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— Mais on vous donnerait très-facilement un démenti.
— Très-difficilement, monsieur. Les habitués du café Anglais dînent très-tard ; il n’est pas rare de voir encore des personnes à table vers les neuf heures, et, sur quatre ou six garçons, il y en aurait certainement la moitié qui pourraient, de bonne foi, soutenir m'avoir vu partir l’un des derniers. Si je déclare être parti vers les huit heures, c'est que je veux m’approcher le plus près possible de. la vérité.
— Soit ! vous avez quitté le café Anglais à huit heures ; qu’avez-vous fait alors ?
— J'ai dû, suivant mon habitude, me promener pendant une heure sur le boulevard des Italiens.
— Quelques personnes vous ont-elles vu ? Vous êtesvous arrêté pour causer avec un de vos amis ?
Albert Savari se prit à réfléchir le plus naturellement du monde et répondit :
— Non, je crois n'avoir rencontré personne et m'être | promené seul.
— Cela paraît étrange, fit observer le juge d’instruction. Le temps était très-beau, le 19 octobre, et il devait y avoir beaucoup de vos connaissances, à neuf heures du soir, sur le boulevard des Italiens.
— C'est possible, monsieur ; mais le hasard a fait que je ne les ai pas vues. Du reste, je me permettrai de vous dire qu’à neuf heures du soir, le boulevard des Italiens est moins fréquenté qu’à tout autre moment ; on est déjà entré au théâtre, dans quelque cercle ou dans quelque maison hospitalière.
— Après cette promenade d’une heure, où êtes-vous allé, je vous prie ? |
— Je suis rentré un instant chez moi.
— Îl était alors neuf heures, suivant vous ?
— Neuf heures, environ.
— Votre concierge, interrogé depuis votre arrestation, | prétend ne vous avoir vu que vers les dix heures.
— Neuf heures, neuf heures et demie ou dix heures, cela se ressemble beaucoup, pour un concierge qui dort la moitié du temps au fond de sa loge, fit observer le prévenu.
— Et pourquoi rentriez-vous, contre toutes vos habitudes, à cette heure de la soirée ?
— Oh! mon Dieu ! monsieur, pour un motif bien simple : j'avais depuis le matin un paletot d'été, le temps était devenu un peu frais, et j'allais prendre mon paletot d'hiver.
— Jl étaitplus simple de vous rendre directement dans la maison où vous avez passé la nuit. ”
— C'est justement parce que je me rendais dans cette maison que je me suis habillé plus chaudement. Îl n’est pas rare que j'en sois sorti à deux ou trois heures du
matin, et je prenais mes précautions dans le cas où cela m'arriverait.
— N'avez-vous pas plutôt, demanda le juge d’instruction, quitté votre paletot d’été parce qu’il portait des taches qui pouvaient vous compromettre ?
— Des taches! dit Savari sans se troubler ; quelles taches ?
— Deux ou trois taches de sang. Comment les ex= pliquez-vous ? ?-
— Mais je ne les explique pas. Je soutiens qu'il ne peut y en avoir, répliqua Savari d’une voix ferme.
M. Gourbet avait espéré que le prévenu, s’il était coupable, se trahirait devant cette attaque et qu'il essayerait de donner une explication au sujet de ces taches de sang, en parlant d’un saignement de nez, d’une coupure, comme ont coutume de le faire tous les meurtriers, dans des circonstances semblables. Toute explication de ce genre aurait nui à Albert Savari et peut-être servi à : le confondre, car, malgré les plus minutieuses recherches, on n’avait trouvé sur le paletot en question aucune des taches dont avait parlé à dessein M. Gourbet. Aussi dut-il s’avouer que cette nouvelle ruse ne lui avait pas réussi, soit que Savari fût innocent, comme il le soutenait, soit qu’il fût doué d’une finesse et d’un sang-froid excessifs. Mais, dans la crainte de voir son stratagème deviné, M. Gourbet ne voulut pas abandonner trop vite la question qu’il venait de soulever ; il annonça au pré- : venu que son paletot serait soumis à l’analyse de chimistes habiles. Savari ne sourcilla pas, et se tournant vers le juge d'instruction, il lui fit comprendre qu'il attendait la suite de l’interrogatoire.
