‹ Le drame de PontcharraChapitre 14 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Médecin distingué à vingt-huit ans, ayant déjà attiré sur lui l'attention des gros bonnets de la Faculté par des cures merveilleuses, qui déroutèrent, assure-t-on, les infaillibilités routinières de la science, il finit par épouser, ainsi que vous l'avez dit, une demoiselle Julie Lapalme, qui, sans être précisément riche, lui apporta une aisance relative.

Le bruit courut même que le père de Julie ne lui avait accordé sa main qu'en reconnaissance des soins que le jeune docteur avait prodigués à sa fille, condamnée par les plus habiles médecins.

Naturellement, on ne manquait pas de citer à l'avare et indolent Ambroise l'exemple de son frère Frédéric.

Mais, au heu de stimuler le zèle de cet égoïste^ les louanges incessantes que, devant lui, on prodiguait au docteur, ne firent qu'accroître l'éloignement visible, pour ne pas dire la haine, que le caractère et la supériorité de son frère lui inspiraient.

Lorsque, deux ans après, mourut M. Lapalme, Frédéric se trouva tout à coup à la tête d'une fortune qu'on évaluait à quatre cent mille francs environ.

Ce fut un étonnement général, car on n'attribuait pas au défunt plus de cent cinquante mille francs.

D'où provenaient ces deux cent cinquante mille francs de plus qu'avait positivement Frédéric? On ne le sut jamais. On supposa que M. Lapalme les lui avait remis de la main à la main, pour éviter des frais de succession onéreux.

Gaétan n'interrompit ni par un mot ni par un geste, mais il connaissait mieux que personne l'origine de ce surcroît de fortune.

C'était le sacrifice matériel par lequel le capitaine Théroin, avant de se retirer du monde, avait couronné le sacrifice de son amour.

— A la même époque à peu près, Frédéric Desrochers, à qui tout semblait réussir, eut un fils auquel il donna le nom d'Edmond.

Mais, à dater de ce moment, le malheur s'acharna sur le courageux athlète et changea en une longue série d'afflictions les bonheurs qu'il commençait à peine à savourer.

Du jour où M""' Desrochers mit au monde un fils, sa santé, déjà chancelante, s'altéra de plus en plus.

Malgré les soins assidus et l'expérience de son mari, elle s'éteignit doucement de ce mal lent et inexorable qui se nomme la phtisie pulmonaire.

Frédéric n'hésita pas. Pour prolonger la vie de sa femme, qu'il savait bien devoir perdre un jour ou l'autre, il sacrifia sa clientèle,

son avenir, et partit avec Julie et Edmond, décidé à faire jusqu'au bout son devoir de mari et de médecin.

Ils voyageaient à petites journées se dirigeant sur Monaco. Ils étaieut arrivés à Lyon sans accident, lorsque M"" Desrochers eut fantaisie de voir la Suisse, dont elle avait tant entendu parler et qu'elle n'avait jamais visitée.

Frédéric essaya de la dissuader, mais comme il ne pouvait y parvenir, il céda. Ce qui le rassurait, c'est qu'on était au commencement de la belle saison, que le mois de juillet était venu, et que Julie avait passé la date fatale aux poitrinaires, c'est-à-dire non seulement l'équinoxe de l'automne dernier, mais encore celui du printemps.

Cependant ses secrets pressentiments ne le trompaient pas. L'air vif de la Suisse, la fatigue du voyage, accrurent les progrès du mal, si bien qu'après s'être débattue quinze jours contre la mort, AP" Desrochers rendit son âme à Dieu entre son mari et son fils.

Ce fut à Genève qu'elle mourut, souriant encore aux projets d'avenir que Frédéric formait pour lui complaire et pour adoucir ses derniers instants.

Mais, devant ce cadavre glacé, l'héroïque fermeté du médecin disparut pour laisser un libre cours à la douleur de l'époux, et Frédéric fondit en larmes.

Hélas! ce n'était que le prélude des malheurs plus terribles encore qui allaient fondre sur lui.

Gaétan écoutait avidement. Ce n'était plus une curiosité banale qui le poussait, c'était un intérêt excessif. Il allait enfin savoir à quoi avait abouti le double sacrifice accompli par l'abbé Théroin !

