LIV
La vieille fille n'en revenait pas. Jamais elle n'avait vu le pauvre garçon si agité. Elle le regarda à deux ou trois reprises, comme si, dans cette fièvre qui semblait le dévorer, elle avait craint de découvrir autre chose que ce qu'elle y voyait réellement. Ce qui confirmait ses craintes, c'est que Gaétan évita de soutenir les regards perçants qu'elle fixait sur lui.
Enfin, l'heure du dîner arriva.
Dame Balbine s'attendait à le voir prendre son repas avec un appétit extraordinaire. Aussi fut-elle de plus en plus surprise, quand elle s'aperçut qu'il ne mangeait pas. Elle ne put s'empêcher de le lui faire observer.
— C'était bien la peine de tant me presser! dit-elle en lui montrant son assiette à peu près intacte et son morceau de pain qu'il n'avait pas entamé.
— C'est vrai, fit Gaétan, je croyais avoir une faim d'ogre aujourd'hui...
— Eh bien! merci. Si vous continuez comme cela, vous ne coûterez pas cher à nourrir. Vous n'avez pas besoin de vous donner tant de mal pour gagner de l'argent...
— Bah! je rattraperai cela demain, dit le jeune précepteur en se levant.
— Oii allez-vous donc?
— Je vais chez M"^ Duval lui apprendre que j'ai été agréé par M. Darneville, ainsi que je l'ai promis ce matin à Henri.
— Ah! c'est différent, fit dame Balbine, quoique, d'après ce que vous m'avez raconté, ce soit bien plus à notre cher abbé que vous le deviez qu'à M"' Duval.
— N'importe, je me garderai bien de le lui répéter.
En effet, Gaétan descendit, et remercia chaleureusement la tante de Henri, et Henri lui-même, de lui avoir procuré l'emploi qu'il venait d'obtenir.
— Je suis très heureuse que vous ayez réussi, lui dit M""* Duval, car je suis persuadée que vous pouvez trouver dans cette maison un moyen quelconque d'employer votre intelligence et peut-être de préparer votre avenir. Être précepteur, c'est excellent pour le moment, quand on n'a pas de ressources personnelles, mais cela ne conduit à rien. Or, vous rencontrerez chez M. Darneville, et surtout pendant la saison d'hiver, une foule de personnages : avocats célèbres, députés, diplomates. N'évitez pas les occasions de les voir, de les entretenir, c'est dans ces relations que vous devez un jour ou l'autre prendre
l'essor qui convient à vos ailes. Quelque proposition que l'on vous fasse, ne craignez pas de la soumettre à M. Darneville.
C'est un homme juste, à qui l'égoïsme est inconnu. Il vous dira lui-même si ce que l'on vous offre présente des chances de réussite, et vous engagera de lui-même à refuser ou à accepter. En cela il est fort bon juge. Il a de la raison, du tact et de la prévoyance. Si par lui vous arrivez à quelque chose, il sera très heureux de dire un jour : « C'est chez moi que du Lac a fait ses débuts dans le monde. »
Son opinion est connue. Son salon a une couleur politique : il est de l'opposition. Or, ne l'oubliez pas, l'opposition est à la mode en ce moment. C'est par elle et par elle seule qu'on arrive à tout.
Vous auriez beau vous dévouer à .servir le gouvernement que nous possédons; vous ne ferez jamais autant de chemin, et si rapidement surtout, qu'en arborant hautement le drapeau de l'opposition.
— Mon Dieu... balbutia Gaétan, sans appartenir à l'opposition acharnée, je professe moi-même des idées très libérales.^.
— Alors, cela se trouve à merveille, fit M""' Duval, et, cette fois, je puis vous prédire réellement que, sous le patronage de M. Darneville, vous arriverez à quelque chose, pour peu que vous vouliez vous en donner la peine. Vous trouverez chez lui tous les députés, tous les ministres de l'avenir, tous gens plus ou moins convaincus que le salut de la France est entre leurs mains. A côté de ceux que l'ambition dévore, vous rencontrerez peut-être une intelligence, un caractère... ceci vous regarde...
— Oh! pas de politique, ma tante! interrompit Henri. Allons faire un tour de promenade.
Il se leva, suivi de Gaétan, et tous deux gagnèrent les boulevards, en fumant leur cigare.
