‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 15 sur 22 · RS CE A A · texte numérisé non relu

RS CE A A

à toutes espèces de folies ! En ferai-je, de ces folies! Je vivrai en pne année pour tont le temps où je p’ai pas vécu. » »

I s'arrêtait encore et reprenait avec plus de çalme cette fois et une sorte d’amère tristesse :

« Je me vante, je ne saurai pas vivre de cette façon. On ne çhange pas ainsi du jour au lendemain ses habitudes. On ne s’eaflamme pas à trente-cinq ans pour des plaisirs qu'on n'a jamais goûtés. Puis, il y a des souvenirs qui ne s’effacent pas, des pensées qu’on ne peut chasser, des images que d’autres images ne sauraient remplacer!

> Ah! si j'avais un fils, reprenait-il en poursuivant sans doute la même idée, comme je le lançcerais dès l’âge de dix-huit ans dans le tourbillon du monde et des passions. |

> Va, lui dirais-je, aime, jouis, souffre, dépense tes forces, prends ton cœur à pleines mains et jette-le à qui. le voudra écorche-le à toutes les ronces du chemin. Tu le rendras invulnérable et insensible, et lorsque viendra

l'âge des fortes passions, mon âge à moi, tu riras ay lieu

de pleurer, tu feras souffrir les autres au lieu de souffrir toi-même. »

fl se mettait à ricaner.

« Faire souffrir les autres, dis-tu ? Ah! Vibert, tu es fou, mon ami. Ton fils te ressemblerait sans doute, et on ne fait pas souffrir les autres lorsqu'on est bâti dans ton genre. Mais regarde-toi donc! Tiens, voilà une glace, aie le courage de contempler ta belle image. Avec une taille comme celle-là, un physique comme celui-ei, on souffre, mais on ne fait pas souffrir. Prends-en ton parti, mon bonhomme, et détourne vite la tête, de peur de t’effrayer tai-mÂme. »

Puis, passant subitement à un autre ordre d'idées :

« Voyons, disait-il, qu'est-ce que je fais ici? Pourquoi ne suis-je pas là-bas? Je suis un employé du gouvernement, après tout, je touche son argent, j’émarge,

j'ai une mission à remplir et je ne la remplis pas. Jai

fait de l'embarras, j'ai dit que je répondais du succès. Eh bien! ce succès, où est-il? Je me suis arrêté au beau milieu de la partie, sans savoir si elle était perdue. Elle ne l’était pas, que diable ! non, elle ne l'était pas, et je vais reprendre les cartes. »

Alors, s’il était chez lui, il sortait aussitôt; si, au contraire, il était déjà sorti, sl se dirigeait à grands pas vers la rue de Grammont. Mais, arrivé devant certaine porte cochère, il s’arrêtait tout à coup et recommençait ses éternels monologues :

« À quoi bon monter? Qu’apprendrai-je là-haut? Eh bien! oui, il est auprès d’elle, je le sais bien, parbleu. Qu’y puis-je faire ? Il faut attendre maintenant, attendre en silence et sans me montrer, sans les déranger. C'est le seul moyen qui me reste de savoir la vérité, ma seule planche de salut. et elle est bien légère. et je souffre atrocement d’être obligé de m’y confier! »

Un joùr pourtant, Vibert ne s'arrêta pas à la porte de Julia, il passa rapidement devant le concierge, gravit un

escalier de service et ne redescendit qu’une heure après.

Cependant, il ne fut pas introduit auprès de madame Vidal; Marietta ne l’entendit pas sonner; personne ne se douta de sa présence dans la maison. Qu'’était-il devenu durant tout ce temps ?

Îl n'avait probablement rien appris qui pût le satisfaire; cette mystérieuse expédition lui avait même sans doute inspiré un grand découragement, un plus profond dégoût

de la vie, car le lendemain de sa visite rue de Grammont, il commit une de ces terribles imprudences qui cachent presque toujours une idée inavouée de suicide.

Mandé un matin à la Préfecture de police pour donner des détails sur l’affaire qui lui avait été confiée, il fut introduit dans le cabinet du chef du service de sûreté.

Au moment où il entrait, il surprit 1e dialogue suivant entre le chef et un de ses employés :

— Ainsi, vous ajoutez foi aux renseignements donnés par cette femme ?

— Oui, monsieur ; elle avait tout intérêt à dire la vérité.

— Suivant elle, Langlade couchera cette nuit rue Croix-des-Petits-Champs?

— C’est plus que probable.

— Rien ne vous empêche alors de l’arrêter demain matin ?

— Non, monsieur ; aucun de mes hommes n’hésitera à me suivre, mais je dois vous prévenir que leur vie courra | de grands dangers. Ce Langlade a une réputation terrible. ll s'est déjà sauvé deux fois des bagnes de Toulon et de Brest. Il est doué d’une force athlétique et ne se couche jamais sans avoir des pistolets chargés à la portée de sa main. Le premier agent qui pénétrera dans sa chambre est sûr d’être tué.

— Bah! s’il ne sait pas s’y prendre, dit tout à coup Vibert, qui était resté près de porte.

Le chef etl’inspecteur se retournèrent avec étonnement.

— Je voudrais vous y voir, dit l'inspecteur.

— C’est facile, vous n’avez qu’à me suivre, si on m’autorise à me rendre demain matin rue Groix-des-Petits- Champs.

— Qui donc êtes-vous ? demanda le chef de la sû-

reté en regardant avec plus Ü’attention l’ageiit dé pôlicé.

— Je me nomme tout simplement Vibert, monsieur: vous m'avez fait appeler au sujet de l’assassitiat de lé rue de la Paix.

— Ah! très-bien! je vous remets, à présent, en effet; nous n’entendions plus parler de vous. Eh bién! due m’apprendrez-vous ?

— Kien de nouveau; monsieur; j'attends tüujouts, êt très-impatiemment, je puis vous l’assurer. :

— (C’est bon; nous connaissons votre zèle Et ridus comptons sur vous. Ainsi, pour el revenir à ce Langlade, vous offrez de l'arrêter.

— Certainement.

— Mais, s’écria l'inspecteur; vous ignoréz à quel homme vous avez affaire ! |

— C'est ce qui vous trompe, répliqua Vibert; Larielade ‘m'a déjà passé par les maixs lorsque j'étais secrétaire du commissariat de police de la rue Saint-Honoré. ]1 n'avait pas craint de venir un matin, accompagné de sa mattresse, me demander un passe-port pour l’Angleterre ; ses allures m'ont paru suspectes, je l’ai fait suivre et arrêter: Depuis il s’est encore sauvé du bagne, où, grâce à moi; il était retourné.

— Puisque vous le connaissez aussi bien, je m'étonne qu’il ne vous effraye pas davantage. Vous vous souvenez sans doute de sa taille gigantesque ?

— Parfaitement. Je suis un nain à côté de beaucoup de personnes, et surtout à côté de lui; mais je me souviens aussi de la victoire rempoïtée par David sur Goliath. ‘ l

— Est-ce que vous songeriez à un combat singulier?

— Pourquoi pas?

— Vous ävez la prétention dé l'arrêter à vous seul ?

— Parbleu!

— Vous voulez donc vous fairé tuer! s’écria l’iispecteur. | | |

— Cela hé vous régardé päé, répolidit Vibétt. Î1 s’agit d'expédier une besogne difficile. Personne n’en veüt. Moi, je m’en chärge et je ne démande hi fécomptñhse di aide d’aucüné sôrte. Permettez-roi, münsieur, 4joüta l'agent de Holiée en s'adressant directement, cette fois, 4u chef de la sûreté, de vous dire qu’on aurait peut-être mauvaise grâce à refuser des services si Aésintéressés:

— Mais où ne les refuse pas, ét je vaid vous fäire

” mettre immédiatement eït rapport avec les persônnés qui

Pôürront vous dohner tous les détails dünt vous Aürez besoin. Une seulé observatiôn pourtant. Ne traighez-vous pas, pendant que ÿous vous occuperéz de ce Lähgldde, de négliger l'autre affaire si imbortanté qui vous a tté tonfiée ?

