UT
M. Darneville avait fini par considérer comme un supplice d'assister à ces séances ingrates.
Ils restaient donc seuls, enflammés des mêmes ardeurs que leur communiquait Shakespeare, parcourant ces mêmes paysages sublimes que Walter Scott excelle à décrire, enivrés par la suave poésie de Milton.
Pendant cette heure, si courte qu'elle se prolongeait toujours au delà du délai de rigueur, leurs regards échangeaient la même flamme, leur esprit les mêmes délicatesses, leur cœur les mêmes impressions, leur âme les mêmes ivresses. Ils lisaient aussi clairement dans leur pensée que dans le livre qu'ils parcouraient. Les mêmes passages les enthousiasmaient, les mêmes descriptions les enchantaient, les mêmes élans les transportaient. Évidemment tout leur était commun : le caractère, les goûts, les sentiments.
Leurs mains se touchaient pour tourner la page, leurs cheveux frissonnaient quand ils se penchaient à la fois sur le livre, pour en traduire une phrase ou pour en répéter quelques lignes.
Et, comme tout a une fin, ils fermaient le livre en soupirant et se quittaient avec un regard qui semblait dire : A demain.
Le reste de la journée s'écoulait d'une manière assez monotone pour Gaétan, dont l'élève entamait sous sa direction les déclinaisons grecques ou latines.
Enfin, vers six heures, il était libre, et, par la ligne des boulevards, s'acheminait vers sa maison.
Cette promenade quotidienne lui faisait grand bien, en ce sens qu'elle le forçait au plus salutaire des exercices.
Ce jour-là Gaétan venait de quitter le boulevard Malhesherbes et longeait le trottoir de la Madeleine, lorsqu'une voix de femme s'écria :
— Tiens, monsieur Gaétan !
Il était près de six heures et demie. Il marchait fort vite afin d'arriver plus tôt. Pourtant, quand il entendit prononcer son nom, il s'arrêta.
■ — Tiens ! fit-il à son tour, mademoiselle Clara ! Que faites-vous donc dansée quartier-ci? Est-ce que vous rentrez chez vous? En ce cas nous ferons la route ensemble.
— Moi... pas du tout, répondit la jeune fille. Au contraire, je suis même assez embarrassée.
— Embarrassée. Et pourquoi? demanda Gaétan.
— Figurez-vous que j'avais été invitée à dîner pour aujourd'hui
par une de mes amies. J'arrive chez elle, rue Tronchet, là, à deux pas, et je ne trouve personne. L'a-t-elle oublié? A-t-elle été forcée de partir subitement? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que le concierge m'a répondu qu'elle était à la campagne.
— Alors vous retournez à la maison, fit Gaétan.
— Je ne puis pas. C'est bien là ce qui me contrarie le plus.
— Qui vous en empêche ?
— Je vais vous le dire. Mon père, quand je lui ai dit que j'allais dîner en ville, m'a annoncé qu'il allait en faire autant, et a donné congé à notre bonne, de sorte que je ne trouverai pas un chat à la maison.
— Cependant il faut bien...
— Que je dîne, n'est-ce pas? fît Clara. Soyez convaincu que je ne m'en passerai pas. J'allais même entrer dans un restaurant des environs, mais une femme seule, vous savez... j'hésitais.
— Je comprends cela, mais il y a une chose bien plus simple à faire, proposa Gaétan.
— Laquelle? demanda Clara avec vivacité.
— C'est de venir dîner chez moi.
— En compagnie de dame Balbine?
— Sans doute.
Le visage de Clara perdit tout à coup l'expression joyeuse qui l'avait animé un instant.
— Oh ! non, dit-elle vivement. Je ne veux pas donner un tel dérangement à cette pauvre femme. Et puis, je ne vous le cache pas, je n'aurais jamais la force d'aller jusque-là, j'ai trop faim.
— Qu'à cela ne tienne, dit Gaétan. Entrons dans un restaurant, vous y prendrez un bouillon, et cela vous permettra d'attendre.
Elle répondit par un geste de dénégation.
— Non, dit-elle résolument, il y a encore quelque chose de plus simple que tout cela.
— Quoi donc? demanda naïvement Gaétan.
— C'est, si nous entrons dans un restaurant, que nous y dînions ensemble.
— Et dame Balbine? objecta aussitôt le jeune homme.
— Dame Balbine supposera que vous avez été retenu chez M. Darneville. Au besoin vous le lui direz.
— C'est qu'elle est capable de ne pas se mettre à table avant huit ou neuf heures du soir.
— Oh! mais nous serons revenus depuis longtemps à pareille heure, fit pudiquement Clara.
— C'est vrai, dit Gaétan. Alors veuillez accepter mon bras, mademoiselle.
Clara s'en empara d'un air triomphant.
Gaétan, qui ne connaissait pas Paris, vit sur la place de la Madeleine deux ou trois restaurants dans lesquels il voulut entrer.
