RS
— Veux-tu que je les panse ? demanda le forçat avec bonté. |
— Non, merci; je n’ai pas le temps de me soigner. Allons, mets de l’ordre ici, pendant que je passe chez le directeur, et rappelle-toi à ton tour ce que tu m'as promis.
Vibert sortit et retrouva, à la porte, les gardiens étonnés de le revoir en si bon état.
— Îl est apaisé, leur dit-il. Si Soleil-Couchant ne l’agace pas trop, il sera tranquille maintenant pour le reste de la journée. Les hommes nerveux ne procèdent que par violentes secousses ; après la tempête, le calme plat; ils ne connaissent pas les justes milieux. Je vous prie, continua-t-il en s'adressant au vieux gardien, de le laisser voir sa maîtresse comme si rien ne s'était passé; ce soir, on le transportera dans une autre prison, ct vous en serez débarrassé. Îl n’y a que la table à laquelle Langlade a enlevé un de ses pieds, et moi, dont il a molesté les genoux, qui soyons véritablement à plaindre, et nous ne
nous plaignons pas.
Un quart d'heure après, Soleil-Couchant, conduite, de
son côté, par un des gardiens du dépôt, faisait son en-
trée- dans le parloir et s’asseyait prudemment le plus
bin possible de la grille qui la séparait de son cher Langlade. |
Quant à lui, au contraire, dès qu’il la vit, il se rapprocha du guichet, y colla sa large face et contempla sa maîtresse. Pendant un instant, son regard fut dur et haineux; puis il s’adoucit. Ses yeux devinrent bons, presque tendres. L'espèce de fluide qui se dégage toujours de la femme aimée produisait son effet. Le forçat s'était vanté, lorsqu'il avait juré de tuer Soleil-Couchant; il
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n'aurait jamais eu ce courage. Un regard de sa maîtresse eût arrêté sa main près de frapper.
Il ne disait pas un mot et continuait à la regarder. Elle, qui s'attendait à des reproches, à des insultes, était tout interdite ; elle craignait que Langlade ne méditât un mauvais coup;elle regarcait autour d'elle d’un air effrayé, se demandant si la grille, contre laquelle il s’appuyait, n'allait pas tomber subitement et lui livrer passage.
— Tu as donc bien peur de moi ? dit Langlade d'une voix douce.
— Dame ! répondit Soleil-Couchant, je suis payée pour cela ; tum'’en as fait voirde duresdepuis que je te connais!
— Ïl ne faut pas m’en vouloir, reprit-il tristement ; j'étais emporté, jaloux, violent, parce que je t’aimais.
— Oui, je connais cette phrase! s’écria-t-elle avec dureté; quand vous autres hommes, vous avez dit à une femme :
« Je t'aime! » vous croyez avoir tout dit et être quittes
envers elle. Plus vous l’injuriez, plus vous la martyrisez,
plus elle doit se réjouir : vos emportements, vos insultes |
vos coups, sont autant de preuves d'amour. Eh! pour Dieu ! alors, aimez-nous un peu moins. Nous n’avons que faire d'un amour qui nous rend l’existence intolérable.
— Ainsi, dit-il touours au même ton, tu as été hien malheureuse avec moi ? d
— Trés-malheureuse ; puisque tu me le demandes, je ne crains pas de te l'avouer.
— Oh! ne crétins rien, dit-il; derrière ces barreaux, je ne suis pas bien redoutable.
— En effet, c’est la première fois que je puis te parler sans avoir à trembler,
— Parle, alors; ouvre-moi ton cœur, je t’écoute.
Toute autre femme que Stéphanie Cornu eût été émue peut-être par tant de douceur. Il y avait, en effet, quelque chose de touchant dans l'attitude soumise et résignée de cet homme énergique et fort, de cet être indomptable, le ce tyran. Mais les qualités de cœur n'étaient pas trèsdéveloppées chez Soleil-Couchant ; on ne peut pas tout avoir. Du reste, nous l’avons dit, elle nourrissait depuis cinq ans une haine profonde contre celui dont elle avait
toujours essayé de se débarrasser, sans y parvenir. Elle
avait à lui rendre mille piqûres, mille coups, mille souf-
frances. Ïl lui était enfin donné de se venger, sans s’expo- |
ser à de terribles représailles : elle n’était pas femme à se
priver d’une telle jouissance.