— Monsieur, répliqua Vibert, deux hehres mé suffront pour arrêter votre Colosse. Je les preïldfai sur tion simmeil; c’ést d’autant plus facile qué je ne dbrs pas.

— Allons! dit en souriant le chef, on me l'avait bien dit : vous êtes un singulier agent de police.

Vibert, pour toute réponse, s’inclina gravement.

Lé lendemain, vérs les cing‘heures et derhib di rnatih, Vibert gravissait d’un pas déterminé l’escaliet de la taison où Langlade avait dû basser là nuit; dans la rue

LA

Croix-des-Petits-champs. Après avoir inutilement cherché un cordon de sonnette à la porte qu’on lui avait désignée, il frappa résolument.

— Qui va là? cria-t-on de l’intérieur de l’appartement.

— Un mouchard qui vient t’arrêter, répondit l’agent

s® police. | |

— Farceur, reprit la voix, si tu étais un mouchard, tu ne le dirais pas; ils prennent plus de précautions que cela avant de se frotter à moi. C’est toi, n’est-ce pas, Crampin ?

— Eh! oui... ouvre donc!

— C’est dur de sortir de son lit; mais pour un ami, on peut se refroidir : j'ouvre et je me recouche.

À peine les verrous furent-ils Ôtés et la clef eut-elle tourné dans la serrure, que Vibert, qui se tenait près de la porte, la poussa vivement, se précipita dans la chambre, fitun bond versle lit, s’empara d’un pistolet à deux coups chargé et armé qui se trouvait sur la table denuit, et le dirigeant vers Langlade :

— Si tu fais un pas, lui cria-t-il, tu es mort.

— Mille tonnerres ! vociféra le forçat , c’est un mouchard! |

— Ne te l’ai-je pas dit, imbécile. Allons, tu es pris, rends=toi.

— Me rendre, jamais! s’écria Langlade exaspéré, je. préfère te dévorer, canaille! Tu as mon pistolet, mais j'ai une rude poigne et des dents qui coupent comme de l'acier.

— Bast! répondit tranquillement Vibert, pour t’en servir il faudrait pouvoir matteindre, et si tu avances je t’étends par terre.

Et la main droite levée, le pistolet à la hauteur de l'œil

comme s’il eût été dans un tir, en face d’une poupée de plâtre, il s’assit paisiblernent sur le lit que venait de quitter Langlade. | «À quatre pas de lui, le forçat, à moitié nu, écumait de rage, mais n osait avancer. Jls se regardèrent un instant, l'un prêt à bondir, l’autre prêt à faire feu.

Vibert reprit la parole :

— Eh bien! dit-il d'un ton goguenard, tu as renoncé à me dévorer: c’est dommage, je désirais une mort originale.

— ]1 faut avouer que tu esun crâne luron pour avoir osé t’'introduire ici, s’écria tout à coup Langlade, redevenu plus maître de lui et cherchant des yeux un objet dont il pût se faire une arme. -

— Bast! répliqua Vibert, on te croit plus terrible que tu n'es. Voyons, ne te remue donc pas comme Ça, tu vas me forcer à te casser une patte pour te clouer à ta place. Qu'est-ce qui te manque? Qu’est-ce que tu cherches ? Tes pantoufles peut-être, tu. as froid aux pieds; tiens, les voilà ; je suis un bon diable, moi, je ne veux pas que tu t'enrhumes.

Et toujours sur ses gardes, il ramassa de la main gauche une paire de souliers qui se trouvait au pied du lit et la jeta au forçat

— Merci, dit Langlade, à qui toute son assurance habituelle revenait. On est plus solide sur ses jambes avec des souliers.

— Parbleu! c’est pourquoi je te donne les tiens. Est-ce qu’il te serait agréable, aussi, d’avoir ton pantalon , ton gilet et ta redingote ? Ne te gêne pas, tu sais, je les ai là sous la main.

— Situ y consens, je ne demande pas mieux, répondit

+ le forçat, étonné de tant d’aménité.

419b LE DRAME

Lé pantalon, le gilet et la redingote, énvoyés de la même faéoli ét avec les mêmes précautions , vinrent rejoindre la chaussure.

— Sans iridiscrétioh, que comptes-tu faite loïsque u

seras habillé ? demanda Vibert, tandis que Langlade passait à la hâte sés Vétemients. ".

— Mais je ne sais pas trop encore; je téfléchis, jé ne suis pas entièrement décidé. Je crois que je sauterais sur toi, s’il n’ÿ avait pas ton diable de pistolet qui me gêe un peu.

— Est-ce que tu le voudrais av”si ?

— jé le voudrais, mais. -

— Mais tu crains que je ne préfère le garder. On ne sait pas. Voyons, si je te le rendais, qu'en ferais-tu ?

— Je n’en servirais pour te tuer, parblieu ! Belle question ! répondit le forçat en levant les épaules.

— Bien sûr ? demanda l’agent de police.

— Bien sûr.

— D'un seul coup ?

— D'un seul coup, je viserai au cœur.

— Eli bien ! visé à ton äise, mon ami; tiens, vuilà ton pistolet.

Vibert quitta sa place, marcha vers Langlade, li remit le pistolet, lui tourna le dos et alla se rasseoir tranquillement sur le lit, en se croisant les bras et en disant : |

— J'attends.

— Mais tu n’es pas dn mouchard ! s’écria le forçät tout interdit.

— Ingrat, répondit Vibert, je suis gentil pour toi, je

te traite comttie un fils, et tu refuses de me donner mes

titres et qualités,

DE LA RUE DE LA PAIX id

— Tu es un vrai motichard ?

— Eh! parbleu ! Qui veux-tu que je sois? Un pair de France, peut-être ? Pas si bête, ils s’ennuiént trop; j'en tonfais uh qui avale sa langue toute la journée. Je stis un mnouchard, un vrai. Tiens, regatde, j'ai daris ma poche les principaux attributs de ma profession : des menottes. C'ést, du reste, tout ce que j'ai pris pour venir te voir ; j’ai mêthe ldissé md canne à épée chez moi. | |

— Tu as un fier toupet !

— Tu te répètes, mon tler Lahglade, dit Vibert en seretournant sur le lit, du côté de 14 mufaille, tu as déjà fait cette remarque.

— Ettu crois tout bonhémenñt que je vais mê ldisser mettre les menottes ? demärida le forçat.

— Tü vas, répotidit Vibert, ou bien me tuét, où bien te laissér mettre les thenottes. Entre nôus, tu peux choisir, cela m'est complétement indifférent. Mais choisis, je l'éxigé.

— Tu ne tiens donc pas à la vie, toi!

— Cette bétisë! Serais-je venti té réveiller, ce matin, si j'avais tenu à la vie. Et toi, y tiens-tu ? |

“— Mais un péu, en cé moment. Je suis aimé.

— Tu es aimé ? Vraiment ?.. Tu as de la chance, toi!

— Mais oui, fit le forçat en Se rengorgeant.

