RÉALITÉ
Ce rêve était ce que sont généralement, tous les rêves, c'est-à-dire la reproduction plus ou moins exacte des événements, des personnes ou des objets qui ont le plus vivement frappé l'imagination dans le courant de la journée.
Comme combat, comme conséquences, il était absurde, mais il représentait parfaitement les sentiments dont Gaétan était animé envers les deux jeunes filles.
Clara, séduisante, provocante, enchanteresse, n'ayant d'autre influence que celle du moment, résultant des désirs fiévreux qu'elle savait allumer.
Alice, chaste, pure, virginale, charmante aussi par cela même qu'elle ignorait l'art de charmer, sans cesse présente à la pensée de Gaétan, remphssant son cœur et son esprit d'amour, de crainte et de
respect.
Ce songe réveilla donc en lui le souvenir de cette belle et blonde enfant, que les orages de cette soirée avaient légèrement effacé. Il la revit telle qu'il la voyait chaque jour, femme par la perfection des formes, ange par la naïve innocence, par la candeur, par la beauti' idéale de son visage souriant.
Par M"" Duval, Gaétan connaissait sommairement l'histoire de M. Darneville.
Essentiellement simple et modeste, jaloux à l'excès de sa liberté individuelle, M. Darneville n'était rien parce qu'il n'avait voulu rien
être.
Avec sa fortune, rien ne lui aurait été plus facile que d'acheter dans un département quelconque une propriété, et de se présenter à la dépulation. Sa valeur personnelle, ses relations, son honorabihté bien établie, lui assuraient un succès presque infaillible.
Vingt fois ses amis le lui avaient conseillé.
M. Darneville les avait remerciés, mais n'en avait fait qu'à sa tête. Son caractère indépendant ne pouvait se résoudre à devenir l'esclave de quoi que ce fût, fût-ce d'une propriété.
Avoir une propriété constitue, en effet, des obligations de toute nature. Il faut sacrifier d'abord une certaine somme à son entretien, rhabiter pendant la belle saison, alors même que le site ne serait pas à votre goût, se créer des relations souvent ennuyeuses dans le pays, toutes clioses qui répugnaient à l'indépendance et à la loyauté de M. Darneville.
Il préférait de beaucoup n'avoir qu'un appartement à Paris, le quitter quand bon lui semblerait, aller où son caprice le guiderait.
Si dans le cours de ses pérégrinations il rencontrait un pays qui lui plût, une situation pittoresque, il s'informait, louait pour la belle saison une maison toute meublée, dans laquelle il n'avait d'autre peine que d'apporter sa malle, et il s'y installait.
Dès qu'il découvrait le ou les inconvénients qu'il n'avait pas soup- 'çonnés tout d'abord, il refaisait sa malle et revenait à Paris.
Pour varier ses plaisirs, il visitait l'année suivante les ports de mer de tel ou tel département, si bien que de Monaco à la Nouvelle, et de Bayonne à Ostende, il avait fini par explorer tout le littoral de la Méditerranée, de l'Océan, de la Manche.
Cette vie nomade, qu'il menait jusqu'à ce qu'elle ne lui offrit plus les mêmes charmes, lui plaisait infiniment plus que le séjour habituel dans un pays, si joli qu'il fût, mais qui restait invariablement le même.
Il avait épousé une femme éminemment distinguée, qui était morte depuis deux ans, après avoir fait elle-même l'éducation d'Alice.
Jamais la jeune fille n'avait donc quitté le giron paternel. Jusqu'au moment oii mourut sa mère, elle avait été rieuse, espiègle, folle, insouciante ; mais à dater de ce jour, atteinte cruellement par ce douloureux accident, sentant quelle nouvelle responsabilité pesait sur elle, elle accepta résolument le rôle qu'elle était désormais appelée à jouer.
Il est vrai que ce rôle lui fut facile. Elle n'eut qu'à suivre les exemples que lui avait donnés la pauvre morte.
Elle prit en main la direction de l'intérieur, continua l'éducation d'Edmond, que sa mère avait déjà commencée, de sorte qu'à la solitude près, dans laquelle ce deuil immense l'avait plongé, M. Darneville ne s'aperçut pas que rien fût changé dans son train de vie ordinaire.
Il sut à Alice une reconnaissance infinie du dévouement avec lequel elle avait accepté cette tâche délicate et en conçut pour elle une .affection d'autant plus vive qu'il reporta sur sa fille l'amour qu'il ressentait auparavant pour sa mère.
Au heu d'acquérir dans ces nouvelles fonctions un orgueil et un
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aplomb pédantesque, Alice resta ce qu'elle élait : douce, bonne, modeste, sans rien perdre cependant de la volonté de fer qu'elle possédait.