Bien que cela ne le touchât en rien, il suffisait que ce récit se rattachât de près ou de loin à l'homme qui l'avait comblé de ses bienfaits, pour que lui-même ressentît une impatience extrême de connaître le dénouement de cette histoire.

Henri s'en aperçut et continua en ces termes :

— Pendant que Frédéric renonçait généreusement à tout pour disputer le plus longtemjjs possible à la mort celle qu'il avait tant aimée, Ambroise continuait de mener à Paris la vie de privations qu'il s'était imposée, et parvenait à acheter la maison que nous habitons. Le propriétaire, qui s'était ruiné, la vendit à vil prix afin de la soustraire aux hypothèques dont ses créanciers la menaçaient.

Si ce fut une perte pour les créanciers, ce fut un bénéfice considérable pour Ambroise. ^ ''

Il venait de se marier; sa femme lui avait apporté une dot de vingt mille francs qui, joints à ce qu'il possédait et à ce qu'il avait amassé, lui permirent de verser du jour au lendemain la somme de soixante mille francs.

C'était un beau placement, puisque cette maison rapporte par an le chiffre net de dix mille francs.

Il aurait donc pu vivre à l'aise, se dédommager même de ce qu'il avait souffert pour avoir cette aisance. Pas du tout. II condamna sa femme au régime qu'il avait toujours suivi, ne voulut pas prendre de domestique, et ne cessa d'entasser les louis sur les écus, les billets sur les louis.

Un jour, vers la fin d'août 1850, il se présenta chez mon oncle, M. Duval, et lui déclara que son frère Frédéric étant absent depuis plus de quatre ans et n'ayant fait parvenir de ses nouvelles à personne, il prétendait se pourvoir devant les tribunaux de première instance pour faire prononcer la déclaration d'absence.

L'avocat lui fît observer qu'avant d'obtenir cette déclaration, il était indispensable qu'un premier jugement ordonnât l'enquête, et, comme on était à la fin d'août, en pleines vacances, conseilla à son client d'attendre le mois de novembre.

M. Desrochers fit une assez laide grimace, mais se résigna.

Cependant, dès cette première entrevue, mon oncle fut étonné qu'Ambroise, qui voyait fort peu Frédéric, fût si bien au courant du chiffre de la fortune fraternelle, et connût si exactement les titres et les propriétés dont elle se composait.

Lorsque se fit la rentrée des tribunaux, M. Desrochers revint à la charge avec une âpreté dont ne s'étonna pas M. Duval, qui connaissait sa sordide avarice, mais qui lui fit involontairement désirer que les espérances de son client ne se réalisassent pas.

L'instance fut formée, l'enquête ordonnée; et, quelque minutie qu'y apportât mon oncle, sous prétexte de mieux étabhr les droits d'Ambroise, ne fit malheureusement rien découvrir.

On sut bien que Frédéric était parti de Paris avec sa femme et son fils âgé de deux ans ; que Julie Lapalme était morte à Genève ; que le docteur et son fils avaient quitté cette ville quelques jours après, mais ce fut tout.

L'enquête allait être close, lorsqu'un cousin de Frédéric, qui avait pour lui beaucoup d'affection, qm le voyait fréquemment, qui était même avec lui en correspondance suivie, vint apporter, je ne dirai

pas un peu de lumière, mais des détails nouveaux relatifs à cette étrange disparition.

Ce cousin, dont M. Duval n'a jamais dit le nom, même à sa femme, avait été étonné d'abord, puis inquiet de ne plus recevoir de lettres de Frédéric.

Dans la dernière qui lui fût parvenue, Frédéric annonçait pour le lendemain son départ de Genève, et sa résolution de se rendre en Italie, à pied, à petites journées, en passant par la France.

— Et son fils? objecta Gaétan.

— Il l'emmenait avec lui, disait-il, ce que son cousin qualifia d'imprudence extrême.

Aussi, comme un mois s'était écoulé sans que ce dernier reçût aucune lettre, il se rendit chez le notaire à qui Frédéric avait confié ses titres et ses valeurs, et s'informa si le touriste avait fait parvenir de ses nouvelles. Le notaire n'avait rien appris.

De plus en plus inquiet, ce cousin se rendit à Genève, et demanda à l'hôtel où Frédéric était descendu si l'on savait ce qu'était devenu le voyageur.

