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positions il résulte qu'ils n’ont entendu ni remarqué rien de particulier pendant la nuit du 49 octobre.
Le nommé Jacquet, concierge de la maison où demeurait Stéphanie Cornu, rue Neuve-Saint-Augustin, déclare avoir vu un jeune homme monter chez elle, un soir du mois d'octobre dernier. Il ne peut préciser la date. Le signalement qu’il donne de cet inconnu paraît à peu près conforme au portrait de Maurice Vidal.
Le défenseur fait cependant observer qu’au dire du té
moin, cet individu avait une taille au-dessous de la moyenne. Les personnes qui ont connu Maurice Vidal
‘ s'accordent au contraire à-reconnaître que, sans être
grand, il n’avait jamais passé-pour petit.
Le président au témoin. — Qu'est-ce qui vous a fait supposer que la personne dont vous parlez montait chez la fille Stéphanie Cornu ?
R. Je l'avais vue causer avec elle, la veille, sous la porte cochère.
D. Alors cet individu ne vous a pas demandé à quel étage demeurait votre locataire?
R. Non, monsieur ; on lui avait probablement donné les indications nécessaires.
D. La fille Stéphanie Cornu avait-elle l’habitude de recevoir des personnes étrangères ?
R. Non. Je n'avais vu jusqu’à ce jour, chez elle, que monsieur.
-Le témoin se tourne du côté de Langlade.
D. Et l’accusé, lorsqu'il est arrivé un instant après, vous a-t-il parlé ?
R. Oui, monsieur le président ; il m’a demandé si mademoiselle était chez elle. J'ai eu peur qu'il n’y eût du gra-
buge là-haut, et j’ai répondu qu'elle était sortie,
D. Cependant, il a monté ?
R. Oui, monsieur le président ; il ne s’en est pas rapporté à moi.
D. Et vous l'avez vu ressortir ?
R. Une demi-heure après environ ; il marchait à quel- ‘ques pas de l’autre personne. J'ai cru qu'ils se connaissaient. |
D. L’accusé vous parut-il agité quand il passa devant vous ? |
R. — Oui, monsieur, mais cela ne m'a pas causé d'inquiétude. Ï1 se disputait souvent avec ma locataire; en général, lorsqu'il sortait de chez elle, il n’était pas dans son assiettc.
D. — Avez-vous eu personnellement à vous plaindre de ses violences ?
R. — Oh! très-souvent, monsieur, il a voulu une fois me jeter par la fenêtre.
A cette déclaration, plusieurs éclats de rire retentissent dans l’enceinte réservée au public.
M. le président. — Je déclare, une dernière fois, que je suis prêt à réprimer rigoureusement toutes les démonstrations, de quelque nature qu’elles soient.
Le calme se rétablit.
M. le président, au témoin. — Alors, suivant vous, l'accusé était d’une violence extrême ?
R. Oui, monsieur le président, mais ce n’était pas cependant un mauvais homme. Lorsqu'il n’était plus en colère, il venait medemander pardon et me glissait toujours dans la main une pièce de quarante sous.
*__ Nous résumons ces débats au lieu d’en donner, comme il nous serait facile, le compte rendu exact. Depuis longtemps, nos lecteurs sont initiés aux détails de ce procès,
et nous craindrions de les fatiguer. Nous passerons donc eertaines dépositions importantes, comme celles du commissaire de police de la section des Tuileries, du médecin légiste, de Vibert, qui toutes nous sont à peu près connues, pour nous occuper de l’interrogatoire de Soleil- Couchant. L'arrivée de ce nouveau témoin ne nous apprendra rien que nous ne sachions déjà, mais elle va modifier d’une façon sensible l'attitude de l’accusé et préparer le singulier incident qui doit terminer ces débats d’une façon inattendæe.
Comme on peut le prévoir de la part d’une pareille créature, Soleil-Couchant avait mis pour. la circonstance sa plus riche et plus éclatante toilette. À l’appel de son nom, elle s’avança sans hésitation, souriant à tous ceux qui se penchaient pour la regarder.