Les domestiques, qui la connaissaient, Taimaient et la respectaient, en dépit de son extrême jeunesse ; car, de même que certains vieux soldats se résignent difficilement à obéir à un sous-lieutenant sorti de Saint-Cyr, de même certains domestiques rechignent à remplir les ordres que leur transmet un enfant. Mais quand Alice avait dit : « Vous ferez cela, je vous prie, » on sentait et on savait que ce « je vous prie » était une manière à elle de dire gracieusement « je le veux » ou « il le faut ».
Elle n'avait pourtant rien de hautain ni d'impérieux dans le geste ou la parole, mais au contraire une douceur d'organe extraordinaire, le visage affable et le sourire sur les lèvres.
Sur un front blanc, lisse comme l'ivoire, ses cheveux blonds crépelés se relevaient en masses opulentes et soyeuses, chatoyant au soleil de ces reflets dorés qui lui faisaient autour de la tête une sorte d'auréole.
Sous des sourcils bien fournis et finement arqués, ses grands yeux, d'un bleu foncé, clairs et transparents comme l'émail, si limpides qu'ils laissaient lire au fond de la pensée, promenaient autour d'eux un regard calme et franc, dont ses longs cils n'atténuaient en rien l'éclat à travers leur frange veloutée.
Un nez légèrement arrondi, aux narines roses, transparentes, d'une mobilité excessive; une bouche petite, aux lèvres rouges comme le corail, dont le sourire découvrait un véritable collier de perles fines; un menton rond, mais bien accusé, saillant imperceptiblement de l'ovale irréprochable du visage; une peau fine, mate, teintée çà et là de nuances nacrées, qui laissaient pour ainsi dire voir le réseau des veines bleuâtres, complétaient l'ensemble de cette adorable physionomie.
Un col long, souple, onduleux, qui suivait mollement les moindres mouvements du corps, une taille svelte mais non point mince, une poitrine développée que les épaules arrondies faisaient mieux ressortir en s'effaçant, des mains longues aux doigts fuselés, un pied court, bien cambré, finement attaché à une jambe de déesse : telles étaient les perfections qui fascinaient le regard
Elle était belle sans le savoir, gracieuse sans le vouloir, spirituelle
sans prétentions, aimable sans recherche, séduisante sans coquetterie.
Élevée par son père, non pas dans une rudesse lacédémonienne,
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mais dans une simplicité dont le luxe ne dépassait pas le confortable ; comme lui, bonne, généreuse, indépendante, douée sous les apparences les plus délicates d'une santé robuste, elle avait, comme lui aussi, cette immuable volonté qui, sans aller jusqu'à la rébellion ouverte, dissimule derrière le calme le plus pacifique une énergie de résistance indomptable.
Bonne sans faiblesse, animée d'une inépuisable charité, elle était toujours prêle à soulager et à consoler les misères et les afflictions qui faisaient appel à sa bourse ou à son cœur.
Elle n'avait point de ces élans spontanés qui font commettre plus d'imprudences qu'ils n'enfantent d'iiéroïsmes.
Rarement son cœur était surpris ou troublé au point que sa raison ne se rendît pas compte de ce qui s'y passait.
Avec un caractère semblable, elle ne prenait jamais une résolution à l'étourdie, et par conséquent ne revenait jamais sur le parti qu'elle avait adopté, à moins qu'on ne lui prouvât clairement qu'elle s'était trompée.
Le cas était rare. Son esprit et son tact exquis l'égaraient rarement; si pourtant elle avait tort, elle se rendait volontiers, sachant bien qu'il n'y a que les faibles ou les imbéciles qui poussent la volonté jusqu'à l'entêtement.
M. Darneville avait bien jugé cette raison déjà mûre et cette sagesse précoce, que les charges de l'administration intérieure avaient puissamment développées. Aussi avait-il pour Alice, en dehors de son amour paternel, une grande estime et môme un certain respect.
Elle était le portrait si frappant de sa mère, elle avait si bien, si habilement, pourrait-on dire, comblé le vide que la mort avait creusé dans la famille, que parfois, en la regardant, M. Darneville se croyait rajeuni de vingt ans, et retrouvait en elle sa femme, telle qu'il l'avait connue jadis, avant que les fatigues et les épreuves de la vie l'eussent eulevée à son affection.
Voilà ce qu'était la femme au-devant de laquelle s'élançaient toutes les sympathies secrètes de Gaétan ; telle était l'adversaire que Clara ne connaissait pas môme de vue, mais que son instinct de rivale avait devinée, contre laquelle elle entamait la lutte, et sur laquelle elle avait remporté le jour même une facile victoire.
