X VI
Vibert; après avoir quitté Langlade, alia reridre compte de sa visite au chef de la police de sùreté.
— Comme je l'avais prévu, lui dit-il, je n’ai pu le décider à parler. Il est probable qu’il ne répondra même pas aux questions qui lui seront adressées par le président des assises.
Vibert aurait pu ajouter :
— J'ai, il est vrai, un moyen infaillible de l’arracher à ce silence obstiné ; c’est de lui dire : « Soleil-Couchant, que je viens de voir, est désolée de la façon dont elle s’est conduite. Elle s’est reprise à t'aimer depuis qu’elle est séparée de toi. Elle te prie de lui pardonner et de te défendre, dans l'espérance qu'on t’enverra simplement au bâgne, d’où tu t’échapperas, suivant ton habitude, pour la rejoindre. »
Langlade aurait certainement ajouté foi à tes. paroles.
Nous croyons si facilement à ce qui peut nous rendre heureux. On est surtout si crédule en amour et, lorsqu'on souffre si, disposé à ne plus souffrir! Mais Vibert ne voulut pas employer un semblable moyen. 1l avait eu le temps de juger Soleil-Couchant, il savait qu’elle n’était pas femme à changer d'opinion; loin de désirer la délivrance de Langlade, elle souhaïtait, de toute son âme, une bonne condamnation à mort qui la délivrât de lui pour toujours.
« Poffquoi, se dit-il, rattacher ce malheureux à la vie? S’il est condamné à la peine capitale, il souffrira bien plus cruellement de mes confidences. S'il est envoyé au bagne, et s’il s’en échappe, Soleil-Couchant, à force de duretés, le fera mourir à petit feu. »
Cependant Vibert, qui désirait tenir en partie la promesse faite à Langlade, demanda des nouvelles de Soleil- Couchant.
— Elle est libre depuis quinze jours, lui répondit le chef de la sûreté.
— Ah! vous lui avez rendu la clef des champs !
— Sans doute ; elle avait été arrêtée pour un simple délit et nous lui avons fait remise de la peine encourue pour la récompenser de nous avoir livré son amant. Quant à l’affaire de l'assassinat, il est évident qu’elle ne pouvait être la complice de Langlade. Elle comparaîtra simplement aux assises comme témoin. Il était inutile de la nourrir et de l’entretenir jusque-là aux frais de l'État; nous avons des pensionnaires plus intéressantes.
— Savez-vous ce qu'elle est devenue depuis sa mise en liberté ? demanda Vibert.
— Certainement ; nous ne devions pas la perdre entièrement de vue, et si vous désirez jeter un coup d’œil de son côté, elle demeure pour l'instant, dit le chef de la
sûreté en consultant un registre, rue des Trois-Frères,
au coin de la rue Saint-Lazare.
— Dans un hôtel meublé, sans doute? demanda Vibert. — Pas le moins du monde ; elle est déjà dans ses meu-
| bles, la mâtine! Elle est trop jolie pour chômer.
En effet, comme l’assurait le chef de la police de
| sûreté, Soleil-Couchant avait trouvé, depuis sa sortie du
dépôt, l’occasion d’être dans ses meubles et s’était empressée de la saisir aux cheveux. Cette fois, c’étaient de vrais méubles, des meubles achetés à un tapissier et payés au comptant, ils ne ressemblaient en rien au mobilier que Langlade avait, un jour, gracieusement offert à sa maîtresse, aux dépens d’un propriétaire des environs de Paris. "
Cette largesse, dont Soleil-Couchant se trouva tout à . coup gratifiée, était due à la générosité d’un jeune Anglais de la plus belle venue. Voici ce qui était arrivé : La porte de la Conciergerie qui donne sur le quai s’était à peine ouverte et Soleil-Couchant jetait encore autour d’elle ces regards étonnés et éblouis de tout prisonnier qu'on rend à la liberté, lorsqu'elle fut abordée par un jeune homme des plus pittoresques. Il avait des jambes qui n’en finissaient pas, des dents aussi longues que ses jambes,
* des cheveux d’un blond des plus fadasses, de petits yeux
: Clignotant et un teint de jeune fille qui vient de courir au
soleil. Son corps, long et maigre, était du reste habillé à la dernière mode du gandinisme de l’époque.