Vibert prit son pince-nez vert, lorgrid ét dit :

— Au fait, ton père et ta mère n’ont pas lésiné en te mettant au monde; ils t'ont donné la bonne mesure ; tu tiens de le place ; je comprends que les femmes t’adorent, elles ont si mauvais goût ! |

Puis, tout à coup, tournant le dos à Länglade et changeant de ton :

— ] fait in peu froid chez toi, tu as oublié d’allumer ton feu; si nous partions. On nous attend.

— Où ?

— À la Conciergerie, c'est dans cet établissement, je crois, que tu te trouveras le mieux. Tuseras d’abord tout arrivé pour être interrogé demain. Oh ! sois tranquille, en a qualité de cheval de retour, on aura des égards pour toi,on ne te mettra pas avec la petite pègre; tu obtiendras une cellule, je m'y engage.

— Tu te f... de moi, hein ? cria Langlade.

— Ne crie donc pas si fort, tu vas réveiller les voisins : il n’est que six heures

— Le coup de pistolet que je vais te tirer en pleine poitrine les réveillera bien davantage.

— Laisse-moi donc tranquille ; tu menaces toujours et tu ne fais rien, c’est ennuyeux, répliqua l'agent de police en s’étendant cette fois tout de son long sur le lit du forçat.

__ Langlade fit un bond vers le lit et dirigea son pistolet sur la poitrine de Vibert.

Celui-ci murmura un nom, regarda fixement Langlade et attendit.

ll était impossible que ce colosse, dont la colère doublait encore les forces, n’eût pas facilement raison de ce petit homme grêle, maladif et désarmé.

Près d’une minutes’écoula, puisle forçat baissa les yeux, laissa retomber son pistolet et se recula en s’écriant :

— Mille tonnerres! je n’ose pas le tuer!

— Âllons, dit Vibert en se relevant, je n’y dois plus compter. Il faut que je souffre encore!

— Tu es donc malheureux, toi? demanda Langlade, qui se rapprocha,

— Comme les pierres d’une prison! si malheureux, que je changerais ma place de mouchard contre ta place de forçat qui va retourner au bagne. Ah! si tu voulais-faire ce troc-là, tu me rendrais un crâne service. Mais je ne suis pas venu ici pour te conter mes petites douleurs. Cette fois, rien ne nous retient plus, partons.

— Pars si tu veux, je ne te tuerai'pas; moi, je reste.

— Ce n’est pas possible, mon cher Langlade, répliqua Vibert, à qui sa bonne humeur revenait peu à peu. Jai juré de t’amener. Voyons, ne fais donc pas de manières ; tu es un bon garçon, moi aussi , tàchons de nous entendre et le plus vite possible. Tu as pour maîtresse, n’estce pas, une grande fille rousse, appelée Stéphanie Cornu, et surnommée Soleil-Couchant ?

— Comment sais-tu cela ?

— Est-ce que nous ne savons pas tout, nous autres. C’est notre métier d’être bien renseignés. Du reste, si tu veux absolument des détails, je te dirai, car je ne sais rien te refuser, grand enfant, que c’est Soleil-Couchant elle-même qui nous a appris où tu devais coucher cette nuit.

— C’ett faux! hurla Langlade.

— C'est vrai, te dis-je. Si ce n’était pas vrai, je ne m'amuserais pas à te faire de la peine inutilement. Je respecte les affaires de cœur, moi, et je regarde comme une lâcheté de dire à un homme que sa maîtresse le trahit lorsqu'elle ne le trahit pas; il serait moins cruel de lui donner un coup de couteau.

— Ah! tu as bien raison, dit le colosse, dont le visage avait depuis un instant changé d'expression. Plutôt que d'apprendre cette trahison, j'aurais préféré un coup de couteau. |

Âds LE DRAME

— Tu n'es pas difficile, répliqua Vibert én poussant | un profond soupir. ;

Tout à coup Langlade se dressa devant l'agent de police, et lui mettant le pistolet contre la poitrine :

— Âinsi tu me jures que Soleil-Couchant m'a trahi? demanda-t-il.

— je le jure, répondit Vibert sans s’émouvoir’

Le forçat le regarda et dit éni s’éloignant :

— Tu ne dois pas mentir, toi, tu es trop brave. |

11 sé laissa tomber sur une chaise, les bras élendüs le long du corps et on l’eritendit murmurer : |

— C'est donc pour cela que je ne l'ai pas vue depuis deux jours. Ah! la misérable! je l’aimais bieh, cependant. C’est tout ce que j'aimais sur la terre!

Et tournant du côté de Vibert son visagé inondé de | larmes : |

— Je me rends, lui dit-il, tu peux me mettre les rhtnottes. |

— Pour qui me prends-tu ? fit l’agent de police. Profiter de ta faiblesse, jamais ! Lorsque tu seraë plus caline, nous verrons. |

Le colosse, dans un coin, sanglotait come un @fant:

Vibert se promenaïit de long en large, en murmurant :

— Il est bien heureux de pouvoir pleurer, lui ! Moi, je ne puis pas, et mes larmes m'étouffent.

Au bout d’ul instant il marcha vers Langlade, lui frappa sur l'épaule et lui dit :

— Allons ! viens avec toi, je vais te faire voir Soleil- Couchant.

Le forçat se redressa de toute sa hautéur :

— Tu sais donc où la trouver? s’écria-t-il.

— Parbleu! elle est depuis hier au dépôt. L4 peur s’est emparée d'elle, elle s’est vue compromise dans de méchantes affaires, perdue, emprisonnée pour le reste de sa vie, et elle t’a livré afin d'obtenir les bonnes grâces de

k Préfecturé.

— La canaille! Et tu offres de me conduire auprès

d'elle ?

— Tout de suite.

— Mais je la tuetai!

— Cela te regarde. Je me suis simplement chargé de

. Varrêter, et tu te trouveras tout arrêté lorsque tu seras

äü dépôt. S'il té plaît done de tuer Soleil-Cüuthant, je ne m’y oppose pas ; une ferhme de plus ou de moitis, ce n'est pas une bien grosse affaire, ajouta dédaigneusement Vibert.

— Je sis prêt, partôns ! s’écria le forçat. .

— Partons, dit l’agent de police:

Vibert, accompagné de Langlade, deScéndit l'escalier. Le forçat ne paraissait pas avoir conscience de ce q''il faisait ; plongé dans ses réflexions, la tête inclinée sur la

* poitrine, il suivait l’agent de police machinalement, comme

un chien suit son maître. Soleil-Couchant l'avait trahi! que lui importait le reste ?

Cependant, arrivé sous la porte cochère, le grand air le frappa au visage et lui rendit un instant l’usage de ses facultés. Îl levs la tête, regarda dans la rue et dit À Vibert :

-— Eh bien ! où est ta voiture ?

-- Quelle voiture ?

— Celle qui contient tes hommes.

— Je n’ai pas d'hommes.

— Tu étais venu tout seul pour m’arrêter ?

— Je te l’ai déjà dit; ne fallait-il pas amener un eseadron de cavalerie pour me prêter main-forte ; j'ai l’habitude de faire mes affaires moi-même et je m’en trouve bien. Cela te contrarie, de ne pas voir à ta porte trois où quatre mouchards, en redingote boutonnée jusqu’au menton etressemblant à des croque-morts ? Je ne sors pas dans la rue avec ces gens-là, moi; j'ai de la tenue. Mais si leur absence te chagrine, je puis les faire demander.

— Non, c’est inutile. | |

— Ne te gêne pas, tu sais, lui dit Vibert ; si tu désires un enterrement de première classe, je te le procurerai. Cela ne te coûtera pas plus cher.

— Non, je te dis que ta société me suffit, répliqua le forçat, hors d'état d'apprécier les plaisanteries de son compagnon.

