DE DROIT
Vers huit heures du soir, Henri, ne voyant pas encore descendre Gaétan, monta le prendre pour faire avec lui la promenade de chaque jour.
A son grand étonnement, il vit la table dressée, le couvert intact.
Gaétan n'est donc pas encore rentré? demanda-t-il.
— Non, je l'attends, répondit dame Balbine.
— Vous avez tort. Une viendra certainement plus dîner à pareille heure.
Vous croyez?
— J'en suis sûr.
— Mon Dieu ! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! gémit la vieille fille, incapable de maîtriser son inquiétude.
— Que voulez-vous qui lui soit arrivé? Il a toujours sur lui un portefeuille, des papiers, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Alors on l'aurait déjà ramené ici, dit Henri. Ce qui le retarde doit être la chose la plus naturelle du monde.
— Laquelle?
— On l'aura retenu à dîner chez M. Darneville...
— C'est possible, fit dame Balbine, que cette probabilité parvint momentanément à rassurer. ,
— C'est à peu près certain, dit Henri. Aussi, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas l'attendre plus longtemps.
A ces mots, il se dirigea vers la porte.
— N'aviez-vous rien de particuHer à lui dire? demanda damé Balbine.
— Non, rien. Je venais le chercher pour faire un tour; mais puisqu'il n'y est pas, je vais monter chez moi et travailler un instant. S'il ne rentre pas trop tard, priez-le de grimper mon quatrième. 11 est sûr de me trouver debout jusqu'à une heure du matin.
— Je n'y manquerai pas, dit la gouvernante.
Sur un coin de la table, quand elle fut seule, elle se mit, en soupirant, à grignoter une faible parcelle du repas qu'elle avait préparé.
— C'est drôle, murmura-t-elle. Quand par hasard il s'absentait autrefois, cela me faisait moins de peine qu'aujourd'hui. Est-ce parce que mon pauvre maître restait près de moi?
Elle demeura quelques minutes, silencieuse et réfléchie, attentive à tous les bruits qui^venaient de l'escalier.
— Après tout, reprit-elle à demi- voix, il ne peut pas toujours rester auprès de moi. Je suis vieille, il est jeune... et quand il a travaillé toute une journée, il est bien juste que le soir il prenne un peu de distraction. . . Qu'est-ce que je dirai donc le jour oti il se mariera? C'est pour le coup que la vieille Balbine ne sera plus bonne à rien! Cependant il faudra bien que cela arrive tôt ou tard... Heureusement que nous n'y sommes pas encore! C'est égal, j'ai eu bien peur quand il me faisait un portrait si flatteur de cette jeune personne. S'il était devenu amoureux d'elle... une fille dont le père prend un précepteur à deux mille quatre cents francs par an!... ça doit avoir des millions... Il n'aurait plus manqué que cela!... lui qui n'a rien, pas même... Ah! oui, je peux m'en flatter, j'ai eu une rude peur !
Elle avait depuis longtemps ôtéle couvert, et s'était assise auprès d'une petite lampe allumée.
Afin de mieux entendre les bruits du dehors, elle avait laissé ouverte la porte qui donnait dans l'antichambre.
La tête couverte d'une large coiffe à longs pHs qui encadraient ses cheveux entièrement blancs, les besicles sur le nez, le bréviaire dans la main, elle ressemblait à un portrait de Rembrandt descendu de son cadre.
Elle lisait, mais tandis que son œil s'abaissait sur le hvre, son oreifle était tendue vers la porte d'entrée.
Vers dix heures, efle entendit dans l'escalier un pas rapide et sautiflant.
Ella se leva brusquement, mais se rassit presque aussitôt. Le bruit d'une clef qu'on introduisait dans la serrure l'avertit que quelqu'un entrait chez M. Desrochers.
— C'est probablement M"" Clara, pensa Balbine. Elle reprit sa lecture et son immobilité relative.
Dix minutes après, un pas net et régulier fit crier les marches de l'escalier.
— C'est lui! s'écria-t-elle.