— Ah! miss, s’écria-t-il avec un accent britannique des plus prononcés, on n'avait pas trompé mod, vous
* êtes very biautiful!
Soleil-Couchant regarda l’insulaire, partit d’un éclat de rire et dit :
— Eh bien ! si je suis very biautiful, vous êtes richement laid!
— Very well, perfecty, dit l'Anglais; mais je suis le fils du lord B... et je. jouis déjà d’un revenu de cinq mille livres sterling.
— Combien cela fait-il en monnaie française ? demanda Stéphanie, subitement intéressée à la conversation.
— Plus de cent mille francs de rente. *
— Vraiment! Alors, je ne retire pas mon mot: vous êtes richement laid. Que puis-je faire pour Votre Seigneurie ?
— J'ai entendu parler de v6, de vos aventures, de votre procès, de vos cheveux. Vous êtes très à la mode, en ce moment, à Paris, et je viens vous proposer de vivre avec moû ?
— Comme cela, à improviste, sans me prévenir ? Vous ne craignez pas que j’éprouve un saisissement ? Vivre avec vous, jeune homme, mais c'était le rêve de ma vie; je vous pressentais avant de vous connaître ; je vous aimais avant d’entendre le son de votre voix enchanteresse.
— Alors, rien n’est plus facile que de nous entendre, dit tranquillement l’Anglais, sans prendre garde au ton gouailleur de Soleil-Couchant et avec cet aplomb que donne une grande fortune.
— Rien n’est plus facile, en effet, répéta Soleil-Couchant. Mais d’abord, comment saviez-vous que je sortais aujourd’hui de cet établissement ? fit-elle en montrant les murailles de la Conciergerie.
— Oh! mod, avoir des intelligences partout. Voulezvous venir jusqu’à ma voiture? Nous y serons plusà l'aise pour causer.
— C'est à vous ce coupé à deux chevaux ?
— À vô, milady, si vô voulez accepter.
— J'accepte toujours, dit Soleil-Couchant. Nous verrons après.
Il est facile de prévoir le dénoûment d’une conversa-
tion commencée dans de pareils termes. L'Anglais était
aussi généreux que laïd, Soleil-Couchant sortait de prison comme un petit saint Jean, sans asile et dépourvue de tout. Elle accepta les propositions qüi lui furent faites, et, huit jours après, elle avait un appartement élégam-
ment meublé, des toilettes éclatantes et un huit-ressorts.
À Paris, il n’est pas rare de voir ces revirements soudains dans l’existence d’une jolie fille. La fortune se plaît quelquefois à les combler de ses faveurs, en atten-
dant que l'hôpital les réclame. La roche Tarpéienne se
dresse à côte du Capitole, surtout pour ce genre de femmes.
Vibert, suivant là parole donnée à Langlade, se présenta donc chez Soleil-Couchant.
Elle le reconnut aussitôt, pâlit et s’écria :
— Qu’ai-je fait encore ? Vous venez m'’arrêter ?
— Rassurez-vous, lui dit l’agent de police, je désirais tout simplement vous féliciter de votre splendeur. C’est
| très-gentil ici.
— Bien vrai! vous ne venez pas m’arrêter ?
— Je viens en ami.
— Alors embrasse-moi, fit-elle en lui passant ses bras autour du cou. |
Elle n'avait jamais été plus jolie. Le luxe lui allait à ravir. Elle était en toilette du matin, ou plutôt en déshabillé, car ses vêtements se résumaient en un grand peignoir ouaté, une chemisette brodée, une paire de bas, des jarretières et des nitles roses à talons, Ses cheveux;
que depuis sa sortie de prison elle avait pu confier aux soins d’un coiffeur habile, étaient encore plus soyeux et plus éblouissants qu’autrefois. Un corps admirablement modelé se dessinait sous le peignoir. La chemisette laissait entrevoir quelques taches de rousseur, artistement semées sur la poitrine ét ressemblant, à s'y méprendre, à des grains de beauté. Une jambe potelée, et cependant nerveuse, s’égarait à plaisir hors du peignoir ouvert par le bas. Certains aromes, particuliers aux rousses, s’épandaient dans le boudoir et montaient au cerveau.