— Tu es bien aimable, continua Vibert, et vje vais te rendre ta politesse en faisant avancer une voiture ; nous ne pouvons pas aller à pied là-bas.

Un fiacre passait, Vibert l’appela, et poussant Langlade par les épaules :

— Monte donc le premier, lui dit-il; je t'en prie, n° fais pas de façons. ‘” ;

Ï1 donna au cocher l’ordre de se diriger vers le Palaisde-Justice, et s’assit auprès du forçat, sur la banquette du fond. Ils gardèrent un instant le silence ; chacun de son côté songeait à ses propres affaires, sans s'inquiéter de son voisin. Bientôt cependant Langlade, à qui l’inaction

portait sans doute sur les nerfs, donna un grand coup de pied dans la banquette qui était en face de lui, et s’écria :

— Me trahir ainsi, moi qui ai tant fait pour elle! Cette phrase ne demandait pas de réponse, mais Vibert, toujours bien élevé, crut devoir la relever en ceç termes : | | |

— Mon cher Langlade, fit-il sans retourner la tête, remarque, je te prie, qu'elle n’aurait pas pu te trahir si tu n'avais pas fait quelque chose pour elle; elle t’aurait livré, voilà tout. Pour qu’il y ait trahison, il faut qu’il y ait eu abandon et confiance ; saisis-tu mon raisonnement ? Î est spécieux, mais il est juste.

Langlade ne saisitrien et continua :

— L'ai-je laissée manquer de quelque chose ? Jamais! Elle a eu de moi tout ce qu’elle a voulu. J'étais l’esclave de ses fantaisies. Elle m'aurait dit : Je veux ce magasin de bijouterie tout entier, que je serais allé le dévaliser la nuit suivante. Ün jour, nous nous promenions rue Vivienne, elle s’est écriée : « Gette robe m'irait joliment.» Le soir même, elle la trouvait dans sa chambre.

— Tu l'avais achetée ? demanda ironiquement Vibert.

— Non, répondit fièrement le forçat, je l'avais volée !

— Voilà un excellent moyen d’entretenir ses maîtresses sans se ruiner, pensa l’agent de police.

Langlade, poursuivant son idée, continua :

— Est-ce que j'avais besoin d'argent pour moi? Allons donc! Un verre de vin, un morceau de pain, une botte de paille, je n’en demandais pas plus. J’ai été élevé à la campagne, j'ai des goûts simples. |

— On s’en est toujours aperçu, se dit Vibert.

— C'est à cause d’elle qu'il me fallait de l'or à tout

prix. C’est pour subvenir à ses dépenses que je me suis

fait voleur, puis assassin.

— Parbleu! dit sentencieusement l'agent de pôlice, |

prenez n'importe quel crime, grattez-le et vous trouverez

une femme dessous. La phrase n’est’ päs de moi ; elle est

vieillé comme le monde. Est-ce qu’Adam aurait cüeilli la pomme si Éve ne l’avait pas convoitée ?

— La dernière fois que je suis allé aû bagne, reprit

Langlade, tout entier à ses Souvenirs, c'était à cause d'elle. Lui en ai-je fait un reproche ? Non. Et à Brest, je trouväis encore moyen de gagner de l’argént pour lui en expédier. En ai-je fait de ces boîtes en paille et de ces

bonshommes en coco! Mais vela ne suffisait pas ; un jour

elle m'écrivit qu’elle avait besin de cent francs. Cent francs, où les trouver au bagne ? J’imaginai de voler les

économiés de trois gardés-chioufme. J'ai été condamné

à un mois de double-chaîne et de cachot, mais elle a èu ses cent francs pour payer son terme.

— Les hommes ne sont pas justes, fit rernarquér Vibert. Voler la chiourme ! cela méritait une récoinpense. — . Enfin, s’écria Langlade, qui continuait à pérorer

dans son coin, c'est à cause d'elle que j'ai commis tous

mes crimes, ceux qu’on connaît et Ceux qu’on ne con naît pas.

lei l'agent de police fit un brusque moüvement. La tête indolemrent penchée sur une des parois du fiacre, les jambes étendues sur la banquette de devant, il s'était contenté jusque-là d’émailler la éonversation de quelques aphorismes. Le forçat monologuait à droite, l'employé de la préfecture monologuait à gauche ; c'était une façon bien innocente de passer le temps. Mais ces derniers mots: « Les crimes qu’on connaît et ceux

RÉ

qu'on ne connaît pas », firent sortir Vibert de son engourdissement. L'agent de police, amoureux de sa profession, amoureux de son art, se réveilla. La veille, on aurait pu prononcer peut-être impunément ces mots devant lui. Il était dans un tel marasme, une telle prostration physique et morale, qu’il n’aurait pas songé à les relever. Que lui immportait alors la police, sés devoirs et jes crimes d’un Langlade ? Il s’occupait bien de ce forçat| c'était à Sävaïi qu’il ei voulait, à Savari seul. Le monde commençait et finissait pour lui rue de Grammont. S'il avait proposé d'arrêter Langlade, ce n’était pas pour fäire du zèle, c'était pour chercher une diversion à sa douleur. Cette diversion. il l'avait trouvée ; l’expédition qu’il venait de faire, le danger qu’il avait couru, son inutile adieu

Ala vie, sa promerade matinale dans Paris, côte à côte

avec un malfaiteur redoutable, l'avaient en quelque sorte fait sortir de sa léthargie ; il renaissait à la vie, et le cornte de Rubini disparaissait pour céder la place à l'âgent de policé Vibert. Il y avait donc dans l’existencé de Langlade des crimes qu’on ne connaissait pas. Âlors, il importait de les connaître.

— À propos, sais-tu l'heure? dit Vibert après une

" minute de réflexion.

Le forcät, de plusen plus enfoncé dans ses réveries, ne répondit pas. Vibert lui toucha le bras.

— Hein? quoi ? nous Sommes arrivés ! s’écria Langlade, comme s’il se réveillait en sursaut.

— Non, pas erièüre ; je me permets dete dérangér pour te demander si tu sais l’heure.

— L'heure! Et que in’importe l’heure ?

— C’est dué, rébrit Vibert, je viens de faire une réflexion.

* — Laquelle ?

— ]1 est encore beaucoup trop tôt pour voir Soleil Couchant.

— Ah! s’écria le forçat devenu menaçant, tu cherches déjà des raisons pour ne pas tenir ta parole.

— Âs-tu un mauvais caractère ! répondittranquillement Vibert. À la moindre petite observation, tu pars, tu pars comme un feu d’artifice. Ce que j’ai l’honneur de t'apprendre est bien simple, cependant ; je ne puis pas arriver au dépôt de la. Préfecture et dire aux gardiens : « Voici | mon ami, M. Langlade, forçat en rupture de ban. Il désire avoir un instant d’entretien avec sa maîtresse, mademoiselle Soleil-Couchant, qui demeure en ce moment dans votre maison. Voudriez-vous avoir la complaisance, messieurs, soit de faire descendre cette demoiselle au salon, soit de conduire M. Langlade auprès d’elle, dans l'appartement qu’elle occupe. » Les gardiens me répondraient : « Monsieur, la visite de M. Langlade nous honore et nous charme d'autant plus, que nous espérons avoir le plaisir de le garder longtemps parmi nous ; mais ilne nous appartient pas de déranger mademoiselle Soleil-Couchant ; pour que votre protégé soit introduit auprès d'elle, il lui faudra une autorisation en règle, et les personnes qui pourraient la lui donner sont encore couchées à cette heure matinale. » Voilà, mon cher Langlade, ce qui ne manquerait pas de nous arriver. Tu as de l'esprit, tu devrais comprendre cela.