Elle ouvrit son cœur, comme l'avait demandé Langlade: elle en étala toutes les plaies. Elle ne fit grâce à son amant d'aucune plainte, d'aucun reproche; elle lui jeta à la face tous ses griefs. Elle lui rendit en une heure toutes les insultes qu’elle avait reçues pendant cinq années. Elle l’abreuva d’outrages comme il l'en avait abreuvée. À la place des coups, qu’elle ne pouvait lui rendre, elle le meurtrit d’injures. Ce fut une révolte com— plète, furieuse, à main armée. L’esclave secouait le joug, l'ilote brisait ses chaînes. En sa qualité de femme vindicative, peut-être en sa qualité de rousse, Soleil-Couchant
fut implacable.
H l’écouta sans l’interrompre. Lorsque enfin elle s’arrêta, il ne lui dit que ces mots:
— Je ne t'ai jamais aimé! s'écria-elle ; je t'ai craint,
voilà tout.
Li baissa la tête et reprit, au bout d’un instant de silence :
: — Alors, tu ne m’aimes plus? |
— Si je me sauvais de prison, sije me sauvais du bagne, me reprendrais-tu ?
— Jamais ! dit-elle avec énergie. Ne l’espère pas. Oh! c’est fini, c’est bien fini! Je ne veux plus vivre comme
Jai vécu. Je veux profiter de ce qui me reste de jeunesse Let de beauté, avoir des caprices et les satisfaire, sans ! trembler pour mes jours. Je veux être libre enfin!
‘ Chacune de ces paroles frappait Langlade au cœur. Cependant il se contenta de, répondre :
— J'aurais bien des choses à te dire, mais je ne sais pas parler. |
— Tu ne sais que frapper, dit-elle cruellement.
— Oh! je sais aussi souffrir ! fit-il.
De coloré qu'il était habituellement, il était devenu fort pâle. Stéphanie le regarda, eut peur et recula. Mais il reprit avec la même douceur :
— Alors, sije revenais comme je suis déjà revenu ?
Elle l’interrompit en s’écriant : |
— Tune découvrirais jamais ma retraite.
— C'est donc la dernière fois que je te vois ?
— Oui, la dernière ! |
— Dans quelques jours, tu seras libre ; moi, je reste en prison. Tu ne demauderas pas l’autorisation de passer de temps à autre un instant avec moi ? Te
— Jamais! |
— (C’est cependant à cause de toi que j'ai commis tous mes crimes ; si je ne l’avais pas aimée, je ne serais pas allé au bagne, et je n’y retournerais pas.
| —ÏI ne fallait pas m'aimer | Je ne t’en ai jamais prié, au Coniraire.
— Et, reprit-il doucement encore, si, au lieu d’être renvoyé au bagne, j'étais condamné à mort, à cause de
DE LA RUE DE LA PAIX 249 Pautre, tu sais, l’autre que j'ai tué parce qu'il était ton amant, viendrais-tu me dire un dernier adieu ?
— Non, fit-elle.
— Misérable ! s’écria-t-il tout à coup.
ll saisit la grille des deux mains et essaya d’en briser les barreaux. Il ne put y parvenir, et alors il tenta de 14 soulever avec ses genoux, ses pieds, sa tête, ses dents.
poussait des cris sauvages, ses yeux étaient injectés de sang, sa bouche écumait.
Le premier mouvement de Stéphanie, lorsque cette colère fit soudainement explosion, fut de reculer jusqu’à Jautre extrémité du parloir. Mais, lorsqu'elle’ vit que Langlade, malgré sa force prodigieuse, était impuissant.
même à tordre un seul des barreaux qui la séparaient de li, elle se rapprocha de la grille.
= — Ah! comme tu me broierais avec plaisir, n'est-ce pas? disait-elle en riant ; comme tu me tuerais sans pitié! Mais ‘je suis hors de ta portée, à l’abri de tes coups : tu ne peux rien contre moi. Je ne suis plus ta chose, je ne suis plus ton chien. Allons! ne te fatigue donc pas ainsi, colosse de mon cœur. Tu vois bien que tu n'y arriveras pas; tu vois bien que tu es vaincu!