On y connaissait parfaitement le docteur; on avait soigné sa femme mourante, il avait largement récompensé la domestique qui, pendant son séjour dans cette maison, avait pris soin de son fils.

Ce cousin put donc savoir exactement quel jour Frédéric avait quitté Genève, comment il était habillé, et même, par la domestique qui servait le petit Edmond, de quels vêtements l'enfant était couvert.

Il fit dresser de tous ces détails un procès-verbal explicite, signé par les témoins, contresigné par l'autorité locale, et se mit à la recherche de Frédéric. Mais de quel côté se diriger? 11 y a pour un piéton cent chemins pour rentrer en France! Lequel prendre?

11 revint à Lyon, dans l'espoir de relever sa trace; il ne découvrit rien. Il se rendit en Italie, parcourut successivement toutes les villes où l'on séjourne d'ordinaire, mais sans plus de succès.

Enfin, après trois mois de recherches infatigables, il revint à Paris, comptant bien y trouver une lettre... Pas de lettre! Quatre ans s'écoulèrent ainsi.

Q'était devenu Frédéric? Était-il vivant? Ce n'était pas probable. Il avait donc péri victime de quelque accident. Était-il tombé dans un précipice? Avait-il été englouti par une avalanche? Avait-il été assassiné au coin d'un bois, pris ou tué par des brigands italiens?

Nul ne le sut jamais.

Ce qu'il y a de certain, c'est que la déclaration d'absence fut

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prononcée, que le jugement fut affiché par les soins du procureur général et qu'Ambroise Desrochers, ayant donné caution, conformément à la loi, fut envoyé en possession provisoire des biens de Frédéric.

Vous voyez, dit Henri en riant, que je suis ferré sur mon « Titre des Absents », car je pourrais vous citer depuis l'article 112 jusqu'à l'article 132 du Code civil, tout ce qui les concerne.

Et c'est précisément parce que je connais si bien la loi, que ce damné Desrochers doit connaître mieux que moi encore, c'est pour cela, dis-je, que je conserve une vague espérance.

— Laquelle?... demanda Gaétan.

— C'est que Frédéric Desrochers ou son fils Edmond peuvent se représenter d'un jour à l'autre.

— Ils le peuvent donc?

— Qui les en empêche, s'ils ne sont pas morts?

— Oui, mais ils sont morts.

— Qui sait?... fit Henri. On a vu des choses si extraordinaires...

— Combien donc y a-t-il de temps qu'ils ont disparu ?

— Vingt-trois ans bientôt.

— C'était donc en 1846?

— Justement.

— Et au mois d'août? demanda Gaétan.

— Oui, dans les premiers jours.

— Ah! fit le jeune précepteur d'un air à la fois surpris et pensif. Il se tut quelques instants et soudain releva la tête.

— Ainsi, reprit-il, si Frédéric Desrochers ou Edmond reparaissait, il pourrait prétendre encore à quelque parcelle de la fortune qui lui appartient?

— Comment à une parcelle! s'écria Henri; à tout, mon cher, à tout.

— En vérité?

— Tant qu'il n'y a pas trente ans d'écoulés depuis le jour de l'envoi provisoire, on ne peut pas prononcer l'envoi en possession définitif. Au bout de trente ans seulement, ou cent ans après la mort de l'absent, les cautions sont déchargées et tous les ayants droit peuvent demander le partage des biens de l'absent.

— Et il n'y a pas encore trente ans qu'Ambroise jouit de la fortune de son frère?

— Non, mais alors même que l'envoi en possession définitif

serait prononcé, l'absent, s'il reparaît, recouvre ses biens dans l'état où ils se trouvent.

— Mais s'ils ont été vendus?

— Il en touche le prix.

— Et si l'on a acheté une ou plusieurs autres propriétés avec le produit de la vente? Si on l'a échangé contre des titres ?

— Il a droit aux biens provenant de l'emploi qui aurait été fait de ses biens vendus.

— Voilà qui est admirable! dit Gaétan confondu.

— Bien plus, ajouta Henri, les enfants et descendants de l'absent peuvent également, dans les trente ans qui suivent l'envoi en possession définitif, demander la restitution de ses biens.