Henri se fit donner des explications détaillées de la façon dont Gaétan avait été accueilli par M. Darneville, et ne fut pas peu étonné d'apprendre que celui-ci avait précisément connu jadis le capitaine Théroin. Puis, ils en arrivèrent à causer de M. Darneville lui-même et de ses enfants.
— Vous avez vu sa fille? demanda Henri.
— M"" Alice, oui.
— Ah! vous savez déjà son nom?
— Sans doute, son père l'a prononcé devant moi.
— Eh bien! qu'en pensez-vous?
— Mais, répondit Gaétan, que voulez-vous que j'en pense? Je ne suis pas restô dix minutes avec elle.
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— Aussi n'est-ce pas sous le rapport de l'esprit ou du caractère que je vous en parle, mais sous le rapport de la beauté plastique.
— J'en pense, je l'avoue, beaucoup plus de bien que vous ne m'en avez dit. Vous m'en aviez parlé d'une manière si vague, que je m'attendais à me trouver en face de quelque insignifiante personne, sans grâce, sans expression, et au lieu de cela, je découvre une véritable perfection!
— Ah! c'est votre avis?
— Oui. N'est-ce pas le vôtre?
— Ce serait certainement le mien, si j'étais épris de ce type germanique dont Marguerite est la personnification, et dont Ary Schefier a si bien reproduit l'idéal dans son tableau; mais, j'en conviens, je n'ai pas, pour ces beautés diaphanes, extatiques, un culte bien profond. Elles parlent à mes yeux qui les admirent, et ne disent rien à mon cœur qui reste froid. Pour moi elles se rapprochent de lange, dont, vous le savez on a si peu défini le sexe qu'on finit par croire qu'il en a pas.
— Cependant vous ne refusez pas à Marguerite les sentiments humains, tels que la passion, la vie, la maternité, la douleur.
— Assurément non. Ces sentiments-là, je les partage, je les éprouve même, mais non point au même degré de délicatesse que l'auteur nous les a représentés. Il me faut à moi quelque chose de moins vaporeux, de moins poétique, de plus réaliste, si vous voulez : un teint plus coloré, un sang plus chaud, une nature plus ardente. Imaginez une Inès, une Bianca, uneDolorès, une marquise d'Amaëgu:, une belle Romaine ou une sémillante Andalouse... Cela ne se raisonne pas, je suis très frileux.
— Oh! par exemple, ricana Gaétan, quelle ressemblance...
— Plus que vous ne pensez, mon cher, interrompit gravement Henri. M'accorderez-vous que le Nord produit le type blond par excellence, et que le Midi est le pays des brunes?
— En thèse générale, vous avez raison.
— Eh bien! c'est tout ce que je vous demande. La vue d'une blonde me donne le frisson.
Gaétan ne put retenir un éclat de rire.
— Vous riez, mon cher? C'est pourtant comme cela, répliqua Henri. Et tenez pour mieux traduire ma pensée, je vais vous indiquer une femme qui est assez à mon goût...
— Et que je connais? demanda Gaétan stupéfait. ' — Que vous connaissez, affirma Henri.
— Mais, depuis que je suis à Paris, je n'ai encore vu que deux femmes.
— Lesquelles?
— M""'' Darneville et Desrochers.
— C'est peut-être une de ces deux-la.
— Alors c'est Clara.
— Vous l'avez dit, fît légèrement Henri; Clara n'est-elle pas une belle fille à vos yeux?
— Je ne dis pas non, accorda Gaétan.
— Malheureusement, elle n'a pas voulu de moi.
— Vous avez donc demandé sa main?
— Sa main! s'écria Henri, qui partit à son tour d'un immense éclat de rire.
Gaétan le regarda tout interdit.
— Est-ce qu'on demande la main de Clara? fît le jeune étudiant en haussant les épaules.
— Comment! Elle n'est donc pas...
— Pas plus que moi, répondit Henri sur le même ton.
— Vous croyez que son cœur a déjà parlé? interrogea Gaétan de plus en plus surpris.
— S'il a parlé? Hélas! mon pauvre ami, s'il n'avait fait que celai
— Qu'a-t-il donc fait?
— il a bavardé, mon cher. C'est la fable de tout le quartier. Vous ne vous en étiez donc pas aperçu?
— Ma foi! non, confessa Gaétan. Je la trouvais bien un peu coquette, un peu femme pour une jeune fille, mais de là à supposer ce que vous venez de m'apprendre...
— Dois-je regretter de vous avoir enlevé cette illusion? demanda Henri?
• — Pas le moins du monde.