— Après être resté quelques instants chez vaus, con-
tinua M. Gourbet, vous vous êtes rendu chez une nommée : Pélagie d’Ermont, une ancienne femme du monde, depuis longtemps très-déclassée, et avec qui vous vivez.
— Permettez, monsieur, fit en souriant Albert Savari, je connais madame d’Ermont, je la conhais même beaucoup, je l’avoue, mais je ne vis pas avec elle,
— Ne jouons pas sur les mots; vous êtes son amant.
— J'ai dû lavoir été, mais c’est un avantage partagé avec quelques autres personnes. |
— Nous vous l’accordons, mais ce que vous nous accorderez aussi, c’est que ladite personne a un grand luxe, qu’elle dépense pour sa maison, ses toilettes et ses voitures des sommes considérables, et que vous devez contribuer à ce coûteux entretien.
— Mon Dieu, monsieur, je ne suis pas, en effet, sans avoir dépensé quelque argent pour celle dont vous parlez. Je vous serais seulement obligé de ne rien exagérer. En votre qualité de mâgistrat, monsieur le juge d’instruction, vous connaissez, aussi bien que moi, tous les coins et recoins de la vie parisienne, toutes ses étrangetés, et vous n’ignorez pas qu’ea peut parvenir à plaire à une femme comme madame d’Ermont, avoir accès dans sa maison, sans être absolument obligé ge se ruiner pour elle.
Savari donna cette explication d’un ton familier, tout , en se jouant, comme s’il causait avec un ami. M. Gourbet lui-même s'était un peu départi depuis un instant de sa première raideur. Ïl écoutait le prévenu de meilleure grâce, il le regardait d’un œil moins sévère, il était sous le charme de cette voix sympathique, de cette physionomie intelligente et distinguée; il se surprenait à oublier qu'il se trouvait dans son cabinet de juge d'instruction en face d’un homme soupçonné d'un crime odieux.
Il s'était levé et se promenait de long en large, tandis que Savari, debout, le dos appuyé contre le marbre de la chemmée, examinait le greffier toujours impassible sur sa chaise. |
Tout à coup M. Gourbet, se rappelant la présence dans son cabinet de Julia Vidal, fut curieux de savoir ce qu’elle devenait et se dirigea vers le paravent.
Un regard, que personne ne put surprendre, lui suffit pour satisfaire sa curiosité. Julia, toujours immobile, attendait en silence la fin de l’interrogatoire. Sa pâleur frappa le juge d'instruction et lui rendit toute la gravité dont il s’était un instant départi. Il revint se placer devant son bureau, et, abordant un nouvel ordre d'idées :
— Vous connaissiez Maurice Vidal ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit le prévenu.
— Depuis combien de temps ?
— Trois ans environ.
— Dans quelles circonstances l’avez-vous connu ?
— Un de nos amis communs, M. de Montoux, à qui je manifestais un jour mon désir de faire des opérations de Bourse, me proposa de me présenter à M. Vidal; celui-ci m'accueillit parfaitement et consentit à exécuter mes ordres.
— Sans exiger aucune garantie, aucune couverture ? demanda M. Gourbet. |
— Ma garantie morale lui suffit, monsieur. Î s’agissait, du reste, de très-petites opérations; les différences à chaque liquidation ne pouvaient pas dépasser mille à deux mille francs. |
— Îln’en fut pas toujours de même, fit observer le juge d'instruction ; vous perdîtes bientôt une somme con- Sidérable.
— Oui, monsieur : une nouvelle politique qu’on donna un jour me fit sortir de ma réserve habituelle ; j transmis à-M. Vidal, pendant la Bourse, un ordre qu’ exécuta aussitôt, malheureusement pour moi. La nouvel était inexacte, et tous mes calculs furent trompés.
