‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 16 sur 22 · TE ET · texte numérisé non relu

TE ET

bruit se répand qu’elle cabotine | pardonhez-nous l’expression ; aucune autre ne rendrait aussi bien notre pensée, et du reste elle est consacrée).

A ce compte-là, Soleil-Couchant n’avait jamais su se tenir. D'une nature spécialement fantaisiste, elle avait, dès son entrée dans la vie, sacrifié ses intérêts à ses caprices. Elle ne savait pas se refuser le plaisir d’un têteà-tête avec un homme qui lui plaisait : peu lui importait qu'il eût de grandes bottes à l’écuyère, un maillot à paillettes d’or, les guenilles d’un traître de mélodrame ou le masque d’un comique des Délassements.

On raconte qu'un soir, au temps de sa courte vogue, elle s’éprit subitement d’un figurant des Variétés ; pour le rejoindre plus vite, elle quitta tout à coup sa loge d’avantscène, où se trouvaient un fils de pair de France et deux attachés d’ambassade.

Elle mit probablement la même précipitation à s’amouracher de Langlade. Cette taille formidable, cette belle prestance, ces vastes épaules durent la séduire à première yue. Curieuse à l'excès, elle voulut évidemment savoir de quelle façon les colosses parlaient d'amour; s’ils étaient tendres, passionnés et éloquents.

Renseignée à ce sujet, elle songea, suivant sa coutume, à satisfaire d’autres curiosités. Mais ici, elle éprouva une petite difficulté qui devait singulièrement compliquer sa vie. Langlade, pendant qu'on l’étudiait sous le rapport de l’'éloquenee, s'était sérieusement épris, énormément

épris même, en sa qualité de colosse. Son cœur était en proportion de sa taille : il y avait de la place pourun

amour ardent, sérieux, pour des passions violentes. H

trouva mauvais qu’on voulût le quitter aussi facilement qu'on l'avait pris. [l déclara que si Soleil-Couchant en avait assez de Jui, il n’en avait pas assez d'elle; il refusa de èéder sa place à d’autres. Il s’imposa violemment, brutalement, et Soleil-Couchant, qui commençait à trembler devant lui, dut le subir.

A partir de ce moment, l'existence de la belle Stéphanie Cornu fut bouleversée de fond en comble. [l lui suffit de se montrer en publie deux fois avec Langlade pou être mise au ban de la bohème élégante. Ses connaissances les plus intimes, ses amis les plus indulgents durent la fuir. Ce Langlade, sans être encore allé au bagne, avait déjà toutes les dispositions qui doivent y conduire. Sa mise débraillée, son langage cyniquement imagé, ses .poses de matamore le rendaient l'être le plus compromettant du monde. Il s'était emparé de Soleil-Couchant comme d’une proie ; il en avait fait sa chose par le droit du plus fort; il l'obligeait à vivre avec lui, et lui défendait toute autre relation. Ces deux êtres étaient bien plus étroitement liés que si l'église et la mairie les avaient ‘anis. |

Mais il fallait vivre. Dans notre société moderne, la force physique ne sert véritablement qu'aux colporteurs, aux commissionnaires et aux manœuvres ; être fort, rap porte à Paris de trois à cinq francs par jour. Cette somme pouvait suffire à Langlade, elle était complétement insuffisante pour Soleil-Couchant. C’est alors qu'il eut recours au vol pour subvenir aux dépenses de sa maîtresse. Il la battait comme plâtre, aussitôt qu’elle se permettait la

moindre incartade, mais il ne savait lui refuser aucun de ses caprices. Soleil-Couchant en eut beaucoup pour se consoler d’être battue, et un beau jour Langlade, qui essayait de satisfaire, à main armée, dans le magasin d’un horloger, un des caprices de Stéphanie, fut appréhendé au collet et dirigé peu après sur le bagne de Toulon.

À peine Soleïl-Couchant commençait-elle à respirer et songeait-elle à former des nœuds plus faciles à rompre, que son cher ‘tyran, dont elle se croyait à tout jamais débarrassée, vint la rejoindre et l’arracher à ses rêves d'indépendance. Ne pouvant vivre loin de sa maîtresse, il avait enfin tiré parti de sa force physique et brisé ses fers. |

Stéphanie Cornu jouit encore d’un peu moins de liberté qu'autrefois. Obligé d'éviter les regards de la police, d'ordinaire assez sévère pour les forçats en rupture de ban, Langlade trouva tout naturel de se cacher dans le garni qceupé par Soleil-Couchant. Il ne la quittait pas : d'une minute. Îl veillait sur elle avec une sollicitude des plus touchantes, il lui était plus attaché que le lierre ne l'est à un vieux chêne. Jaloux à l’excès, jamais il ne lui permit de sortir, en prétextant qu’il ne pouvait l’accompagner sous peine d'être arrêté. Six mois d’un bonheur sans mélange s’écoulèrent : Langlade était le plus heureux" des hommes; Stéphanie, derrière ses persiennes, lorgnait les sèrgents de ville, en se disant qu’ils devraient bien avoir l'idée de monter chez elle. La pauvre femme ne voyait plus de magasins et en était réduite à n’avoir même plus de caprices. Un jour cependant, elle manifesta le désir d’être dans ses meubles. Langlade, toujours gentilhomme, s’empressa de lui complaire; il sortit deux nuits de suite, prit d’habiles dispositions, et la troisième

nuit dévalisa de fond en comble une maison de campagne des environs de Paris.

