‹ Le drame de la rue de la paixChapitre 4 sur 22 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Remis de la surprise qu’il avait éprouvée en entendant

| accsuer si énergiquement un homme qu’il était presque

disposé, lui, juge d'instruction, à croire innocent, M. Gourbet essaya de faire comprendre à Julia Vidal que sa douleur hrendait peut-être injuste, que son ardent désir de venger son mari la poussait à voir partout des coupables.

À tous les raisonnements qui lui furent faits, elle répondit par ces mots :

— Je ne me trompe pes , je suis sûre de ne pas me tromper.

— Avez-vous remarqué, demanda le juge, dans l’atti-

tude, les regards, les paroles du prévenu, quelque chose qui m'ait échappé ?

— Ricn de particulier, dit-elle.

— Alors, sur quoi basez-vous, non pas vos soupçons, mais votre conviction ?

— Sur rien et sur tout; dès que cet homme est entré dans votre cabinet, j'ai senti qu'il se passait en moi quelque chose d’extraordinaire, dès qu'il a parlé, tout mon être a tressailli. Pourquoi, s’il était innocent, me causerait-il une pareille émotion ? Vous m'avez déjà mise en

face de deux prévenus, et j'ai gardé tout mon calme.

Ce Savari ne m'est pas étranger, il est étroitement lié à

ma vie; j'ai souffert par lui, je souffrirai encore, j'en

suis certaine, je vous le jure |

— Vous êtes ltalienne, madame, et par conséquent un peu fataliste.

— C’est possible, monsieur, mais en ce moment je suis logique. D’où vient le trouble immense que j'ai ressenti en face d’une personne que je n'avais jamais vue, que je ne connaissais pas ? C’est le coupable, monsieur , je vous dis que c’est le coupable!

Et ses gestes, son attitude, le son de sa voïk , es yeux qui lançaient des éclairs, concouraient à soutenir cette étrange accusation. Elle était bien belle ainsi; on aurait dit quelque prêtresse de la vieille Italie portant plainte À peuple contre un profanateur du Temple.

Tandis que M. Gourbet un peu ébloui la regardait , se demandant à l’aide de quelles paroles raisonnables il pourrait calmer une telle exaltation, un huissier entra et lui remit un papier. |

— Il est là ? demanda le juge, après avoir jeté un coup d'œil sur le papier qu'on lui présentait.

— Qui, monsieur.

— Introduisez-le. |

Un instant après, la porte s’ouvrit pour donner passage à Vibert.

Dans sa lettre au marquis de X..., pair de France, il a lui-même esquissé son portrait ; nous n’y reviendrons pas.

— Vous avez désiré me parler ? demanda le juge d'in-

” struction, tandis que l'agent de police le saluait respec-

tüueusembnt. -

— Oui, monsieur, je venais me mettre à vos’ ordres au sujet de l'assassinat de la rue de la Paix. |

— C'est vous qui vous êtes présenté chez madame ? dit le juge en désignant Julia.

— En effet, mais je n’ai pasété reçu, répliqua Vibert qui regarda par-dessus ses lunettes bleues madame Vidal. |

— Connaissez-vous, dans tous ses détails, l'affaire dont vous parliez tout à l'heure et qui m'occupe en ce moment ?

— À peu près, monsieur ; je suis entré un des premiers dans l’appartement de la rue de la Paix, quelques instants après la découverte du crime.

— En effet, je me souviens: le commissaire de police de la section des Tuileries ne parlait-il pas de vous dans son rapport ?

— C’est possible, monsieur.

— Et il mentionnait aussi, il me semble, certains soupçons que vous aviez conçus de prime abord ?

— Soupçons absuwdes et que je regrette, répliqua vivement Vibert, en interrompant le juge eten jetant un

regard plein de repentir du côté de madame Vidal. Du

reste je dirai pour m’excuser que je ne les ai eus qu’une seconde. Ils se portent maintenant de tout autre côté.

— Ah! Et de quel côté ?

— Sur la même personne que M. le juge d'instruction, puisqu'il l’a fait arrêter hier. |

— Vous voulez parler d'Albert Savari ?

— Oui, monsieur.

— Voici le procès-verbal de l’interrogatoire que je viens de lui faire subir ; lisez-le attentivement.

Vibert s’assit à la place du greffier absent depuis un instant ; il affermit ses lunettes sur son nez, mit ses deux coudes sur la table, sa tête dans ses mains, et s’absorba dans sa lecture, tandis que M. Gourbet, assis devant la cheminée, s’entretenait avec Julia.

— Eh bien? qu'en pensez-vous ? demanda le juge d'instruction, lorsqu'un quart d'heure après Vibertse leva.

— Monsieur le juge me permet-il de lui parler franchement?

— Sans doute ? |

— Alors je pense que des éléments qui résultent de cet interrogatoire, il est impossible de tirer une condamnation et même une comparution en Cour d'assises.

— Je suis de votre avis, une ordonnance de non-lieu

\est évidente.

— Si des éléments nouveaux ne viennent pas se joindre à ceux-ci, ajouta Vibert.

— En apportez-vous ? demanda le juge aVec intérét.

— Non, monsieur, mais j'en chercherai et j’en trouverai.

— Si vous êtes sur une bonne piste, fit observer M. Gourbet, si le sieur Savari est coupable.

— ] l'est! s’écria tout à coup madame Vidal, qui ne perdait pas un mot de cette conversation tenue à haute voix,

— Ah! fit l'agent de police en se tournant vivement du côté de Julia, madame est convaincue de la culpabilité du prévenu.

— Convaincue! ?

— Bravo! s’écria Vibert, qui, oubliant la présence du juge d’instruction, laissa bruyamment éclater sa joie. Bravo ! répéta-t-il, Savari est perdu, je suis certain maintenant de trouver des preuves contre lui! |

M. Gourbet ne put s'empêcher de regarder avec curiosité cet étrange agent de police qui apportait de la franchise et de l'enthousiasme dans l'exercice d’une profession où la dissimulation et la froideur seules sont de, mise ordinairement.