L’accusé, toujours dans la même attitude, ne détourna pas la tête. Ses yeux à moitié fermés ne s’ouvrirent pas davantage. On aurait pu croire que ce nouveau témoin lui était aussi indifférent que les autres.
Cependant un physionomiste attentif se serait ému de certains indices significatifs : les sourcils de Langlade
s'étaient froncés, ses lèvres avaient pâli, ses doigts fré-
missants battaient la mesure sur la banquette placée devant lui.
— Vous connaissez l’aceusé ? dit le président à Soleil- Couchant, après les questions d'usage.
—"Oh! oui, monsieur, beaucoup. Beaucoup trop même ! ajouta-t-elle en souriant.
: — Vous nous ferez grâce de toute espèce de commentaires, reprit le président d’une voix sévère. Votre beaucoup trop était inutile, beaucoup suffisait. Vous voudrez bieu surtout essayer d’être plus sérieuse. N'oubliez pas
Ad
que ‘vous êtes devant la justice et que vous avez déjà comparu, dans cette enceinte, pour votré propre compte. Maintenant, dites-nous tout ce que vous savez sur le malheureux que vos coquetteries ont attiré un soir chez vous. Quand vous aurez fini de parler, je vous adresserai différentes questions. Vous pouvez commencer.
Soleil-Couchant, se tournant tantôt vers la Cour, tantôt vers les jurés, tantôt du côté de Langlade, posant en un mot pour la galerie, suivant l'expression consacrée, répéta tout ce que nous l’avons déjà entendue dire à Vibert. Son langage trop imagé, le cynisme de certaines expres-. sions, la façon dont elle chargea son ancien amant, sou— levèrent à plusieurs reprises dans l'auditoire des murmures que le président, tout en partageant l’indignation générale, fut obligé de réprimer.
Langlade seul, habitué sans doute aux reproches et aux aménités de Soleil-Couchant, ne fit aucune observation, ne se permit aucun mouvement. Îl semblait, au contraire, prendre plaisir à l’écouter parler. Il s’était peu à peu, malgré lui, tourné de son côté et la contemplait. Son regard- n'avait ni haine, ni mépris, ni colère. On y aurait lu plutôt de la tristesse, du regret et de l’admiration.
Après avoir répondu à toutes les questions que lui adresse le président et reeu une juste et sévère admonesiation, Stéphanie Cornu retourne à sa place. Elle sourit toujours aussi gracieusement à la Cour, aux jurés, aux avocats, au public, semble chercher quelqu'un des yeux, et ne paraît pas avoir conscience du mauvais effet . que son attitude a produit. |
Le président interroge encore deux témoins, et déclare l’audienee suspendue pendant un quart d’heure.
Les gendarmes se retirent avec l’accusé, tandis que des entretiens particuliers s'engagent de tous côtés.
Soleil-Couchant essaye de lier conversation avec ses voisins; mais, par suite d’un sentiment de pudeur, les hommes eux-mêmes trouvent un prétexte pour s’éloigner. Elle a beau décocher ses œillades les plus provocantes aux jeunes avocats stagiaires, ces messieurs se drapent dans leurs robes, enfoncent leurs toques sur leurs yeux, leurs cous dans leurs rabats, et se montrent, pour le moment, invulnérables. Son isolement commence à lui peser, lorsqu'elle aperçoit tout à coup son jeune Anglais, qui a profité de la suspension de l’audience et de quelques protections chèrement achetées, pour se glisser dans la salle. Elle le rejoint aussitôt, le fait asseoir à ses côtés et se livre avec lui à une pantomime vive et animée. L’Anglais est dans le ravissement, il rit de toute la longueur de ses dents et met ses pouces dans les entournures de son gilet.
Un coup de sonnette retentit, un huissier annonce la Cour.
L’audience est reprise. ”
Cetie fois, en rentrant dans la salle, le premier regard de l'accusé est pour Soleil-Couchant. Il aperçoit en même temps le jeune homme avec qui elle semble causer de plus’ en plus familièrement, et ses sourcils se froncent.