Cette cruelle bravade, ces sanglants sarcasmes, loin d’exaspérer davantage Langlade, lui firent un instant recouvrer la raison. Une minute auparavant, des cris où des sons inarticulés seraient seulement sortis de sa gorge en feu; maintenant il pouvait parler. Îl cessa d’étreindre les barreaux de la grille, sc croisa les bras, et jetant sur sa maîtresse un regard terrible :
= — Quoi! s’écria-t-il, eest toi qui oses m'’insulter! Toi, qui te roulerais à mes pieds et me demanderais grâce si cette grille ne nous séparait pas !... Et c’est toi que
j'ai aimée, toi qui m’as conduit où je suis! C’est pour
une aussi misérable créature que je vais retourner pour la troisième fois au bagne, ou peut-être porter ma tête sur l’échafaud !... Cependant, ce tyran, dont tu te plains
et que tu exècres, fu aurais pu l’adoucir par quelques
bonnes paroles et un peu d'amour, tu en as fait un
voleur et un assassin !... Tu pouvais en faire un honnête
homme ! Oui, un honnête homme ! Que mie fallait-il, à moi, pour être heureux ? Te voir, te sentir à mes côtés,
respirer le même air que toi! Mais tu voulais des”
toilettes, de l'argent, du luxe ! Mon travail ne te suffisait
pas; j'ai volé pour satisfaire plus vite tes caprices, pour :
tempêcher de me quitter et de courir dans les bras d’un autre amant... Ah! des amants! tu parles d’en avoir, continua-t-il en redevenant furieux à cette seule pensée,
prends garde pour eux, prends garde pour toi ! Je les
tuerai comme j'ai tué l’autre !... Ne ris pas, lâche que tu es !.. Tu me crois perdu et tu me braves; mais je puis avoir mon tour... Je saurai t’atteindre et te broyer le corps comme tu m’as broyé le cœur !.. Oui, on peut m’envover au bagne, je me sauverai; me mettre les
fers aux pieds et aux mains, je briserai mes fers; m’en-
voyer à l’échafaud, je sauterai de l’échafaud pour te rejoindre et te tuer!
— Fou! dit Stéphanie en levant les épaules. Tu parles de briser tes fers et tu ne peux seulement pas soulever un des barreaux de cette grille. Ah ! tu m’a trompée, je te croyais fort, tu ne l’es même pas |
Ce dernier outrage, ce dernier coup de fouet don- . nèrent sans doute à Langlade une force et une vigueur surhumaines. Il prit à deux mains un des bafreaux de la grille, il lui imprima une formidable secousse, et le
barreau, cédant à ce suprême effort, se tordit et vint
à lui. .
Soleil-Couchant poussa un cri terrible.
Encore une secousse et Langlade pouvait l’atteindre.… Mais les forces humaines ont des limites; Langlade
| avait ‘passé depuis le matin par trop d’épreuves, avait
éprouvé des émotions trop cruelles : son sang, violemment surexcité, remonta brusquement au cerveau, il chancela tout à coup, abandonna le barreau qu'il étreignait et tomba lourdement par terre.
Pendant que cette scène se passait à la Conciergerie,
| Vibert s'était dirigé vers le Palais-de-Justice et avait fait demander à M. Gourbet de vouloir bien le recevoir.
Cordier, le petit homme sec que nos lecteurs se rap-
pellent peut-être, et qui remplissait auprès de M. Gourbet
les fonctions de greffier, vint savoir ce que désirait Vibert.
— Je voudrais, dit l’agent de police, entretenir un instant M. le juge d’instruction de l’assassinat de la rue de la Paix.
- Ah! vous nous apportez des nouvelles, fit Cordier en se frottant les mains.
— C’est possible.
*— Des bonnes ?
— Vous verrez.
— Attendez quelques minutes, alors ; M le juge d’instruction expédie une affaire impoïtante; dès qu'il sera
libre, je le préviendrai de votre visite et je pense qu'il vous recevra.
— J'attendrai, dit l’agent de police.
Le petit homme s’éloigna en glissant au lieu de marcher, suivant l'habitude que nous avons déjà constatée.