Mais il n’était pas au bout de ses surprises : Vibert, qui se recueillait depuis sa joyeuse et intempestive sortie, se frappa tout à coup le front comme s’il avait trouvé une idée, et prenant la parole : M. le juge d’instruction a probäblement remarqué, en interrogeant le prévenu, qu’il avait affaire à forte partie ?

— Sans aucun doute, répliqua M. Gourbet. Innocent ou coupable, Savari est un homme des plus intelligents. |

— Alors, reprit Vibert, nous n’en tirerons rien tant qu'il sera en prison.

. — Pourquoi?

— Parce qu'un homme de sa force ne se laisse pas abattre par quelques jours ou quelques semaines de prison préventive. Quant à espérer qu’il fera des confidences à quelque codétenu, il n’y. faut pas songer. Il arrive à un prisonnier vulgaire, ou à un récidiviste, de retrouver au dépôt un ancien camarade de chaîne et de se confier à lui; cé camarade est devenu un mouton, tout

78 »s LE BRAME

dévoué à la -poliee, et on obtient ainsi des révélations importantes. Mais ici rien de semblable ne peut arriver. Savari n’est exposé à rencontrer, à la Conciergerie, ou dans toute autre prison, aucune personne de connaissance, -et il se renfermera dans ün mutisme absolu.

— Qu'en conclnez-vous? demanda M. Gourbet.

— J'en concluerais, si monsieur le juge d’instruetion voulait me perrhettre de lui donner mon avis, qu’il faut mettre immédiatement le prévenu en liberté.

:— Et après qu’espérez-vous? Be livrera-t-il davantage parce qu’il sera libre?

— Îl y a certainement plus de chanee pour qu'il se livre.

— Et si, effrayé par tout ce qui viént de lui arriver et craignant d’être arrêté de nouveau, il prenait la fuite.

— Ce n’est pas probable, monsieur le juge; s’il avait dû fuir, il aurait essayé de le faire après avoir commis le crime, en admettant qu'il l'ait commis. Îl-a dû compter, pour déjouer tous vos efforts, sur son sang-froid et son habileté. Il aura bien plus de eonfiance en lui, lorsqu'après être tombé entre les mains de la justice, il en sera sorti. Savari, du reste, est un de ces Parisiens pur sang à qui le séjour de Paris est indispensable, qui ne savent pas vivre ailleurs et qui affrontent toute espèce de dangers plutôt que de s’expatrier. Ce n’est pas seulement dans sa sphère que nous avons pu faire cette remarque : combieri de malfaiteurs, qui seraient parfaitement en sûreté à l'étranger ou même dans nos départements, risquent leur liberté, quelquefois leur tête, pour venir respirer cet air de Paris si nécessaire à leurs poumons. Je continue à supposer Savari coupable et je fais le raison- . nement qu'il a dû faire : J’ai commis un crime qui peut m'envoyer à l’échafaud, quelle eonduite dois-je tenir ?

DE LA RUE DE LA PAIX | # Fuirai-je? Mais c’est m’avouer coupable. Si je Suis prisen route, ce qui ést possible, mon affaire est claire. Si je ne le suis pas, je végète à l'étranger, sans moyens d'existence. I vaut mieux rester et courir le risque d’être arrété: j'ai trop d'esprit pour ne pas m'en tirer. C’est ce qu'il a fait. Du reste, continua Vibert après avoir repris haleine, car, pénétré de son sujet, il.parlait avec üne certairie volübilité, tout en rendant le prévenu à la liberté, je propose de le soumettre à une étroile surveillance, dont je me cliarge, et qu’il ne pourra deviner. |

— Soit! dit le juge d'instruction, le prévenu esi libre, jé l'admets un instant, et j'ädmets aussi que vous soyez chargé de le surveiller. Quels sont alors vos projets, quel est votre plan ? |

— Mon plan? Oh! monsieur, il demande à étre fit à tête reposée. Mais je sens là, ajouta-t-il en se frappant le froni, je sens qu'il réussira.

M. Gourbet regarda Vibert. Son jeint, habituellement blafard, s'était animé, ses yeux étincelaient à travers ses lunettes, sa taille s était redressée, il semblait convaincu de ce qu’il disait et sûr de son fait. T

Le juge d'instruction, avec sa grande expérience des hommes, comprit aussitôt qu'il se trouvait en face d’un de ces agents de police, fortement trempés, amoureux de leur ârt, qui peuvent rendre à la société des services inappréciables quand on les sait habilement employer. Aussi résolut-il de s'attacher, pour l'affaire qui l’occupait, un allié si précieux. ll n’est pas dans les habitudes. des juges d'instruction d’avoir affaire directement aux agents de police et de les charger de missions spéciales; mais dans le cas particulier qui se présentait, M. Gourbet crut pouvoir ne pas se conformer aux usages.

— Ainsi, vous répondez du succès ? demanda-t-il, en se tournant vers le protégé du marquis de X...

— Si Savari est coupable, répondit sans hésitation Vibert, je réponds de vous apporter les preuves de sa culpabilité. Mais j'ai certaines conditions à faire.

— Voyons, dit le juge, qui commençait à se familiariser

avec les manières originales de son interlocuteur.

— D'abord, reprit l'agent de police, il est bien entendu qu’on le met en liberté dès demain.

—ÏLest possible que je provoque cette mise en liberté; je vais y réfléchir.

— Il sera utile aussi que plusieurs notes émanant du parquet soient envoyées aux différents journaux judiciaires pour annoncer cet élargissement. Dans ces notes, on paraîtra regretter l'accusation dont Savari a été l’objet, et s'être convaincu de sa parfaite innocence après un seul interrogatoire. Cela l’empêchera de se douter d’un piége ; il se croira entièrement libre et il surveillera moins ses paroles et ses démarches. |

— J'approuve votre idée, dit M. Gourbet, qui ne put se défendre d’admirer la prévoyance de l’agent. Et après? demanda-t-il.

— Après? Ah! monsieur, répondit Vibert, voici le point le plus difficile : je désire avoir entièrement carte blanche dans cette affaire, n'être soumis, pendant quelque temps, à aucun contrôle, n’être contrarié par aucun ordre émanant du parquet ou de la préfecture, et pouvoir disposer des fonds qui me seraient nécessaires, si, pour ne pas perdre de vue l'accusé, il me fallait prendre certaines habitudes de luxe et de dissipation.

