XI
Dans les derniers jours d’octobre, le marquis de X... jont nous avons déjà publié une lettre intéressante, ivait à son protégé Vibert.
« D'honneur, grand enfant, ce que vous me confez votre dernière missive, excite, je l'avoue, ma cusité. Je m'ennuyais terriblement et vous êtes parvenu m’émoustiller un peu. C’est fort ‘bien à vous, et pour u que vous me distrayiez encore, je finirai par vous ucher sur mon testament au détriment de mon neveu, grand flandrin qui s’est permis dernièrement de faire rade devant moi de ses idées libérales!
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» Oui, il a même osé me jeter à la face que je n'étais pas de mon siècle! Morbleu! voilà une parole qui pourrait bien lui coûter deux ou trois millions. Pas de mon siècle! Pourquoi ? Parce que je dis : le Jardin-du-Roi au lieu de dire le Jardin-des-Plantes, et la rue d’Artois au
lieu de la rue Laffitte. Qu'importe, si je m’y promène dans
‘ la rue Laffitte et si je prends part de temps à autre aux
saturnales auxquelles on s'y livre.
» Pas de mon siècle, moi ! Mais je suis non-seulement de ce siècle-ci, mais encore de celui qui suivra, et je
lui prédis de jolies catastrophes. Vous m’en direz des
nouvelles, monsieur mon neveu, si Dieu vous prête vie, ce qui n’est pas probable, à ne considérer que votre étiolement et votre. décrépitude précoce ; vous êtes bien de votre siècle, vous : personne ne songera à le contester.
» Mais bon ! voilà que je vous-parle de mes affaires de famille. Est-ce que je radote, à présent ; ou bien est-ce que. Je m’arrête, s’il y a un secret entre nous deux, vous le découvrirez bien, monsieur Vibert; vous êtes assez bon limier pour cela. En attendant retournons à nos moutons.
» J’ai beaucoup réfléchi au plan que vous avez conçu et que vous m’avez communiqué. Eh bien ! entre nous, il
est absurde, impossible, stupide, mais. il réussira par
cela même.
» Ah! si votre belle veuve de la rue de la Paix était une Parisienne, je vous dirais : Bernique, mon bel ami, | elle est incapable de mener à bonne fin une telle entre- : prise, elle vous brûlera la politesse à la première occasion, et vous reviendrez Gros-Jean comme devant. k Mais c’est une Italienne, une Italienne du Nord, une Gé-\ noise.“ On peut se fier à ées femmes-là; elles n’ont pas :
encore dégénéré, comme beaucoup de leurs compatriotes et comme toutes les nôtres. Ce ne sont pas des poupées de salon, ce sont des femmes, des vraies !... Allez de l'avant avec la vôtre, vous arriverez, c’est moi qui vous le dis. Elle vous retournera ce Savari, elle le déchiquetera ; il n'en restera plus un morceau. Votre idée de les comparer à Dalila et à Samson est très-heureuse. Par la mordieu! pour un homme de votre temps, vous n’êtes pas trop bête, et vous méritiez de vivre sous l’ancien régime.
» Mais dites-moi, l’a-t-ellé accepté ce plan que vous lui avez soumis ? Vos dernières confidences s’arrêtaient à l'endroit le plus intéressant ; on dirait que vous faites du roman-feuilleton, encore une jolie invention des temps modernes ! Vite, vite, un mot qui me tienne au courant de tout ce qui s’est passé dans votre dernière entrevue avec elle. À mon âge, hélas! on ne vit plus beaucoup pour son compte; aidez-moi à vivre de la vie des autres. ‘ Vous vous en trouverez bien, monsieur; les hommes de ma trempe n’oublient pas les services rendus; lingratitude est d'invention moderne.
» POST-SCRIPTUM. — Ce gouvernement de juillet fait assez mal les choses; il n’a pas le sou, du reste. La vie que vous allez peut-être mener vous entraînera à de grandes dépenses, dont vous ne serez pas couvert, croyezle bien, malgré l’engagement qu'on a pris vis-à-vis de vous. Tirez sur moi, ne vous gênez pas, je ne tiens pas à faire des économies pour mon coquin de neveu. Pas de mon siècle, moil L’imbécile! autant dire que je suis une ganache. Par la sambleu , il me le payera ! »
Vibert's’empressa de répondre :
« Monsieur le marquis, je suis arrivé avant-hier, à dix
heures du matin, chez madame Vidal, ainsi que je le lui avais annoncé la veille. Cette fois, je n’ai pas attendu. ‘ Elle est aussitôt venue me rejoindre, et s'adressant vivement à moi :
» — J'ai beaucoup réfléchi, m'a-t-elle dit, et puisqu'il n’y a pas d'autre moyen, je crois devoir accepter votre plan. ù
» — Très-bien, madame, ai-je répondu.
» Puis, sans perdre davantage natre temps, nous nous sommes assis en face l’un de l’autre et nous avons diseuté une foule de détails.
» Deux heures après je la quittais et j'entrals immédiatement en campagne.
» Ïl s'agissait de préparer les voies et d’étudier a} position de l’ennemi, afin de le joindre le plus tôt possible, et de l’attaquer avec avantage.
» Dans notre dernière entrevue, M. le marquis, j'ai eu l'honneur de vous entretenir d’une certaine Pélagie d’Ermont , autrefois femme mariée, maintenant femme galante. Je vous ai dk qu’elle était liée avec Albert Savari, et je vous ai expliqué Ja nature de leurs rapports. C’est ladite dame d’Ermont que je me suis promis de circonvenir d'abord ; c'est dans sa maison, si mes projets réussissent, que madame Vidal et Savari se rencontreront pour la première fois.