Il avait fait les choses en conscience, comme cette nature éminemment généreuse savait les faire ; il emporta même la batterie de cuisine pour que Stéphanie n’eût pas à l’acheter. Le propriétaire de la maison, qui n’avait jamais été amoureux, sans doute, eut le mauvais goût de se plaindre. La police eut l’indélicatesse de l'écouter, suivit les traces laïssées par la batterie de cujsine, et arrêta cette fois non-seulement Langlade, ais Soleil-Couchant avec lui.

Ah! si les juges avaient eu l'esprit de les condamner à la même peine et de la leur faire expier dans la même prison, Langlade eût été encore le plus heureux des hommes ! Mais il fut condamné, comme récidiviste, À vingt années de travaux publics, et dirigé sur Brest, tandis que Soleil-Couchant, comme recéleuse, fut envoyée

pour une année à Saint-Lazare.

Le jour de sa sortie de prison, juste au bout de l’année, elle trouva une voiture à la porte de Saint-Lazare, et sur le siége, déguisé en cocher, le fidèle Langlade qui s'était "sauvé de Brest, une semaine auparavant , afin de fêter la délivrance de sa chère maîtresse.

Nous savons comment il fut arrêté pour la troisième fois; Soleil-Couchant y avait un peu contribué.

Tous ces détails intimes étaient inconnus de la police. On s’imagina naturellement qu’intimidée par son arrestation, tremblant d’être compromise de nouveau par les méfaits de Langlade et d’être envoyés dans une maison centrale’, elle avait dénoncé son amant pour mériter l’indulgence de ses juges.

C'était méconneître Stéphanie Cornu; elle n’était pas

femme à se laïsser intimider pour si peu. Elle avais dénoncé Langlade pour en être débarrassée jusqu’à sa nouvelle évasion, et’elle s'était fait arrêter afin d’être à l’abri de sés premières fureurs.

À beaucoup de cœur, Soleil-Couchant joiguait une intelligence hors ligne. Les rousses ne sont jamais des femmes ordinaires.

Aa moment où Vibert entra, Soleil-Couchant était accroupie sur un lit de sangle et jouait, comme une enfant, avec ses cheveux qu'elle avait entièrement dénqués et ramenés sur sa poitrine. Un rayon de soleil, qui s’était glissé à travers les murs de la Conciergerie et les barreaux de la fenêtre, éclairait cette luxuriante chevelure et Jai donnait un éclat éblouissant.

Tout autre que l’agent de police eût admiré ce tableau ; mais Vibert réservait ses admirations pour d’autres sujets. Ïl referma la porte derrière lui, tandis que Stéphanie Cornu, brusquement surprise, rejetait ses cheveux en arrière et essayait de les rattacher.

— Ainsi, ma fille, dit Vibert d'un ton paternel et sans antre préambule, te voilà pincée de nouveau ? |

— Mon Dieu, oui, répliqua Soleil-Couchant, qui, familiarisée, depuis son séjour à Saint-Lazare , ayec les habitudes des prisons, ne s’étonnait ni de la brusque entrée de Vibert, ni de ses façons cavalières.

— Tu finiras par te faire envoyer dans ung maison cen :

rale, reprit l'agent de police.

— Qu'on m’y envoie ! fit-elle, j’aime autant cela.

— Comment! s’écria Vibert, tu viens de passer une année à Saint-Lazare, et la prison ne t'effraye pas?

— La prison, pour moi, c'est le paradis ! La liberté, c'est l’enfer ! répliqua Soleil-Couchant d’un ton un peu

. emphatique. .

— Que dis-tu 1ä? Tu n’es donc pas heureuse à la ville? ñ# — Heureuse, moi! |

— Ton ménage ne va pas bien ?

ht — Mon ménage, oh !.… ;

Rien ne peut rendre l'expression avec laquelle elle dit ces mots. Aucune phrase, aucun long discours n'aurait été plus clair et n'aurait mieux expliqué à Vibert la situation. Îl venait de deviner en une seconde par quelles terribles épreuves avait dû passer cette femme, les souffrances qu’elle avait éprouvées, les fureurs qui l’avaient agitée et l’implacable haine qui couvait en elle.

— Alors, reprit-il au bout d’un instant de silence, il | ne suffit pas d'être un colosse pour rendre une femme |

” heureuse ? | . Elle se dressa devant l’agent de police et lui dit :

— Vous le connaissez donc ? | |

— Pas autant que toi, heureusement pour moi, répliqua-t-il; mais je le connais.

— Eh bien! s’écria-t-elle, je le hais !

— On le voit bien, fit remarquer Vibert.

Elle lui saisit les mains, le pressa contre elle pour qu'il ne perdît pas un mot de ce qu'elle allait dire, et, lestraits contractés par la colère, ses longs cheveux flamboyant autour de sa tête et sur ses épaules nues, elle continua :