— Je conférerai de vos demandes avec qui de droit, et |

j'espère qu’elles vous seront accordées. 4

DE LA RUE DE LA PAIX 81 | — Alors, monsieur, dit Vibert, je n’ai plus qu'à me | retirer et à attendre votre décision ; si elle m’est favorable,

je dresserai mon plan et j'entrerai immédiatement en campagne.

I dit ces paroles du ton convaincu d’un général partant pour une grande expédition et prenant congé du ministre de la guerre. Puis, se tournant vers Julia, qui avait assisté en silence à tout cet entretien, et aux yeux de laquelle

| Vibert, par son assurance, par ses promesses, avait pris | des proportions gigantesques :

— Madame, lui dit-il, j'aurai peut-être besoin avant peu de m’entretenir avec vous; voudrez-vous donner des ordres pour qu’on me reçoive ?

— Certainement, fit madame Vidal à on vous introduira près de moi toutes les fois que vous vous présenterez."

Vibert salua et disparut sans bruit, tandis que Julia prenait congé du juge d'instruction.

Les diverses demandes formulées par Vibert lui furent sans doute accordées, car on lisait, le lendemain, la note suivante dans la Gazette des Tribunaux :

« M. Albert S..., que nous annoncions hier être compromis dans l’assassinat de la rue de la Paix, et contre lequel un mandat d’arrêt avait été lancé, a été mis presque immédiatement en liberté, après un interrogatoire qui n’a laissé subsister aucune charge contre lui. Du reste, d'après des renseignements particuliers qui nous sont

go LE DRAME

communiqués, la justice est mainñtenant fixée au sujet de cette mystérieuse affaire, et le véritable coupable, que l’on sait avoir fui à l’étranger, ne tardera pas à être découvert et à nous être livré, l’extradition étant toujours facile à obtenir lorsqu'il s’agit d’un assassin.

» Nos lecteurs peuvent être persuadés que nous les tiendrons au courant de toutes les nouvelles qui nous parviendront lorsqu'elles ne seront pas de nature à entraver l'action de la justice. »

On crut à la sincérité de cette note, et les journaux dé l'opposition (n'oublions pas que nous sommes à la veille de Ja révolution de février) ne laissèrent pas échapper “une si belle occasion de faire un peu de morale au gouvernement. Ils s’apitoyèrent sur le sort de Savari, et le présentèrent comme uné triste victime d’une nouvellé erreur judiciaire.

À Paris, les moindres événements prennent parfois des proportions gigantesques. Comme on sait que demain on n’en parlera plus, on s empresse de les grossir aujourd’hui. Pendant une semaine, Savari devint un personnage politique, un martyr. On le plaignit pour ses quarantehuit heures de prévention, comme s’il s'était agi de vingt années passées au bagne ; peu s’en fallut qu'on le comparûât à Lesurques.

Le journal le National profita même de la circonstance pour lancer un article fantaisiste qui produisit une vive sensation.

Parmi toutes les pièces de cette affaire, nous avons cet article sous les yeux et nous le reproduisons textuellement : |

« Ainsi, un citoyen est tranquillement chez lui, les pieds sur ses chenets, il songe aux affaires de la journée, à celles

du lendemain; tout à coup on frappe brutalement à sa porte, on envahit son domicile, on force son bureau, on lit ses papiers les plus secrets, on pénètre avec effraction dans sa vie la plus intime, Un monsieur, en écharpe, assisté de personnages sinistres, préside à cette exécution. Et sile citoyen, dont la demeure est ainsi violée, demande les motifs de tant de rigueurs, on lui répond que cela ne le regarde pas, qu’on n'a pas de compte à lui rendre, qu’il s'expliquera plus tard devant qui de droit.

» S'ilse récrie, si le sang lui monte à la tête, etsi, fort de son innocence, il ose résister au monsieur en écharpe, aussitôt les hommes sinistres s'emparent de lui, le jettent dans un fiacre cet lui mettent au besoin les menoties : « A la Conciergerie ou à la Force! » disent-ils au cocher ; et bientôt ils déposent dans une salle hideuse le prisonnier fou de rage et de douleur.

» Là, on le fouille, on vide ses poches, on inscrit ses noms et prénoms, et toujours sans daigner lui donner la moindre explication, on le dirige vers un cabanon qui se referme sur lui. |

» Ïlest au secret ! Au secret, mot terrible, chose plus terrible encore, cercueil de plomb qui se referme sur les vivants ! Instrument de torture destiné à affaiblir l’intelligence, à broyer l'âme, comme les tenailles et les brodequins servaient à broyer le corps !

> Il reste vingt-quatre heures, souvent quarante-huit heures, sans être interrogé. Quarante-huit heures, un siècle ! Pendant ce siècle il n’a vu personne ; il se demande s’il ne rêve pas, ou si, à la suite de quelque fièvre Chaude, il n'est pas à Bicêtre.

» Enfin ! on vient le chercher ; des gendarmes l’escortent, il traverse de sombres couloirs, il gravit des esca-

liers tortueux, il setrouve en face d’un magistrat instructeur. ‘:

» — Monsieur, lui dit-on, vous êtes accusé d’avoir as-

» sassiné M. X.

» — Monsieur X...., moi! Quand l’ai-je assassiné ?

» — Ï] y a huit jours.

» — Où?

» — Rue Dauphine, à Paris.

__» — Mais il y a huit jours, monsieur, j'étais à Marseille, dans ma famille. Tout le monde peut l’attester. Je venais d'arriver lorsque j'ai été arrêté par vos ordres.

» — Mais, alors, comment ? Il y aurait un alibi?... Vous pourriez le prouver ? Pourquoi ne le disiez-vous pas plus tôt! -

» — Plus tôt ? A qui ? Ma-t-on interrogé ? On m'a incarcéré, voilà tout.

» — Monsieur, si vous dites vrai, on ne tardera pas à vous rendre votre liberté. | =

» — Vous ne ferez que me rendre ce qui m’est dû; mais que me donnerez-vous avec ?