— Après ? demanda durement Langlade, toujours insensible aux gracieux badinages de l’agent de police.

— Mon Dieu! répondit Vibert sans se départir de son inältérable douceur, je propose simplement de brüler deux ou trois heures, où tu voudras et comme tu voudras.

C'est un petit retard, voilà tout. Tu es sûr de moi, puisque je te promets de ne pas te quitter. À neuf heures, nous nous rendrons à la Préfecture, j’aurai un moment d'entretien avec M. le chef de la police de sûreté, je lui dirai que je t’ai donné ma parole et il m’aidera à la tenir. À dix heures, au plus tard, tuseras en présence de Soleil- Couchant, cela te va-t-il?

— Il faut bien que cela m’aille, dit le forçat en grognant.

— Allons, tu es raisonnable, je n’en attendais pas moins de ton cœur. Îl s’agit maintenant de savoir ce que nous allons faire du temps qui nous reste. As-tu une idée, toi ?

— Non.

— Que dirais-tu d’un bon petit déjeuner ?

— Je n’ai pas faim, répondit Langlade.

— Egoïste ! tu n’as pas faim, c'est possible ; mais moi, moi qui me suis réveillé à cinq heures pour me rendre chez toi, tu ne réfléchis pas à cela. Puis, tu m'as donné une foule d'émotions : tu voulais me tuer, tu ne voulais plus me tuer ; je fermais les yeux, je les rouvrais; je me disais : C’est fini, et patatras, je recommençais à vivre. Tu comprends, tout cela creuse. Allons, crois-moi, mettons-nous quelque chose sur l'estomac ; tu n’en causeras que plus éloquemment avec Soleil-Couchant. |

— Oh! ce que j'ai à lui dire ne sera pas long! s’écria le forçat.

— Oui, je te comprends, un bon coup est bien vite donné ; on n’a pas besoin d’avoir l’éloquence de Démosthène. Cependant, moi, si j'avais été à ta place, j'aurais voulu d’abord me procurer le plaisir de lui faire quelques bons petits reproches, de la traiter comme elle le mérite, de lui dire tout ce que j'ai sur le cœur.

— Je ne sais pas parler, moi, je ne sais qu'agir.

— Laisse-moi donc tranquille, tu parlerais comme un prédicateur, si tu avais seulement un bon bifteck et une bouteille de chablis première sur la conscience.

— Tu crois?

— Si je crois [... maistoutes les fois quej’ai ur rendervous avec une femme, moi qui te parle, je commence par m'offrir un bon déjeuner. Alors on a la tête montée et on dégoise tout ce qu'pn veut.

— Oui, c’est possible, murmura la farçat; on tue sans hésiter.

Vibert avait touché juste.

— Est-ce dit? demanda-t-il.

— C'est dit.

— Tu es un ange!

Et se penchant à la portière :

— Cocher, dit l’agent de police, conduis-nous à la Halle, chez Baratte.

— Non, pas là! s’écria Langlade.

— Et pourquoi? Est-ce qu’on y mange mal?

— J'ai une autre raison.

— Tu y dois de l’argent.

— Non, je n’y dois rien.

— Alors? | |

— d'y ai dîné, il y a trois jours, avec elle, répondit le forçat en soupirant. |

Vibert regarda sans étonnement Langlade: il le com-

prenait. Un agent de police et un forçat, çes deux extrémes, ont quelquefois des points de contact.

Cependant Vibert venait de réfléchir qu'il était avantageux de faire Langlade se retrouver dans le cabinet où il avait dîné avec Soleil-Conchant.

— Mon cher ami, dit-il à son compagnon, j'apprécie d'ordinaire toutes les choses du cœur, mais il y en a ce- . pendant qui m'échappent. Raisonnons : ou bien tu adores | toujours ton infidèle, et tu dois avoir du plasir à te retrouver dans un lien où vous vous êtes aimés, ou bien tu la méprises, tu l’exècres, et tout ce quila concerne doit l'être complétement indifférent.

— Je la méprise, je l’exècre ! dit [anglade.

—Âlors, entrons chez Baratte ; justement nous y voici. — Entrons, dit le forçat, qui voulut faire l'hqmme fort.

Ils descendirent de voiture, passèrent devant le comptoir et gravirent une espèce d'échelle qu'on a le tort d’appeler un escalier. | | Au premier étage on leur ouvrit un cabinet. Langlade

regarda et dit :

— C’est le même, je le reconnais. |

— Le hasard n’en fait jamais d'autres, répliqua le philosophe Vibert.

Puis il commanda un excellent déjeuner approprié à la circonstance, et, se mettant à table en face du forçat :

— Je suis indigne d’être de la police, se dit-il, si cet imbécile-là ne m'a pas fait, au dessert, toutes ses confidences. Quel bon petit crime inconnu a-t-il pu commettre ?.…

On apporta pour commencer quatre douzaines d’huttres, auxquelles Vibert, afin de donner le bon exemple, s'em-—

24 ; LE DRAME pressa de faire honneur. Langlade ne tarda pas à lui tenir tête ; soit que l'appétit lui fût revenu, soit que par forfanerie il ne voulüt pas avoir l’air de regretter plus longtemps son infidèle.

— Maintenant commande, dit Vibert lorsque les qua-

tre douzaines eurent disparu ; ne te gêne pas, c’est l’État |

qui paye. J'ai des fonds secrets.

— Alors, je propose un chateaubriand, dit le forçat qu'une première bouteille de vin blanc commençait à égayer.

— Va pour le chateaubriand; mais je parie, dit Vibert, qu’il y a une idée là-dessous.

— Quelle idée ?

— Un sentiment, un souvenir ; elle doit avoir demandé un chateaubriand la dernière fois que vous avez diné ici, voyons, avoue-le ?

— Mais.

— Allons, ne te fais pas prier comme si tu étais une jolie femme.

— Ce diable d'homme, on ne peut rien lui cacher, fit le forçat en se versant à boire. .

— Tu l’aimes encore, ton Soleil-Couchant, hein ? demanda Vibert.

— Non, je ne l’aime plus, s’écria Langlade qui laissa retomber son formidable poing sur la table.

Le choc suffit pour casser deux verres.

— C'est à moi que tu contes de pareilles sornettes! dit l’agent de police. Est-ce qu’il est possible de cesser tout d’un coup d’aimer une femme qu’on a adorée toute sa vie ? Ù

— Adorée, oui, adorée! fit le colosse en soupirañt avec bruit, et elle ne m’a jamais aimé, elle! ‘ .

— C’est toujours comme cela, dit Vibert.

— Si tu savais tous les tours qu’elle m’a joué !

— Je m'en doute : ce sont toujours les mêmes. Et à chaque tour, tu l’aimais davantage, n’est-ce pas?

— Hélas! |

Îl avala d’un trait un verre de vin et ajouta :

— Mais je ne veux plus parler de cela. J’en dirais trop. |

— C'est bon à savoir, se dit Vibert ; sois tranquille, alors, mon bonhomme, nous y reviendrons avant la fin du déjeuner.

Puis, se tournant vers Langlade, qui, les deux coudes sur la table et la tête dans les mains, semblait rêver :

— Tu ne manges plus? lui dit-il. Songe donc que, de longtemps peut-être, tu ne feras pas un aussi bon déjeuner ?

— Pourquoi? demanda le forçat en relevant la tête.

— Comment, pourquoi? Tu devrais savoir cependant, par suite d’une longue expérience, que l'État n’a pas l'habitude de nourrir ses pensionnaires avec des chateaubriands.