Et pour ne pas lui faire croire qu'elle l'attendait avec tant d'impatience, elle approcha son livre si près de ses besicles, qu'elle n'y voyait absolument rien.
Ce fut dans cette occupation que la surprit Gaétan.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, elle leva la tête.
— Ah! c'est vous... dit-elle.
— Oui, ma bonne.
— Avez-vous dîné au moins?
— Soyez tranquille, fit Gaétan, j'ai dîné pour moi et pour vous, j'en suis bien bien sûr.
— Et vous avez bien fait, répliqua-t-elle. Est-ce chez M. Darneviile?
— Oui, dit-il, avec une imperceptible rougeur. Vous vous en (Hes donc doutée?
— Non, pas moi. Je m'imaginais déjà que vous aviez été victime de quelque accident; il en arrive tant dans ce maudit Paris! C'est M. Henri qui est venu vous prendre après son dîner.
— Ah ! c'est juste. Le pauvre garçon est sorti seul alors?
— Non pas, il est chez lui, il travaille.
— En ce cas, je vais faire comme lui.
— Vous en avez le droit. Cependant, il m'a chargé de vous dire que si vous vouliez monter, il vous attendrait jusqu'à une heure du matin.
— 11 a donc quelque chose à m'apprendre?
— Non pas que je sache.
— Voyons, fit Gaétan, il est dix heures et quelques minutes, je vais savoir ce qu'il me veut. Couchez-vous, dame Balbine, et si, à l'avenir, il m'arrive encore de ne pas être rentré à sept heures et demie, ne m'attendez pas, dînez tranquillement et ne vous inquiétez pas de moi, sans quoi vous m'ôteriez toute la joie que je pourrais goûter.
— Je vous le promets, monsieur Gaétan.
— Donc, bonne nuit! fit-il en l'embrassant:
Il sortit, suivi de la vieille fille, que ce baiser du soir avait ramenée sur-le-champ à des idées plus souriantes. Arrivé devant la porte de Henri, il sonna.
— Enfin, c'est vous! s'écria celui-ci en l'apercevant et en l'entraînant dans la pièce qui lui servait à la fois de salon et de cabinet.
Sur la table, une grosse lampe était allumée et répandait une vive clarté.
— Oh! mais quelle mine vous avez! fît Henri; je ne vous avais pas encore vu si bon visage. Vos yeux brillent comme des escarboucles ! Il n'y a pas besoin de vous demander si vous avez dîné en ville, cela se voit de reste.
— En .effet... balbutia Gaétan. Vi
— Chez M. Darneville peut-être? demanda Henri.
— Préciséments répondit le jeune précepteur.
Henri s'inclina; mais il observait son ami d'un œil qui semblait détailler sa toilette avec une incrédulité railleuse.
Gaétan s'en aperçut. «
— On dirait que vous ne me croyez pas? fît-il.
— Je vous crois, puisque^"^n^tne l'affirmez, répliqua Henri, sans cela...
— Sans cela quoi?
— M'autorisez-vous à m^expliquer en toute franchise?
— Parfaitement.
— Eh bien ! sans cela je parierais à votre toilette négligée, à votre plastron fripé, à votre col chiffonné, à vos manchettes cassées, au feu qui brille encore dans vos regards, que vous étiez en bonne fortune.
Gaétan n'avait songé à aucun de ces détails qui échappent si rarement à l'œil d'un Parisien. 11 se prit à rougir comme un coquelicot.
— Mais je n'en croirai que ce que vous me dites, s'empressa d'ajouter Henri pour ne pas l'embarrasser davantage, car il était sûr maintenant de ne pas s'être trompé.
— Non, répondit Gaétan en souriant, croyez-en ce que vous voudrez.
— Bah! fît Henri. J'ai deviné juste?
— Parbleu!... Vous avez un tas de moyens d'investigation qui ne me seraient jamais venus à l'idée.
— Comment! Est-ce que Clara...?
— Ah! pardon, mon cher, se défendit Gaétan avec une vivacité naïve, je n'ai nommé et ne nommerai personne.