» — Comment?

» — Oui, qui est-ce qui m’indemnisera des tortures que je viens d’éprouvef, de la déconsidération qui a rejailli sur moi, de l'affaire que j'allais conclure et que vous m'avez fait manquer? Et mes enfants, qüi ont vu tratner en prison leur père, et ma vieille mère, que la moindre émotion peut tuer, et qui est morte sans doute maintenant. Que pensez-vous de tout cela,: monsieur ? Croyez-vous être quitte envers moi, en me disant : Nous nous sommes trompés, vous pouvez retourner chez vous?

» — Monsieur, on vous eroyaït coupable, il y avait des preuves contre vous, on a agi comme on doit agir. ‘

> — Non, monsieur ; au lieu de lancer contre moi un mandat d’arrêt, il fallait vous borner à m'envoyer un

mandat de comparution.

» — Et si, yous sentant coupable, effrayé des suites de

cette affaire, vous aviez tenté de fuir ?

> — Alors, on m'aurait arrêté, et c’était justice. On :

| oublie trop en France qu’un prévenu n'est pas un cou- | pable, qu’on lui doit des égards, et qu’au lieu de le trat-

ner devant un magistrat, le magistrat devrait l’interroger à son domièile, et ne le faire arrêter, s’il y a lieu, qu'après

| l'nterrogatoire.

» — Monsieur, nous procédons souvent ainsi.

.» — Monsieur, vous devriez procéder toujours ainsi. . « + . . . . . . . . . . . . >»

Tous ces articles faisaient le bonheur de Vibert.

— Savari, se disait-il, ne. pourra jamais s’inraginer qu'il inspire encore des soupçons et qu’on le surveille. Il sortira de sa réserve, il commettra quelque faute et je le pincerai!

Alors, le nouvel agent de police souriait, passait sa langue sur ses lèvres et se frottait les mains. -

Trois jours après l’intérrogatoire subi par Albert Savari, un homme d’une trentaine d’années, à la tournure assez dégagée, porteur d’un pince-nez à verres bleus, de plusieurs décorations étrangères et d’un jonc respectable, sonnait à la porte de madame veuve Vidal.

Marictta vint lui ouvrir.

— Je voudrais parler à votre maîtrésse, dit l'inconnu.

— Ïl n'est que neuf heures du matin, madame ne reçoit pas encore, fit observer Marietta.

— Ïl s’agit d’affaires urgentes.

— Qui êtes-vous ?

— Votre maîtresse ne doit pas connaître mon nom ; dites-lui seulement que jé suis la personne qu’elle à réncontrée dans Île cabinet de M. le juge d'instruction.

— Oh! c’est différent, s’écria Marietta, madamé m'a parlé de monsieur et m'a dit de le faire entrer dès qu'il se présenterait.

Elle ouvrit toute grande la porte qu’ellé aväit tenue jusque-là prudemment entrebâillée et précëda l’inconnt dans l'appartement.

: Mais, au moment de l'introduire dans Lk salon, elle s'arrêta : |

— Monsieur, dit-elle, ne désire probablement être vü que de madame ?

— Autant que possible.

— C'est qu’il y a des personnes qui attendent dis le cabinet; depuis la mort de monsieur, les aVOUÉS et les notaires ne sortent pas d'ici.

— J'attendrai dans cette salle à manger.

— Non, tout le monde vous verrait en sortant. Veuillez’ me suivre.

Elle traversa un petit corridor, ouvrit une porte et dit:

— Je vais prévenir madame de votre visite ; elle vous rejoindra dès qu elle sera libre.

Vibert (chacun l’a déjà reconnu), lorsqu'il fut seul, regarda autour de lui. Îl se trouvait dans un cabinet de toi- Jette élégant : un de ces ravissants réduits, bien clos, bien

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apitonnés, parfumés de mille essences, et où il ne pénètre

jamais qu’un jour discret. Les tapissiers de Paris ont

seuls la spécialité de ces sortes d'oasis qu’on ne saurait retrouver en province ou à l'étranger, En général, l’existence du Parisien est tout extérieure ; il est recu plus qu'il ne reçoit; il ne se tient au salon que dans de rares circonstances ; it se lève, s'habille et court à ses affaires ; il rentre, s'habille de nouveau et court à ses plaisirs. De

toutes les pièces de son appartement, son cabinet de toi-

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lette est celle qu’il fréquente le plus. Aussi prend-il plaisir à l’'embellir. Sur eette longue table de marbre blanc resplendissent de magnifiques cuvettes en porcelaine et quelquefois en argent , des flacons de toutes sortes, des boîtes élégantes, des brosses en ivoire de toutes dimensions et pour tous les usages. Sur la cheminée une pendule de Barbedienne, aux murs un miroir de Venise, une statuette de Clodion, et çà et là répandus : un nécessaire de voyage de chez Aucoc, une boîte à gants, un éventail, une cravache, une lorgnette, un porte-cigare en cuir de Russie, un livre entr’ouvert. Nous nous complaisons au milieu de cet étrange pêle-mêle, de cet élégant désordre; là seulement nous avons sous la main tous les objets auxquels nous sommes habitués, nous nous sentons chez nous, à notre aise, nous comprenons-la fainéantise, le far niente, la joie de s’étaler en robe de chambre sur un large divan et de se chauffer les pieds. Maurice Vidal, à l’époque où il était encore garçon, avait probablement goûté les jouissances que procure un Gbinet de toilette bien compris, et en se mariant, il avait voulu les faire partager à sa femme. Î]l s'était plu à meu-bler lui-même cette pièce de son appartement et à la grnir de tous les mille riens qu’il avait pu rencontrer.

C'était peut-être un boudoir et un musée plutôt qu'un cabin®* de toilette, mais c'était charmant.