Vibert fut un instant enivré, avouons-le à sa plus grande honte ; mais il se remit aussitôt, pria Soleil-Cot- . chant de se tenir tranquille, et la faisant asseoir à quel- | ques pas de lui :
— Alors, tout cela t’appartient ? lui dit-il en montrant. | le mobilier qui l’entourait. | — Oui, mon cher; c’est mon petit Anglais qui me l'a
donné. J’ai les factures acquittées.
— Tu es donc en puissance d’Anglais ? |
— Pas si bête ! C’est l'Anglais qui est en ma puissance. Si vous saviez comme je le fais aller ! Vous comprenez, j'ai été battue toute ma vie ; maintenant, c’est moi qu bats.
— C’est fort juste, dit Vibert; tu entends parfaitement le libre-échange, |
— Vous voyez cette jolie cravache avec un manche @ corail, ajouta Soleil-Couchant; c’est lui qui me l’a donnée | hier, et je ne lui ai pas caché l'usage que j'en ferais.
-— Tu as l'intention de. dit Vibert, qui acheva s phrase à l’aide d’un geste.
dre de lonen pra de temps en temps pren
pens de ses épaules, Il aime
cela, du reste, et rit comme un fou. Îl dit à ses amis : « Elle m’adore, cette petite Française, elle me bat comme plâtre! »
— Tu ne prenais pas aussi gaiement, fit observer Vibert, les petites corrections que t’administrait Langlade.
— Oh! ne me parlez pas de ce butor, fit Soleil-Couchant. Je ne puis pas penser à lui sans frémir. On ne le juge donc pas ? |
« Excellent petit cœur de femme, se dit à part lui ” l'agent de police, et c’est pour ces charmants êtres-là que, le plus souvent, nous passons notre vie à travailler et à souffrir. » |
IL reprit à haute voix :
— Je crois que son procès viendra dans une quinzaine de jours.
— Cela tarde bien, dit naïvement Soleil-Couchant ; je ne serai véritablement tranquille qu'après sa condamnation. Jusque-là, j'ai toujours peur qu’il ne s'échappe. Jai rêvé cette nuit qu’il prenait mon Anglais par un pied, le faisait tournoyer au-dessus de sa tête et le lançait par la croisée. C'était drôle, mais cela compromettait singulièrement mon avenir, J'ai un mobilier, mais je nai pas encore de rentes.
— Tu en auras, dit Vibert, je ne désespère pas de toi.
— Ni moi non plus; je serais joliment à mon aise, allez, si cet affreux colosse ne s’était pas approprié cinq années de ma vie.
— Alors, tu ne tiens pas àle voir ?
— Le voir! Ah! mon Dieu! fit-elle en pâlissant, est-ce que vous lui avez encore promis? Ce serait une indignité ; qu’on fasse de moi toui ce qu’on voudra, mais pas cela.
— Calmez-vous, chère amie. Langlade serait heureüx de votre visite ; mais nous ne vous contraindrons pas à vous rendre chez lui.
— Oh! merci, vous me faites du bien.
— Je lui ai simplement promis de lui donner de vos nouvelles. |
— Vous lui direz que je me porte à merveille, que j'engraisse, que je prends des couleurs, que je m'amuse comme une petite folle, et que j'ai pour amant le plus joli des Anglais qui me rend la plus heureuse des femmes... voilà. S’il n’est pas content, c’est qu’il ne m'a jamais aimée. Me promettez-vous de lui répéter tout cela ? |
— Non, dit Vibert, devenu sérieux. Ce serait trop pénible pour le pauvre diable.