» Voici comment je m’y suis pris pour arriver à cetta rencontre :
» Hier, à deux heures de l’apres-mnidi, je sonnais rue Blanche, n° 410, à la porte de Pélagie.
» Si vous m’aviez rencontré dans l'escalier, croyezle bien, M. le marquis, malgré toute votre finesse, vos rares qualités d'observation, vous. ne m’auriez pas re-
eonnu. J'avais fait entièrement peau neuve ; j'étais travesti en étranger, en honrme comme il faut, en jobard, si vous voulez bien me pernicttre de me servir de cette expression. Toute femme un peu futée devait s’écrier en m'apercevant : Quel bon pigeon à plumer !
» Ma toilette, la voici en deux mots : redingote, eravate. et gilet noirs, pantalon gris foncé, gants gris perle, crêpe à mon chapeau, bottes vernies, ehaîne-longue en or sous le gilet, diamant monté en épingle à ma cravate, autre diamant à ma main droite que je laissai dégantée, stick avee pomme en or enrichie de turquoises. |
» Vous le voyez, monsieur le marquis, c'était à la fois la mise d’un homme rictie et d’un étranger qui n’est pas au fait de nos usages. C'était une de ces toilettes qu’on appelle toilette à sensation, parce qu’elles font rêver certaines femmes. Inutile de vous dire que mes diamants et mes turquoises sont parfaitement imités.
» — Madame est-elle visible ? demandai-je.
» — Je ne sais pas, monsieur. Monsieur veut-il me donner son nom? me dit une soubrette à la mine éveillée.
» J'eus d’abord l’air de ne pas comprendre, eomme si je n'étais pas habitué à la langue française ; puis je répondis avec un accent italien des plus prononcés que mes rapports depuis plusieurs jaurs avec madame Vidal m'ont permis de lui emprunter.
» — Mon nom est inconnu de votre maîtresse, mais je lui suis recommandé per plusieurs de ses amis. J'arrive de Naples, et si vous voulez bieh lui faire passer ma tarte...
» Je remis une des cartes armoriées que j'avais eu soin de me commander la veille, et la soubrette, après m'avoir :
fait entrer dans un élégant salon, alla prévenir sa maîtresse.
» J'étais dans la place. Madame d’Ermont ne tarda pas à paraître : c’est une petite femme blonde, grasse, potelée : elle est tellement maquillée qu’on ne peut pas dire au juste si elle est jolie. Ses traits sont assez fins, cependant; elle a dû être agréable. Elle était habillée d’un grand peignoir en soie bleue, qui. permettait de deviner ses formes accentuées.
» — Monsieur le comte, me dit-elle en lisant la carte que je lui avais fait remettre et qu'elle tenait encore à la main, enchantée de faire votre connaissance. Donnez-vous done la peine de vous asseoir. Vous m'êtes recommandé, me ‘dit-on, par.
» — Par plusieurs de vos amis, madame ; le marquis de Santa Vicchini, entr'autres. |
»— Ah! ce cher marquis, je ne l’ai pas vu depuis cinq ou six ans, il va toujours bien ?
» — Toujours, madame, toujours.
» — Vous arrivez de Naples, comte ?.…
» — Directement, oui, madame.
» — Et vous avez pensé à me venir voir? c'est charmant.
» — On m'a dit tant de bien de vous!
» —"Vous êtes un flatteur; nous allons déjà nous brouiller, fit-elle en minaudant.
» — Ah! madame, j'en serais désolé. Pensez donc que je n’ai, à Paris, aucune connaissance, aucun ami.
» — Pauvre jeune homme ! Mais ma maison est la vôtre. Et que venez-vous faire parmi nous, sans ‘indiscrétion ? 4
» — Je viens me distraire un peu, madame; j'ai éprouvé
de grands chagrins : j'ai perdu en quelques mois mes plus proches parents. Vous me voyez encore en deuil.
>» — En effet. Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous ? me demanda-t-elle avec intérêt.
» — C’est possible, si je me plais à Paris.
» = Vous savez que pour s’y plaire, c’est-à-dire pour y bien vivre, il faut beaucoup d’argent.
> — Oh! peu m'importe, pourvu que je m'y plaise.
» À cette réponse, faite avec une grande simplicité, madame d’Ermont se rapprocha encore de moi.
» — Et quels sont vos goûts ? me dit-elle, je dois essayer de les satisfaire, puisque vous m’êtes recommandé par mes amis. 7 .
» — Mon Dieu! madame, j'aime à peu près tout ce qui est bon et tout ce qui est beau.
»— Voyez-vous cela ? vous n’êtes pas difficile. Mais vous devez avoir des préférences.
» — J'en ai.
» — Quelles sont-elles ?
» — Vous tenez à les connaître ?
» — Certainement.
» — J'adore la société des femmes.
» — À vous voir, je m’en doutais.
» — Comment cela ?
» — Il est naturel, répondit Pélagie en essayant de bais-
ser les yeux, qu’on se plaise auprès de celles à qui l’on plait. Soyez franc ; vous n’avez pas dû rencontrer beau- . Coup de femmes cruelles. |
» Monsieur le marquis, c’est la première fois qu’on me fait un semblable compliment. Il faut que je sois joliment déguisé. Le croiriez-vous, cependant j'ai été assez niais pour preudre, pendant un instant, mon rôle au sérieux et