Assis sur une grande chaise longue, son chapeau et sa canne entre ses jambes, Vibert, en attendant madame Vidal, regardait de tous ses yeux. Cet homme sobre, presque austère, simple par tempérament et par raison d’économie, ne s'était jamais trouvé à pareille fête. En exerçant ses fonctions de secrétaire d’un commissariat de police, il avait été souvent appelé à visiter quelque riche appartement ; il s’était trouvé dans un salon étincelant de dorures, il avait foulé des tapis précieux, mais il n'avait jamais pénétré dans la vie intime d’une femme du monde et d’une jolie femme. C’était pour lui comme une révélation : il avait les étonnements, les surprises, les ravissements de l’enfant qu'on met en présence d’un jouet nouveau, du collégien qui en est à son premier tête-àtête, de la femme honnête que la curiosité entraîne au

bal de l’Opéra, du bourgeois introduit clandestinement dans les coulisses d’un théâtre.

Quelquefois il ne se contentait pas de regarder, il se levait brusquement et s’emparaït d’une des petites merveilles étalées autour de lui. Il l'examinait, il la soupesait, il la respirait pour ainsi dire. On aurait pu le prendre pour un amoureux attendant sa maîtresse et s’enivrant de souvenirs et d’espérances. |

Et pendant qu'il se livrait à cet inventaire, si nouveau pour lui, mille senteurs montaient à son cerveau : un sachet d’iris, un flacon débouché, un nécessaire en cuir de Russie, un éventail en bois de sandal, lui envoyaient leurs parfums. Il perdait peu à peu la tête, ne se souvenait plus de ce qu'il était venu faire chez Julia, et se surprenait à se croire en bonne fortune, lui ! l’agent de police

DE LA RUE DE LA PAIX 89 par vocation, l'hôte de la préfecture, l’habitué de la rue

de Jérusalem !

La porte du cabinet de toilette s ouvrit, et Vibert fut rappelé au sentimentde ses devoirs.

C'était Marietta qui venait le chercher pour le conduire

. auprès de madame Vidal.

— Monsieur, lui dit Julia dès qu'elle le vit, je regrette de vous avoir fait si longtemps attendre; mais je désirais être entièrement libre pour vous recevoir. Je suis maintenant tout à vous.

— Vous avez lu les journaüx d'hier soir, madame ? demanda Vibert, sans autre préambule et après s’être assis.

— Oui, répondit-elle, et j’ai appris par eux qu’Albert Savari était en liberté.

— En effet, M. le juge d'instruction s’est décidé à m'écouter ; une ordonnance de non-lieu, a été rendue.

— Qu'espérez-vous maintenant ?

— Beaucoup, si vous m'aidez.

— Moi?.

— Oui, vous, madame.

— Eh bien! monsieur, dit énergiquement Julia, mon devoir, mon seul but dans la vie, ne sont-ils pas de remplir les dernières volontés de mon mari ? de le venger? On m'a dit de me fier à vous, je me fie à vous et je vous appartiens corps et âme. )

— Alors, madame, nous réussirons, s’écria joyeusement Vibert ; nous réussirons, ajouta-t-il en prenant les mains de Julia dans les siennes et en les secouant avec force. |

Elle le laissa faire sans manifester aucun étonnement, aucune répulsion. Vibert n’était pour elle ni un homme, ni

un ageut dé police ; c’étalt ur complice, c'était un vengeur. Il s'assirent en face l’un de l’autre et Vibert reprit:

— Après trois jours de réflexions, vous persistez à

croire Albert Savari l’assässin de vôtre mari ? — Je persiste. Et vous ? demanda-t-elle.

— Moi aussi; je dirai plus ; mes doutes sont presque

devenus des certitudes, mais des certitudes purement inorales, et vous ne l’ignorez pas, il nous faut des preuves

ratériélles.

— Vous avez trouvé le moyen de vous les procurer? — — Oui, mais j'ai besoin de votre concours.

— [l vous est acquis.

— Songez qu’il vous faudra déployer une bien grandé |

énergie.

— J'en ai beaucoup.

— Une grande patience.

— J'en aurai. * — Vous devrez vaincre de légitimes répugnances. — Je les vaincrai s’il le faut.

— Enfin, le plan que j'ai conçu vous paraîtra odieux, insensé, horrible; vous le repousserez d’abord. — Qu'importe si je l’adopte ensuite et s’il réussit | — Écoutez alors.

— J'écoute.

Et pour ne pas perdre un mot de cé qu "allait dire Vibert, elle vint s'asseoir auprèsdelui, sur le canapé qu’il occupait.

On aurait dit deux amoureux sur le point d’échanger

de tendres confidences.

— Il faut d’abord que vous sachiez, madame, dit Vibert, après s'être un instant recueilli, que je n'ai pas perdu de vue Albert Savari depuis sa sortie de prison. J'avais été, sur ma demande, prévenu de l'heure à la-

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DE LA RUE DE LA PAIX | gi

quelle il serait mis en liberté, et je l’attendais au greffe dë la Conciergerie. À peine sut le quai, il a pris üne voiture, je l’ai suivi, et, depuis trois jours, aucune de ses démarches ne m’est inconnüe. Pendaïñt qué je süis ici, un de mes hommes, habillé en commissiorinaire, ä établi doiicile au coin de sa rue et surveille sa maison. Vous le

voyez, il ne peut nous échapper. Mais, pendant que j'établissais cette active surveillance, jé rn’occüupais de 8biris

non moins importants èt qui doivent nous être d’une

grande utilité, je im'’initiais à la vie passée d'Albert Sa-

vari, je recueillais sur son compte tous les documents qu'il a imparfaitement donnés au juge d’instruttiori. Îl'en résulte, et pardongez-moi, madame, la crudité de Certains détails que je suis obligé de voüs donner, .il en résulte, dis-je, continua Vibert, que Savari n’a jämais eu, durant toute son existence de jeune homme, aucune lisi- . son sérieuse, qu'il n’a jamais aimé aucune fenime.

— Que nous importe? fit observer Julia.

— Beaucoup, madäme, répliqua l'agent de police. Vous allez vous en convaincre, si vous voulez bien m'’écouter.

— Continuez, monsieur,

— Savari, dis-je, n’a eu aucune liaison sérieuse; il à | dépensé sa vie cornme beaucoup de jeunés gens de cette génération, à droite, à gauche, de ci, de là. Îl a campé, il n’a jamais habité; son imagination a souvent parlé, son . cœur n’a jamais baîtu. Je ne sais pas si je mé fais bien comprendre de vous, madame.