M. le président.— Monsieur l'avocat général a la parole.
L'avocat général ‘se lève et commence en ces termes son réquisitoire :
« Messieurs les jurés,
» En venant soutenir devant vous cette redoutable accusation, je ne puis me défendre d’une grande tristesse,
car il s’agit de vous demander un verdict dont les consé quences seront terribles. Mais je dois faire taire mes dou leurs, et me rappeler que je suis ici non-seulement 1 mandataire de la société outragée par un grand crime et d’un homme de bien assassiné, mais encore l’avocat de
la vie humaine! Ma tâche est difficile, je le sais, mais |
j'essayerai d’être à la hauteur de ma tâche ! Avant tout, il faut, messieurs, que vous connaissiez cet homme qui est devant vous sur le banc des accusés et que vous êtes appelés à juger. »
Après cet exorde, M. l’avocat général prend Langlade |
dès sa naissance, le suit pas à pas dans la vie et démontre,
dans un style des plus élevés, qu’il a toujours été livré
aux plus exécrables passions, et qu’il n’a jamais respecté ni les lois civiles, ni les lois morales. Il décrit surtout, avec une vive indignation et des expressions très-dures pour l'accusé, sa longue liaison avec cette fille surnommée Soleil-Couchant, cause principale de ses crimes et de son abjection. Enfin, entrant dans le vif de la question, il s'applique à grouper différents faits qui établissent d’une manière irréfutable la culpabilité de Langlade. Il termine en soutenant que l'accusé n’est digne d’aucun intérêt, et il espère que le jury, fidèle à son mandat, fera taire ses scrupules et frappera le meurtrier en se sou venant de la victime.
Pendant ce réquisitoire, Langlade témoigne par certains gestes son impatience et son irritation. Ceux qui remarquent cette émotion l’attribuent au ressentiment que l’aceusé peut éprouver d’avoir été assez malmené par l'avocat général ; mais des observateurs habiles qui consulteraient surtout le regard de Langlade irouveraient d’autres causes à l’exaspération qu'il semble éprouver.
Le défenseur a la parole. Comme le ministère publié, il remonte à la jeunesse de l’accusé, mais il prend soin de, démontrer que cette jeunesse, privée de conseils, livrée à! elle-même, triste et désolée, milite en faveur de son client.
— M. l'avocat général, s’écrie-t-il, s’est plu à peindre zet homme en proie aux plus exécrables passions, livré à tous les vices. Ces vices, je les cherche et je ne les irouve pas; l’homme queje défends n’est pas joueur, n’est pas ivrogne, n’est pas libertin. Non, il n’est pas libertin, car une seule passion a dominé sa vie, celle qu’il a ressentie pour la femme dont vous avez pu remarquer et la profonde corruption et la fatale beauté. S'il n’eût pas rencontré cette femme, il eût été peut-être un travailleur, un honnête ouvrier; et si cette femme, au lieu d’être une misérable, eüt éprouvé quelques bons sentiments pour l’homme qui l’aimait, Langlade ne serait pas ici ! Mais ne voyez-vous donc pas, messieurs les jurés, dans la persistance de mon client à ne pas se défendre, les horribles souffrances qu’il éprouve, le profond dégoût que lui ins- : pire la vie, le découragement qui s’est emparé de son âme ? M. l’avocat général appelle cela le remords ; moi, je crois que c’est l’amour, l'amour désolé, Pamour désespéré ! Et ma conscience, messieurs, m’ordonne de défendre ce malheureux qui me repousse et qui ne veut pas être défendu. Ilse dit coupable ; eh bien ! moi, je prétends qu’il veut simplement mourir, et je soutiens que le condamner serait prêter la main à un suicide. Vous ne le oudrez pas, vous n’en avez pas le droit |
Ces paroles émues paraissent produire un grand effet sur l’assistance.
Quant à Langlade, après avoir écouté un instant son défenseur, il fait un geste qui semble dire :
— Est-il bon enfatit de se donner tant de mal!
Pnsuite, il se tourne vers Soleil-Couchant, qui, de plus en plis coquette, lance des regards provocaieurs à son jeune Anglais.
L'avocat plaide maintenant le fond de l'affaire; il passe en revue, avec tne grande simplicité et un incontestable talent, différents détails qui, selon Ini, n'ont jamais été éclaircis. Il s’applique surtout à prouver que Maurice Vidal, quoi qu’endise le ministère publie, ne pouvait connaître Langlade et avoir par conséquent l’idée d'écrire le nom du meurtrier. 1 rappelle aussi que la victime de Langlade, suivant la version de Stéphanie Cornu et du concierge de larueNeuve-Saint-Augustin, avait un teint des plus chauds et des plus colorés, tandis qu'au dire de tontes les personnes qui l'ont connu, Maurice Vidal était d’une pâleur presque proverbiale.
— Il y a dans cette affaire, ajoute l’orateur, quelque chose d'étrange et de mystérieux qui doit, messieurs les * jurés, faire hésiter vos consciences. Un crime a eu lieu, un homme s’en reconnaît coupable, et certaines preuves se réunissent contre lui, j’en conviens. Eh bien! malgré cet aveu, malgré ces preuves, j'hésiterais, messieurs, je vous le jure. Ou plutôt non, je n’hésiterais pas, j’absou— drais cet homme ! Je consentirais à ne pas punir un eriminel pour n’avoir pas à pleurer toute ma vie sur la mort d’un innocent! Je n'’oublierais pas surtout ces paroles d’un de nos plus grands orateurs : « Quand Dieu n’s point donné aux hommes le parfait éclaircissement d’un crime, c’est une marque qu’il ne veut pas les en faire juges, et qu’il s’est réservé la décision à son tribunal suprêmes »
Au moment où l’on croyäit cette éloquente plaidoirie
DE LA RUE DE LA PAIX 327 terminée et qu'il circulait déjà dans le public une sorte de rumeur approbative, le défenseur’ eut, au dire des journaux de l’époque, un des plus beaux mouvements dratoires qu'on puisse imaginer.
L se retourne tout à coup vers l'accusé, lui prend les mains, les lui.serre et l’adjure de dire qu’il n’est pas coupable ! Un frémissement court dans l’assemblée ; tous les cœurs battent. Langlade seul ne semble pas ému des efforts de son défenseur pour le sauver. Ses yeux sont toujours fixés sur Soleil-Couchant. Tout à coup, dans la demi-obscurité qui a peu à peu envahi la salle, il croit s’apercevoir que l'Anglais, assis auprès de sa maitresse, lui a passé un bras autour de la taille et qu’elle même appuie sa tête sur l'épaule de son nouvel amant. : | Il ne peut alors supporter un tel spectacle ; de terribles idées de vengeance lui traversent le cerveau, et, secouant avec violence les mains que son avocat lui a tendues, il s’écrie :
— Eh bien, non ! je ne suis pas coupable!
L’émotion est à son comble dans l’assemblée.
Deux ou trois personnes se lèvent.
Mais les premières paroles du président ramènent le calme, un instant troublé.
! Vous venez un peu tard, dit-il à l’accusé, nous parler de votre innocence. Après avoir refusé jusqu'ici de répondre à nos questions, on dirait que vous avez sim-| plement voùlu vous réserver un effet, et nous prions messieurs les jurés de se tenir sur leurs gardes. Si vous êtes innocent, pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt?
— Eh! parbleu ! s "écrie Langlade, parce que je croyais
être coupable !
— Vous croyiez être coupable ! dit le président étonné.
On peut croire ävoir assassiné un homme et ne l'avoir pas assassiné ?
L'accusé. — Eh oui! j'ai tué un homme! mais je n’ai pas tué votre Maurice Vidal.
Le président. — Comment s'appelle l’hemme que vous avez tué ?
L'accusé. — Je n’en sais rien, mais il s’appelle d'u autre nom.
Le président. — Qui vous le fait croire ?
L'accusé montrant l'avocat général. — Tout ce qu’a dit ce monsieur-là. Il a parlé pendant une heure du sang qui coulait de la blessure de la victime, du couteau avec lequel on l'avait frappée, d’un cabinet de travail, d’une chambre à coucher, enfin d’un tas de choses qui ne peuvent pas être vraies, puisque c’est avec mon poing, oui, avec ce poing-là,que j'ai frappé l'individu, et je l’ai frappé sous une porte cochère, et non pas dans un cabinet de travail !
Le président. — Nous prions messieurs les jurés de remarquer toute l’invraisemblance de ce récit.
L’accusé. — L’invraisemblance ! Quel intérêt ai-je donc à dire que j’ai tué celui-ci plutôt que celui-là ? Je n’en serai pas moins condamné !
Le président. — Oui ; mais vous espérez pouvoir faire veculer l'heure de votre condamnation.
L'accusé. — Si j'avais tenu à reculer l’heure de ms condamnation, j'aurais parlé dès le commencement ; j» voyais bien que vous pataugiez.
Sans daigner relever ce que les expressions de Langlade ont d'irrespectueux pour la justice, le président lui demande pourquoi il se défend aussi tardivement.
— C’est mon secret, dit Langlade en jetant à la dérobée un regard de haine sur Soleil-Couchant.
\ Le président. — Est-ce dans la rue de la Paix que vous avez tué l’homme dont vous parlez ?
L'accusé. — Oui. Je ne sais pas le numéro, mais c’est
. ans la rue de la Paix. :
Le président. — Quelle heure était-il ?
L'accusé. — I] pouvait être dix heures du soir.
Le président. — Et cela se passait en octobre ?
L’accusé. — Oui, fin octobre.
Le président. — Eh bien ! vous venez de prononcer votre condamnation ! Aucun autre homme que Maurice Vidal n’a été assassiné dans la rue de la Paix, en octobre, ou même dans les mois de septembre ou de novembre dernier. |
À ce moment de l'audience, un membre du jury se lève et demande au président s’il peut placer une observation.
Leprésident. — Parlez, monsieur, nous vous écoutons. æ
Le membre du jury. — Il est de mon devoir d’appeler l'attention de la Cour sur un fait qui vient de me frapper et dont elle n’a peut-être pas connaissance : au mois d’octobre dernier, quelques jours avant l'assassinat de la tue de la Paix, un de mes amis fut trouvé mort, dans vette rue, sous une porte cochère. Îl n’y avait sur lui aucune trace de blessure qui permit de songer à un crime et on a supposé que, d’une nature exceptionnellement sanguine, il avait été frappé d’un coup de sang. Je dois ajowter que sur la tempe gauche on remarquait une large marque noire. J'ai été le premier à penser et à dire que . la tête de mon ami, lorsqu'il était tombé, avait dû ren-
contrer un pavé. Je m'explique maintenant que le poing formidable de l’accusé, en frappant sur la tempe, ait pu faire cette marque et donner la mort.
Ces paroles, prononcées par un homme qui paraît respectable et à qui sa position de juré donne, en ce moment, une grande importance, produisent un profond effet sur l’auditoire.
Chacun s’entretient avec son voisin.
L'avocat général fait passer une note au président.
Plusieurs jurés demandent des explications à celui de leur collègue qui vient de prendre la parole.
Langlade, sans perdre de vue Soleil-Couchant, cause avec son avocat.
L’audience, sans avoir été régulièrement suspendue, se trouve interrompue.
Peuà peu le calme se rétablit et l’ayocat, général prend la parole en ces termes :
« Messieurs de la Cour,
» En présence de l'incident qui se présente et de l’opinion qu’un membre du jury a manifestée, à son insu, sur le fond de la cause qui nous occupe, nous croyons devoir requérir le renvoi de l’affaire à une autre session. »
La Cour se retire pour en délibérer.
Un instant après, les magistrats regagnent leurs siéges, et le président prononce ces mots :
« La Cour, après en avoir délibéré, faisant droit aux réquisitions de M. l’avocat général, renvoie l’affaire à une autre session. Gendarmes, reconduisez l'accusé. »
L’audience est levée. e
Chacun s'éloigne vivement ému.
Le lendemain de cette séance, Vibert, vers les dix heures du matin, se rendit rue de Grammont. Cette fois, au lieu d’appliquer tous ses soins à n’être pas aperçu des gens de la maison, il passa devant le concierge, se fit reconnaître et gravit lentement le grand escalier.
Son front était soucieux, sa pâleur extrême, toute sa personne portait en quelque sorte l'empreinte d’une douleur profonde ; il avait en trois mois vieilli de quelques années. Mais un sentiment nouveau semblait en çe moment se peindre sur sa physionomie. Sa bouche, sérieuse ordinairement, se surprenait à sourire; son regard était plus animé que d’habitude ; il y avait en lui quelque chose de triste, de haineux et de satisfait tout à la fois. Il paraissait toujours souffrir, mais être plus rapproché du terme de ses souffrances. Son horizon était encore nuageux, mais moins indécis. [l marchait peut-être vers un abîme, mais cet abîme, il le voyait, il y était conduit par une route aplanie et connue. On aurait pu le comparer au soldat qui, après avoir fait une longue guerre d’embuscade, peut enfin se battre en rase campagne et à ciel découvert. Il aperçoit une longue file d’ennemis rangés devant lui, il sait qu’il périra sous la mitraille, mais.il jouira pendänt un instant de l’âpre plaisir de voir son ennemi, de lui courir sus et de le frapper mortellement peut être, avant de succomber sous ses coups.
Arrivé à l'étage où demeurait Julia, Viberts onna sans hésiter.
— Je voudrais être reçu par votre maîtresse, dit-il à Marietta, qui le regardait étonnée.
— Que monsieur entre au salon, je vais prévenir madame; elle achève de s’habiller.
Seul, dans ce salon où il n’avait pas mis les pieds depuis :
tongtemps, et qu'il n’avait fait qu’entrevoir par la porte vitrée, une sorte d’attendrissement s’empara de lui. Chaque place, chaque objet, lui rappelait un souvenir. Dans l’embrasure de cette fenêtre, un jour, elle lui avait tout à coup pris les mains en s’écriant : « Vous me serez dévoué, n’est-ce pas ? vous m’aiderez à le venger! » Une autre fois, près de cette porte, oubliant encore que sous l'agent de police il y avait un homme et que de telles familiarités pouvaient être dangereuses, elle avait, dans un de ces moments de désespoir où le sentiment des convenances disparaît, appuyé sa tête sur l’épaule de Vibert et pleuré contre son cœur. Ici elle lui avait souri; là elle l'avait remercié d'un bon conseil. Devant cette cheminée, un soir que, tout entière à ses pensées, elle ne l'avait pas entendu entrer il avait pu surprendre un pied qui se chauffait et les gracieux contours d’une jambe admirable.
Oui, c’était dans ce salon que peu à peu son amour avait grandi et était devenu une formidable et invincible passion. Si Julia fût entrée en ce moment, peut-être que Vibert, encore sous l'impression de ses souvenirs , eût renoncé aux desseins qu'il nourrissait depuis la veille, et qui le faisaient sourire amèrement. Il eût pardonné à Julia tout ce qu'elle lui avait fait longtemps souffrir, en faveur des courtes joies qu’elle lui avait causées,
Mais, tout à coup, les regards de l’agent de police se reportèrent sur le canapé où madame Vidal s’asseyait, d'ordinaire, auprès de Savari. La dernière scène à laquelle il avait assisté, et qui lui avait, un instant, fait perdre la raison, lui revint à l’esprit. Il oublia le bien pour ne plus se rappeler que le mal, et il se jura d’être implacable envers les autres, comme on avait été imolacable envers lui. 2
Madame Vidal venait d’entrer dans le salon, et sans inviter Vibert à s'asseoir : ,
— Je ne pensais plus vous revoir, lui dit-elle.
Cet accueil glacial n’étonna pas l’agent de police ; il était trop intelligent pour ne pas s’y attendre. Il comprenait que Julia devait le haïr, pour avoir autrefois osé soupçonner d’un crime l’homme qu'elle aimait maintenant. Ces soupçons, elle les avait conçus en même temps que Vibert ; elle les avait partagés avec lui. Mais c’était une raison pour détester plus vivement encore le com-
. plice qu’elle désavouait aujourd’hui et dont elle rougissait.