— Vous ne faites donc pas la cour à Clara?
— Je n'y ai jamais songé.
— Alors, c'est elle qui vous la fait.
— Vous croyez? fît vivement Gaétan qui, malgré ce qu'il venait d'entendre, ne pouvait attribuer à une pareille cause la présence persistante de M"^ Desrochers.
— Vous verrez, dit Henri en souriant finement.
Gaétan ne pouvait pas s'expliquer qu'une jeune fille, appartenant en apparence à la moyenne bourgeoisie, dont le père possédait une forlune suffisante, eût oublié à ce point les principes d'honneur el
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de dignité qui distinguent ordinairement la classe dont elle faisait partie.
Henri surprit chez son ami cette expression de douloureux étonnement.
— Mon cher, lui dit-il, Paris est rempli d'étrangetés du même genre et dont la province ne se figure même pas Texistence. Nous, qui avons été élevés au sein même de ces exceptions, si nombreuses qu'elles ne nous choquent plus, nous les devinons du premier coup d'œil.
Vous verrez rarement un Parisien se tromper quand il vous dira, d'une femme qui ne fait même que passer à côté de lui :
« — C'est une femme du monde, une femme entretenue, une grisette ou une fille. »
— Mais en quoi consiste la différence? demanda naïvement Gaétan.
— 11 n'y a pas de différences proprement dites, répondit Henri, il n'y a que des nuances; mais ces nuances sont des abîmes, interrogez un Parisien à cet égard, il sera fort embarrassé de vous dire quelles raisons principales ont dicté l'arrêt qu'il a rendu. Est-ce dans la coiifure, dans la chaussure, dans la démarche, dans le regard, dans la manière de s'habiller, de sauter un ruisseau, de monter en voiture? Oui et non. Ce n'est dans aucun de ces détails en particulier, et c'est peut-être dans leur ensemble. Les femmes sont comme les fieurs : elles ont leur aspect et leur parfum. Comment les définir? C'e^t impossible. Pourriez-vous me dire pourquoi la rose sent la rose?
— Assurément non, fit Gaétan.
— Alors ne soyez pas étonné que je ne puisse pas vous dire pourquoi Clara sent la grisette. Mais, pour bien vous convaincre qu'elle en a l'aspect, et le parfum, je vous propose le pari- suivant : nous la ferons voir à dix de mes camarades, Parisiens comme moi, habitués d'instinct à saisir au premier coup d'œil les nuances que je vous signale, et je gage la somme que vous aurez fixée, qu'il y en aura pas deux sur dix qui s'y tromperont.
— C'est possible, c'est même probable, dit Gaétan, mais alors à quoi attribuez-vous cette sorte de décadence chez la fille d'un bourgeois aisé?
— Oh! à beaucoup de choses, fit Henri.
— Qui sont?...
— Qui sont d'abord l'éducation, le défaut de surveillance, mais surtout, et par-dessus tout, les fréquentations.
— Clara n'a donc pas été bien élevée?
— Entre nous, mon cher, Clara est une victime.
— Victime de quoi?
— De la sordide avarice de son père.
— Vraiment?
— Je vais vous raconter en deux mots l'histoire de cette jeune fille et je suis sûr que vous me donnerez raison.
— Voyons? fît curieusement Gaétan.
— Ètes-vous allé chez M. Desrochers? demanda Henri.
— Oui, le jour même oh j'ai loué mon appartement.
— Eh bien! n'avez-vous pas été frappé du délabrement de cet intérieur? Ne trouvez-vous pas que chaque pièce, chaque meuble, chaque objet sue l'incurie, la misère, la crasse, l'avarice?
— A ce point, ajouta Gaétan, que j'éprouve pour cet homme la fnème répugnance que m'inspire le reptile.
— Alors nous sommes d'accord, reprit Henri. Eh bien! voyons '■•[' qu'a été la jeunesse de Clara auprès d'un pareil homme — car je ::'ose pas dire d'un pareil père.
Je ne vous parlerai même pas de ses premières années, quoiqu'elles :;ieiit eu certainement sur sa vie une influence néfaste, puisqu'elle f l'avait plus de mère à quatorze mois, et qu'elle n'avait pour veiller . ir son enfance qu'un avare, trop occupé de ses intérêts et de son or ,iour s'inquiéter de sa fille.
Quant à lui, je ne vous en dirai rien aujourd'hui, mais quelque jour je vous conterai aussi sa lugubre histoire.
Donc, comment grandit Clara jusqu'à sept ou huit ans qu'on l'envoya à l'école? C'est un problème. Soignée seulement par cette horrible duègne, que vous avez peut-être vue et qui sert patiemment de domestique à M. Desrochers depuis vingt ans, la pauvre fille était, paraît-il, une chétivc enfant, mal habillée, de haillons douteux, mal nourrie, ne. connaissant même pas Dieu de nom, n'ayant aucune notion du bien ou du mal, à qui les locataires de la maison, et entre autres ma tante, de qui je tiens tous ces détails, avaient fait souvent la charité d'une robe, d'une paire de souliers, d'un morceau de pain, d'une friandise.
Que fit-ehe, qu'apprit-elle pendant cinq ans?
Rien, ou du moins bien peu de chose. Vous n'êtes pas sans savoir combien les maîtres s'intéressent peu aux enfants que ne leur recommande aucune sollicitude. Or, pas une fois, dit-on, M. Desrochers ne se dérangea pour s'informer de ce que devenait son enfant.
pour s'assurer des progrès qu'elle pouvait faire. Ce n'était pas pour rinstruire qu'il envoyait sa fille à l'école, c'était pour s'en débarrasser.
Et puis, qu'apprend-on à l'école? Pas grand'chose, sinon à polissonner. M. Desrochers aurait bien voulu, sans aucun doute, mettre Clara dans un pensionnat, mais il ne put pas s'y décider.
Pour se débarrasser tout à fait de sa fille, il ne trouva qu'un moyen : c'était de la mettre en apprentissage chez une modiste. Ce lui fut une grande économie. Clara devenait grande et mangeait beaucoup! Une fois qu'il l'eut placée, M. Desrochers n'eut plus à s'occuper ni de la loger ni delà nourrir. Mais je vous laisse à penser ce que Clara, qui avait appris à polissonner à l'école, apprit encore dans un atelier de modiste.
Quand on parle d'un atelier de modiste, on se figure au premier abord une réunion de jeunes personnes sages, laborieuses, désireuses d'apprendre un état. Il est possible qu'il y ait des ateliers de ce genrelà. Où sont-ils? Je n'en sais rien. Ce que je puis vous affirmer par ma propre expérience et par celle de mes amis, c'est que, dans les trois quarts de ces ateliers, on y parle un langage et on y chante des chansons qui feraient rougir un carabin.
Voilà de quelle façon s'était complétée l'éducation de Clara, le jour 011 l'apprentie devint ouvrière.
Ce jour-là, son père fut forcé de la loger, il est vrai; seulement il fit une nouvelle économie, puisqu'il n'était plus obligé de l'entretenir. En effet, ne gagnait-elle pas des appointements?
Vous n'ignorez pas combien sont dérisoires ces appointements. Ce n'est un secret pour personne, que les maîtresses d'atelier spéculent sur la coquetterie et sur la faiblesse de leurs ouvrières. Sans cela, comment oseraient-elles exiger une certaine tenue des jeunes filles qu'elles ne payent pas?
La pente est fatale pour ces pauvres brebis. Les aînées leur donnent l'fcxemple ; les jeunes se débattent plus ou moins longtemps avant de le suivre; mais elles finissent toujours parla. C'est tellement prévu que c'est presque une tradition.
M. Desrochers le savait aussi bien que vous et moi, croyez-le. Aussi, qui nous dit que cet ignoble avare n'ait pas fait entrer le déshonneur de sa fille dans le calcul des économies qu'il entasse ? Je ne prétends pas qu'il l'ait vendue, mais je suis certain qu'il la laisse faire sous prétexte de confiance aveugle.
Pourquoi Clara aurait-elle résisté plus que les autres au courant dans lequel on l'avait jetée?
Elle avait collé son œil au trou de la serrure. (P. 117.)
Quelle autre voix que sa conscience ignorante lui a fait entendre le moindre reproche? Il n'est pas.jusqu'à la bonne de son père qui n'ait aidé à sa chute, en recevant les visites, les bouquets, les lettres des galants. C'était tout bénéfice pour elle, et je n'affirmerais pas qu'elle ne considère pas les générosités qu'elle accepte comme une juste compensation des gages assurément dérisoires que lui donne son maître.
LIV. 15, — Ll^ DRAME DE PONTCnAnRA — P, SAU.MÈRE — J. ROUFF ETC'O, ÉD.