— Parfaitement, monsieur, fit Julia, étonnée des expressions relativernent choisies de ce singulier agent de police, car elle ignorait certains détails de la vie de Vibert auxquels sa lettre au marquis de X... nous a suffisamment initiés, .

— Une seule femme dont il a été parlé dans l’instraction, continua Vibert, a marqué un peu plus que -les autres dans l’existence d’Albert Savari, c’est une ancienne femme mariée, une nommée Pélagie d'Ermont, qui est parfaitement connue de la police. Cette Pélagie, après avoir joui d’une grande célébrité galante, est depuis longtemps entièrement démodée. Mais elle n’a pas voulu renoncer au luxe auquel ses amants l'ont habituée, et elle a recours, pour le soutenir, à une industrie fort répandue . parmi les femmes de sa classe: elle offre le thé.

— Qu’entendez-vous par là ? fit Julia en interrompant Vibert.

— Ah! c’est juste, madame, reprit-il, vous ne pouvez pas être familiarisée avec toutes nos mœurs parisiennes. Une femme qui offre le thé convoque chez elle, une ou deux fois par semaine, quelques femmes de ses amies,qu'elle a soin de choisir parmi les plus jeunes et les plus jolies. Lorsque ces premières invitations sont faites, elle en adresse d’autres à tous les hommes de sa connaissance : « Vous rencontrerez Cora, dit-elle à l'un; vous vous trouverez avec la belle Olympe; venez donc, nous nous amuserons ; amenez vos amis. » Ainsi alléchés, les amis vien nent et les amis des amis. On cause, on rit, on prend le thé, puis quelqu’une de ces dames propose un petit lansquenet. Oh! un lansquenët bien innocent; la première mise ne pourra pas dépasser cinq francs. « Venez vous asseoir à côté de moi, dit Olympe à un tout jeune homme dont elle a déjà fait la conquête; venez, je vous porterai bonheur, vous gagnerez toute la nuit. » Le jeune homme s’assied, ses amis l’imitent, is tirent un louis de leur poche et le perdent, ils en tirent un autre qui suit le premier. À deux heures du matin, la première mise,

qui ne devait pas dépasser cinq francs, est de cinquante ou de cent francs ; les billets de banque ont succédé aux | huis. À cinq heures, on ne voit plus sur les tables de jeu ni louis -ni billets; chacun crie qu'il perd, et cependant tout l'argent a disparu. Pour le remplacer, on | jue avec des fiches, des bons, des pavillons. À onze. beures du matin, harassé, brisé, on se quitte enfin. Il y a des pertes de trois, cinq, dix mille francs. Quant à la mattresse de la maison, elle est allée se coucher vers les cinq leures du matin, après avoir eu soin d’éfouffer dans ses vastes poches tous les louis” et les billets autrefois en arculation, et qui servent à indemniser du thé si généreusement offert.

— Je comprends, dit Julia, qui avait écouté attentivement Vibert.

— Mais, continua celui-ci, parmi les hommes recrutés par la dame en question, il en est plusieurs qui sont plus intimes dans la maison. Ceüx-là sont depuis longtemps familiarisés avec les usages en vigueur, ils n'ignorent pas ce qu’il faut entendre par ces mots : la prenière mise sera de cinq francs. Ils savent qu’il est prudent de passer la main lorsque Cora fait banquo, et qu’ils doivent se méfier des refaits d'Olympe. Ils savent aussi que l’heure est arrivée d’étouffer à leur tour, suivant leur veine, les louis ou les billets, et ils les étouffent. Aussi, sans avoir la plupart du temps commis aucune escroquerie proprement dite, ils perdent rarement et ils ne manquent jamais aux invitatiohs qu'a soin de leur adresser la maîtresse de maison, car ils savent recruter des joueurs, animer une partie et faire monter le jeu. Ces derniers détails vous expliquent suffisamment, madame, ajouta Vibert en finissant, la nature des rapports

que J’on dit exister entre Savari et la femme Pélagie d’Ermont;-vous l’avez compris: il s’agit ehtre eux d’une simple question d'intérêts. J’ai donc eu raison de vous le dire en commençant : Savari n'a jamais eu aucune liaison sé: rieuse, puisque la seule liaison qu’on serait tenté de lu supposer n’a jamais existé.

— Mais qu’en concluez-vous ? demanda un peu vivement Julia, impatientée de ne pas comprendre où voulait en venir l'agent de police. :

— J'en conclus, dit Vibert, que s’il n’a jamais aimé, il doit être, plus que tout autre, susceptible d'aimer.

— Eh bien! qui voulez-vous qu’il aime ?

— Vous, madame.

— Moi!

— Oui, vous!

— Moi! répéta Julia, qui croyait avoir mal entendu.

— C'est le seul moyen que nous ayons d'arriver ‘à la vérité. Savari ne vous connaît pas, il ne peut se méfier de vous. Vous entrerez dans sa vie; vous participerez à son existence; vous vous initierez à son passé, et tôt ou tard vous le démasquerez. Avec un adversaire tel que le nôtre, continua Vibert en regardant Julia qüi n’était pas encore remise de son étonnement, les moyens ordinaires ne pouvaient réussir ; il fallait une chose imprévue, bizarre, extraordinaire, je l'ai cherchée et je crois l’avoir trouvée. Vous serez la Dalila de ce nouveau Samson, vous lui couperez les cheveux et il se livrera lui-même aux Philistins.

— Mais ce projet esf insensé ! s’écria Julia,

— J'en conviens.

- — Ïl est irréalisable.

— Oh! pour cela, avec votre concours je me charge de le réaliser.

— ]1 me faudrait un courage surhumain.

— Vous l’aurez.

—— je metrahirai.

— Jamais! Si vous adoptez mon plan, vous n’aurez . qu’une pensée : le faire réussir. C’est Savari qui se trahira, et votre mari sera vengé!