— Ah! vous le plaignez, vous! dit Soleïl-Couchärit. On voit bien que vous n’avez pas vécu cinq äns avec lui. Je ne suis pas bonne, je l'avoue, je re suis pas tendre l'excès.
— Cela se voit, fit observer Vibert.
— Mäis je ne suis pas aussi méchante que vous avez l'air de le croiré. Quand on he me fait pas de mal, je n’en fais pas. | :
— C'est bien le moins, dit l’agent de police.
— Voulez-vous m'être très-agréable? ajouta Solëil- Couchant.
— Voyons}?
— Ne parlons jamais plus de mon ex-colossé.
— C’est entendu. Adieu.
— Quoi! vous partez?
— L’Anglais n’aurait qu’à me surprendre chez vous, dit en souriant Vibert,
— Oh! je ne suis pas embarrassée pour si peu, fit-elle enriant. Je voudrais bien qu’il se permît une observa-
tion ! Et ma cravache, que vous oubliez. Il est parfai-
tement entendu entre lui et moi, du reste, que je jouis de la plus grande liberté.
— En toutes choses ? demanda Vibert,
— Surtout en toutes choses. Si vous croyez que je
“vais m'amuser maintenant à être fidèle à un homme.
Ah! mais non, je sors d’en prendre. L'heure des capri= ces a sonné, et je vous le prouverais bien, si vous étiez un peu moins froid à mon égard.
— Quoi! dit Vibert, vous êtes encore coiffée de ces idées-là.
— Tant que vous ne m’aurez pas décoiffée, fit-elle de sa voix la plus douce.
— Ne l’espérez pas, dit-il en riant.
Elle se campa devant lui et lui dit :
. — Décidément, tu ne me trouves donc pas belle ?
— Admirable ! au contraire.
— Âlors je ne vous comprends pas.
—+ Je me comprends encore bien moins, répliqua-t-il.
— Seriez-vous amoureux d’une autre femme ? demanda-t-elle. |
— Oh ! ne parlons pas de cela, dit brusquement Vibert.
— Cette réponse est un aveu. |
— Prenez-la comme vous voudrez.
— Eh bien! si quelque jour vous étiez trop malheureux à cause de cette femme, venez me voir: un clou chasse l’autre, assure le proverbe.
— Cela dépend du clou qu'il faut chasser, se dit Vibert,
Un homme élégant, encore jeune, distingué de phy=
sionomie et de manières, après s’être promené quelque . temps sur le boulevard des Italiens, consulte sa montre
. pour la dixième fois de la soirée, entre au passage de‘
© l'Opéra, y achète une rose et une branche de lilas blane, traverse les boulevards, prend la rue de Grammont, gravit à la hâte trois étages et pénètre dans un salon où une femme des plus charmantes lui sourit et lui tend la main.
Quelques instants après, un autre homme, petit, grêle, chétif, se glisse tristement dans la même maison et gravit un escalier de service, en stationnant sur chaque marche, pour voir si personne- ne descend à sa rencontre ou ne monte derrière lui. 7 |
Arrivé au troisième étage, il ouvre doucement une porte qu’il referme sans bruit ; il s'avance pas à pas, sur la pointe du pied, dans un petit corridor obscur, et s'arrête devant une autre porte dont le panneau supérieur, en verre dépoli, ne laisse ’passer qu’un jour douteux. Alors il s’accroupit par terre, il cherche dans la vitre le point le plus lumineux, celui où le verre a été ramené à sa transparence première ; il ne tarde pas à le trouver et regarde avec attention.
‘Un grand feu de bois qui flambe joyeusement dans la . cheminée et une lampe placée sur une table éclairent le salon.
Savari occupe le canapé qui fait face à la porte vitrée. Julia est assise à ses côtés.