— Combien perdiez-vous dans cette affaire ?
— Vingt mille francs.
— lÎlrésulite de mes renseignements que vous av perdu cinquante mille francs.
— Permettez, monsieur : la première opération dont j viens d’avoir l’honneur de vous parler m’a coûté ving mille francs ; alors j’ai voulu en faire une seconde et un troisième pour me rattraper, et mes pertes se sont mon tées à cinquante mille francs.
— Et M. Vidal n’a pas essayé de vous arrêter sur cette | pente fatale pour vous et pour lui, puisqu'il devait être responsable de vos pertes auprès de l’agent de change | qu’il avait employé?
— M. Vidal m’avait vu payer, sans la moindre hésitation, certaines différences moins importantes que les dernières, mais considérables cependant ; il n’avait aucune raison pour douter de ma solvabilité.
— Et qu’est-il résulté de toutes ces pertes ?
— On m’a présenté mes bordereaux de liquidation, et j'ai été obligé de déclarer qu’il me fallait du temps pour
-m’acquitter.
— Qu’a répondu M. Vidal ?
— Je dois reconnaître qu’il a mal pris la chose.
— En effet, une scène regrettable n’a-t-elle pas eu lieu, à la Bourse, entre vous et votre créancier ?
— Oui, monsieur. |
— Monsieur Cordier, dit le juge d'instruction en se
DE LA RUE DE LA PAIX 6 jamant vers son greffier, veuillez communiquer AU Pré +
: eau le rapport du commissaire de police de la Bourse,
À sujet de cette scène. |
, : Le petit homme sec prit un cahier de papier placé sur
Fftable, et lut d’une voix lente le rapport dont nous * jons déjà donné des extraits.
Quand cette lecture fut terminée, M. Gourbet demanda jSavari s’il reconnaissait l’exactitude des faits signalés ‘kr le commissaire de police.
: — Entièrement, répondit le prévenu.
" — Ainsi, vous avouez qu’à la suite de votre altercapn avec M. Vidal, vous lui avez, sur sa demande, buscrit pour cinquante mille francs de billets ?
ps Parfaitement, monsieur. -
— {jue sont devenus ces billets? demanda vivement
juge d’instruction.
— On a dû les retrouver chez moi, puisqu'on a fait
e visite domiciliaire.
— Oui, on les a retrouvés chez vous; mais comment
étaient-ils ? . |
— Par une raison bien simple : je les avais payés et :-
me les avait rendus.
— Qui vous les avait rendus ?
— M. Maurice Vidal lui-même. |
— Quand ?
— La veille de sa mort, qui se trouvait être le lende-
ain de l’échance de mes billets. c!
— C'est impossible; vous êtes allé rue de la Paix et
ous n'avez trouvé personne.
— Oui, on m'a dit que M. Vidal était sorti, qu’il ne
ntrerait que le soir. Mais j'avais hâte de m’acquitter
vers lui; je savais son mauvais vouloir à mon égard
pt
depuis notre altercation, je craignais des frais ; je me suis mis à sa recherche et je l'ai trouvé.
— Où?
— Dans la rue Viviehne, qu’il avait, tous lés jouts, l'habitude de prendre, en sortant de la Bourse. Il devait être environ trois heures et demie.
— Et c’est là, dans la rue, que vous l'aves payé ? Ce west pas admissible.
— Pourquoi, monsieur ? Entre gens de Bourse, il s’échange à chaque instant des valeurs importantes de la main à la main, soit sur l'escalier de la Bourse, soit dans les rues voisines. Cinquante mille francs ne font pas un bien gros volume.
— Et vous nous direz aussi, demanda le juge d’instruction, que M. Vidal portait sut lui vos cinquante ‘mille francs de billets ?
— Oui, monsieur : il les avait sut lui, puisqu'il me les. a remis séance tenante. ’
— Ce n’est pas croyable.
— Permettez-moi de vous faire observer , monsieur, que mon créancier, lorsque je lui ai souscrit mes billets, m'avait averti qu’il les remettrait immédiatement à l’huis: sier, s'ils n’étaient pas paÿés le jour même de l'échéance. Nous étions arrivés au lendemain de cette échéance, sans qu'il eût entendu parler de moi, et il avait dû sortir avée mes billets dans l'intention de donrier suite à ses menaces.
M. Gourbét, impatienté visiblement par les réponses de Savari, se recueillit un instant et reprit : |
— La version que vous avez habilement imaginée, j'en conviens, pèche par un point essentiel : M. Vidal avait déclaré à plusieurs personnes qu'il n’avait aucün
espbir d’être remboursé par vous. S’il l'avait été, comme: vous l’affirmez, il se serait empressé d’annoncer cette bonne nouvelle à ses amis. L
7 D ne pouvait pas aller leur faire visite pour cela, etle hasard a sans doute voulu qu’il ne les ait pas rencontrés: ,
— Voilà l'erreur. I a diné avec l’un d’eux le 19 octobre.
— Eh bien ! monsieur, répliqua Savari saris se déconcerter, il était préoccupé d’autre chose ou bien il avait dès raisons pour ne pas ébruiter ce qui lui arrivait. Il est quelquefois imprudent de dire à un ami : Je viens de recevoir une somme d'argent sur laquelle je ne comptais pas: cet ami peut être tenté de vous l'emprunter, et on se trouve fort embarrassé.
— Vous ne l’êtes jamais, vous, monsieur, vous avez toujours eri réservé une réponse plus ou moins bonne; ftubservér M. Gourbet avec une entière mauvaise humeur, dont, cette fois, il ne fut pas maître. Quélle est celle, continua-t-il, que vous ferez à cette dernière question : Comment Ÿous êtes-vous procuré cette somme de ciiquante mille francs que vous prétendez avoir remboursée ?
Le prévenu, qui jusqu'à ce moment avait répondu sans hésitation, garda le silence.
— Ne n'avez-vous pas éntendu ? demanda M. Gourbet;
avez-vous donc besoin de préparer votre ‘réponse ! ?
—Oh ! monsieur, dit Albert Savari en souriant, s’il m’eût fallu préparer cette réponse, j'aurais eu, vous voudrez bien le reconnaître, depuis le commencement de ce long interrogatoire, tout le temips de le faire; la question que vous m'adresse 4 une grande importance, et je devais
certainement m’y attendre. Mon hésitation vient simplement de la crainte que j’éprouve que ma réponse ne vous satisfasse pas.
— Ah ! elle laissera à désirer ?
— Oui, monsieur, à vous qui êtes un homme pratique dont l’existence est régulière, et qui ne pouvez pasadmettre certaines façons excentriques de se procurer de l'argent. :
— Voyons ces façons.
Après avoir ainsi habilement préparé le juge d’instruction à ce qu'il allait entendre, Savari reprit la parole :
— J'étais, dit-il, très-préoccupé, depuis deux mois, de l'échéance de ma dette envers M. Vidal ; je le savais assez mal disposé envers moi, et je craignais des -poursuites dont le moindre résultat eût été de me déconsidérer. J'eus recours alors à un de ces moyens qui ne sont pas nouveaux, que bien des jeunes gens à Paris emploient dans les cas désespérés, mais qui, d'ordinaire, ne leur réussissent pas. Au commencement d'octobre, je vendis différents bijoux et objets d'art que j'avais pu sauver jusque-là de mes différents naufrages, j'empruntai vingt-cinq louis à un ami, trente louis à un autre, je parvins à réunir ainsi trois mille cinq cents francs, et je partis avec cette somme pour Spa, où sont installés, monsieur, des jeux de roulette et de trente-
et-quarante. Je risquai mille francs dans cette ville, et grâce à une nouvelle marche que j'avais longtemps méditée, je parvins à gagner près de dix mille francs en deux jours.
Le juge d'instruction donna des marques de complète incrédulité ; mais Savari ne parut pas s'anerceyoir de l'effet produit par son récit et continua :
. — De Spa, je passai en Allemagne, je m’arrêtai à Bade,
à Hombourg, à Wiesbaden et je jouai dans toutes ces villes aussi heureusement que dans la première. Bref, monsieur, après une absence de quelques jours, je revins à Paris le
15 octobre avec une somme de cinquante-cinq mille francs
qui m'a servi à rembourser intégralement mon créancier. . Voilà mon histoire; elle est au fond des plus simples, mais, , malheureusement pour moi, comme toutes les choses vélitablement simples, elle paraît au premier abord très- | compliquée.
— Très-compliquée, en effet, monsieur, répliqua le juge. Ce récit n’a même aucune valeur à mes yeux, et ne vous sera d’aucun secours pour votre justification, les faits que vous venez d'avancer ne pouvant être pronvés. ‘
— Je vous demande pardon, on peut établir facilement que j'ai quitté Paris dans les premiers jours d'octobre, que je suis descendu à Spa, dans un hôtel situé près des salons de la Conversation, l'hôtel d'Orange, je crois; mes noms, prénoms et qualités doivent s’y trouver inscrits. À Bade, j'occupais une chambre dans l'hôtel Victoria; Là Hombourg, dans l'hôtel de Belle-Vue. Enfin, si on le désire, je prouverai facilement que j'étais de retour à Paris le 45. |
— Et comment établirez-vous que vous avez gagné cinquante mille francs ?
— C’est plus difficile, j’en conviens. Cependant plusieurs personnes m’ont vu jouer et gagner.
— Des Allemands, n’est-ce pas, des Belges, des étrangers, des inconnus; où les retrouverez-vous ?
— Mon Dieu, monsieur, s’écria Savari avec une cerlaine vivacité, comme s’il était froissé qu’on persistât à douter de sa parole, lorsque j'étais assis, en Allemagne,
devant les tables de trente-et-quarante, je ne pouvais pas deviner que j'allais être, à mon retour en France, accusé d'assassinat; que, pour défendre ma liberté et ma vie, il me faudrait justifier mon gain au jeu. Sije J'avais prévu, je me serais fait remettre chaque soir une attestation en règle par les chefs de partie ou les croupiers.
Sans répondre à cette sortie un peu sarcastique, où pour la première fois, depuis le commencement de ce long entretien, le prévenu s'était départi de son calme, M. Gourbet se leva et se tournant vers Savari :
— Mon greffier, lui dit-il, va vous lire votre interrogatoire et vous inviter ensuite à le signer.
— Très-bien, monsieur, répondit le prévenu, je suis à vos ordres.
Il approche son fauteuil du bureau de M. Cordier et parut écouter avec une attention soutenue.
Durant cette lecture, qui dura plus d’ane demi-heure! et que Savari n’interrompit par aucune observation, M. Gourbet, assis devant son bureau, réfléchissait profondément. Ïl s’avouait n’être point parvenu , malgré ses efforts, à percer les ténèbres qui environnaient le crime de la rue de la Paix. Ces ténèbres, au contraire, s'épaissis-: saient de plus en plus. C'était sur Albert Savari qu'il avait dirigé ses soupçons ; de toutes les personnes mêlées à cette affaire, c'était la seule qui pût être raisonnablement incriminée, et ce prévenu lui échappait. Oui, il lui échappait, ou plutôt il lui échapperait avant peu, car, il fallait bi le reconnaître, on n’avait pu recueillir contre lui que d indices, pour ainsi dire, négatifs. Aux questions qui | avaient été posées, il n’avait pas toujours répondu d façon entièrement satisfaisante, mais aucune de ces
| ponses ne le condamnait. S'il n’avait donné aucune preuve certaine de son innocence, on ne trouvait aucune preuve sérieuse de sa culpabilité.
M. Gourbet, tout en restant dans la stricte légalité et sans que sa conscience lui fit aucun reproche, pouvait encore user de rigueur avec Savari et maintenir son arrestation ; mais il reconnaissait qu’il ny avait pas contre le pré venu de charges suffisantes pour le faire passer à létat d’accusé et le traduire en cour d'assises.
Toutes ces réflexions, pour un magistrat aussi consciencieux que M. Gourbet, avaient une grande impor-
tance. - — Monsieur, dit Savari au greffier, lorsque la lecture de l’interrogatoire fut terminée, les réponses que j’ai eu l'honneur de faire à M. le juge d’instruction ont été consigmées par vous avec une parfaite exactitude. Je n’ai rien à dire contre ce procès-verbal, et je le signe des deux mains.
Puis il se leva, prit son chapeau déposé sur la cheminée, et, se tournant vers M. Gourbet, il sembla lui demander ses ordres.
— Monsieur, dit le juge, visiblement mal à son aise et un peu troublé par les manières du prévenu, je prévois qu’il me faudra vous interroger de nouveau, et, en attendant, je suis obligé de vous maintenir en état d'arrestation.
Albert Savari ne répondit pas ; il se contenta de s’indiner silencieusement.
— Mais, ajouta M. Gourbet, je puis apporter quelque douceur à votre position; vous ne serez plus, parexemple. au secret.
— Oh! fit le prévenu, le secret ne m’effraye pas. Lors-
qu'on est arrivé à mon âge et qu’on a vécu autant que je | l'ai fait, on doit se réjouir d’avoir l’occasion de s’isoler, de se recueillir et de repasser sa vie. L'existence parisienne ne nous laisse pas un instant de repos, on ést sans cesse emporté dans le tourbillon des affaires ou des plaisirs ; on ne peut pas songer, on n’a que le temps d'agir. Ma captivité aura l'avantage de me reposer l’esprit, et je sortirai de prison, je l'espère, moins agité, moins fiévreux et plus fort. Aussi, tout en vous remerciant de vos bonnes | intentions à mon égard, je vous prie très-sincèrement de n’y pas donner suite. Puis, vous l’avouerai-je, monsieur, je ne compte sur la visite de personne ; je n'ai pas d’ami intime, et aucun de mes compagnons de plaisirs ne se dérangera, je le sais, pour me venir voir. S’il m’était pérmis de leur faire visiter ma prison, par curiosité ils viendraient peut-être ; mais la vue du parloir où, sans doute, on se contenterait de les introduire, ne leur suffirait pas.
Quant aux diverses maîtresses qu’on se plaît à me donner, oh! monsieur, elles sont bien trop occupées pour songer à moi. Quelque bonne fille se mettrait peut-être en route avec l’intention charitable de passer un quart d’heure dans ma cellule, mais je suis persuadé qu’elle s’arréterait à mi-chemin chez un protecteur sérieux. Je reverrai tout ce monde dans quelques jours, à ma sortie de prison, ce sera bien assez tôt.
— À votre aise, monsieur, répondit le juge. d’instruction en saluant à son tour Savari, pour lui indiquer que leur entretien était terminé; et, se tournant vers le greffier :
— Monsieur Cordier, lui dit-il, annoncez aux personnes qui attendent au dehors que le prévenu $e retire.
Savari comprit aussitôt le bon procédé dont il était
l’objet. On le laissait sortir du cabinet du juge d’instruction comme il y était entré, en visiteur, en homme du monde, et non pas en prisonnier ; il ne devait retrouver son escorte de gendarmes que dans le corridor. Îl s’inclina pour répondre à cette politesse, ouvrit lui-même la porte et disparut.
Alors Julia Vidal, qui avait tenu si loyalement la parole donnée, qui n'avait interrompu par aucun mot, par aucun geste cet interrogatoire si intéressant pour elle, se leva, . écarta le paravent qui l’avait cachée à tous les regards, et s'avança pâle et grave vers M. Gourbet.
Quand elle fut à deux pas de lui, elle s’arrêta, et étendant ie bras vers la porte qui avait donné passage à Savari :
— L'homme qui vient de sortir par cette porte, l’homme que vous venez d'interroger, s'écria-t-elle avet énergie, est l'assassin de mon mari!