- Lorsqu'une demi-heure après, Vibert fut introduit dans le cabinet du juge d’instruction, les premiers mots que lui adressa M. Gourhet furent ceux-ci : |
— Eh bien, vous apportez des preuves; c’est décidé ment Savari ?
— Non, monsieur le juge, dit Vibert en soupirant, ce n'est pas lui.
— Comment! Vous et madame Vidal étiez si sûrs de votre fait! |
— Nous nous trompions, monsieur.
— La dernière fois que je vous ai vu, dans mon cabinet, vous prétendiez que votre conviction se fortifiait de jour en jour.
— C'était vrai; les temps ont changé.
— Vous étiez venu me demander, je crois, de vous autoriser à prendre au greffe une des pièces de conviction, le couteau avec lequel la victime avait été frappée. |
— On me l’a délivré.
— Ne devait-il pas vous servir à faire une expérience décisive ? | |
— Oui, monsieur, et je l’ai faite. -
— Elle n’a pas réussi ?
— Elle a réussi imparfaitement.
— Expliquez-vous, je vous prie.
— Je veux dire, reprit Vibert, que cette expérience a pendant un instant, je l’avoue, ébranlé mes convictions;
mais depuis, après mûres réflexions, je me suis surpris à croire encore à la culpabilité d'Albert Savari.
— Îlne s'était pas troublé à la vue du couteau ?
— Non, mais cela n’indiquait rien. Au milieu d’une scène violente, dans un moment de colère et d’emportement, il pouvait s'être emparé du premier objet qui lui était tombé sous la main, en avoir frappé Maurice Vidal,
avoir rejeté son arme avec horreur, et s’être enfui. I] était .
dès lors possible que la vue de ce couteau ne lui rappelât, de prime abord, aucun souvenir, ne lui fît aucune impression.
— Mais vous êtes trop habile pour m'avoir pas trouvé moyen de lui dire le nom de la victime qui avait été frappée avec cette arme ?
— Oui, je lui ai parlé de Maurice Vidal.
— Alors?
— Alors il s’est attendri sur le sort de ce jeune homme, qu'il avait connu, il a pleuré sur sa mort, et il a eu l’intelligence de mêler ses larmes à celles de sa veuve.
— Vous avez dit : Il a eu l'intelligence ?
— Oui, monsieur.
— Donc, suivant vous, Albert Savari jouait une comédie ?
— Non, monsieur lé juge d'instruction, je faisais allusion à autre chose.
— Vous admettez que ces larmes aient pu être naturelles? ‘ +
— Parfaitement.
— Vous pensez alors qu’elles étaient causées par le remords ?
— Le remords pouvait aussi les avoir fait couler.
— Tout cela est de plus en plus vague, vous en con-
CN
viendrez. Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui qu'il y a trois mois.
— Pardon, monsieur le juge : je vous apporte le nom du meurtrier de Maurice Vidal.
— Vous dites ?.…
— Je connais maintenant l'assassin que vous cherchez.
— Vraiment! s’écria M. Gourbet.
— Oui, monsieur,
— Et il s'appelle ?
— Langlade!
— Langlade... ce nom ne m'est pas inconnu; n'est ce pas celui d’un forçat ?
— En effet.
— J'ai eu à m'occuper de cet homne ; 4 s’est sauvé, en dernier lieu, du bagne de Brest ; il est à Paris depuis trois mois et la police le recherche sans pouvoir le trouver.
— On découvert sa demeure depuis hier, et je l'ai arrêté ce matin. Il est°en ce moment à la Conciergerie.
— Je vous fais compliment de cette arrestation.
Vibert s’inclina.
— Et, continua M. Gourbet, c’est Langlade qui aurait assassiné Maurice Vidal ? Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?
Vibert raconta au juge d'instruction les détails de l’arstation du forçat et lui fit part des aveux obtenus de Soleil-Couchant.
— Oui, dit le juge d’instruction lorsque Vibert eut fini de parler, nous avons eufin trouvé l’assassin, grâce à votre perspicacité.
— Oh! monsieur, répliqua Vibert, ne parlons pas de
DE LA RUE DE LA PAIX 255 ma perspicacité, elle est en défaut au contraire. C'est le basard seul qui m’a servi.