+ ee
Elle est toujours en grand deuil. Cependant, si l’on considère attentivement certains détails de sa toilette, ce deuil est moins sévère qu’autrefois. La robe, au lieu d'être montante, est un peu décolletée. Une dentelle noire recouvre les épaules à l’endroit où le crêpe s’arrête. Les beaux cheveux noirs de Julia sont arrangés avec coquetterie. Une branche de lilas est artistement mêlée à ses cheveux, sur le côté gauche de la tête. Une rose s’épanouit à son corsage. Certains légers changements se remarquent aussi dans les allures et la phy-
Sionomie de madame Vidal. Il y a dans sa démarche
quelque chose de plus moelleux, de plus cadencé, de plus voluptueux pour ainsi dire qu’autrefois. Son regard est moins vif, il a moins d'éclat; mais il est plus tendre, plus humide. Sur le visage est répandu une certaine animation ; les joues sont moins pâles.. Or voit le sang circuler sous la peau. |
— Dois-je vous croire aveuglément, dit Julia en continuant une conversation commencée avec Savari, puis-je ajouter foi à tous vos serments ? Les hommes n’ont-ils pas pour principe que les engagements pris avec nous ne sauraient compter ? Ne sommes-nous pas faites pour être trompées ?.. Oh! ne m’interrompez pas, je sais ce que je dis, j'ai été témoin de plus d'une trahison. On épouse une jeune fille, pure, honnête, confiante. Elle ne
“vous demande pas compte de votre passé; mais elle veut
que le présent lui appartienne, n’appartienne qu’à elle seule. Elle exige une fidélité égale à la sienne, un amour dévoué, absolu comme le sien. Dans son innocence, sa foi naïve, son honnêteté, elle ne pense pas qu’il puisse en être autrement. Aucun doute, aucun soupçon ne lui vient à l'esprit. Songerait-elle à tromper celui qu’elle aime ?
jamais. La pensée d’être un instant coquette avec un. autre homme l’effleure-t-elle seulement ? non, c’est impossible! Et pendant qu'elle se conserve ainsi fidèle et pure, même par la pensée, l’homme en qui reposent ‘ toutes ses croyances, à qui elle s'est donnée tout entière sans restrictions, rencontre par hasard une créature plus ou moins séduisante, la regarde, la suit, et ne craint pas de trahir dans ses bras la foi jurée à une autre... | -
— À une autre qu’il n’aimait pas, dit Savari.
— Pourquoi mentait-il alors ? pourquoi disait-il l'aimer?
— Ïl le croyait peut-être. Certains hommes vivent d’une façon si calme et si tranquille, se complaisent dans une si douce quiétude, et sont, par tempérament et par nature, tellement à l'abri des passions, qu’il leur arrive de se faire illusion sur l’état de leur cœur. Parce qu'il bat un peu plus vite et que leur pensée a parfois plaisir à se reporter vers une personne préférée, ils s’imaginent être amoureux et ils le crient par-dessus les toits. Insensés ! continua Savari avec feu, avez-vous bien le dyoit de parler ainsi, de profaner à ce point un sentiment qui vous est inconnu? Mais l'amour à l’eau de rose que vous éprouvez! ressemble à l’autre, au vrai, comme ce feu qui nous éclaire ressemble au soleil. Vous n'êtes faits que pour apprécier les mignardises, les enfantillages, les gentillesses de l'amour. Vous n’en connaîtrez jamais les bonheurs infinis, les douleurs sans nombre, les jouissances surhumaines, les souffrances intolérablc: qui font que, sur la terre, on vit tout à la fois dans l’enfer et dans le ciel !
Une animation extraordinaire était répandue sur le visage de Savari pendant qu il parlait ainsi; son front res-
plendissait, ses yeux étincelaient. Il y avait dans sa voix d’irrésistibles séductions.
Julia ne pouvait se défendre d'admirer cette mâle beauté à laquelle une distinction toute féminine venait prêter un charme de plus. Elle ne s’apercevait pas que tout en parlant, et sans y prendre garde lui-même, Savari s’était rapproché d’elle, que ses genoux frôlaient sa robe, qu’une de ses mains s’appuyait sur les siennes. La flamme du foyer animait cette scène de ses vacillantes clartés. La lampe jetait autour d'elle une lumière douteuse. La rose et la branche de lilas que Julia portait sur elle répandaient dans l’air un enivrant parfum.