— Non pas, fit vivement Clara. Ces restaurants-là sont trop chers pour nous. Je ne veux pas vous ruiner.
— Alors, oii irons-nous?
— Si vous voulez bien me suivre, je connais une excellente maison, dans laquelle nous dînerons parfaitement à des prix raisonnables.
— Je suis à vos ordres, dit docilement Gaétan.
A ces mots, Clara remonta le lon^ de la Madeleine, prit la rue Tronchet, la rue du Havre, et arriva sur la place qui s'étend devant la façade du chemin de fer de l'Ouest.
Elle cheminait d'un pas léger, sur la pointe du pied, de cette allure toute spéciale aux Parisiennes, qui savent, comme l'hermine, passer au miheu de la boue sans se tacher, et qui, parles temps les plus secs, trouvent toujours l'occasion de relever assez habilement leurs jupes pour montrer le bas d'une jambe déliée et la cambrure d'un pied finement chaussé.
Elle donnait le bras à Gaétan, posant à peine sur l'étoffe de son babit l'extrême bout de ses doigts gantés, si légère, qu'il sentait à peine le contact de cette main mignonne.
Pendant qu'il s'extasiait sur le hasard inespéré qui venait de les réunir si bizarrement à plus d'une lieue de leur demeure, elle riait sous cape, mais répondait à peine, baissait les yeux, rougissait au besoin, si bien que Gaétan émerveillé se disait :
— Mais c'est que je ne l'ai jamais vue ainsi! Elle est ravissante. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Et si Henri ne m'avait pas affirmé d'une manière si péremptoire...
Et, de nouveau, il la contemplait, comme s'il doutait encore. Clara ne le regardait pas, et pourtant elle le voyait et devinait ce qui se passait en lui.
Elle tourna à droite. Gaétan aperçut en effet un restaurant.
— Est-ce là? demanda-t-il.
— Pas tout à fait, répondit-elle.
Au heu d'entrer dans la salle commune du rez-de-chaussée, elle ^ ouvrit une porte à peine visible et s'engagea dans un escalier si étroit qu'il était impossible de monter deux de front.
Elle prit les devants, se retroussa si soigneusement pour ne pas I frôler les murs, que Gaétan, qui la suivait, avait juste à la hauteur de l'œil la bottine élégante qui emprisonnait son pied mignon, et le 1 contour d'un mollet plein de mystérieuses promesses.
En les entendant monter, un garçon se présenta pour les recevoir.
— Vous êtes seuls? demanda-t-il en apercevant le jeune couple. Clara fît de la tête un petit signe d'assentiment.
Aussitôt le garçon ouvrit dans le couloir une petite porte latérale, et s'effaça pour laisser passer ses clients.
Gaétan pénétra alors, non sans quelque étonnement, dans un petit cabinet, très élégamment tendu de papier vert et or et de rideaux en velours vert.
C'était la première fois qu'il mettait les pieds dans un restaurant, à plus forte raison dans un cabinet particulier. Il en étudia curieusement la disposition.
Au milieu était dressée une table, couverte d'un linge éblouissant, sur laquelle on aurait pu tenir quatre au besoin. Autour de la table, il vit deux chaises et un divan recouverts de velours semblable aux tentures.
Sur une cheminée microscopique, il aperçut deux candélabres garnis de bougies, une pendule qui non seulement ne marchait pas, mais qui n'avait même plus d'aiguilles, et une glace assez belle, mais rayée de tant de traits de diamants, qu'à peine pouvait-on s'y mirer encore. Toutes ces hgnes se croisaient capricieusement, réprésentant une date ou les noms de la plupart des saints du calendrier.
Pendant qu'il passait cette rapide inspection, Clara se défaisait lentement, accrochait aux patères son chapeau de paille de riz, son pardessus de faille noire, et venait s'asseoir sur le divan.
Quand Gaétan eut achevé son examen, il la trouva déjà installée devant la table.
Il prit une chaise qu'il plaça juste en face d'elle.
Il allait s'y asseoir, lorsque avec une moue charmante, Clara lui montra une place vide à ses côtés.
— Venez vous mettre là, dit-elle.
Gaétan obéit.
Au même instant le garçon entra, apportant sur une assiette un morceau de papier et un crayon.
Le jeune provincial ne comprenait pas, mais Clara congédia le garçon d'un geste.
— C'est bien, fit-elle. Quand nous aurons fait notre menu, nous vous sonnerons.
Le garçon s'inclina et sortit sans faire une objection.
— Voyons, dit Clara, qu'allons-nous manger?
— Ce que vous voudrez, répondit Gaétan, vous vous y entendez mieux que moi.
— Oh! pas trop, se défendit-elle en minaudant. Cependant je vais essayer, puisque vous le voulez.
— C'est cela.
— Aimez-vous les huîtres, le poisson?
— Beaucoup, mais je n'en ai mangé que bien rarement.