— Quoi qu'il en soit, vous devez être enchanté du réjultat obtenu.
— Non, monsieur.
— Parce que vous aviez soupçonné Savari et que vous
-vous êtes trompé... affaire d’amour-propre.
— S'il s'agissait de mon amour-propre, j'en ferais bon marché, murmura Vibert sans que M. Gourbet l'entendit. Mais c’est plus grave pour moi, ajouta-t-il en soupirant.
Pendant ce court monologue, le juge d'instruction s'était retourné vers son greffer et lui avait dit :
— Monsieur Cordier, donnez-moi, je vous prie, le procès-verbal de l’interrogatoire subi au mois d’octobre dernier par le prévenu Albert Savari, vous devez en ayoir une copie.
— Oui, monsieur, fit le petit homme sec.
Il se glissa vers une longue rangée de cartons verts po= sés sur des tablettes ; il en prit un sans hésiter, l’ouvrit et en retira un dossier qu'il remit au juge d'instruction: Un automate n’aurait pas exécuté ce mouvement avec plus de précision.
Au bout d’un instant de lecture, M. Gourbet se tourna vers Vibert et lui dit :
— Langlade est coupable; nous ne pouvons concevoir le moindre doute à ce sujet. Et cependant, voyez comme la justice peut facilement s’égarer. Beaucoup de mes collègues, et des plus consciencieux, des plus prudents, auraient trouvé, dans cet interrogatoire que je viens de relire avec soin, dix raisons pour conclure à l’envoi de Savari en cour d'assises. Je ne vous en citerai qu’une :
ces billets souscrits à Maurice Vidal et trouvés chez le prévenu. Vous expliquez-vous cela ?
— Oui, dit Vibert, si Savari les a payés, comme il le soutient.
— Mais il découle de tout cet interrogatoire, fit observer le juge d’instruction, qu'il ne peut les avoir payés. [l n’a jamais eu, de sa vie, cinquante mille francs entre les mains.
— N’assurait-il pas les avoir gagnés dans les différents jeux d'Allemagne ?
. — Et vous croyez à cela?
— En fait de jeu, je crois à tout:
— Alors, il ne vous inspire plus aucun soupçon? demanda M. Gourbet. :
— Mon Dieu ! monsieur le juge, répliqua Vibert, j'ai la mauvaise habitude de me rendre à l'évidence. Quel intérêt, du reste, peut avoir Langlade à raconter quil a assassiné un homme ? -
— Mais il ne nomme pas cet homme.
— Sa maîtresse le désigne suffisamment.
— Aucun d’eux ne précise la date du crime.
— Chacun la fixe à peu près, répliqua Vibert.
M. Gourbet réfléchit encore un instant et dit :
— Et ces motsécrits avec le sang de la victime : « Mon assassin s’app… », comment les expliquer si Langlade a' commis le crime? Maurice Vidal ne pouvait connaître ce forçat.
— Cette objection est des plus sérieuses, je l’avoue, répondit Vibert; je me la suis déjà faite, et je crois lavoir résolue. Avant d’aller au bagne, Langlade viväit à Paris et y était fort connu de tous les jeunes gens d’un certain monde. On ne lui serrait pas la main, bien en-
tendu, on se serait bien gardé de le saluer, on ne lui parlait même pas, car il a toujours été horriblement commun ; mais on le lorgnait et on s’informait de son nom, lorsqu'il arrivait dans quelque lieu public en compagnie de Soleil-Couchant. Comment ce couple n’aurait-il pas attiré les regards ? D’un côté, une espèce de colosse ; de l'autre une fille splendide, au regard effronté, aux cheveux d’une couleur étrange. Langlade eut ainsi, pendant un instant, une sorte de célébrité, et je me souviens qu’un soir de première représentation dans un théâtre des boulevards, un titi l’interpella de la sorte : « Ohé! Langlade, oùs qu’est ta. rousse ? » Il n’est donc pas étonnant, monsieur, dit Vibert en terminant, que Maurice Vidal ait reconnu son assassin et ait voulu le désigner à la justice.
— Oui, répondit le juge d'instruction, votre explication est naturelle.