De l’autre côté de la porte vitrée, en face du canapé, Vibert, toujours silencieux, toujours accroupi, écoutait, regardait et souffrait. Lui aussi admirait Savari. Îl aurait voulu le tuer, mais il était forcé de reconnaître qu'il était vraiment beau et qu’il s’exprimait bien.
Savari reprit la parole.
— Oui, s’écria-t-il, l’homme qui trompe la femme qu’il dit aimer, n'aime pas cette femme. S'il l’aimait, il n’aurait de regards, de pensées que pour elle! Les plus belles créatures sorties des mains de Dieu pourraient tourbillonner autour de lui, l’enlacer de leurs bras, l’imprégner de leur souffle, elles ne le tenteraient même pas. Le monde pour lui commencerait et finirait avec cette femme. Auprès d'elle il oublierait le passé, l’avenir, les piqûres de chaque jour, les difficultés de la vie, les souffrances d’amour-propre et les déboires quotidiens. Le remords même, le remords, qu'on dit si implacable, nc pourrait l’atteindre et le détourner de songer à celle qu il aime !.. . Ah! continua Savari, ne vous étonnez pas de m’entendre parler ainsi. Ma première jeunesse, si légère-
ment dépensée, ne me laissait pas pressentir à moi-même que je pourrais un jour m’exprimer de la sorte. Mais la grâce m'a touché depuis que je vous ai vue. Je comprends maintenant la passion dans ce qu’elle a de plus exalté, de plus naïf, de plus violent et de plus vrai... Je vous aime de toutes les forces de mon être ! Je vous aime à en perdre la raison! Ayez pitié de moi! Je me meurs de vous voir et de ne pas oser vous presser sur mon cœur. J'ai auprès de vous des timidités d’enfant, et cependant mon sang bouillonne, ma tète est en feu, mille transports m'agitent. De grâce, laissez-vous attendrir, décidez de mon sort. Faut-il mourir, faut-il espérer ?
— Espère! cria tout à coup Julia.
Et avec cette fougue italienne que nous lui connaissons, cette furia contenue depuis si longtemps, elle l’enlaça de ses bras.
Leurs lèvres se rencontrèrent.
En même temps, de l’autre côté de la porte vitrée un cri retentit. | |
Julia et Sfvari ne l’entendirent même pas.
Au cri succéda-le bruit d’une porte qui se fermait violemment. |
Vibert fuyait.
Îl arriva dans la rue, et il hésita sur ce qu’il allait faire. |
Tout à coup, haletant, éperdu, il prit sa course; il traversa les boulevards, suivit la rue Taitbout, la rue du: Houssaye qui faisait alors suite à la rue Taitbout ct la rue des Trois-Frères,
Il s'arrêta devant une maison, sonna d’une main frémissante, passa devant le concierge en lui jetant un nom, et gravit deux étages.
Il était alors onze heures: Soleil-Couchant venait de mettre à la porte son jeune Anglais, qui lui portait ce soir-là sur les nerfs. |
— Tiens! s'écria-t-elle en apercevant Vibert, vous, à une pareille heure!
— Tu m'as offert ton amour, répondit-il d’une voix brève, je l’accepte. |
— Je n’ai qu'une parole; sois le bienvenu, dit-elle.
Alors, avec une brusquerie extrême, il l’attira vers lui, lui prit la tête, la regarda dans les yeux. Mais, tout à coup la repoussant :
— Non, non, dit-il, ce n’est pas son regard, ce n’est pas elle. Je ne veux pas. Adieu!
— Ce n’était pas la peine de venir , dit Soleil-Couchant en le voyant s'éloigner. Il faut avouer, ajouta-t-elle en soupirant, que c’est un fier original.
XVIIT:
Les débats de cette grave affaire, désignée depuis longtemps au Palais sous le titre du « drame de la rue de la Paix », s’ouvrirent enfin devant la Cour d'assises de la Seine, dans la seconde moitié de février 1848.
