s’écriait :

» C’est bien fait, je te dis que c’est bien fait; cela t'apprendra. Au lieu de rester tranquille dans ton trou, tu as voulu avoir tes petites passions comme tout le monde; tu as permis à ton cœur de battre... etila profité de la permission, l’intrigant, il bat! Mais pour se rattraper den’ayoir pas battu jusqu à ce jour, il bat si fort maintenant qu’il pourrait hien briser sa fragile enveloppe. »

Ï partait d’un éclat de rire et ajoutait :

« Eh bien! s’il la brisait, cette enveloppe ? Alors, plus

. de colère, plus de rage, plus d'envie plus de souffrances ! Deux pieds de terre, une fosse commune, une croix de bois peut-être, donnée par le marquis de X..., et tout serait dit. Non! s’écriait-il brusquement, je ne veux pas mourir, c’est trop bête de mourir de ces choseslà... Moi, Vibert, mourir parce que... Allons donc! c’est pouffon! Ah! corame le marquis de X... rirait, et moi tout le premier, dans ma tombe, sous mon petit jardinet. Je veux vivre, au contraire, et bien vivre, et me livrer

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