— Je le sais. Mais je n’ai peut-être pas l’intention de redevenir un des pensionnaires de l'État, dit Langlade qui regarda en face l’agent de police,

— Vraiment? fit celui-ci sans paraître s’'émouvoir. Je croyais cependant avoir eu le plaisir de t’arrêter ce matin même.

— Tu m'as arrêté, j’en conviens; mais qui m’empé- Chera de m’en aller quand j'aurai déjeuné ?

— Moi.

— Toi! fit le colosse en riant. Tu ne m'as donc jamais bien regardé ?

Le

I se leva, sg tête atteignit facilement le plafond du cabinet.

— Eh bien! dit Vibert en l’examinant avec son pincenez, tu es un bel homme. Je le sayais, et çe n’est peut-

être pas très-aimable de faire parade devant mpi de tes avantages physiques.

— Et mes épaules, les as-tu remarqu£es? continua Langlade, qui se mirait complaisamment dans une glace placée derrière Vibert.

— Peux-tu me les céder? Non. Alors n’éfalg plus tes

charmes, cela m’humilie.

— de vaplais seulement te faire comprendre, flif le fapçat k

en se rasseyant, qu'à la.fin du déjeuner il me serait très. facile de te soulever dans mes bras, de te mettre une : serviette dans la bouche pour t’empèêcher de crier, et de : te jeter sous la table, tandis que j'irais tranquillement à :

mes affaires.

— Oui, dit Vibert, en servant à Langlade la moitié d’une omelgite qu’on venait d'apporter, tout ce que tu viens de dire paraît au premier abord très-facile à exécuter, j'en conviens. Seulement.

— Seulement? demanda le forçat.

— Tu ne l'exécuteras pas.

— Pourquoi ?

— Deux motifs Ven empêcheront.

— Lesquels?

— D'abord, tu ne pourras pas même t’approcher de moi.

— Tu plaisantes ?

— Non, je suis sérieux, regarde.

Et plaçant devant lui un pistolet à deux coups :

— Tu ne le connais pas? demanda-t-il.

DE LA RUE DE LA PAIX gt

— C'est mon pistolet. . -

— Évidemment ! Tout à l’heure, dans ton désespoir, tu l'as oublié ; moi, jé l’ai pris. S'il arrivait que, pendant ton absente, où fît chez toi uné visite domicillaire, la découVerté de cetté arme t’aurait compromis : j'ai voulu féviter ce désagrément. Oh! continua-t-il, në jette pas sir ce pistület des regdrds de eonvoitise, je he te le rendrai plus. Les temps ont bien changé depuis une hiëüre. Ce matin, je fé tehais pas à la vie ; maintenärnit, té Sbciété et ce vin blanc m'ont tout rägaillardi : je veux vivre. Sois assez bot pout t'en souvenir... Que pretidrions-nous comine dessert? continua-t-il du tiêmie ton 4imable: Je te propose un roquefort, des mehdiants et un éxtelleht café accompagné de cognac. Cela te va-t-il ?

— Corimé tu Voudtäs, fit Länglade d’un ton bôurru. Mais tù m'avais parlé, tontinua-t-il, de deux motifs qui m'empécheraient de quitter ce restaurant sad toi. Ti viens de dire le premier, quél est dohc le second ?

h ! le second est encore ihkilleut.

— Voyons!

— Je t'ai promis qu'avant dé te fêire enfermét, je te procureraisle plaisir de voir Soleil-Couchant : tu ne voudrais pas me mettre Hürs d'état de remplir ma promesse ?

— Bast! je tiens plus à mia libérté qu’à une femme, dit Langlade d’un air dégagé.

— Soleil-Couchant n’ést pas une femme pour toi, c’est un fétiche, c’est une idole !

— Je la retrouverai toujours.

— Dans dix ans, dins deux ans, dans six mois, dans quinze jours même, je te l’accorde, pour t’obliger. Mais | te que tu veux, c’est la voir aujourd’liui même, tout de suite; c’est pouvoir lui jeter à la face toutes les injures

que depuis deux heures ton cœur amasse contre elle, et qui t’étouffent.

— Oui, oui, c’est cela, s’écria le forçat, qui depuis un instant buvait de l’eau-de-vie à plein verre. Et quand je lui aurai dit tout ce que j'ai sur le cœur, continua-t-il, je l’étranglerai de mes mains.

— Tu auras tort, fit observer Vibert, en reprenant la bouteille d’eau-de-vie. |

Il avait désiré que Langlade se grisât, mais il ne voué lait pas qu’il fût complétement ivre. . «

— Pourquoi aurais-je tort ? demanda le forçat.

— Parce que c’est bête de tuer lorsqu’on peut se venger autrement et se mieux venger.

— De quelle façon ?

— Une journée de prison, reprit Vibert a effrayé Soleil-Couchant; elle a eu peur d’être enfermée pour | dix ans, pour cinq ans peut-être, et elle t’a livré. Eh bien!

livre-la à ton tour. Elle doit avoir été ta complice dans plus d’un méfait; un mot de toi l’envoie en cour d’assises, et les juges s’empressent de l’expédier aussitôt dans quelque maison centrale où elle ne peut plus trahir personne. |

Langlade réfléchit un instant et dit ::

— Non; je veux bien la tuer, je ne veux pas la faire souffrir.

— J'ai manqué mon effet, se dit Vibert; ce forçat est trop vertueux. Cherchons autre chose.

I! reprit :

— Tu vois bien que tu l’aimes encore.

— Eh bien ! oui, je l'aime, parbleu! Oui, je l’aimel s’écria le forçat en se levant.

— Mais tu n’es pas jaloux,

. —de ne suis pas jaloux, moi!

— Non ; si tu étais jaloux, tu la ferais enfermer pour qu’elle ne te trompe pas durant ton séjour à Brest ou à Toulon.

— Puisque je te dis que je vais la tuer ! vociféra Langlade qui se rapprocha de Vibert et lui serra les mains à les briser. Ah! je ne suis pas jaloux, continua-t-il en ’animant de plus en plus, moi qui ai assassiné un homme

| à cause d'elle!

| he

— Ne me conte pas cela, dit Vibert, je serais obligé de te dénoncer. |

Il savait qu’un amoureux et qu’un homme ivre parlent d'autant plus volontiers qu’on paraît fuir leurs confidences.

— Eh! dénonce-moi, s’écria le forçat, au comble de l'exaltation, que m'importe? Puisque Soleil-Couchant m'a trahi, je préfère monter sur l’échafaud que retourner au bagne !

ll s’empara de la bouteille d’eau-de-vie que cette fois Vibert ne fit aucune difficulté pour lui rendre; il porta le goulot à ses lèvres, but à longs traits et continua à

voix basse, en s’approchant le plus possible de l’agent de policæ -

— Oui, je le répète, j’ai assassiné un homme à cause d'elle. Oh! il n’y a pas longtemps; c’était en octobre ou nÔvembre dernier. Elle demeuraitalors rue Neuve-Saint- Augustin, près du carrefour Gaillon. Un soir, je monte chez elle et je frappe à sa porte. Elle ne répond pas. Je

| crois qu’elle est sortie et je vais partir lorsque j’entends | parler dans l'appartement. Alors, je descends un étage et

j'attends. Une heure s'écoule. La porte s’ouvre et donne passage à un homme qu'elle accompagne sur le carré. « À

bientôt! » lui dit-elle, et elle l’embrasse 1... Cornment ne suis-je pas remonté pour les tuer tous les deux? je ne sais pas. L’tiomme est descendu, je me suis rangé pour le laisser passer, et je l’ai suivi. Il a pris la rue Neuve- Saint-Augustin et la rue de la Paix. Tout à coup il s’est arrêté devant une porte cochère, il est entré... j'ai fait comime lui... Ensuite, j'ignore ce qui s’est passé. J'avais perdu la tête. Je ne me souviëns plis que d’un cri, un cri terrible, poussé par ma victime... Cinq minutes aprés j6 fejoignais Soleil-Couchant, et je lui disais : J'ai tué ton amant | | |

Ce récit, entremêlé de nouvelles libations, avait complétement épuisé Langlade; sa tête retomba lourdement sur la table. Tous les efforts de Vibert pour obtenir de nouveaux détails furent inutiles. Du reste, qu’avait-il

il pas des plus clairs ?