— Et la question des intérêts a-t-elle été également prévue?

— Non seulement prévue, mais stipulée dans l'article 127. Ainsi ceux qui, par suite de l'envoi provisoire ou de l'administration légale, auront joui des biens de l'absent, ne seront tenus de lui rendre que le cinquième des revenus, s'il reparaît avant quinze ans révolus, et le dixième après les quinze ans. Enfin, après trente ans d'absence, la totahté des revenus leur appartient.

— En effet, dit Gaétan, il est trop juste qu'ils soient dédommagés des charges et ennuis de sa gestion.

— Et voilà précisément, ajouta Henri, derrière quelles clauses se retranche Ambroise Desrochers pour entasser, entasser encore, toujours, toujours.

— Que dit-il donc?

— Il fait semblant de croire que son frère et son neveu reparaîtront; il appelle hypocritement de tous ses vœux cet heureux jour. Il prétend leur restituer alors, non seulement leur fortune, mais leurs revenus, ne voulant pas, dit-il, profiter de la faculté que lui laisse la loi d'en conserver une partie. De tout autre on le croirait peut-être, mais de lui ces paroles menteuses n'inspirent que le dégoût.

— En effet, c'est un vilain homme, fît Gaétan avec mépris.

— C'est à ce point, poursuivit Henri, que moi, que cela ne regarde aucunement, je donnerais quelque chose pour lui voir rendre gorge, car je ne vous ai pas tout dit...

Gaétan leva sur le jeune avocat un regard stupéfait.

— Comment! il y a encore autre chose! s'écria-t-il.

— Certainement, répondit Henri. Vous voyez d'ici quelle somme doivent avoir produite depuis vingt-trois ans les revenus de Frédéric,

joints aux sept ou huit mille francs que met de côté tous les ans Tavare Ambroise sur le produit de sa maison...

— En effet, mais alors il doit être colossalement riche.

— Laissez-moi donc achever, fit Henri.

— Mais vous avez donc toujours en réserve une nouvelle surprise!

— Je vous ai donné tout à l'heure le chiffre exact de la fortune de Frédéric, tel qu'il a été relevé par Ambroise, qui n'a rien omis, soyez-en sûr, et tel qu'il a été apporté par lui à mon oncle; mais vous ne vous doutez peut-être pas de ce que peut gagner une fortune en vingt-trois ans.

— C'est vrai, confessa Gaétan.

— Aussi, je ne vous parlerai pas des titres ou valeurs immobilières qui faisaient partie de la succession, malgré la plus-value énorme qu'ils ont acquise; je ne vous signalerai qu'un terrain, acheté par Frédéric trois ans avant sa disparition, et qui ne représentait guère à cette époque plus de cent mille francs.

Ce terrain était situé sur les quais que nous apercevons de nos fenêtres, et qui sont compris entre le Jardin des plantes et la gare d'ivry d'un côté, et de l'autre entre la Seine et l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans.

Comme la plupart des terrains situés dans ce rayon, celui-ci avait une sortie sur le quai d'Austerlitz par devant, et une sortie sur la rue de la Gare par derrière. Il était loué à un marchand de bois, qui y avait établi de vastes chantiers. Il ne rapportait guère plus que l'intérêt de ce qu'il avait coûté, lorsqu'il y a deux ans, le chemin de fer d'Orléans, trop à Télroit dans son ancienne gare, résolut d'acheter tous ces terrains, afin d'y établir une gare Jiouvelle et d'agrandir ses bureaux. Or, savez-vous à quel prix M. Desrochers vendit le terrain dépendant de la fortune de son frère?

— Non, je n'en ai aucune idée.

— Sept cent mille francs, mon cher! fît Henri en appuyant sur chaque syllabe de ce chiffre sonore.

Gaétan ne pouvait pas en croire ses oreilles. — '■ Et cette somme reviendrait tout entière à Frédéric ou à son fds? demanda-t-il.

— Sans doute, puisque la loi dit que l'absent doit recouvrer ses biens dans l'état où ils se trouveront, ou le prix de ceux qui auraient été vendus.

— En ce cas, la fortune de Frédéric Desrochers se monterait à plus d'un million?

Il assistait à ce coin])at. (P. 152.)