Malgré l'espèce de fièvre politique qui semblait depuis quelques jours s'être emparée des Parisiens, malgré les
préoccupations causées par les fameux banquets patrio-
tiques qui se préparaient, une foule nombreuse se pressait depuis, le matin aux abords de la Cour d'assises.
À neuf heures et demie, les privilégiés, auxquels s’é-
taient mêlées plusieurs femmes du monde, sont admis à
pénétrer dans la salle et vont se placer derrière les banes réservés aux témoins. Le public entre quelque temps après et se tient debout dans l'enceinte qui lui est affectée.
Sur la table des pièces à conviction, on remarque seulement un long couteau et un portefeuille rouge ouvert à la page où Maurice Vidal a tracé quelques mots avec son sang.
- Une dizaine de témoins ont été cités par le ministère public; il n'existe pas de témoins à décharge, Langlade ayant refusé d’en désigner à son défenseur.
La Cour entre en audience à dix heures un quart. Le tirage du jury a lieu dans la chambre du Conseil.
Contrairement aux bruits qui circulaient depuis un instant dans le public, on n’a mis à Langlade ni menottes ni camisole de force. Le président a jugé inutile cette mesure de précaution; elle n’est employée du reste qu’à la dernière extrémité, car l'accusé, à moins de circonstances très-exceptionnelles, doit avoir devant ses juges toute la liberté de ses mouvements.
Deux. gendarmes entrent avec Langlade et s’assoient à ses côtés.
Îl ne paraît pas avoir conscience de ce qui se passe autour de lui; il est très-abattu et semble éviter de regarder dans la salle.
Un certain désappointement se manifeste dans le public. On s'attendait à voir un tout autre homme, on espérait, dès le début, des scènes de violence. Le bruit se répand au dehors que l’accusé n’est pas à la hauteur de sa réputation, qu'il a tout de suite été intimidé par l’appareil de la justice.
Les gendarmes à qui l’on a ordonné de ne pas
perdre un seul instant de vue leur prisonnier, se demandent s’ils n’ont pas reçu desinstructionsinutiles. Quelques minutes encore et leur zèle va se ralentir.
— Accusé, levez-vous, dit le président.
Langlade ne bouge pas.
— Gendarmes, reprend le président, aidez l’accusé à se lever.
Les gendarmes prennent Langlade chacun par un bras et le soulèvent. | =
il les regarde d’un air étonné, mais tranquille, comprend sans doute ce qu'on veut de lui, et se tourne vers la Cour.
— Quels sont vos nom et prénoms ? demande le président des assises. |
— Hector Langlade, répond l'accusé.
D. Votre âge ?
R. Trente-six ans.
D. Vous êtes né dans le département de Vaucluse ?
R. Oui, près d'Avignon.
D. Vous avez été condamné deux fois : la première à ” cinq années, la seconde à vingt années de travaux forcés.
R. C'est possible.
D. Vous vous êtes sauvé à deux reprises des bagnes de Toulon et de Brest ?
R. Oui.
D. Aù moment de votre dernière arrestation, vous demeuriez rue Croix Petits des Champs; 22? |
R. Oui. |
M. le président. — I] va être donné lecture de l’acte d'accusation dirigé contre vous.
L’accusé se laisse retomber sur son banc, sans qu'on
316 LE DRAKME l'y invite , renverse la tête en arrière et ferme à moitié les yeux.
Le greffier lit l'acte d'accusation.
Nous passerons cet acte sous silence, puisque nos lecteurs connaissent déjà la vie de Langlade et sont au courant des charges qui pèsent contre lui.
Quand cette lecture est terminée, on procède à l’appel des témoins. |
Au nom de Stéphanie Cornu, dite Soleil-Couchant, Langlade ouvre les yeux, pâlit, mais sa tête reste immobile. |
Les témoins se retirent dans la salle qui leur est affectée ; le président se dispose à procéder à l’interrogatoire de l'accusé et l'invite de nouveau à se lever.