— Oui, je le hais ! et je veux le dire, et je veux le crier, et je veux qu'on m'entende! Enfin, je puis donc parler à

un autre homme qu’à lui! J’ai brisé mes chaînes, mon tyran ne m'espionne plus, je ne tremble plus devant lui !.. Ah! le misérable! m’a-t-il assez fait souffrir : m’a-t-il assez traitée comme son esclave, comme sa chose, comme son chien ! Il y a cinq années que cela dure. Oui, cinq années, pendant lesquelles il m'a fallu vivre plus de trois ans côte à côte avec lui. Quel supplice ! Oh ! les colosses! jen suis bien revenue! Je n’ai été heureuse qu’à Saint- Lazare : je respirais au moins, j'étais libre !... Quelle tyrannie ! Moi qui étais si joyeuse et si gaie.-autrefois, qui n'obéissais qu’à mes caprices... Ah! mes caprices, parlons-en. Le dernier que j'ai eu m’a bien réussi! Quoi, parce qu’on prend un homme pour un jour, faut-il donc qu'il s'impose toute la vie, qu’il vous rive une chaîne aux pieds et vous marque son chiffre sur l'épaule ?.. « Je l'aime, me disait-il, je t'aime, et je ne veux pas te quitter ! » Eh ! que m'importe que tu m'aimes, si je ne t'aime plus, moi !... Un homme qu’on n’aime plus, mais ce n’est rien, c’est moins que rien ; on lui dit: Va-t’en! et il doit s’en aller. Est-ce que ma jeunesse et ma beauté ne m’appartiennent pas? Je consens à les prêter, je ne les donne pas; je ne passe pas de bail, je ne suis pas une concession à perpétuité !.…

Que j'ai été lâche, mon Dieu ! que j'ai été lâche! Moi, si vaillante et si brave auirefois ! moi, à qui tous s’empresjaient de céder... Ah! les hommes, comme je les menais ! Ïls avaient beau pleurer, crier, murmurer; je disais : « Vous m’ennuyez! » et ils partaient pour revenir se jeter le lendemain à mes pieds. Lui, ilm’a tout de suite pliée, brisée, anéantie. Sa voix rauque ét dure me faisait trembler ; ses moindres gestes me donnaient le frisson. ll commandait et j’obéissais ; je me serais traînée à ses

pieds s’il l'avait exigé, et il l’a exigé, le lâche !.… il était heureux d’abuser de sa force... Pourquoi m’a-t-on surnommée Soleil-Couchant ? C'était Chien-Couchant qu’il fallait dire ! Oui, j'étais un chien, rien qu’un chien, de la pire espèce. Il me frappait, et après m’avoir frappée, il me disait : « Pardonne-moi, » et javais l’air de pardon ner pour n’être pas battue de nouveau... Îl me disait: « N'est-ce pas que je suis beau ? » et je répondais « Oh! oui, tu es bien beau ! —Tu m'aimes, n'est-ce pas ? » ajoutait-il, et je murmurais: « Je t'adore! » C’est que je le connais, il ne veut pas être contrarié, le monstre! Dans un accès de colère, il est capable de tout ; il m'aurait tuée

sans hésitation, et je tiens à la vie Pourquoi ? je n’en sais

rien; mais la mort m'effraye. Je veux vivre; il y a cinq ans que je ne vis pas, j'aspire à la libérté, au soleil, au grand air!

Elle s'arrêta pour respirer et reprit :

— Monsieur, je ne vous connais pas; mais vous êtes de la police, c’est facile à voir à la façon dont vous êtes entré dans ma cellule et dont vous m'’avez parlé. : Langlade, par conséquent, est votre ennemi; vous ne pouvez vouloir du bien à ce forçat en rupture de ban; vous ne me lrahirez pas. Eh bien! si avant-hier j'ai commis un délit, c'était pour être arrêtée et à l’abri de ses poursuites, délivrée de sa présence. À peine entrée ici, on m'a reconnue, on m'a interrogée sur le compte de Langlade. J’ai répondu avec sincérité, et on a cru que je voulais acheter les bonnes grâces de la police. Vos bonnes grâces! Qu'en ferais-je? Vous êtes mes amis, messieurs; je ne vous demande qu une chose, c’est de me garder le plus longtemps possible au milieu de vous... Est-ce que la prison m'effraye? Rien ne m’ef-

DE LA RUE DE LA PAIX an7

fraye, rien! Je suis brave, moi. Lui seul me fait trembler, lui seul! Loin de lui, toute mon énergie me revient.

— Eh bien ! ma fille, dit Vibert, tu peux te rassurer. Grâce à tes excellentes indications, Langlade vient d’être arrêté.

— Vrai? s’écria-t-elle en se reculant, vrai ?

— Tout ce qu'il ya de plus vrail

— Ah! je ne l’espérais pas!

Sa figure rayonnait ; elle semblait respirer plus à

‘l'aise.

— Ilne s’est donc pas défendu ? reprit-elle, car elle : n’osait croire à son bonheur.

— Très-peu, répondit l’agent de police,

— Qui donc a osé l’arrêter ? demanda-t-elle encore.

— Moi. ——

Elle regarda Vibert, sourit dédaigneusement et dit :

— Ce n’est pas possible.

— Pourquoi? répondit-il aveo une nuance de dépit.

… Parce que j'ai dix pouces de moins que lui ? La taille n’est

rien, continua-t-il en s’animant, l'intelligence est tout. Tues trop matérielle pour comprendre cela, la force physique t'éblouit; tu ne comptes pas assez avec l'esprit. Regarde, cependant, il m’a suffi d’une heure pour faire de ton Langlade un véritahle mouton; toi, en cinq années tu n'as pas su le prendre.

— Alors, c’est toi qui l’as arrêté ? demanda-t-elle encore en poursuivant son idée,

— Moi-même et moi seul.

Tout à coup elle s’élança vers l’agent de police et l’embrassa vivement sur les deux joues.

— Tu es très-aimable et surtout très-expangive, ma

298 à LE DRAME

chère, dit Vibert, complétement insensible à cette caresse . ‘inattendue ; je ne m'explique pas seulement la joie que tu parais éprouver. Langlade est arrêté, il est en prison, on va le réexpédier au bagne, rien de mieux; mais il s’en gst échappé deux fois, il s’en échappera de nouveau, et ton petit martyre recommencera de plus belle.