— Du reste, ajouta Vibert, il est facile de résumer toute cette affaire en deux mots. Ÿ a-t-il eu une autre personne assassinée, dans la rue de la Paix, au mois de novembre dernier? Non, vous le sauriez, monsieur ; tout le monde le saurait. Donc Langlade est coupable, Savari est innocent, je ne crois pas qu'il y ait moyen de sortir de là.
— Je ne dis pas le contraire, répondit M. Gourbet ; mais nous avons erré si longtemps, qu’il est bien permis d'hésiter encore. |
— Vous n’hésiterez plus, monsieur, quand vous aurez interrogé Langlade et sa maîtresse ; sa maîtresse surtout, car il est possible que Langlade refuse de répondre: vos questions.
— Pourquoi ? |
— Parce qu’il n’a pas le caractère toujours commode,
LS
Vous pourrez vous en convaincre {.. Ah { Savari vous eût donné moins de mal. J'aurais beaucoup désiré qu’il fût le coupable pour vous, monsieur, pour M. le procureur impérial, pour messieurs de la cour, et pour moi, ajouta t-il plus bas, en soupirant.
— Allons, dit le juge d'instruction, qui se leva afin d'indiquer à Vibert qu'il était temps de se retirer, vous ne voulez décidément pas vous consoler de vous être trompé sur le compte de Savari.
— Je l'avoue, monsieur, je ne m’en consolerai jamais; ce sera le malheur de toute ma vie,
Il salua et sortit,
Que sont devenus Julia Vidal et Albert Savari, depuis que les exigences de notre récit nous ont obligé à les perdre de vue ? |
Le lendemain du dîner au café Anglais, Savari s'était rendu, vers les trois heures de l’après-midi, rue de Grammont.
— Madame est malade, lui avait dit Marietta, elle ne peut recevoir rhonsieur.
Après avoir inutilement insisté pour être introduit auprès de madame Vidal, Savari s'était empressé de courir à l'hôtel des Princes. Îl voulait au moins s’entre-. tenir de Julia, puisqu'il ne pouvait la voir. Mais le comte de Rubini, jusqu’à ce jour si communicatif, si gracieux, si bon vivant, était devenu, depuis la veille, cérémonieux, froid et compassé. Au lieu de répondre, comme d’habi-
tude, par de longues phrases filandreuses, aux moindres questions, il ne parlait plus que par monosyllabes et restait entièrement muet lorsqu'on linterrogeait sur l'in. disposition de sa parente.
Nous savons dans quelles dispositions d'esprit se trou. yait en ce moment Vibert et nous ne nous étonnerons pas de ce brusque changement dans ses manières. Mais Savari, qui n’était pas initié, comme nous l’avons été, aux souffrances de son ancien compagnon, s’étonna et S’alarma. Îl chercha en même temps les causes qui pouvaient motiver la conduite du comte etil crut les avoir trouvées. « Le délai de quinze jours qu’il m’a donné pour m’acquitter de ma dette de jeu, se dit-il, est écoulé depuis longtemps ; il trouve sans doute que j'en prends trop à mon aise ; la froideur qu’il me témoigne est un reproche indirect et une mise en demeure d’avoir à son- | ger à lui. » Dès que cette idée lui vint, Savari n’eut plus qu'une préoccupation : s'acquitter le plus vite possible avec le comte de Rubini, qui pouvait user de son influence pour le tenir éloigné de madame Vidal. |
Cependant il n’avait pas les quatorze mille francs dus, et personne, parmi ses connaissances, ne paraissait disposé à les lui prêter. Deux mois plus tôt, il n’eût pas hésité : il'eût joué. Le jeu n’avait-il pas toujours été pour lui une sorte de carrière, sa seule carrière même ! « J’ai besoin de cent louis, se disait-il, je ne-les ai pas, où joueton ce soir ? » Aujourd’hui, il hésitait. Ce n’était pas sa dernière perte qui l’intimidait; il croyait, au contraire, que la veine lui était revenue. Mais il subissait les conséquences d’une sorte de transformation, qui, peu à peu, s'était produite en lui à son insu. Depuis qu'il aimait Julia, la vie lui apparaissait sous un nouvel aspect, il se
plaçait à un point de vue plus sérieux pour juger certaines choses, il était plus sévère vis-à-vis de lui-même, il commençait à comprendre ces mots d’honorabilité et de délicatesse, au sujet desquels il n’avait eu jusqu'alors que des idées assez vagues. Il se disait enfin qu'il est
peut être triste de demander toujours au jeu ce que le
travail seul devrait donner.