— Pourquoi faire ? demande Langlade.
— Pour répondre aux questions que je vais vous adresser.
— C’est inutile alors, dit Langlade, puisque je ne veux pas répondre. |
Une lègère rumeur, aussitôt réprimée par quelques paroles du président, a lieu dans l’assemblée ; on commence à comprendre que l’accusé n’est peut-être pas aussi commode qu il en a l’air.
— Accusé, dit le président avec beaucoup de douceur, je vous ferai observer que vous nuirez à votre cause dans l'esprit de MM. les jurés en persistant dans votre
système.
— J'ai avoué mon crime, dit-Langlade, que veut-on de plus ?
M. le président. — On veut savoir de vous-même,
sans avoir besoin de s’en rapporter exclusivement aux témoins, de quelle façon le crime a été commis. Je vous
le répète, l’indulgence du jury et de la Cour ne peut vous être acquise que si vous vous soumeltez aux usages en rigueur dans cette enceinte.
— Je ne demande l’indulgence de personne, dit Lan-
glade säns élever la voix. Envoyez-moi le plus vite pos-
sible à l’échafaud, c’est tout ce que je désire. L'avocat nommé d'office pour défendre l'accusé, se
. penche vers lui et essaye de lui faire entendre raison. Il
n'y parvient pas.
Le président, après avoir attendu patiemment la fin de ce colloque, décide que l'accusé refusant de répondre et la Cour n’ayant aucun moyen de l'y contraindre, on va passer à l'audition des témoins.
Le premier témoin appelé à comparaître est madame veuve Vidal,
Un vif sentiment d’intérêt se manifeste dans le public.
Le président prie le témoin de vaincre sa légitime émotion et de répondre aux questions qu’on est malheureusement obligé de lui adresser. :
Julia Vidal donne des détails sur son arrivée à Paris, les difficultés qu’elle a éprouvées à entrer chez elle, l’état où se trouvait son appartement. Elle répond à plusieurs autres questions avec plus de calme qu’on ne pouvait: l'espérer.
Quand cet interrogatoire, que le président abrége le plus possible, est terminé, madame Vidal demande si elle est obligée de rester à l’audience jusqu’à la fin des débats. |
Le président, après avoir consulté MM. les jurés et l'avocat de l’accusé, autorise Julia à se retirer chez elle.
Elle salue avec dignité et sort.
Le second témoin entendu est le concierge de la rue
de la Paix. Sa déposition est entièrement conforme à celle qu’il a faite précédemment au juge d'instruction. Nous n’y reviendrons pas. |
Le défenseur de l’accusé prie MM. les jurés de remarquer que le témoin soutient n’avoir vu personne monter, le 49 octobre, chez Maurice Vidal.
— Si Langlade était entré dans la maison, ajoute l’avocat, il n’aurait pu passer inaperçu, son imposante stature l'aurait trahi.
Un débat s'engage sur cette question entre le défenseur et l’avocat général.
Langlade, muet jusque-là, donne tout à coup des signes d’une vive impatience et s’écrie :
©” — À quoi bon tout cela? Je vous dis que c’est moi qui ai fait le coup. Finissons-en.
Le président, à l'accusé, d'une voix ferme : — Accusé, puisque vous refusez de prendre la parole pour nous répondre, nous ne vous permettrons pas d'interrompre cette audience. Votre avocat vous défend comme il l'entend ; sa tâche n’est déjà pas si facile , ne la rendez pas impossible.
L'avocat général essaye à son tour d’expliquer à l’accusé que ses aveux ne sauraient suffire à la justice, elle doit s’entourer de toutes les preuves propres à l’éclairer: Il dit ep terminant :
— Lorsque le criminel, ayant horreur de ses forfaits, en arrive à s’abandonner lui-même, la loi, toujours protectrice, prend encore sa défense !
Ce mouvement oratoire ne touche aucunement Lenglade, qui se contente cette fois de lever les épaules.
Au précédent témoin succèdent plusieurs locataires du numéro 6 de la rue de la Paix. De leurs différentes dé-