Henri se prit à sourire. La vivacité même avec laquelle avait protesté son ami venait de lui prouver encore qu'il ne s'était pas égaré.
— Mon cher, dit-il, gardez votre secret. Cette fois, vous pouvez être certain qu'alors même que je le connaîtrais, je ne le trahirai pas, fût-ce devant vous.
— Merci, fît Gaétan en lui serrant la main.
A ces mots, il prit un cigare qu'il alluma et se renversa nonchalamment dans son fauteuil.
— Le fait est, reprit-il en suivant de l'œil les spirales capricieuses de la fumée, que je n'ai pas envie de dormir. Aussi ai-je été très heureux d'apprendre par dame Balbine que vous étiez chez vous et que vous m'attendiez. Je ne vous dérange pas?
— Du tout. Je travaillais à ma thèse de docteur, qui est presque terminée, et que je ne passerai pourtant qu'en juillet.
— C'est-à-dire dans deux mois environ?
— Oui, après quoi j'irai à Genève, dans ma maisonnette des bords du lac. Ah! si vous pouviez obtenir vos vacances à cette époque...
— Oh ! ce serait trop de bonheur, dit Gaétan. Il ne faut pas y compter.
— C'est dommage !
— Sans doute; mais en attendant voulez-vous me permettre de vous rappeler la promesse que vous m'avez faite.
— Volontiers. Laquelle?
— C'est de me conter une histoire.
— Une histoire. De qui?
— Celle de M. Ambroise Desrochers.
En entendant prononcer ce nom, Henri hocha gravement la tête.
— Est-ce que vous avez un intérêt personnel à connaître cette histoire? demanda-t-iL
— Non, répondit Gaétan.
- — Alors, c'est pure curiosité?
— Je l'avoue. Ce que vous m'avez appris déjà sur le compte de M"° Desrochers m'a inspiré pour elle des sentiments plus bienveillants, et a fait naître en moi le désir d'en savoir davantage.
— Eh bien ! vous ne pouviez pas mieux vous adresser qu'à un légiste de ma force, fît Henri en souriant, car pour bien raconter l'histoire de M. Desrochers, il est indispensable d'avoir au moins quelques notions de droit et de jurisprudence.
— De droit! de jurisprudence! répéta Gaétan étonné.
— Oui, mon cher. Ne croyez pas que le Code civil soit plus utile aux honnêtes gens qu'aux coquins, c'est tout le contraire. Cela s'exphque facilement du reste... Entre gens loyaux, la parole suffît, la conscience est l'arbitre souverain; entre coquins, comme il n'y a ni loyauté ni conscience, c'est le Code seul qui fait loi. C'est pour eux qu'il a été institué. Malheureusement, il n'a pas tout prévu; cependant dans le cas dont il s'agit, il a fait la part belle aux « absents » ou à
leurs héritiers, comme s'il avait pressenti les innombrables complications qui peuvent surgir en pareil cas.
— C'est donc d' « absents » qu'il est question en cette affaire?
— Précisément, dit Henri. Et, voyez quelle autre chance vous avez d'être parfaitement au courant! C'est à M. Duval, mon oncle, qui demeurait déjà au premier étage de cette maison à cette époque, et qui était avocat, que M. Desrochers s'est adressé, il y a dix-neut ans, pour le prier de faire toutes les démarches nécessaires en pareille occasion.
— En effet, reconnut Gaétan, je ne pouvais pas mieux tomber.
— Donc, commençons par le commencement, ah ovo^ ainsi que nous disons nous autres avocats, quand nous sommes en robe. Vous voyez que nous faisons de l'érudition à peu de frais.
Cet aveu naïf arracha un sourire au jeune précepteur.
— En ce temps-là, fît Henri, c'est-à-dire il y a une trentaine d'années, vivaient deux frères qui se nommaient l'un Ambroise, l'autre Frédéric...
— Frédéric Desrochers ! s'écria impétueusement Gaétan.
— Oui. Est-ce que vous le connaissez?
— Non, balbutia Gaétan avec un peu d'embarras.