Quant à Gaétan, il n'était point précisément ballotté entre cet amour chaste et cet amour charnel. Ses préférences étaient incontestablement acquises à Alice, mais à peine osait-il lever les yeux jusqu'à elle.
Quand Clara avait si aisément triomphé ce n'était pas le cœur de son amant qu'elle avait conquis, c'était son inexpérience qu'elle avait déroutée.
Elle ne se méprenait point sur la valeur de son succès. La surprise des sens, à laquelle Gaétan avait succombé, était une simple escarmouche et non pas une bataille. Mais elle était en goût de succès et n'était pas femme à noyer de sitôt ses poudres.
En se réveillant le lendemain matin, Gaétan se frotta les yeux et se demanda si les événements auxquels il avait été mêlé la veille n'étaient point un rêve, comme ce combat fantastique auquel il avait assisté pendant son sommeil.
Mais non, il ressentait dans les membres et dans l'estomac cette fatigue qui est la conséquence inévitable d'un excès.
Tout est relatif en fait d'excès. Entre Fliomme dont le ventre est un Dieu, qui absorbe indéfiniment les liquides dont s'abreuve son insatiable gloutonnerie, et celui que grise un verre d'absinthe, il y a des degrés infinis.
Pour Gaétan, élevé par un prêtre, non pas dans un ascétisme rigoureux, mais dans une sobriété uniforme, le dîner de la veille était une véritable débauche. Ses plus grands excès jusqu'alors s'étaient bornés à un verre ou deux de vin fin, qu'il dégustait, du reste, avec grand plaisir; mais il ne connaissait l'ivresse que de nom et de vue. Or, ce qu'il en avait vu ne lui avait jamais inspiré le désir de faire avec elle plus ample connaissance.
Clara savait à quoi s'en tenir. Elle avait passé par là — autrefois. En demandant de l'Ermitage, Gaétan donnait tête baissée dans le piège qu'elle lui tendait. Le capiteux vin de Pouilly, dont elle avait renforcé ses batteries, produisit l'effet qu'elle en avait attendu.
Elle-même se fit le Ganymède de l'Amphitryon qu'elle avait choisi, remplissant son verre avec une solhcitude incessante, imaginant des toasts de toute nature pour forcer à vider son verre plein celui qu'elle avait résolu d'étourdir. Elle parvint, grâce à son babil, aux fumées du vin, à la chaleur du gaz, à embrouiller suffisamment les idées déjà dépaysées de Gaétan, et à lui cacher le traquenard dans lequel elle l'avait attiré.
Rien n'était vrai, en effet, dans cette rencontre fortuite, dans la fable d'invitation à dîner qu'elle avait récitée à Gaétan. Il s'y laissa prendre, comme tant d'autres, plus roués que lui, l'auraient fait. La vérité est que Clara s'était fait mettre par dame Balbine au courant des habitudes de Gaétan, qu'elle avait construit son plan sur des
LE DRAME DE POiXÏCHARRÂ loO
renseignements précis, et qu'elle avait attendu sa dupe au passage.
Ce plan n'avait rien de méphistophélique. Il était bien naïvement simple, car aucun intérêt ne la poussait à prendre Gaétan pour amant.
Elle savait bien qu'il n'était pas riche, puisqu'il était obligé pour vivre de se faire précepteur.
, Elle n'agissait pas de la sorte dans l'espoir de se faire plus tard constituer des rentes, mais uniquement pour satisfaire son caprice, — son amour, si l'on veut.
Henri l'avait bien jugée, en disant que c'était une griselte et pas autre chose. Elle avait, en elfet, de la grisette l'allure, la toilette, le goût pour les parties fines et le désintéressement.
Pourquoi, d'ailleurs, aurait-elle calculé? Ne savait-elle pas que son père était riche et que cette fortune lui reviendrait un jour?
Dans de pareilles conditions, rien n'était plus facile que de tromper un jeune provincial, prêt à donner dans des pièges bien plus grossiers encore que cette rencontre miraculeuse.
Ce qui donna l'éveil à Gaétan, quand il eut repris possession de lui-même, ce fut la facilité railleuse avec laquelle Henri avait deviné du premier coup qu'il avait dîné au cabaret et que c'était avec Clara. Alors seulement, il comprit qu'elle avait bien pu ne pas se trouver là par hasard, et il se promit bien, par un moyen quelconque, de mettre ordre à toute nouvelle surprise de ce genre.
11 se rendit donc à l'heure accoutumée chez M. Darneville.
Depuis trois semaines qu'il vivait au milieu de cette famille, il avait été à même de vérifier les assertions de M""" