‹ Le drame de PontcharraChapitre 11 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Vous expliquez-vous maiiiteiianl qu'ayant grandi dans de telles conditions Clara soit plus femme que fille?

— Hélas! ce n'est que trop facile à comprendre! fit Gaétan. Mais alors ce Desrocliers est un misérable, ajouta-t-il.

— Oh! quant à cela, ce n'est pas moi qui vous dirai le contraire, accorda Henri.

Quant à la manière dont Clara est tombée, je ne la connais pas, mais je la devine. Elle a aperçu pendant plusieurs jours le même visage d'homme à travers les glaces du magasin, ce galant l'a suivie, le soir, quand elle sortait, lui a parlé; ou bien une de se^' camarades l'a tout simplement présentée à l'ami de son amant. La connaissance s" est faite entre une tranche de pâté de veau et jambon et une bouteille de Champagne, ce qui est la suprême gourmandise des modistes, et cela a duré ce que durent les roses, ou plutôt les belles de nuit.

Voilà, mon cher ami, de quelle façon commencent et finissent trois ou quatre mille jeunes filles tous les ans à Paris, voilà dans quelle classe se recrute le vice, sous quelque forme qu'on le rencontre plus tard.

Quelle sera la fin de Clara? je ne suis pas assez bon prophète pour le dire, mais je m'imagine qu'elle sera triste, en dépit de la fortune que son père sera bien forcé de lui laisser un jour.

Vous sentez bien que si je vous ai parlé de tout cela avec tant d'assurance, c'est que je puis vous dire : Experto crede Roberto. J'ai moi-même écrit des billets doux, envoyé des bouquets, graissé la patte de la vieille Louise, qui a tout accepté, tout empoché, jusqu'au jour où je me suis aperçu que je n'étais sans doute pas du poil, du visage ou de la taille qui plaît à Clara.

Quant à vous, mon cher, je crois que non seulement vous avez des chances, mais que si déjà vous aviez voulu... car vous ne me ferez jamais croire que ce soit uniquement pour tenir compagnie à dame Balbine que Clara est si prévenante et si assidue. A.ussi, vrai! je donnerais bien vingt-cinq louis pour être à votre place.

Gaétan regarda Henri en face, pour s'assurer que le jeune étudiant ne se moquait pas de lui.

Lorsqu'il eut la certitude que celui-ci lui parlait sérieusement, il haussa légèrement les épaules.

— Eh bien ! dit-il, je ne suis pas de votre avis. Non pas que je conteste la beauté provocante de Clara, mais ce genre de beauté n'est pas de mon goût. Une femme qui attaque ne vaut jamais pour moi une femme qui se défend, par la même raison qu'il est certains

charmes que j'aime mieux deviner que voir. Vos Andalouses et vos Italiennes, ou je me trompe fort, ne me mettront jamais la cervelle à l'envers. Je cherche l'amour pour ce qu'il donne réellement et non pas seulement pour ce qu'il promet. Je veux le ressentir avant de l'inspirer, et non pas le trouver tout fait, comme ces habits de confection qui ne vont pas à la taille et n'ont pas de durée.

— Ainsi vous préférez la froide Alice Darneville à la passionnée Clara Desrochers? demanda Henri.

— A tous les titres, oui. D'ailleurs, ne vous figurez pas que le lac le plus limpide et le plus calme n'ait pas ses tempêtes, plus rares peut-être, mais par cela même plus terribles, que celles du bruyant Océan.

— Alors, mon cher, prenez garde I

— A quoi? fit Gaétan.

— Si vous alliez aimer Alice!

— J'espère que Dieu m'épargnera cette douleur, répondit en rougissant le jeune provincial, car je ne me fais pas illusion au point de croire qu'un tel amour puisse avoir pour moi une heureuse issue.

— Si cela arrivait pourtant?

— Il est probable que j'en mourrais, dit Gaétan avec une simplicité et une franchise qui firent frissonner Henri.

— Alors vous avez raison, fit l'étudiant, il faut espérer que cela n'arrivera pas. Et tenez, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?

— Deux plutôt qu'un.

— Si vous vous sentez jamais féru d'Alice, prenez Clara. En amour, c'est comme en médecine, il n'est rien de tel que les dérivatifs.

— Vous persistez donc à croire que cette jeune femme a une arrière-pensée en venant chez moi?

— C'est-à-dire que je ne comprends pas que vous ne vous en soyez pas aperçu. Dans quelque temps, si vous êtes franc, vous en conviendrez.

— Tfiisez-vous, prophète de malheur! dit en riant Gaétan.

— De malheur? se récria Henri. Décidément vous êtes bien difficile !

Puis, ainsi qu'il arrive toujours, la conversation prit une autre tournure et la soirée s'écoula, sans qu'il fût question des deux jeunes

mies.

Le lendemain, exact comme un garçon de banque, Gaétan

arrivait à dix heures et demie chez M. Darneville, et se mettait au courant de ce qu'avait déjà appris son élève.

Pendant le déjeuner, à la prière de son père, Alice échangea avec lui quelques phrases d'anglais.

M. Darneville avait eu raison de dire que son éducation laissait à désirer sous ce rapporc; car elle prononçait mal et ne comprenait pas Gaétan qui le parlait couramment, c'est-à-dire qui mâchait la moitié des mots. Pour être intelligible, il fut obligé d'accentuer chaque syllabe, ce qui est essentiellement contraire à la prononciation anglaise.

Cependant Gaétan assura que c'était une simple question d'habitude et qu'avant deux ou trois mois, 31'^^ Alice en saurait aussi long que lui, à la condition de ne s'exprimer jamais qu'en anglais, ce à quoi son père l'autorisa sur-le-champ.

Pendant la journée, qui fut à peu près remphe par une promenade aux Champs-Elysées, Gaétan tit connaissance avec Edmond.

L'enfant se défiait bien un peu de ce « grand monsieur » qu'on lui donnait dès à présent comme précepteur, mais un gâteau offert à propos et une partie de bagues sur les chevaux de bois triomphèrent promptement de ses appréhensions.

Le soir, il déclara que « le grand monsieur était un bon enfant ».

Le lendemain et les jours suivants on régla les heures de travail. Au bout de huit jours, le pli était pris. Le précepteur avait remplacé sans efforts l'indulgente institutrice qu'Edmond avait trouvée jusqu'alors dans la personne de sa sœur.

Quinze jours après, on aurait dit que Gaétan était depuis un an dans la maison.

M. Darneville commençait à apprécier ses rares qualités; Alice s'exprimait plus facilement en anglais ; Edmond l'appelait son bon ami.

Gaétan était d'une exactitude scrupuleuse : il arrivait très régulièrement à huit heures et ne partait que lorsque M. Darneville le congédiait, c'est-à-dire entre six heures et six heures et demie.

Après dîner, tantôt il allait prendre Henri, tantôt Henri montait le prendre. Celui qui avait fini le premier son repas venait se mettre aux ordres de l'autre. Ils s'étaient définitivement liés chaque jour d'une plus étroite amitié.

En effet, depuis que Gaétan était entré en fonctions, il avait perdu sa gaieté et s'était fait un visage grave, que dame Balbiue

interrogeait anxieusement. Il était arrivé parfois que Gaétan, après lui avoir souhaité le bonjour, demeurât une heure auprès d'elle sans desserrer les dents.

Si elle lui adressait quelques questions pour rompre ce silence glacial, il y répondait à peine par des monosyllabes décourageants. Souvent même il était si préoccupé, qu'il n'entendait pas ce que disait la vieille fille.

Dès qu'il avait fini de dîner, ou dès que Henri paraissait, il se levait de table à la hâte, comme s'il lui tardait de fuir la maison, de marcher, de parler, de se retremper dans la vie active et bruyante du dehors.

La veille, il était rentré assez tard et avait regagné sa chambre; dame Balbine qui ne dormait que d'un œil, avait vu de la lumière à travers le trou de la serrure, bien longtemps après qu'il se fut couché. Curieuse de voir ce qu'il pouvait faire, elle se leva, et, pieds nus, vint coller son œil au trou de la serrure.

Le lit de Gaétan se trouvait précisément en face de la porte.

Il avait appuyé sa tête dans sa main. Devant lui, sur le bord du lit, un livre était ouvert.

La vieille fille crut d'abord qu'il hsait, mais, en l'observant plus attentivement, elle s'aperçut que ses yeux prenaient une tout autre direction et se fixaient dans le vide avec cette persistance particulière à ceux qu'absorbe une pensée opiniâtre.

L'expression de son visage, qu'éclairait en plein la lueur de 1 bougie, était calme et radieuse.

On aurait dit qu'il souriait à quelque charmante vision, dont ses regards ne pouvaient pas se détacher.

Tout à coup, il poussa un profond soupir, ses sourcils se froncèrent; il ferma avec colère le livre qu'il avait ouvert et le jeta loin de lui; puis il éteignit la lumière et dame Balbine ne vit plus rien. Seument, comme par un reste de curiosité, elle avait collé son œil au trou de la serrure, elle l'entendit pousser à plusieurs reprises ce même soupir qui avait terminé sa rêverie.

Elle alla enfin se recoucher, sans être plus avancée qu'auparavant. Elle devina bien qu'il était préoccupé, poursuivi par une idée fixe; mais laquelle?

Elle n'osait pas l'interroger, ni avouer qu'elle l'avait épié, sachant bien qu'il l'aurait vertement réprimandée de son indiscrétion.

— Bah! cela ne sera rien, se dit-elle, afin d'essayer de calmer ses inquiétudes.

Fort heureusement pour elle, Clara venait de temps en temps lui tenir compagnie.

On parlait un peu de tout et naturellement beaucoup dé Gaétan. C'était à peu près l'unique sujet sur lequel la conversation de dame Balbine ne tarît jamais.

Clara était donc parfaitement au courant de tout ce que faisait le jeune précepteur. Cependant elle n'en savait encore que ce que la vieille gouvernante avait bien voulu lui dire.

Ce jour-là, dame Balbine fut plus expansive.

Elle avoua à la jeune fille que depuis quelques jours, son jeune maître — car c'était ainsi qu'elle le désignait lorsqu'elle parlait de lui — était triste, rêveur et maussade.

Clara dressa tout à coup l'oreille.

— Et ce n'est que depuis qu'il a obtenu cet emploi? demandât-elle.

— Quelques jours après.

— Vous en êtes sûre ?

— Parfaitement. Si je ne le connaissais pas, qui est-ce qui le connaîtrait? répliqua la gouvernante.

— Est-ce que M. Darneville reçoit du monde?

— Probablement.

— M. Gaétan a-t-il assisté déjà à quelque dîner ou soirée donnés par ce personnage?

— Pas encore.

— Et M. Darneville n'a pas d'autre enfant que ce fils dont M. Gaétan est le précepteur?

— Si vraiment. Ne vous ai-je pas dit qu'il avait une fille?

— Une fille ! s'écria Clara qui tressaillit. Non, je n'en savais rien. Et, ajouta-t-elle en s'efforçant de se contenir, est-elle jolie?

— Mon jeune maître m'en a beaucoup parlé dans les premiers temps, répondit dame Balbine; il me la dépeignait si beUe, si chaste, si pure, que, dans le principe, j'ai eu réellement peur qu'il n'en devînt amoureux; mais à présent, je suis tout à fait tranquille.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ne m'en ouvre plus la bouche.

Clara eut un sourire étrange, et ses yeux s'allumèrent d'un rapide éclair de haine et de jalousie ; mais elle dissimula habilement cette impression.

— En effet, dit-elle, Aoilàqui est tout à fait rassurant.

LE DRAME DE PONTGHARRA nO

La naïve gouvernante fut parfaitement dupe du calme apparent de Clara, contre laquelle elle n'avait du reste aucun soupçon.

Aussi, pendant qu'elle se creusait la tête pour deviner quelle préoccupation venait assiéger Gaétan jusque dans son sommeil, Clara dévorait sa jalousie et combinait les projets les plus audacieux.

Elle ne cherchait plus, comme dameBalbine, elle était convaincue que son instinct de femme l'avait bien servie et que Gaétan aimait ou était sur le point d'aimer Alice.

Or, par l'éducation qu'elle avait reçue, ou plutôt qu'elle n'avait pas reçue, par les habitudes qu'elle avait contractées, par le portrait imagé que Henri avait tracé de sa jeunesse, on a pu voir que Clara, depuis longtemps émancipée, avait de la vie une triste expérience.

Elle ne savait que trop à quoi rêvent les jeunes gens et les jeunes filles quand ils perdent la gaieté, l'appétit, le sommeil. Aussi n'hésitat-elle pas à se persuader que, si Gaétan en était là, c'est qu'il songeait à une femme.

Était-ce une femme que Henri lui avait jetée dans les bras? Ce n'était pas admissible.