Pendant que le forçat dormait d’un lourd sommeil, l'agent de police philosophait, mais sa pensée s’étaitreportée veïs la rue de Grammorit :

IN

- besoin de détails ? Le récit qu’il vehait d'entendre n’était-

« Lés homines ne changent done jamais, se disait-i: | leur feinnie S’absente pendant deux mois, ils n’ont pas le courage de lui restër fidèles ! Tout‘leur est bon ; ure

belle créatüfe afbaraît et leur sourit, ils oùblient aus- Bitôt leürs promesses, leurs devoirs, leut amour ! »

li levait les épaules :

& Leut amour ! Comment puis-je me servir de ce mot?

Est-cé qu'ilë aiment, ces gens-là! Îls désirent, tout au

plus. Lorsdü’on aime véritablement une femme, il n’en existe aucune autre sur la terre. Qu’on m'’enferme avet Soleil-Couchant dans une île déserte; au bout de dix dns, l’île n’aura toujours que deux habitants, un seul

peut-être, car il est probable que je serais mort d’ennui auprès de ma compagne. »

ll s’arrétait et reprenait :

« Il n’a eu que ce. qu'il méritait ! tromper une femme comme celle-là, c’est une infamie! »

Quand, une heure après, le forçat se réveilla, Vibert voulut reprendre la conversation où elle avait été laissée, Mais Langlade, à moitié dégrisé, refusa obstinément d’en dire davantage. Îl n’avait plus qu’une idée fixe : revoir au plus vite Soleil-Conchant: L’agdnt de police comprit qu’il serait dangereux de tarder plus longtemps à tenir sa parole. Il paya la note; 4rma son pistolet, remonta dans le fiacre qui avait attendu, et se diri-

| gea aveé sôn compagnon vers la préfecture,

Le voyage de Vibert et de son prisonnier ne fut troublé par aucun incident. Langlade, encore tout hébété des suites de son ivresse, était blotti dans un des angles de la voiture et ne disait mot. L'agent de police le surveillait attentivement; une main sur son pistolet, il était prêt À

” faire feu à la moindre tentative d'évasion. Il ne voulait

pas que sa capture lui échappât au moment d’atteindré le port.

À quelques pas de la Préfecture, Vibert ordonna au cocher d’afrêter, et comme Langlade s’äpprétait à descendre :

— Un mot, je te prie, lui dit-il en le prenant par le bras.

— Encore! grommela le forçat.

— Rassure-toi, ce ne sera pas long. Il s’agit simplement de bien nous entendre.

— Vas-y, fit Langlade d’un air résigné en s’enfonçant dans son coin.

— d'ignore, reprit Vibert, quelle opinion tu as des agents de policeen général. Il est probable qu'elle n’est pas excellente, et cela se comprend. Mais j'ai mon petit amour-propre personnel, et je désire que tu penses de moi le moins de mal possible. Résumons-nous donc, et posons bien nettement la question, pour que tu n’aies jamais de reproches à m'adresser. Tu as désiré voir Soleil- Couchant, je t'ai promis que tu la verrais, et' je tiendrai ma parole, d’abord parce que je n'ai aucun intérêt à ne pas la tenir, ensuite parce qu’un agent de police qui se * respecte et qui respecte sa profession ne doit pas, sui-

vant moi, tromper un malfaiteur : ce serait descendre trop bas. Mais sache bien qu’en mettant les pieds à la Préfecture, tu n’es plus qu’un forçat en rupture de ban, un récidiviste, un être dangereux en lutte ouverte avec Ja société et contre lequel on ne peut pas prendre trop de précautions. Tu n'as plus à compter sur moi ; mon influence cesse à la porte de l’immeuble que tu vois se dresser devant nous. Tout à l’heure encore, j'étais pour toi | un voisin de table, un compagnon de route, un camarade ‘à qui fu narrais tes chagrins domestiques; maintenant je deviens un simple employé de la Préfecture. Je l'ai arrêté, je te remets à qui de droit, et advienne que. pourra, ma tâche est remplie ; je retourne à nes autres affaires.

— Tu ne me quitteras pas sans m'avoir fait voir Soleil- Couchant, dit Langlade, qui, toujours poursuivi par son

DE LA RUE DE LA PAIX k 2143

idée fixe, n’avait prêté qu'une médiocre attention au discours de Vibert.

— C'est entendu, répliqua celui-ci ; mais, avant de nous faire nos adieux, rends-moi le service de me confier tes deux mains.

— Pourquoi ? = — Pour te mettre les menottes.

| — Mais je ne ferai de mal à personne, dit le forçat, tout à fait dompté et plus doux qu'un enfant : c’est à So- | leïl-Couchant que j'en veux.

| — Mon ami, répliqua Vibert toujours doucereux, de- | puis quatre heures que nous vivons côte à côte, je t'ai suffisamment prouvé, je crois, que je n’avais aucune peur de toi. Mais, à partir de maintenant, nous ne serons plus seuls. Je vais te faire monter des escaliers, traverser des corridors, entrer dans des bureaux où tu seras rencontré par une foule de personnes qui te connaissent de vue ou de réputation, et à qui tu inspires ’des craintes très-exagérées, j’en conviens, mais des plus sérieuses. C’est dans l'intérêt da leur repos que je te propose cette petite mesure de précaution. Sois assez bon pour t’y prêter. — Si j'ai les. menottes, fit naïvement et d’une voix très-douce observer le forçat, je ne pourrai pas tuer Sodeil-Couchant.

= — D'abord, dit Vibert, les menottes n’empêchent pas de lever les bras et de les laisser retomber sur la tête de quelqu'un. Avec la force que tu as le bonheur de posséder, un mouvement de ce genre te suffirait pour te débarrasser de plusieurs faibles femmes. Ensuite, comme la vie de Soleil-Couchant, je te l’ai déjà dit, m’est complétement indifférente, je m’engage, si tu y tiens, à te faire ôter les menottes lorsque tu seras en sa présence.

LA

al ° LE DRAME

— Alürs finissons, je suis pressé, dit Latigldte &f ten dant les mains à Vibert.

Vibert profite dé l4 pertiissiôn, êt s'adressant au cocher :

— Prends la rue de-Jérusalem, lui dit-il, entre dans la cour de la Préfecture et arrête-toi devant le grand escalier.

Cinq minutes après, Vibert, après s’être fait dtinbncer, pénétrait avec 4 capture dans le eabinét du chef de la police de sûreté.

I] s’avança vers le bureau et dit :

— J'ai tétit ma promesse; je vous l’amène:

— Qui? demañde le ehéf en levant la tête.

— Langlade:.…, le voici !

— Et c'est vous qui l’avéz arrêté ?

— Moi seul ; ne m'y étais-je fus etigadé ?

— C’est bien, monsieur ; je voüs rerhércie pour iof compte personhel ; vous nous avez rendu ur signalé service: Däns une heure, je verrai M. le préfet &t je vouk promets de lui patler de vous.