— C'est l'exacte V(^rit6, mon cher. Aussi je parie que cet affreux et repoussant Ambroise, avec la fortune dont il jouit par le fait de l'envoi en possession, et celle qui lui est personnelle, doit avoir pour le moins deux millions qui croupissent inutilement entre ses doigts crochus. *

— Et c'est Clara qui héritera un jour de ces millions?

— Oui, mon ami, vous l'avez dit, Clara, une griselte, ni plus

LIV. 19. — LE DRAME DE PONTCHAURA. — P. SAUMÈRE. — J. ROL'IT ET c'e, ÉD. LIV. 19.

ni moins, qui se contenterait aisément de deux ou trois mille francs de rentes, qui ne saura que faire de celte immense fortune, et qui la gaspillera parce qu'elle aura perdu la tête. Comprenez-vous maintenant pourquoi je voudrais voir rendre gorge à cet ignoble avare?

— Parfaitement, dit Gaétan pensif... Ainsi résumons, pour voir si j'ai parfaitement compris la situation : c'est dans les premiers jours d'août que Frédéric Desrocliers et son iîls Edmond ont disparu...

— Oui.

— C'est en novembre 1850, un peu plus de quatre ans après, qu'Ambroise a demandé l'enquête et ensuite l'envoi en possession provisoire...

— Vous résumez comme un président de cour d'assises, fit Henri en riant.

— Enfin, continua Gaétan, il y a aujourd'hui vingt-trois ans moins six mois que Frédéric Desrocliers et Edmond ont été déclarés absents et n'ont pas donné de leurs nouvelles.

— C'est bien cela, dit Henri. Est-ce tout ce que vous désiriez savoir?

— Plus, beaucoup plus! fît Gaétan, car je ne m'attendais pas, lorsque je vous ai demandé cette histoire, à me trouver presque en pays de connaissance. Mais, pardon, un mot encore.

— Parlez, mon cher.

— Si par hasard Frédéric Desrochers était mort, bien mort, mais si son fils vivait encore, et ne savait rien du chiffre de sa fortune, ni de la procédure à laquelle son absence involontaire a donné lieu, pourrait-il trouver quelque part la trace de cette procédure?

— Sans doute.

— Où donc?

— Au parquet, puisque c'est le ministère public qui est spécialement chargé de veiller aux intérêts des prétendus absents.

— Et à quel endroit a été faite l'enquête? le savez-vous?

— Je ne peux pas l'ignorer. L'article 116 ordonne positivement qu'elle soit faite dans l'arrondissement du domicile et dans celui de la résidence, s'ils sont distincts l'un de l'autre.

— Et le docteur Desrochers demeurait à Paris?

— Oui, dans le quartier de l'Odéon.

— Ainsi c'est à Paris que l'enquête a eu lieu?

— Nécessairement, répondit Henri; mais à mon tour permettezmoi de vous adresser une question?

— Je suis à vos ordres, fit Gaétan.

LE DRAME DE PO^TCHARRA u~

— Pourquoi insistez-vous tant sur des détails purement accessoires relativement h l'histoire que je viens de vous raconter?

Gaétan secoua lentement la tête et garda le silence pendant quel(jues instants.

— C'est pour savoir ce que je ferais en pareil cas, dit-il enfin.

— Comment, en pareil cas? interrogea Henri stupéfait.

— Oui, mou cher, car je suis dans une position exactement semblable à celle que vous venez de décrire.

— Que dites-vous?

— La vérité.

— Quoi ! M. du Lac, votre père...

— Mon père ne se nommait pas plus du Lac que je ne me nomme Gaétan.

— Ah! pour le coup, vous me confondez ! s'écria Henri.

— Ecoutez, t]t Gaétan d'une voix persuasive et mélancolique. Jusqu'ici je vous ai menti.

— Vous !

— Mon Dieu! oui. Quand on a su que je partais pour Paris, on m"a tellement rabâché qu'il fallait se défier de tout le monde, que je suis arrivé cuirassé contre toutes les défaillances du cœur. En route je m'étais fait ma leçon.