Îl est certain que si, dans ces dispositions d’esprit, 1l eût découvert un moyen avouable et honnête de gagner quatorze mille francs en peu de temps, il n'aurait pas hésité à l’employer. Malheureusement, ces moyens-là sont rares; Savari, après quelques nouvelles hésitations et avec une grande répugnance , empressons-nous de le dire à sa louange, se vit réduit, certain soir, à se rendre chez Pélagie d’Ermont.
« Elle ne se fait jamais prier , se dit-il, pour organiser une partie. Peut-être même en ce moment taille-t-on, chez elle, quelque belle banque. J'ai vingt-cinq louis, je n’ai pas joué depuis longtemps, je suis malheureux en amour : voilà d'excellents motifs pour avoir un bonheur insolent. »
Tout en raisonnant de la sorte, il sonna à la porte de Pélagie.
Ce fut madame d’Ermont qui lui ouvrit : .
— Tiens, ie voilà, toi, lui dit-elle en lui tendant la main et en l’introduisant dans le salon. C’est gentil de venir me voir. Tu n'es pas comme les autres : tu n’abandonnes pas tes amis, lorsqu'ils sont dans l’adversité.
— Tu es dans l’adversité, ma toute belle, et pourquoi ?
— Comment, tu ne sais pas ce qui m’est arrivé? demanda vivement Pélagie.
— Je ne m'en doute pas, je n'ai vu depuis longtemps personne de la bande.
— Tu ne lis donc pas les journaux ? |
— Les journaux! Que m'auraient-ils appris sur tn! compte ? |
— Que la police a fait une descente chez moi la semaine passée, répondit Pélagie.
— Ah bah!
— C'est comme je te le dis.
— Mais à quel propos ? Faisais-tu, sans nous prévenir, de la fausse monnaie ?
— Je donnais à-jouer.
— Diable ! Et ces messieurs de la police sont arrivés ?
— Juste au milieu d’un magnifique baccarat ; il y avait sur la table plus de dix mille francs en or et en billets.
— 11 était de bonne heure alors, dit Savari, personne n’avait encore étouffé l'argent. |
— Malheureusement ; aussi l’a-t-on saisi.
— C’est de l’indélicatesse.
— Si l’on ne s'était contenté que de saisir l’argent ! répliqua madame d’Ermont. D'abord, on a forcé toutes les personnes qui étaient chez moi à décliner leurs noms, prénoms et qualités.
— Quant aux qualités, fit observer Savari, cela n’a pas dù être long.
— Je te conseille de plaisanter.. Tu ne sais pas qu’on a saisi mes meubles ? ù
— C'est donc cela ! s’écria Savari sans s’attendrir et en regardant autour de lui. Je me disais : Voilà un mobilier nouveau. |
— C'est un mobilier d’occasion que j'ai été obligée d’acheter hier.
Lt
— Comment ! reprit Savari, on avait le droit de saisir tes meubles ?
y — Mon Dieu! oui, le Code est précis à cet égard, ré— pondit Pélagie en soupirant. Mon avocat m’a même fait lire l’article qui me concerne, article 410 du Code pénal. Je le sais presque par cœur : « Seront confisqués tous » les fonds qui seront trouvés exposés au jeu, les meu- » bles et les effets mobiliers dont les lieux seront garnir » ou décorés. »
— En vérité, fit Savari, en essayant de prendre un air
. affligé, la loi ne respecte pas les choses les plus saintes.
— Et encore, si c’était tout, reprit madame d’Ermont.
— Comment, ce n’est pas tout ?
— Autre paragraphe. Je le sais encore mieux, fit-elle en poussant un profond soupir : « Toute personne qui » aura tenu une maison de jeu de hasard sera punie d’un » emprisonnement de deux mois au moins et desix mois au » » plus, et d’une amende de cent francs à six mille francs.»
— Tu ne tenais pas une maison de jeu, fit observer Savari. ;
— On est réputé tenir une maison de jeu, m’a dit mon avocat, lorsqu'il peut être établi qu’on donne à jouer, même chez soi, d’une façon régulière.
— Dans le but de faire une spéculation ; tur n’en faisais pas,
— Ïls considèrent la cagnotte, qu’ on avait organisée { ë mon profit, comme une spéculation.
— C'est y mettre bien de la mauvaise volonté, fit ob. server Savari.
— Dis plutôt que l'injustice est fogrante, répliqua Pélagie; n’était-il pas naturel que chacun de vous eontribuât à mes dépenses ?
— Évidemment. |
— La bougie coûte cher et vous en usiez beaucoup.
— Pour cinq à six francs tous les soirs, se dit Savari, et sa cagnotte lui rapportait au moins de trois à quatre cents francs. Excellente amie, comme je m’apitoie sur ton sort!
— Enfin ! repritmadame d’Ermont, je t’apprendrai, mor petit Albert, que j'ai le plaisir de passer en police correctionnelle dans huit jours. Si je ne suis pas en prisen pour le moment, c’est que des amis influents ont demandé qu'on me fît grâce de la prévention. Mais je serai évidemment condamnée, peut-être au maximum. Voilà où j'en suis, mon cher ami... qu’en dis-tu ?
— Je dis que c’est désolant.
— C'est navrant, fit Pélagie, qui poria son mouchoir à ses yeux.
Savari trouva inutile de remarquer cet attendrissoment et reprit :
— Comment la police s 'est<elle avisée de venir chez toi ? Il faut que tu aies été trahie.
— Certainement; mais je ne sais paslenom du traître.
— Tu ne recevais que des habitués, des amis ?
— Dans ces derniers temps, surtout, aucun étranger ve m’a été présenté. Il n’y a que cet Italien avec qui tu tes trouvé, tu sais ?.…
— Le comte de Rubini?
— Oui, c’est cela.
— Oh! ce n’est pas lui qui aurait songé à te dénoncer, il a trop gagné d’argent chez toi. Ces idées-là ne peuvent venir qu’à des joueurs qui ont beaucoup perdu et qui veulent se venger. D'ailleurs, je connais maintenant beaucoup le comte de Rubini. C'est un original, mais un trèsgalant homme.
— Alors, dit Pélagie, j'aurai été vendue par une de ces | dames. |
— Probablement, ta cagnotte aura excité quelque petite jalousie féminine : de là une plainte anonyme à la Préfecture. C’est tout ce qu’on peut supposer ; à moins, ajouta-t-il en souriant, qu’il ne se soit glissé des agents de police parmi nous.
Après s'être encore attendri quelque temps sur le sort de Pélagie d’Ermont, Savari s’empressa de la quitter. Du moment qu'elle ne donnait plus à jouer, elle lui devenait inutile.
Les vingt-cinq louis de Savari continuaient à rester solitaires. Î1 ne connaissait aucune autre maison ressemblant à celle de Pélagie; et, du reste, lorsque la police descend dans l’une de ces maisons, toutes celles du même genre ont soin de se tenir hermétiquement fermées pendant quelque temps. C’est élémentaire.
Quant à partir pour Bade ou pour Hombourg, afin de tenter la fortune, Savari n’y songea pas. Il ne se sentait pas le courage de mettre cent ou deux cents lieues entre Julia et lui. Puis ses vingt-cinq louis auraient à peine suffi au voyage. Résigné, puisqu’il ne pouvait faire autre- ‘ment, à rester le débiteur du comte, il crut cependant devoir lui parler de sa dette et s’excuser du retard qu'il apportait à la régler. Vibert, de plus en plus ? morose, refusa de le recevoir.
Savari était vraiment désespéré ; il ne savait que de— venir. Les deux seules personnes avec lesquelles il passait sa vie depuis deux mois lui manquaient à la fois, sans qu’il sût même pour quel motif on s'éloignait de lui. Julia avait choisi, pour fermer sa porte, le lendemain du jour où il lui avait déclaré son amour. Cependant, elle
ii J’avait écouté en silence, elle l'avait presque encouragé À
parler ; sans l'entrée inopportune de Vibert, peut-être
t*allait-elle It répondre. Et elle se séparait de lui brus- Ki quement, sans s'expliquer, au moment où il commençait Ii à espérer...