— Raison de plus pour profiter de l'occasion, fît Clara. Aussitôt elle passa à Gaétan le crayon et le papier.
— Écrivez, dit-elle. Puis elle dicta :
— Deux douzaines d'huîtres, un potage bisque, une sole Colbert, un filet auY truffes, une salade de légumes, un parfait au café...
— Cela vous convient-il? demanda-t-elle, après s'être assurée que son amphitryon avait tout inscrit.
— Parfaitement, répondit Gaétan.
— Et comme vin? ajouta-elle. Que désirez-vous?
— Ce que vous voudrez, fit-il. Cependant s'il y a de l'Ermitage, j'en prendrais volontiers un verre. C'est un vin de pays que l'on boit beaucoup à Grenoble.
— Va pour l'Ermitage, accepta Clara. Avec une bonne bouteille de Pouilly-fuissey, pour arroser les huîtres...
— Comme il vous plaira, fît docilement Gaétan.
Clara sonna et tendit au garçon le menu qu'elle avait rédigé pour la circonstance.
Pendant qu'on faisait les apprêts de ce repas, composé des mets les plus excitants et des vins les plus capiteux, Gaétan se rapprocha.
— Mais, fit-il observer, votre père vous laisse donc toute liberté?
— Mon père, répondit Clara, ne m'empêchera jamais de faire à ma tête, tant que je ne m'attaquerai pas à ses gros sous.
— Il ne s'inquiète donc pas des endroits où vous allez?
— Non, pourvu que je ne dîne pas à la maison.
— Il n'aime donc pas à se trouver avec vous? ,
— Naturellement, c'est une dépense de plus pour lui.
— Il est donc avare?
— Avare! soupira tristement Clara. Je vous en réponds! C'est-à
dire que si je connaissais un mot plus expressif, je remploierais. Non seulement il tondrait sur un œuf, mais encore sur un œuf déjà tondu.
— Est-ce qu'il est pauvre?
— Pauvre, lui! On prétend qu'il est richissime.
— Vous ne le savez donc pas ?
— Comment voulez-vous que je le sache? Est-ce que mon père m'a jamais entretenue de ses affaires? Suis-je une fille pour lui? A-t-il une famille, un cœur? Sa famille, c'est son or; son cœur, c'est son coffre-fort. En dehors de cela, rien n'existe pour lui.
Elle était devenue grave et réfléchie. Son bel œil noir était humide d'une grosse Jarme prête à tomber. Mais tout à coup elle essuya cette larme furtive et secoua la tête, comme pour chasser cet attendrissement passager.
— Après tout, que m'importe? fit-elle avec un rire forcé. Qu'il garde son or, qu|il me laisse ma liberté, c'est tout ce que je lui demande. Croyez-vous que je vais fatiguer mes yeux à pleurer, user ma jeunesse dans la, désolation et les regrets? Ma foi, non! Puisqu'il a voulu qu'il en soit ainsi, tant pis pour lui! Et si c'est tant pis pour moi... •^j'aurai bien le temps de le regretter quand je serai vieille et flétrie.
A peine avait-elle achevé que le garçon parut et commença de servir le dîner.
Gaétan contemplait avec pitié cette pauvre fille, qui certainement était moins coupable que son père des fautes qu'elle avait commises.
L'attendrissement de Clara, si peu qu'il eût duré, prouvait qu'elle n'était pas foncièrement pervertie, ce qui réconciha aussitôt Gaétan avec elle.
Peu à peu, à mesure que les plats succulents et les vins chaleureux se succédaient, la gaieté, l'abandon, la grâce de Clara déridèrent le front assombri du jeune provincial.
A la fin du dîner, lui/ si sobre d'ordinaire, sentait courir dans ses veines une flamme incendiaire; les fumées de vin lui montaient au cerveau et se condensaient, devant ses yeux étincelauts, en un nuage à travers lequel apparaissait le visage de Clara, non moins animé, non moins coloré que le sien, et dont les regards dardaient sur lui leiirs effluves magnétiques.
Sous prétexte qu'efle avait trop dîné, et qu'elle étouffait, elle avait dégrafé son corsage.
Chacun de ses mouvements mettait en relief des contours trop fermes et trop séduisants pour ne pas exercer une influence dangereuse sur une imagination de vingt-cinq ans.
Elle entendit dans l'escalier un pas raDide. fP. 131.1
— Gaétan se sentait possédé de désirs tels qu'il n'en avait jamais éprouvé.
— Allons, dit-il brusquement. Partons.
Mais la rusée sirène n'avait que trop bien lu dans les yeux de celui qu'elle voulait perdre, ou plutôt conquérir. Au moment où il se levait elle lui prit la main, l'attira près d'elle,et lui fit un collier de ses deux bras. Puis elle appuya sur ses lèvres un baiser dévorant. .......
LIV. 17. —LE DRAME DE PO.NTCHARRA. — P. SAUMÉRB — J. ROL'FF ET C'o, ÉD. LVI. 17.