« — Tu es connu sous le nom de Gaétan du Lac, me- disais-je, pour tout le monde tu seras Gaétan du Lac et pas autre chose. »

Quand le hasard, qui m'a permis de vous rendre un service insignifiant, m'a de nouveau permis de vous rencontrer dans cette maison, je n'avais pas l'honneur de vous connaître, et, par conséquent, aucune raison pour me livrer à vous. Je vous donnai donc comme mien le nom sous lequel j'ai été élevé, j'ai grandi, sous lequel je suis connu dans le pays que j'ai toujours habité.

Aujourd'hui, c'est bien différent. Grâce à votre généreuse protection, je suis entré chez M. Darneville, je vous dois le pain que je gagne, et vous m'avez donné depuis trois semaines tant de preuves de votre cordiale amitié que j'ôte ma cuirasse pour me montrer à vous tel que je suis réellement et pour vous dire : Non, je ne me nomme pas Gaétan du Lac.

Henri était littéralement abasourdi.

— Mais d'où vous viennent pourtant ces deux noms? demandat-il.

— Prenez un calendrier, regardez à la date du 8 août, et vous y trouverez inscrit le nom de Gaétan.

— C'est vrai, dit Henri, qui s'était empressé de vérifier cette assertion.

— Maintenant, rappelez-vous que j'ai été élevé à Sainte-Hélènedu-Lac, et souvenez-vous que vous-même avez fait la remarque que mon père portait le même nom que ce petit village.

— Vous avez raison.

— Souvenez-vous encore que je vous ai raconté comment j'ai été trouvé à côté de mon père assassiné, et vous connaîtrez le fm mot de mon histoire. f

— Un moment! fit Henri. Éclaircissons un peu ce mystère; c'était donc le 8 août que vous avez été recueilli par l'abbé Théroin?

— Précisément.

— En quelle année?

— En 1846.

— Il y a vingt-trois ans alors?

— Moins trente-neuf jours.

— Oh! c'est curieux! murmura Henri pensif.

— N'est-ce pas? fît Gaétan.

— Et ne m'avez-vous pas dit aussi que votre père avait été dépouillé de son argent et de ses papiers?

— Je vous l'ai dit, en effet.

— On n'a donc pas pu constater l'identité du cadavre?

— Naturellement, répondit Gaétan... Aussi, ajouta-t-il d'une voix sombre, mon pauvre père a été enterré obscurément et la pierre qui recouvre son tombeau ne révèle pas même au curieux le nom de la victime qui dort depuis vingt-trois ans du sommeil éternel !

— Voilà, fit Henri gravement, des coïncidences singulières... la même année... à la même époque...

— C'est ce que je pensais, fit Gaétan.

— Et c'est sur la route de Pontcharra que votre père a été assassiné?

— Oui

— Pontcharra n'est-il pas situé, m'avez-vous dit, entre Chambéry et Grenoble?

— Presque à moitié chemin l'un de l'autre.

— Voilà encore une coïncidence non moins étrange, car c'est également le chemin pour venir de Suisse en France, fit observer Henri.

— Tiens! c'est vrai. Je n'y avais pas songé! s'écria Gaétan en proie à une agitation extraordinaire.

Mais presque aussitôt il se calma.

— Allons ! fit-il en souriant. N'allez pas me mettre en tête des idées que je n'ai pas moi-même.

— Pourtant, hasarda Henri, ces analogies ne vous ont-elles pas frappé comme moi?

— Je ne dis pas le contraire, mais de là à conclure... Non, s'interrompit Gaétan, comme s'il avait craint de compléter sa pensée, c'est inadmissible. Il y a une grande ressemblance entre ma situation et celle d'Edmond Desrochers, mais voilà tout.

— Comment ! le procès-verbal d'instruction qui a été dressé par le parquet de Grenoble ne vous révèle donc aucun indice?

— Aucun.

— Ne constate-t-il pas de quel chiffre le linge de votre père était marqué?

— Non, je n'ai pas môme cette ressource-là. Ses poches et le sac qu'il portait sur le dos avaient été entièrement vidés. La chemise de flanelle et les chaussettes écrues dont il était couvert étaient absolument neuves et n'étaient pas marquées.

— • Et les vêtements que vous portiez vous-même?

— N'avaient également aucune marque. Vous savez bien que ce n'est pas l'habitude pour les costumes d'enfants.

— Alors, qu'a constaté l'instruction?