Et comme Julia, pâle, fiévreuse, agitée, ne répondait pas, Vibert se leva, prit son chapeau et sa canne déposés dans un coin, et se dirigeant vers la porte :

— Madame, dit-il, je reviendrai vous voir demain à la même heure; si vous m’annoncez, comme je l'espère, que vous adoptez mon plan, j'aurai l'honneur de vous le développer plus complétement. |

— Mais. s’écria Julia, comme si elle voulait retenir l'agent de police.

— À demain, fit celui-ci cn se retirant.

Dans les derniers jours d’octobre, le marquis de X... dont nous avons déjà publié une lettre intéressante, écrivait à son protégé Vibert.

« D'honneur , grand enfant, ce que vous me confiez dans votre dernière missive, excite, je l'avoue, ma curiosité. Je m’ennuyais terriblement et vous êtes parvenu à m’émoustiller un peu. C’est fort ‘bien à vous, et pour peu que vous me distrayiez encore, je finirai par vous coucher sur mon testament au détriment de mon neveu, un grand flandrin qui s’est permis dernièrement de faire parade devant moi de ses idées libérales !

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que l’on dit exister entre Savari et la femme Rélagie d'Ermont;-vous l'avez compris: il s’agit ehtre eux d’une simple question d'intérêts. J'ai donc eu raison de vous le dire en commençant : Savari n'a jamais eu aucune liaison sérieuse, puisque la seule liaison qu'on serait tenté de lu. supposer n’a jamais existé.

— Mais qu’en concluez-vous ? demanda un peu vivement Julia, impatientée de ne pas comprendre où voulait en venir l'agent de police. :

— J'en conclus, dit Vibert, que s’il n’a jamais aimé, il doit être, plus que tout autre, susceptible d'aimer.

— Eh bien! qui voulez-vous qu'il aime ?

— Vous, madame.

— Moi!

— Oui, vous! :

— Moi! répéta Julia, qui croyait avoir mal entendu.

— C'est le seul moyen que nous ayons d’arriver'à la vérité. Savari ne vous connaît pas, il ne peut se méfier de vous. Vous entrerez dans sa vie; vous participerez à son existence; vous vous initierez à son passé, et tôt ou tard vous le démasquerez. Avec un adversaire tel que le nôtre, continua Vibert en regardant Julia qui n’était pas encore remise de son étonnement, les moyens ordinaires ne pouvaient réussir ; il fallait une choseimprévue, bizarre, extraordinaire, je l’ai cherchée et je crois l'avoir trouvée. Vous serez la Dalila de ce nouveau Samson, vous lui couperez les cheveux et il se livrera lui-même aux Philistins.

— Mais ce projet esf insensé ! s’écria Julia. |

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— Ji me faudrait un courage surhumain.

— Vous l'aurez.

— Je metrahirai.

— Jamais! Si vous adoptez mon plan, vous n’aurez . qu'une pensée : le faire réussir. C’est Savari qui se trahira,et votre mari sera vengé!

* Et comme Julia, pâle, fiévreuse, agitée, ne répondait pas, Vibert se leva, prit son chapeau et sa canne déposés dans un coin, et se dirigeant vers la porte :

— Madame, dit-il, je reviendrai vous voir demain à la même heure; si vous m'’annoncez, comme je l'espère, que vous adoptez mon plan, j'aurai l'honneur de vous le développer plus complétement. |

— Mais. s’écria Julia, comme si elle voulait retenir l’agent de police.

— À demain, fit celui-ci cn se retirant.

Pans les derniers jours d'octobre, le marquis de X... dont nous avons déjà publié une lettre intéressante, écrivait à son protégé Vibert.

« D'honneur , grand enfant, ce que vous me confez dans votre dernière missive, excite, je l'avoue, ma euriosité. Je m'ennuyais terriblement et vous êtes parvenu k m'émoustiller un peu. C'est fort ‘bien à vous, et pour eu que vous me distrayiez encore, je finirai par vous | egy mon testament au détriment de mon neveu, éemirin qui s’est permis dernièrement de faire

"pi de ses idées libérales !

lemme Ce —.

» Oui, il a même osé me jeter à la face que je n'étais pas de mon siècle! Morbleu! voilà une parole qui pourrait bien lui coûter deux ou trois millions. Pas de mon

siècle! Pourquoi? Parce que je dis : le Jardin-du-Roi au

lieu de dire le Jardin-des-Plantes, et la rue d’Artois au

lieu de la rue Laffitte. Qu'importe, si je m’y promène dans

saturnales auxquelles on s’y livre.

‘ » Pas de mon siècle, moi! Mais je suis non-seulement de ce siècle-ci, mais encore de celui qui suivra, et je lui prédis de jolies catastrophes. Vous m'en direz des nouvelles, monsieur mon neveu, si Dieu vous prête vie, ce qui n’est pas probable, à ne considérer que votre étiolement et votre. décrépitude précoce ; vous êtes bien de votre siècle, vous : personne ne songera à le contester.

» Mais bon ! voilà que je vous-parle de mes affaires de famille. Est-ce que je radote, à présent ; ou bien est-ce que. Je m’arrête, s’il y a un secret entre nous deux, vous le découvrirez bien, monsieur Vibert; vous êtes assez bon limier pour cela. En attendant retournons à nos moutons. °

» J'ai beaucoup réfléchi au plan que vous avez conçu et que vous m’avez communiqué. Eh bien ! entre nous, il est absurde, impossible, stupide, mais... il réussira par cela même.

» Ah! si votre belle veuve de la rue de la Paix était une Parisienne, je vous dirais : Bernique, mon bel ami, elle est incapable de mener à bonne fin une telle entreprise, elle vous brûlera la politesse à la première occasion, et vous reviendrez Gros-Jean comme devant. Mais c’est une Italienne, une Italienne du Nord, une Gé-' noise. On peut se fier à ées femmes-là; elles n’ont pas

‘ la rue Laffitte et si je prends part de temps à autre aux :

encore dégénéré, comme beaucoup de leurs compatriotes et comme toutes les nôtres. Ce ne sont pas des poupées de salon, ce sont des femmes, des vraies !… Allez de l'avant avec la vôtre, vous arriverez, C’est moi qui vous le dis. Elle vous retournera ce Savari, elle le déchiquetera ; il n'en restera plus un morceau. Votre idée de les comparer à Dalila et ‘à Samson est très-heureuse. Par la mordieu! pour un homme de votre temps, vous n'êtes pas trop bête, et vous méritiez de vivre sous l’ancien régime.