Le visage de Soleil-Couchant se rembrunit.

— Tu ne seras jamais tranquille, continua Vibert, tu ne dormiras jamais sur tes deux oreilles tant que tu le sauras au bagne. Il en sort comme d’une maison de cam. pagne.. Îl te faudrait mieux que cela.

— Quoi donc? demanda-t-elle, sans comprendre encore où voulait en venir l’agent de police.

— Ïl y a dans le Code, insinua Vibert, d’autres peines que les travaux forcés.

— Lesquelles ?

— Mais, par exemple, la peine de mort.

Elle pälit et dit :

— On ne peut pas le condamner à mort; il n’a rien. fait pour cela.

— En es-tubien sûre? demanda à Vibert en s’approchant d'elle et en la regardant dans les yeux.

Elle devint encore plus pâle, et l’agent de police l’entendit murmurer ces mots :

— Je ne parlerai pas. Non, cette fois, je ne parlerai pas. Je ne veux pas qu’on le tue!

— C’est étonnant, fit observer Vibert, comme Langlade et toi vous différez d'opinion ! Tu dis : Je veux bien qu'i soit emprisonné, mais je ne veux pas qu'il meure. Lu me disait il n’y a qu’un instant : Je ne veux pas qu’elle soit emprisonnée, je veux qu’elle meurel

— Ah! il a dit cela?

— Je t’en donne ma parole.

— Ïl veut me voir mourir ?

— Non-seulement te voir mourir, mais te tuer luinème. |

— Comment pourräit-il me tuer ? il est en prison!

— Rien ne lui serait plus facile. Je l’avouerai même que tu cours en ce moment les plus grands dangers.

— Je vous ai dit que j'avais peur de la mort, et vous voulez m’effrayer.… |

— Crois ce que tu voudras; mais je Le jure qu’en ce moment Langlade complote ta mort.

— Pourquoi me tuerait-il ? Que lui ai-je fait?

— Tu l'as livré, pardieul

— Il ne le sait pas.

— Pardon, je le lui ai dit,

— Quoi! Vous avez...

— C'était mon seul moyen de l’adoucir.

— C'est une infamie! s’écria-t-elle. Le commissaire auquel j’ai fait connaître la retraite de Langlade m'avait promis de ne jamais parler de moi.

— Le commissaire a tenu sa promesse, moi, je n’en avais fait aucune et j'ai dit ce qui m’a convenu.

— Mais je suis perdue! je suis perdue, s’il s'échappe!

— Empèchons-le de s’échapper et envoyons-le en cow d'assises ; le jury l’enverra à l’échafaud.

— ]l peut être acquitté.

— Impossible, s’il a le moindre petit meurtre sur la conscience. On ne plaisante pas avec un galérien deux fois évadé, trois fois récidiviste et jouissant d’une aussi terrible réputation que Langlade.

— C'est vrai, dit-elle, il sera condamné!

- Alors, parle, si tu veux vivre,

Y 230 « LE DRAME — Certainement, je veux vivre; mais. eomment pré-

* serverez-vous ma vie? Il est arrêté, il est en prison, et

cependant vous dites vous-même que je cours le risque d’être tuée par lui.

— Tu veux des gages?

— C’est hien le moins.

— Éconte. Après avoir appris ta trahisqn, Langlade hésitait encore à me suivre, cela se comprend. Alors, pour le décider, je lui ai donné m#parole de le mettre aujourd’hui même, ce matin, en face de toi.

— En face de moi ? s’écria-t-elle effrayée ; cependant il vous avait dit qu’il me tuerait..

— Certainement.Que voulais-tu que cela me fît, à moi? Je ne te connaissais même pas.

Elle réfléchit un instant et dit:

— Tiendrez-vous la parole que vous lui avez donnée, si je vous apprends ce que vous désirez. savoir ?

— Il ne m'est pas possible d’ymanquer. Mais il est des accommodements avec sa parole, Au lieu de faire conduire Langlade, ici, dans ta cellule, comme jen avais l'intention, je le ferai tout simplement descendre‘au parloir de + Conciergerie. Tu y descendras de ton, côté. Îl te dira. ce qu'il voudra, il t’insultera à son aise, mais il ne pourra pas toucher à un seul de tes cheveux : il y aura une grille de fer entre lui et toi.

— Mais, dit Soleil-Couchant, qui pensait à tout lors-

qu'il s'agissait de sa vie, s’il avait sur lui une arme à feu? 2

— Oh ! quant à cela, sois tranquille. On n’entre pas à la Conciergerie sans être fouillé de fond en comble;

pour plus de prudence, et vu l'intérêt que tu m’inspires,'

je le ferai fouiller de nouveau. Du reste, tu peux juger

DE LA RUE DE LA PAIX at

par toi-même qu’il est déjà désarmé : jette les yeux sur ce pistolet.

Stéphanie regarda l'arme que lui présentait Vibert et dit :

— Oui, je le reconnais. Ah ! m’a-t-il assez souvent effrayée avec ceite arme | Il ne cessait de m’en menacer. La semaine dernière encore, sous le prétexte que j'avais été coquette, par la croisée, avec ua voisin, ne voulait-il pas me brûler la cervelle ? Aussi, tandis qu’il dormait, j'ai pris le pistolet, j'ai dévissé les cheminées et enlevé la poudre. Vous pouvez vous en assurer, tirez.| Le coup ne partira pas.