Rien de plus que ce que je vous ai dit : le signalement de la victime, des vêtements dont elle était habillée, une description minutieuse du sac que l'on trouva encore attaché à ses épaules.

— Ce sac n'était donc pas comme les autres?

— Non, il avait été certainement fait sur commande, et dans des conditions de solidité exceptionnelle ; car, par une disposition particulière, il était muni par derrière d'une petite sellette, qui s'abaissait ou se relevait à volonté au moyen d'un ressort, et sur laquelle, supposa-t-on, mon père me plaçait pendant la marche.

— En effet, c'était fort ingénieux. Cet engin n'était pas muni de l'adrese du fabricant?

— Il ne portait ni nom ni initiales.

— D'après ce que vous m'avez dit, fit sérieusement Henri, il n'y aurait guère qu'un ancien ami de M. Frédéric Desrochers qui pourrait savoir si le signalement relevé par l'instruction serait par hasard conforme au sien.

— Évidemment.

ioO LE DRAME DE PONTCHARRA

— Oui, mais où retrouver à vingl-trois ans de distance un ancien ami de Frédéric?

— J'en connais un, dit Gaétan.

— Qui donc?

— M. Darne ville.

— Qu'en savez-vous?

— C'est de sa bouche que je le tiens.

— Alors il faut l'interroger.

— C'est l'idée qui m'était venue, dit Gaétan, et peut-être la mettrai-je à exécution quelque jour, maintenant que me sont connues les particularités que vous m'avez racontées.

— Pourquoi ne pas le faire dès demain? demanda Henri.

— Parce que je ne suis pas lié avec M. Darneville, comme avec vous, d'une aussi confiante amitié.

— Qu'importe?

— Il importe beaucoup, mon cher, car si je me permettais d'adresser de semblables questions en ce moment à M. Darneville, que je connais à peine, il ne manquerait pas de m'interroger, comme il l'a déjà fait quand il a su que j'avais entendu parler par l'abbé Théroin de Frédéric Desrochers.

— En effet, c'est presque inévitable.

— Alors, poursuivit Gaétan, que lui répondrais-je? Croyez-vous que je lui livrerais comme à vous le secret de ma vie? Assurément non. Il en résulterait que, comme je sais mal mentir, je me troublerais et serais forcé, ou de lui dire la vérité, ou d'encourir ses légitimes soupçons.

Henri ne souleva plus aucune objection. Il comprenait combien •était difficile la position de son ami.

— En outre, ajouta Gaétan, remarquez que nous nous laissons entraîner tous les deux à des suppositions purement chimériques. basées sur une analogie bizarre, sans aucun doute, mais bien confuse. D'ailleurs, après la leçon de droit que vous venez de me donner, je m'aperçois que rien ne presse. Laissez donc le temps de mûrir à ma pensée. Quand j'aurai définitivement jugé M, Darneville, je tenterai probablement auprès de lui cette démarche, sans espoir d'un résultat heureux, et par pur acquit de conscience ; mais jusque-là ne nous berçons ni l'un ni l'autre d'illusions trompeuses.

— C'est plus prudent, indubitablement; mais, je le répète, c'est dommage! soupira Henri.

— Au contraire, fit Gaétan avec un sourire. Passez votre thèse,

LK DRAME DE PONTCHARRA loi

prenez votre diplôme de docteur, faites-vous inscrire au barreau de Paris, et, puisque vous connaissez si bien cette affaire, c'est à vous, si vous avez deviné juste, que je confierai le soin de revendiquer ma fortune.

— Ah! ce serait un beau début! répliqua Henri sur le môme ton.

— Malheureusement, ce n'est pas moi qui vous le ferai faire, dit Gaétan en se levant.

— Vous partez ?

— Regardez donc votre pendule. Il est plus de minuit.

— C'est pourtant vrai. Vous verra-t-on demain?

— Pourquoi pas?

— Ma foi! fit ironiquement Henri, vous pourriez encore dîner en ville.

— Diable ! riposta Gaétan. Mes appointements de précepteur n'y suffiraient pas.

— Alors, à demain.

— C'est convenu.

Ils échangèrent une cordiale poignée de main, et Gaétan regagna sa chambre.