— Ah! mon cher, prenez garde! dit Henri devenu tout à coup très sérieux. C'est qu'il s'agit d'une chose de la plus extrême imporfance et, cette fois, je ne puis pas me contenter d'une réponse {'■vasive, comme celles que vous me faisiez tout à l'heure à propos de votre dîner en ville et de Clara.
— Qu'est-ce donc? interrogea Gaétan, surpris de la vivacité avec laquelle son ami avait prononcé ces paroles.
— Avez-vous, oui ou non, connu Frédéric Desrochers? demanda nettement le jeune avocat.
— Non.
— Sur l'honneur?
— Sur l'honneur!
— Alors comment se fait-il que vous ayez vous-même achevé le nom que j'avais commencé?
— J'ai entendu parler de lui.
— Par qui?
— Par mon bienfaiteur.
— L'abbé Théroin?
— Lui-même.
— 11 connaissait donc ce personnage?
— Oui, OU du moins il l'avait connu jadis.
— Combien y a-t-il d'années?
— Vers la même époque que vous citiez — il y a trente ans.
— Et c'est tout ce que vous savez de Frédéric Desrochers?
— Non. Je sais qu'il était médecin, qu'il avait épousé la fille de M. Lapalme.
— Et c'est tout?
— Absolument tout. L'abbé Théroin, qui m'a quelquefois parlé de lui, l'a perdu de vue à dater de ce moment.
— Vous en êtes sûr?
— Sur, comme je le suis de répondre à un galant homme, qui fait appel à ma franchise, dit noblement Gaétan.
— Ah ! c'est dommage ! soupira Henri avec regret.
— Mais n'importe, mon ami. 11 suffit que j'aie entendu parler de Frédéric Desrochers par l'abbé Théroin pour que je prenne désormais à votre récit un intérêt que je ne ressentais pas tout d'abord.
— Alors, je recommence, fit Henri.
Il y a trente ans, vivaient à Paris deux frères, orphelins tous deux, n'ayant pour tout patrimoine qu'une vingtaine de mille francs que leur avait laissés leur père. L'un se nommait Frédéric, c'était l'aîné, l'autre se nommait Ambroise Desrochers.
Ils étaient d'un caractère tellement opposé, qu'en, grandissant leurs instincts les éloignèrent de plus en plus l'un de l'autre.
En effet, tandis que Frédéric . était énergique, loyal, courageux, animé de la louable ambition de parvenir; tandis qu'il dépensait, pour se créer un avenir dans la carrière choisie par lui, la plus grande partie de son modeste avoir, l'autre, Ambroise, restait employé obscur dans une maison de commerce, habitait un horrible galetas dans le quartier de l'Hôtel-de-Ville, se nourrissait mal, se privait de tout, entassait sou à sou les revenus de son patrimoine et les économies qu'il prélevait sur ses modestes appointements.
S'il avait été guidé par une volonté bien arrêtée, s'il avait déployé du zèle, de l'exactitude, de l'intelligence, s'il n'avait amassé que pour acheter dans la suite la maison dans laquelle il était entré, ou pour en fonder une autre, on aurait admiré plus tard assurément ce patient
labeur de fourmi.
On le crut d'abord ; mais on reconnut bientôt qu'il n'entassait que pour le plaisir d'entasser.
Il ne manifestait son désir de parvenir par aucune complaisance, par aucune activité, par aucun service.
Laissez-moi donc achever, fit Hcuri. (P. 144.)
On s'aperçut alors qu'il était paresseux et avare.
Ainsi, pendant que Frédéric, à force de travail et de sacrifices, se préparait une carrière honorable, qu'il aurait certainement parcourue avec éclat, si Dieu le lui avait permis, Ambroise préludait, presque dès l'enfance, à l'avarice sordide dont il a donné depuis, et dont il donne chaque jour tant do preuves!
Au début de Frédéric, le ciel sembla vouloir couronner ses efforts.
UV. 15. — LK DRAME DE PO.NTCHAURA — P. SAUNIÈRE — .1. UOL'I'F ETC'", ÉD.