» Mais dites-moi, l'a-t-ellé accepté ce plan que vous lui avez soumis ? Vos dernières confidences s’arrétaient à l’endroit le plus intéressant ; on dirait que vous faites du roman-feuilleton, encore une jolie inwention des temps modernes ! Vite, vite, un mot qui me ‘tienne au courant de tout ce qui s’est passé dans votre dernière entrevue avec elle. À mon âge, hélas! on ne vit plus beaucoup pour son compte; aidez-moi à vivre de la vie des autres. ‘ Vous vous en trouverez bien, monsieur ; les hommes de ma trempe n’oublient pas les services rendus; lingratitude est d'invention moderne.

» POST-SCRIPTUM. — Ce gouvernement de juillet fait assez mal les choses ; il n’a pas le sou, du reste. La vie que vous allez peut-être mener vous entraînera à de grandes dépenses, dont vous ne serez pas couvert, croyezle bien, malgré l'engagement qu’on a pris vis-à-vis de vous. Tirez sur moi, ne vous gênez pas, je ne tiens pas à faire des économies pour mon coquin de neveu. Pas de mon siècle, moi! L’imbécile! autant dire que je suis une ganache. Par la sambleu , il me le payera ! »

Viberts’empressa de répondre :

a Monsieur le marquis, je suis arrivé avant-hier, à dix

Ed

que l’on dit exister entre Savari et la femme Pélagie d’'Exmont;-vous l’avez compris: il s’agit ehtre eux d’une simple question d'intérêts. J'ai done eu raison de vous le dire en commençant : Savari n’a jamais eu aucune liaison sé: rieuse, puisque la seule liaison qu'on serait tenté de Ii supposer n’a jamais existé. | — Mais qu’en concluez-vous ? demanda un peu vivement Julia, impatientée de ne pas comprendre où voulait ex venir l’agent de police. : | — J'en conclus, dit Vibert, que s’il n’a jamais aimé, il doit être, plus que tout autre, susceptible d'aimer. { — Eh bien! qui voulez-vous qu’il aime ? | — Vous, madame.

— Moi!

— Oui, vous!

— Moi! répéta Julia, qui croyait avoir mal entendu. — C'est le seul moyen que nous ayons d'arriver à la vérité. Savari ne vous connaît pas, il né peut se méfier de vous. Vous entrerez dans sa vie; vous participerez à son existence; vous vous initierez à son passé, et tôt ou tard vous le démasquerez. Avec un adversaire tel que le nôtre, continua Vibert en regardant Julia qui n'était pas encore remise de son étonnement, les moyens ordinaires ne pouvaient réussir ; il fallait une chose imprévue, bizarre extraordinaire, je l’ai cherchée et je crois l'avoir trouvée. Vous serez la Dalila de ce nouveau Samson, vous Jui cou4 perez les cheveux et il se livrera lui-même aux Philistins.{ — Mais ce projet esf insensé ! s’écria Julia. | — J'en conviens. . | — Îl est irréalisable.

— Oh! pour cela, avec votre concours je me charge dé le réaliser. : |

— Ji me faudrait un courage surhumain.

— Vous l'aurez.

— Je metrahirai.

— Jamais! Si vous adoptez mon plan, vous n'aurez . #'une pensée : le faire réussir. C’est Savari qui se traira, et votre mari sera vengé!

“Et comme dulia, pâle, fiévreuse, agitée, ne répondait hs, Vibert se leva, prit son chapeau et sa canne déasés dans un coin, et se dirigeant vers la porte :

— Madame, dit-il, je reviendrai vous voir demain à 14 tême heure ; si vous m’annoncez, comme je l'espère, ue vous adoptez mon plan, j'aurai l'honneur de vous le évelopper plus complétement. |

— Mais. s’éeria Julia, comme si elle voulait retenir agent de police.

— À demain, fit celui-ci en se retirant.

Dans les derniers jours d’octobre, le marquis de X... ont nous avons déjà publié une lettre intéressante, grivait à son protégé Vibert.

« D'honneur , grand enfant, ce que vous me confez ans votre dernière missive, excite, je l'avoue, ma eujosité. Je m’ennuyais terriblement et vous êtes parvenu .m’émoustiller un peu. C'est fort ‘bien à vous, et pour eu que vous me distrayiez encore, je finirai par vous aucher sur mon testament au détriment de mon neveu, m grand flandrin qui s’est permis dernièrement de faire rade devant moi de ses idées libérales |

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que l’on flit exister entre Savari et la femme Pélagie d'Ermont;-vous l’avez compris: il s’agit ehtre eux d’une simple question d'intérêts. J'ai done eu raison de vous le dire en commençant : Savari n'a jamais eu aucune liaison sérieuse, puisque la seule liaison qu’on serait tenté de luj supposer n’a jamais existé. |

— Mais qu’en concluez-vous ? demanda un peu vivement Julia, impatientée de ne pas comprendre où voulait ea venir l'agent de police. : : |

— J'en conclus, dit Vibert, que s’il n’a jamais aimé, il doit être, plus que tout autre, susceptible d’aimer.

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— C'est le seul moyen que nous ayons d'arriver" à la vérité. Savari ne vous connaît pas, il ne peut se méfier de vous. Vous entrerez dans sa vie; vous participerez à son existence; vous vous initierez à son passé, et tôt ou tard vous le démasquerez. Avec un adversaire tel que la nôtre, continua Vibert en regardant Julia qui n’était pas encore remise de son étonnement, les moyens ordinaires ne pouvaient réussir ; il fallait une chose imprévue, bizarre extraordinaire, je l’ai cherchée et je crois l’avoir trouvée. Vous serez la Dalila de ce nouveau Samson, vous lui cou perez les cheveux et il se livrera lui-même aux Philistinsé

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