Il se coucha à la hâte, espérant échapper par le sommeil aux visions de toute espèce dont cette soirée accidentée peuplait son imagination.

Mais, en dépit de tous ses efforts, les étrangetés qui s'accumulaient sur sa route, depuis qu'il était à Paris, se représentaient à sa pensée.

Certainement, il ne s'attendait guère, presque en débarquant, à retrouver dans la bouche des premières personnes qu'il rencontrerait les noms les plus famihers à sa jeunesse, ceux de l'abbé Théroin et de Frédéric Desrochers.

Or, non seulement M. Darneville avait connu l'ancien capitaine de cuirassiers, mais encore Frédéric, dont Henri venait de lui raconter l'histoire détaillée.

Enfin, — nouvelle bizarrerie du. sort — la première maison devant laquelle il se fût arrêté, dans- laquelle il fût venu loger, appartenait justement à Ambroise Desrochers, au frère de Frédéric!

Il y avait certes bien de quoi frapper l'esprit le moins observateur.

Et comme si tous ces caprices réunis de la destinée ne suffisaient

152 LE DRAME DE POiVTGHARRA.

pas, voilà qu'une possibilité — admissible, si absurde qu'elle fût — pouvait faire de lui le fils de ce Frédéric Desrochers !

Il est vrai qu'il ne s'arrêtait pas à cette pers'^e, mais bien plus encore que Henri, qui ne savait pas comme lui toute la vérité, il regrettait amèrement que le sacrifice sublime, accompli jadis par le capitaine Théroin, n'eût abouti en définitive qu'à enrichir ce cuistre, ce plat gueux, ce misérable avare qui avait nom Ambroise Desrochers.

A son tour, il aurait souhaité être cet Edmond, depuis vingt-trois ans absent comme lui, moins pour la satisfaction de recouvrer sa forlune que d'en dépouiller ce sordide et hypocrite spéculateur.

Hélas! chimères que tout cela! Rien n'était vrai. C'était un songe, plus douloureux qu'agréable.

La nuit était déjà fort avancée, lorsque la fatigue et la jeunesse triomphèrent enfin de celte cuisante insomnie.

Il s'endormit; mais il fit un rêve bizarre. C'était un duel, ou plutôt un combat dont il était le prix, et que se livraient un ange et un démon.

Cloué sur son lit par le sommeil, immobile et cependant très agité, il assistait à ce combat, enchaîné, paralysé, sans pouvoir porter secours à aucun des deux adversaires

L'un était armé d'un trident, habillé d'une robe rouge au corsage de velours noir ; l'autre tenait à la main une épée flamboyante et était drapé dans une longue tunique de lin blanc aux plis flottants. Le premier était brun, le second était blond.

Ils ne touchaient pas à terre, ils n'avaient pas d'ailes, et cependmt ils s'agitaient dans des espaces inconnus. Tous deux se portaient des coups furieux, qu'ils évitaient en s'y dérobant par des évolutions gracieuses, ou qu'ils paraient avec habileté, sans s'effrayer du choc retentissant de leurs armes redoutables.

Peu à peu, leurs formes s'accentuèrent davantage devant ses yeux fermés, et il reconnut que les deux ennemis étaient deux femmes.

Leur acharnement était extrême.

Tout à coup, l'ange chancela. Sur sa robe immaculée, Gaétan vit couler trois ruisseaux de sang à l'endroit où le trident du démon l'avait frappée.

C'était au cœur...

Il voulait s'élancer à son secours, mais il retomba sans force; il essaya de crier, de menacer, pas un son ne s'échappa de sa bouche. Il se détourna pour ne pas assister à la mort de l'ange, mais une curiosité invincible l'attirait. 11 vit alors l'ange se relever sans colère,

Alice Darneville.

mais terrible. Il brandit son glaive et d'un coup formidable traversa le corps du démon, qui tomba en versant des larmes amères.

0 surprise! Le corps de ces deux rivales prit subitement un visage! Le démon c'était Clara, l'ange c'était Alice. Le démon pleurait, l'ange priait.

Enlin Alice prit la main de Gaétan, et. d'un vol rapide, l'entraîna dans les espaces...

UV. 20. — DRAME DEPONTCHARRA. — P. SAUNIKHE. — J. ROUFF F.T C'*, ÉD.

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