En effet, Vibert abattit les deux chiens, les capsules s'enflammèrent, mais aucune détonatien ne retentit.

— Dire, s’écria-t-il en riant, que Langlade et moi, nous venons de nous menacer pendant une heure avec ce pistolet, et que nous étions tous les deux de bonne foi. Ce que c’est que l'imagination | * H allait reprendre la conversation où il l’avait laissée, lorsque Soleil-Couchant; qui était debout à ses côtés, lui passa vivement un bras autour du cou, pencha son visage, sur le sien et lui dit de sa voix la plus féline :

— Aloÿs, vous avez de l’esprit, vous ?

— Je J'ai toujours cru, dit Vibert en essayant de se

| dégager.

Elle le retint et ajouta :

— Langlade est grand, gros et bête; vous êtes petit, maigre, intelligent, vous me plaisez.

— Comme cela, tout à coup, à première vue ? demanda-t-il. -

— Dame ! fit-elle, il ya si longtemps que je n'ai pu avoir de caprice...

— Je comprends, dit froidement Vibert, que ton amant se soit un peu méfié de ton caractère : il n'offre pas une grande sécurité. Mais, ajouta-t-il en se dégageant de l’étreinte de Soleil-Couchant, il ne s’agit pas de roucouler ; l'heure et le lieu sont mal choisis. Nous avons à causer de choses sérieuses. Assieds-toi et ne me cache rien, ou bien, je te le jure, malgré tes charmantes câlineries, tu es perdue. Îl dépend de toi, de tai seule, de voir Langlade, dans une demi-heure, au parloir, derrière une

grille, ou d’être enfermée avec lui en tête-à-tête dans

cette cellule. Cette dernière perspective fit frissonner Soleil-Couchant et lui rendit toute sa gravité. Elle s’assit sur son lit de

sangle, mit un peu d’ordre dans sa chevelure de plus en |

plus désordonnée, et elle attendit que Vibert l’interrogeñt. |

Vibert, cette fois, n’usa d'aucun détour. Il aborda franchement la question.

— Un jeune homme, dit-il à Soleil-Couchant qui l’écou-

tait avec la plus grande attention, a été assassiné cet üiver, rue de la Paix, à peu près à la hauteur de larue

Neuve-Saint-Augustin que vous habitiez alors avec Lar-

glade ; quels détails pouvez-vous me donner sur ce

meurtre encore impuni ?

— Mais, dit-elle, comment se fait-il?

— Que je m'adresse à toi pour être renseigné ? rien de plus simple. Ce matin, Langlade, dans un moment d'ivresse et d’exaltation, m’a avoué son crime.

— Alors ?... fit Soleil-Couchant.

— Cela ne suffit pas, reprit Vibert. Il faut à la justice des détails et des preuves; je viens vous les demander.

— Interrogez-moi, dit Soleil-Couchant, je vous répon-| | jrai. - — Depuis combien de temps connaissiez-vous la personne assassinée par Langlade ?

— Depuis deux jours.

— Vous ne l’aviez jamais vue auparavant?

— Jamais.

-— Où l’aviez-vous rencontrée ?

— Sur les boulevards, à la hauteur de la rue Vivienne, vers les trois heures de l'après-midi.

— À la hauteur de la rue Vivienne, dites-vous? Il venait de la Bourse, sans doute ?

— Je l’ai pensé.

— ]l vous a tout de suite remarquée?

— Non, c'est moi qui l’ai remarqué; je le trouvais joli garçon. Que voulez-vous? Je sortais seule si rarement etj'étais si souvent enfermée avec Langlade, que tous les hommes me semblaient beaux, les petits hommes surtout.

— La personne , dont nous 1 parlons était donc de petite taille ?

— De taille moyenne.

— Qu’avez-vous fait alors ?

— J'ai essayé d'attirer son attention, répondit-elle naivement.

— De quelle façon ?

— En retournant la tête le plus souvent possible, en m 'rrétant à tous les magasins, en relevant un petit bout. de ma robe pour montrer un peu de mon pied; enfin, en

me livrant à ces petits manéges bien connus deg femmes coquettes.

— Et ces coquetteries ont réussi ?

— Oui; au bout d’un instant, mon inconnu me suivait. Alors, j'ai quitté le boulevard, j'ai pris la rue de Choiseul et je suis arrivée. à ma porte. Il s'est avancé, m'a saluée très-poliment et m'a dit que j étais fort jolie. J'ai essayé de rougir, et j’ai répondu la phrase consagrée en pareil cas : « Mais, monsieur, pour qui me prenez-vous ? — Pour une duchesse, madame, m'a-t-il répondu en sou-

riant, et si vous me permeitiez de faire votre connais-

sance... » Je na voulus pas me montrer trop sévère, je

lui donnai mon nom et l’autorisation de me voir le

lendemain, à une heure où je savais être libre. Il fut exact. Malheureusement Langlade, que je croyais occupé

ce jour-là hors de Paris, revint à l’improviste. Vous savez

le reste, puisqu'il vous a tout avoué,

—— À quelle heure Langlade revint-il vous trouver?

— Il devait être environ neuf heures, répondit-elle.

— Ne vous a-t-il dit en rentrant que ces mots : « J'ai tué ton amant! »

— Oui. :

— Que lui avez-vousépondu ? | .

— Rien. Ce soir-là, il m’aurait tuée comme il avait tué autre. Il était dans une exaltation extraordinaire ; je ne jai jamais vu si terrible.

— Ses mains étaient sans doute tachées de sang ?

— Non, et je m’en suis étonnée.