De telles amours ne laissent guère de traces dans le cœur. Était-ce à elle, Clara? Ah! que n'eût-elle pasdonnépour que cela fût vrai! Mais elle ne pouvait pas non plus s'y méprendre : Gaétan ne l'aimait pas.

Avait-il jamais eu pour elle une prévenance, un mot, un serrement de main fui'tif?

Non, il avait été pour elle strictement poli et avait même reculé devant les tête-à-tête qu'elle lui ménageait, pendant que dame Balbine était occupée ou allait faire ses commissions.

Donc, c'était d'une autre femme qu'il était épris, et cette femme, il suffisait de la nommer pour ne pas se tromper, puisque Gaétan n'avait à Paris d'autres relations que celles qu'il y avait nouées depuis son arrivée.

Du moment que M. Darneville avait une fille, et que Gaétan était à même de la voir tous les jours, il n'y avait pas d'erreur possible : c'était cette jeune fille vers laquelle il se sentait entraîné.

Tout le démontrait, tout, jusqu'à ce silence que dame Balbine prenait pour un symptôme rassurant, au lieu d'y trouver un danger plus redoutable encore que les admirations qu'il avait laissées percer imprudemment d'abord.

Clara n'était pas de celles qu'une telle découverte arrête cl désarme. Plus le péril était grand, plus elle éprouvait le besoin de le conjurer.

1^0 LE DRAME DE POiNTCHARRA

Henri n'avait pas fait fausse roule en la jugeant ardente, passionnée. La flamme de ses grands yeux noirs, l'incarnat de ses lèvres sensuelles, le sang que Ton voyait courir et battre sous sa peau, étaient des indices qui n'avaient même pas échappé à l'œil peu clairvoyant de Gaétan. Comment un observateur ne les aurait-il pas

relevés ?

Quant à Gaétan, il ne se croyait pas si profondément atteint que le redoutait Clara.

Il est bien vrai qu'Alice avait attiré son attention, qu'il la trouvait belle et tout à fait conforme à l'idéal qui liante toujours les imaginations les plus paresseuses; il est bien vrai que de jour en jour cette attention était plus soutenue, s'accentuait davantage, qu'il découvrait d'heure en heure des trésors nouveaux de grâce, d'esprit et de beauté, qu'il ne soupçonnait pas la veille, mais il ne croyait pas commettre un plus grand crime, ou courir un plus grand danger, qu'un amateur de tableaux en présence d'une vierge de Raphaël.

Admirer n'est pas aimer, se disait-il. Et pourtant il voyait sans cesse devant lui cette adorable image, qui le poursuivait au sein môme de l'obscurité.

11 essayait d'y échapper, de s'étourdir. Il évitait de rester chez lui. Il s'en allait chaque soir avec Henri, en quête de bavardage, de grand air, de locomotion. Lorsqu'il rentrait, il prenait un livre et fixait sur les lignes invisibles ses yeux brûlants d'insomnie.

Mais les sarcasmes d'Henri, le roulement des voitures résonnaient à son oreille sans y pénétrer, et ses yeux se détachaient involontairement du livre pour chercher dans le coin le plus obscur de la chambre l'apparition que la pensée avait évoquée.

Il ne consacrait qu'une heure par jour à l'éducation d'Alice, dont l'instruction solide et complète ne réclamait guère du reste que le perfectionnement qu'il y apportait.

Il lui avait prêté quelques volumes des auteurs anglais les plus connus, les lui faisait lire à haute voix, lui expliquait les passages difficiles, faisait ressortir les finesses de la langue, corrigeait les défectuosités de sa prononciation, toutes choses qu'un professeur a difficilement le temps de faire dans un pensionnat.

Alice éprouvait un vif plaisir à cette distraction quotidienne.

M. Darneville avait eu le courage d'y assister les deux ou trois premières fois ; mais comme il ne comprenait pas un mot d'anglais, comme pas une des beautés que Gaétan signalait — toujours en anglais, suivant qu'il avait été convenu — ne frappait son cœur ni son esprit,

LE DRAME DE POMTC tl AR lA A

Gaôtan contemplait avec pitié cette pauvre fille. (P. 128.)

UV, 11. — LE DRAME DE PO.NTCllARU.V. — P. SAUMÈUE. — J. ROUFF ET C'", ÉD.

Page 1