— Comme vous voudréz, monsieur, dit Vibert, mais je refuserai toute espèce de gratification pour cette ed pagne qui m'a vivement intéressé, et qui m'a distrait d’autres préocetpations. J’ai seulement une prière à vous adresser.

— Ellé est ctordéé d'avance. | Le chef du sérvite de sûreté se leva ét alla causer avec Vibert dahs l’ernbrastire d’une fénétre. — C’est entendtt, lui dit-il au bout d’un instant d’entrétieh ; je suis de votre avis, du reste, il faut toujours | tenir les promesses faites à ces genis-là. Ils nous craignent, ils nous haïssent, ils nous tuent, mais ils sont | forcés dé nôus estimer. Je vais faire cunduire Langläde

DE LA RUE DE LA PAIX s15

pour quelques heures dans une des cellules de la Conciergerie et donner des ordres au sujet de sa maîtresse.

— Je désirerais, dit Vibert, m’entretenir quelques minutes avec cette femme avant qu’on la mette en présence de Langlade; j'ai un point important à éclaircir au sujet d’une autre affaire, et ellepeut me donner des renseignements utiles.

— Cela suffit; vous n'avez qu'à vous rendre au dépôt, voici une note pour le gardien-chef.

Vibert salua et se retira, tandis que des agents appelés par le chef de la police de sûreté conduisaient Langlade ‘la Conciergerie. Cet homme si énergique, si brutal, | si terrible, suivit tranquillement ceux qui s’emparèrent

de lui. Il n'avait qu’une préoccupation : revoir Soleil- Couchant le plus vite possibfe. Toute résistance eût retardé le moment qu’il désirait ardemment.

= La nouvelle de son arrestation s'était rapidement répandue dans les bureaux de la” sûreté, au secrétariat ‘et dans la première division. De jeunes employés, des garcons de bureau, quelques étrangers qui se trouvaient en ce moment à la Préfecture accouraient pour le voir passer. 1 promenait sur tout ce monde un regard indifférent et tranquille. Que lui importait cette foule ?

ll réservait toutes ses colères pour la femme qui l'avait

‘trahi, qui l'avait livré!

Stéphanie Cornu, surnommée Soleil-Couchant, était une véritable rousse. Il est indispensable de s'entendre à

ce sujet, dans un temps où la chevelure des femmes change si facilement de nuances :

| Souvent cheveu varie; |

Bien fol est qui s'y fie, | dirait de nos jours François [°".

! Soleil-Couchant avait donc toutes. les beautés et tous les charmes de la rousse, comme elle en avait aussi certaines imperfections. C'était une grande et belle fille, admirablement bien campée, large des épaules, fine de la taille. La poitrine se développait à souhait, les hanches s’accusaient nettement, la main et le pied étaient grands, mais bien modelés. Îl y avait dans sa physionomie quelque. chose d’étrange, de tendre, de froid, de lascif, de passionné, de cruel. Des lèvres très-minces et un peu pâles recouvraient des dents blanches, petites, aiguës et séparées les unes des autres. Le menton était gras et sensuel; le nef petit, franchement retroussé avec des narines très-dilatées et toujours frémissantes. Les yeux, longs à la chinoise, sans couleur distincte, verts, bleu, gris, jaunes, suivant l'heure de la journée et le degré de lumière, étaient surmontés de sourcils épais et bicn dessinés, ce qui est rare chez les rousses. Quelques taches de rousseur répandues çà et là et artistement placées, loin de déparer ce visage, lui prêtaient une originalité de plus. Quant aux cheveux, on nous deman-. dera peut-être de préciser davantage leur nuance. Dire d’une femme qu’elle est rousse ne suffit pas. S'il y 4 des degrés dans le crime, il y en a peut-être plus encore dans le roux. Nous répondrons que le surnom de Soleil- Couchant donné à Stéphañie Cornu était parfaitement justifié. Sa chevelure touffue, épaisse, souple, qui, dé-

ployée, pouvait tomber jusqu’à ses genoux, avait les nuances et les reflets du soleil lorsqu'il se couche après une chaude journée d'automne.

De nos jours, en 1866, une créature comme celle que nous venons de peindre si imparfaitement ferait fureur. ll n’y aurait pas pour elle d’assez belles toilettes, d'assez eaux mobiliers, d’équipages trop élégants. Mais en 1847, a mode n’avait pas encore dit son dernier mot. au sujet de la femme rousse. À cette époque évidemment arriérée, on croyait encore à la châtaine, à la brune, et lorsque, deux ou trois ans plus tard, quelques esprits aventureux fondèrent le fameux Comité des Blondes, on cria au scandale. On aurait crié bien davantage si on avait su que ce sournois Comité, tout en paraissant protéger la blonde, préparait de longue main le règne de la rousse.

Soleil-Couchant aurait dû naître une quinzaine d'années plus tard, c’est de toute évidence. Nous ne répondrions pas cependant que, de nos jours, malgré sa beauté originale et des plus à la mode, elle fût arrivée dans le monde galant. Elle y aurait eu évidemment du succès, mais le succès d’un beau feu d'artifice, un succès éphémère ; elle ne se serait pas créé une position, comme la plupart de ces dames. ;

Ce n’était pas sa faute; elle ne @vait pas se tenir. ' Savoir se tenir est un grand art à notre époque ; à ceux qui le possèdent, on passe beaucoup d’imperfections, de défauts et même de vices.

Un homme du monde qui sait se tenir a des vêtements élégants, des chemises artistement repassées, des bottines toujours irréprochables. Pour an empire, il ne sortirait pas à pied en chapeau rond, dansles rues de Paris, même

La

au mois d’août. Il ne se permettrait pas de monter dans une voiture de place ; il n’oserait porter à la main le plus léger paquet. Il aura dix maîtresses, il se ruinera pour elles et compromettra par la même occasion l'avenir de sa femme et de ses enfants, mais il évitera de se ” montrer en première loge à l'Opéra, au bois en voiture découverte, avee la moins ecompromettante de ses dix maîtresses. Il lui arrivera de ne jamais payer ses four- | nisseurs, mais il sera d’une régularité exemplaire quand il s’agira d’une différence de Bourse, d’un pari fait aux courses ou d'une dette de jeu.

Une femme du monde qui sait se fenir mènera de front, si cela lui convient, plusieurs intrigues: elle n’affichera jamais ses amants. Elle fera étalage le plus souvent possible de son mari et de ses enfants, quitte à les oublier tout à fait à certaines heures. Elle sera aussi légère qu'il lui plaira, dans le silence du cabinet, mais elle s’interdira dans le monde les moindres coquetteries.

Quant à la femme qui fait commerce de légèreté, les hommes lui demandent aussi de savoir se tenir. Ils consentent à être trompés, mais ils veulent l’être avec des personnes de leur monde. Ils ne sauraient s’exposer à rencontrer dans le boudoir de leur maîtresse un monsieur qu’il n’aiment pas à saluer. « Si je ne lui suffis pas, disent-ils, qu’elle mg donne un coadjuteur, mais qu’elle ait la délicatesse de le prendre à mon cercle. Parmi ntes collègues, elle trouvera des gens de bonne volonté qui mettront à leur compte quelques-unes de mes trop nombreuses charges ; maïs, de grâce, qu'elle n’aille pas m’adjoindre de jeunes clercs d’avoué, des messieurs forts sur le trapèze, ou des astistes dramatiques très-recommandables peut-être, mais que je désire ne rencontrer

qt’au théâtre. Pardieul je paye et je désire au moins, par amour-propre, que les autres payent aussi. »

En effet, la femme galante est perdue, pécuniairement parlant, bien entendu, car moralement elle gagne peut-

| être, le jour où dans les principaux cercles de Paris, le

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