— Rien n’est plus simple, dit Vibert. Le sang ne sort pas toujours instantanément d’une blessure et Langlade s’est enful après avoir commis son crime. Depuis, vous lui avez reproché cet assassinat ?

— Non, je n’ai pas osé, répondit Soleil-Couchant. Je vous ai dit, monsieur, que j'ai toujours tremblé comme | une feuille devant cet homme,

— Îl vous en a reparlé, Ini ?

— Jamais ! |

— Vous rappelez-vous la date précise de cet événe- | ment ?

— Îl a eu lieu à la fin d'octobre ou au «ommencement de novembre.

— Je vous demande la date précise.

— Je ne la sais pas, monsieur. *

— Cependant, c’est une époque dans votre vie.

— Sans doute; fais j'ai toujours vécu avec une grande insouciance, sans m'occuper des quantièmes du mois. |

— Vous ne savez pas davantage le nom de la personne que vous receviez chez vous ?

— Je n’ai pas songé à le lui demander.

— Son petit nom même ne lui est pas échappé ?

— Je ne crois pas. En tout cas, je ne l’ai pas retenu, répondit-elle.

— Dépeignez-moi ce jeune homme le plus exactement que vous pourrez.

— Îl était de taille moyenne, je vous l’ai déjà dit; brun

| avec des moustaches assez fines.

Elle s'arrêta, chercha dans ses souvenirs et reprit au

| bout d’un instant :

|: — Ma foi, c’est tout; je ne me rappelle plus. Il ya

| près de trois mois, pensez donc! ajouta-t-elle le plus

haïvement du monde.

| — Croyez-vous qu'il fût marié ? demanda l'agent de police,

suré lorsqw’il est entré chez moi. Il paraissait avoir peu d’être aperçu.

— Quel était son habillement ?

.. — L’habillement de tout le monde. Je erois cependant | qu’il avait un paletot foncé.

— En effet, dit Vibert. Il n’a eu, continua-t-il, l'occasion de retirer aucun objet de sa poche, tandis qu'il ftait chez vous ?

— Si, il a pris son portefeuille et a voulu m’offrir, m’a-t-il dit, un souvenir; mais j'ai refusé : je ne suis pas une femme intéressée.

— Comment était fait le portefeuille dont vous parlez? Réfléchissez bien avant de répondre.

— Ï me semble, dit Stéphanie au bout d’un instant, que ce n’était pas un portefeuille. C'était plutôt.

— Un carnet ? demanda Vibert.

— Oui, c’est cela; un de ces carnets qui se ferment

avec des élastiques.

— Vous rappelez-vous sa couleur ?

— Oh oui! Il était rouge.

— Allons, il n’y a plus à en douter, se dit l'agent de police; ces renseignements sont incomplets, mais il y en a de fort précis.

— Êtes-vous satisfait de ce que je vous ai dit ? demanda-t-elle timidement, en essayant toujours de se rapprocher de Vibert.

— Satisfait, moi ? dit-il avec brusquerie. Pas le moins du monde. Je ne tenais nullement à ce que Langlade fü coupable de ce crime; mais du moment qu'il l'est... Le devoir avant tout ! ajouta-t-il en soupirant.

Il se leva et dit :

— Cela se pourrait bien. Il n’avait pas l’air très-rasr

— Je n’ai plus rien à vous demander pour le moment; ma visite est terminée. Adieu.

— Quoi ! je ne vous réverrai plus ?

— Peut-être. Je n’en sais rien.

Elle l’entoura de ses bras, sans qu'il pût se soustraire à cette accolade, et lui dit d’une voix suppliante :

— Ah! revenez, je vous en prie!

— Drôle de fille, murmura l’agent de police en la regardant. Si je le voulais cependant, je succéderais à Langlade, j'aurais une maîtresse, moi, Vibert... Cela vaudrait peut-êtré mieux !

ll prit doucement les bras de Soleil-Couchant, les écarta, et, la repoussant un peu :

— Ma bonne amie, lui dit-il, préparez-vous à revoir votre cher Langlade. Avant une demi-heure, on le conduira au parloir.

Cette phrase produisit sur la tendre Stéphanie l’effet d’une douche d’eau glacée, elle se recula en s’écriant :

— Vous me jurez qu'une grille nous séparera ?

— Je te le jure! Adieu, fit-il en ouvrant la porte.

— Adieu ! fit-elle tristement. |

Quand elle fut seule dans sa cellule, elle recommença, comme une enfant, à jouer avec ses cheveux. C’est ainsi qu'elle se préparait à revoir son amant. ,

Deux gardiens de la Conciergerie conduisirent Langlade au parloir, où ne se trouvait en ce moment aueun visiteur,

Ainsi qu’il avait été convenu entre l'agent de police et le forçat, on avait retiré à ee dernier les menottes. -

En apparence, Langlade était toujours aussi tranquille; pendant le trajet de sa cellule au parloir, il n'avait promené autour de lui que des regards indifférents, et avait répondu avec calme aux questions qu'on lui avait adressées. : .

Un des gardiens, le plus jeune, dit à son compagnon, en lui montrant le prisonnier :

— On l'a calomnié : c’est un agneau.

— Faudra voir, il y a peut-être du feu sous la céndre, répondit le second gardien, vieil employé des prisons, habitué à ces apaisements soudains qu'on remarque chez les hommes les plus énergiques et les plus violents, et qui sont suivis, en général, de réactions terribles.

Le vieux gardien ne se trompait pas ; la réactien allait avoir lieu.