+ — Madame, répondit sèchement Vibert aux premières paroles de Julia, j'ai tout à coup cessé de vous voir, parce que ma mission auprès de vous était terminée. Le hasard m'avait fait découvrir le meurtrier de votre mari, je pouvais l’arrêter et le livrer aux tribunaux sans l’aide je personne, et votre concours, qui m'était si nécessaire et si précieux lorsqu'il s ragissait d du sieur Savari, m'était devenu inutile. .
Chacun de ces mots, soulignés avec intention par Vibert, avait profondément blessé Julia; elle répondit avec aigreur :
— Eh bien! puisque mon concours vous est inutile, pourquoi...
— Pourqüoi, dit-il en achevant la pensée de Julia, aije la témérité de me présenter chez vous aujourd’hui ? C’est bien simple et vous allez l’apprendre, si vous voulez bien toutefois, madame, me permettre de m'asseoir un instant. l
Elle ne répondit pas ; mais, comprenant la leçon, elle prit üni siége, afin que Vibert la pût imiter,
— Vous avez assisté à l’audience d’hier ? dit brusquement Vibert, qui se décidait à commencer la lutte,
— À une partie de l’audience, reprit Julia ; le président m’a autorisée à me retirer chez moi après mon interrogatoire. |
— Alors vous ignores, madame, la conclusion de cette affaire ? | ;
— Je l’ignore ; et si vous êtes venu pour me l’apprendre, c'était inutile. Je saurai toujours assez tôt co dénoûment prévu d'avance. Tant qu'il s’est agi de décou vrir le meurtrier de mon mari, vous m'avez trouvée brave et forte ; aujourd'hui ce meurtrier est arrêté, il va être puni de son crime, il appartient à la justice et il ne peut plus y avoir, contre lui, de haine dans mon cœur.
— Très-bien, madame, je ne vous dirai pas ce dénoûment, puisque vous pensez le connaître. Je vous demanrai seulement la permission de vous parler de certains incidents qui se sont produits à l’audience, après votre départ. Ainsi, continua Vibert d’une voix encore plus lente, il a été parfaitement établi que votre mari n'avait jamais mis les pieds chez cette créature appelés Soleil Couchant.
— Ab! fit Julia en pâlissant.
Ce premier coup que lui portait l’agent de police était
terrible. Si, quelques semaines plus tôt, on était vent dire à madame Vidal : Votre mari a été odieusement calomnié ; il vous a toujours été fidèle et ne connaissait même pas la femme dont on l’a cru l’amant, elle aurait éprouvé une joie des plus complètes.
Mais maintenant la trahison de son mari était la seule excuse qu’elle eût vis-à-vis d’elle-môme de s'être livrée à ua autre amour, et cette excuse venait à lui manquer‘ Pendant un instant, toutes les pensées que nous avons si brièvement exprimées l’assaillirent ; le remords se glissa dans son âme. Puis, elle reprit un peu de calme, et se tournant vers Vibert : |
— Comment, lui demanda-t-elle, la justice a-t-elle été enfin mieux renseignée? Quel autre sentiment que la jalousie a pu porter ce Langlade à tuer mon mari?
— Ce n’est pas lui qui l’a tué, répondit Vibert.
. — Ce n'est pas lui! Que dites-vous? N’avouait-il pas son crime ?
— Oui, mais il y avait erreur de personne; il avait tué un homme; il ignorait son nom et il croyait avoir tué votre mari. Tenez, madame, veuillez lire la Gazette des Tribunaux; vous y verrez la fin de cette curieuse audience, à laquelle vous n’avez pas jugé à propos d’assister. | Julia prit en-tremblant le journal que lui tendait Vidert. Elle était loin de deviner où l'agent de police voudit en venir, mais elle comprenait instinctivement que quelque chose de grave la menaçait. Après avoir lu, elle se prit à réfléchir et le journal lui échappa des mains. Vibert le ramassa, le plia avec soin, le mit dans sa poche et dit :
— Ainsi, c'est à recommencer,