— Par quelle porte entrera-t-elle? demanda tout à coup Langlade, qui s'était assis dans un coin, sur un des bancs qui garnissaient la salle.

On lui montra une porte placée de l’autre côté du grillage qui séparait en deux le paerloir. Le forçat releva vivement la tête, ses dents se serrèrent, ses narines se dilatèrent. Il commençait à flairer quelque those, il entrevoyait vaguement un piége.

— Si elle entre de ce côté, reprit-il, et sa voix était déjà moins calme, comment pourra-t-elle me rejoindre ici ? ,

— Mais elle ne vous rejoindra pas, dit le jeune gardien.

— Ah! elle ne me rejoindra pas! fit-il.

— Vous pourrez vous approcher de ce guichet tant que vous voudrez et causer avec elle à votre aise, fit observer

doucement l’autre gardien, qui voyait les traits de Lan- .

. glade se contracter et qui essayail de l’apaiser. — Alors, on m'a trompé ! s’écria le forçat en éclatant.

! — On vous a promis que vous la verriez; elle va venir. — On m’a trompé, te dis-je ! reprit-il avec encore plus . de violence. Elle devait être auprès de moi, à mes côtés. Aucun grillage ne devait nous séparer. C'est une infamiel On 4 abusé de ma bonne foi. Si j'avais su, je ne me serais pas livré : je me serais défendu ! Je l’aurais tué, ce misé— rable! Je vous aurais tués tous, canaiïlles que vous êtes !

Ï marcha brusquement vers le vieux gardien, qui, son trousseau de clefs à la main, l’attendit de pied ferme.

— Je veux être à côté d’elle, s’écria-t-il, je veux qu'on la conduise ici, dans cette partie de la salle, oubien qu'on me fasse passer de l’autre côté.

— Mes ordres sont précis, répondit le gardien ; ce que vous demandez est impossible. |

— Ah! c’est impossible! vociféra Langlade. Eh bien! jene me suis pas rendu. Vous ne m'avez pas arrêté. Rien n’est fait; c’est à recommencer !

En un tour de main, il arracha de la muraille un bane | de bois qui s’y trouvait scellé; il saisit deux escabeaux, | trois chaises en paille, une petite table, il les lança dans

un des coins du parloir, se fit une massue avec un des | pieds de la table, s’arc-bouta contre la muraille, derrière

l'espèce de barricade qu'il avait improvisée, et dit d'une | voix terrible, en brandissant sa massue au-dessus de sa tête :

— Venez-y donc!

— À la garde! cria le jeune gardien, en s’élançant

| prudemment vers la porte, tandis que son compagnon, un de ces braves choisis parmi les agenis de la police mi-

Htante, restait ferme à son poste et se contentait de regarder Langlade en levant les épaules.

Le calme de cet homme acheva d’exaspérer le forçat; d’un bond, il franchit sa barricade et marcha droit à l’ennemi.

Alors le gardien comprit qu’il s’exposait à un danger inutile. Les yeux fixés sur son adversaire, tenant d’une main son trousseau de clefs pour parer lés coups de massue, de l’autre main frisant sa grosse moustache grisonnante, il marcha vivement à reculons, sans pousser un cri, sans appeler au secours. |

Arrivé près de la porte, restée ouverte depuis la fuite

de son collègue, il fit un bond en arrière, au moment où :

Langlade allait l’atteindre, et tira la porte sur lui. Langlade resta seul. |

Pendant ce temps, le poste des soldats qui se trouve dans l’intérieur de toutes les prisons de l’État avait pris

les armes et se dirigeait vers le parloir. Îl était évident qu’une lutte terrible allait avoir lieu : le forçat finirait par succomber sous le nombre, mais après s'être énergiquement défendu. Dans ses mains vigoureuses, toute espèce d'arme pouvait donner la mort. Rien ne l'emptehait,du reste, de se jeter sur le premier soldat qui apparaîtrait, de lui enlever son fusil, de s’élancer derrière la barricade et de tenir longtemps l’ennemi à distance.

Les soldats, conduits par les deux gardiens, étaient arrivés devant la porte du parloir et allaient l'ouvrir.

Tout à coup Vibert se présenta.

Au moment de sortir de la Conciergerie pour se rendre

au Palais-de-Justice, où il voulait parler à M. Courbet, le juge d'instruction, il avait entendu un bruit inusité ; il s'était informé et il avait appris ce qui se passait,

— Je m'y attendais, se dit-il, C’est ma faute, après tout. Ïl est certain que Langlade a le droit de se plaindre : je ne tiens pas strictement la parole donnée.C'est peut-être à moi de réparer le mal que j'ai fait et d'empêcher l’effusion du sang, même au prix du mien.

Brave et résolu comme nous le connaissons, il ne pou: vait hésiter longtemps. Il rejoignit les soldats et, se plaçant devant la porte qu'ils allaient ouvrir :

— N’entrez pas, leur dit-il; je me charge de tout.

— Qu'allez-vous faire ? demanda le vieux gar dien, qui venait de reconnaître Vibert.

— Je ne sais pas. Mais renvoyez les soldats, je vous prie. Il est inutile qu'ils se fassent tuer par ce forcené. Je l'ai déja dompté ce matin; peut-être en viendrai-je encore à bout. Il sera toujours temps d’appeler le poste à notre secours el vous savez que vos chefs vous sauront gré d’avoir évité la violence.

— Sans doute, il nous est recommandé d’employer le plus possible la douceur. Mais si vous saviez dans quel état de colère se trouve ce misérable! Vous ne viendrez pas à bout de lui.

— Rien ne me coûte de l'essayer.

— Vous risquez votre vie.

— Cela vaut mieux que de risquer la vôtre et celle de us ces braves gens, répondit Vibert. | — À votre aise, monsieur. Voulez-vous que j’entre avec vous ? | — Non, mon ami, c’est inutile. Les dompteurs n’amènent aucun invité dans la cage des bêtes féroces; il n6

faut pas exciter leur appétit.

— Alors, je reste ici, disposé à vous prêter main-forte en cas de besoin.

242 LE vKkAME

— Comme vous voudrez.

Vibert ouvrit la porte et entra dans le parloir,

Langlade, qui avait entendu le bruit des voix et des srosses de fusil, s'attendait à être attaqué et s'était replié derrière sa baricade. Dès qu’il aperçut Vibert, sa colère devint de la rage. D'un bond il s’élança sur l'agent de police, le prit dans ses bras, et, le lançant comme unt balle, l’envoya rouler à dix pas de lui.

Vibert. tomba sur les genoux, se releva, essuya son pantalon avec son coude, pour ôter la poussière, car dans les circonstances les plus graves, il restait toujours un homme d’ordre, et sans attendre que Langlade revint sur lui, marcha à sa rencontre les bras croisés et lui dit :

— Tu es un lâche !

— Et toi, tu es un traître ! s’écris Le forçat.

— Pourquoi suis-je un traître ? demanda Vibert sans baisser le ton. |

—Tu m'avais promis de me la faire voir, et je ne la vois pas!

— Elle est là, derrière cette porte ; on atteñd, pour la lire entrer, que tu sois plus calme.

— Mais je la verrai derrière cette grille. Ce n’est pas e que tu m'as promis.

— Je ne t'ai rien promis à ce sujet; ose dire que je v’avais promis qu’elle serait à tes côtés !

— Nous n'avions pas parlé de cela, mais.

— Ï1 fallait en parler, alors, faire tes conditions. Je ne puis pas deviner ce que tu désires. Quant à mes promesses, je les ai toutes religieusement tenues. Tu m'as demandé de te faire ôter les menottes, on te les a ôtées. Je suis victime de mes bontés pour toi. Si tu n'avais

pas eu l’usage de tes mains, tu n’aurais pas pu saccager ce parloir comme tu l’as fait et te conduire lâächement avec moi.

— Lôchement ! répéta Langlade.

— Oui, lâchement ! Je suis petit, tu es grand, je suis faible, tu es fort, j’entre ici seul et désarmé, pour éviter une lutte sanglante où tu aurais fini par avoir le dessous, et tu te précipites sur moi comme une bête fauve, Tu seras bien avancé lorsque tu m'’auras tué, ainsi que deux ou trois pauvres diables qui exécutent leur consigne.

— Conduira-t-on Soleil-Couchant ici ? dit Langlade déjà un peu plus calme. La verrai-je sans être séparé d'elle par une grille ?

. — Non; tu la verras et tu lui parleras à travers ce guichet. C’est elle, du reste, qui l’a demandé.

— Ah! c’est elle ! fit-il. Pourquoi ?

— Parce qu’elle a sans doute peur de se trouver à tes côtés. Cela ne doit pas t’étonner !

— Si elle a peur, c'est qu’elle se sent coupable envers moi.

— Évidemment; mais ce n’est pas une raison pour qu’elle désire être tuée.

— Et si je promets de ne pas la tuer!

— Tu ne peux pas répondre de toi, tu ès trop violent. Ün mot, un geste suffisent pour te mettre en fureur. Tu frappes même ceux qui ne t'ont rien dit, qui ne t'ont rien fait.

— Pardonne-moi, dit-il d’une voix sourde.

— Parbleu oui, je te pardonne; mais le directeur de a Conciergerié ne peut pas te pardonner d'avoir troublé l’ordre qui règne d'ordinaire ici, d’avoir commis

des actes de violence, menacé les gardiens, dérangé le poste.

— Que peut-il me faire ?

— [1 peut, répondit adroitement Vibert afin d'effrayer Langlade et paraître lui faire ensuite des concessions, il peut ne plus tenir compte de la demande que je lui ai adressée et te priver de voir Soleil-Couchant, même derrière ce guichet.

— Oh ! s’écria Langlade.

Il n’avait pas un instant pensé à ce genre de punition qui l’effrayait plus que les fers aux pieds, la camisole de force et le cachot. )

— Voilà, reprit l’agent de police, ce qu’on gagne à être emporté. C’est par tes continuelles violences, du

reste, que tu t'es aliéné le cœur de Soleil-Couchant, Ellé

t’a aimé autrefois.

— Oui, dit-il d’une voix attendrie, elle m’a aimé!

— Maintenant, elle a peur de toi.

— Écoute, dit le forçat en essayant de prendre la main de Vibert, si tu obtiens du directeur que je la voie, je te promets de remettre ici chaque chose à sa place,

de faire des excuses aux gardiens et d'être aussi calme

que j'ai été emporté.

— Je veux bien tenter cette démarche, mais riet ne sera changé aux premières dispositions prises : tu

resteras ici, et Soleil-Couchant entrera de ce côté ; c'es!

arrêté.

— Soit ! je n’ai pas besoin « qu’elle soit auprès de moi. Je ne veux plus latuer, ma colère est passée.

— Parbleu! elle s’est passée sur moi, fit observer Vibert, je te suis bien obligé; mes genoux me brülent, ils sont tout écorchés. |

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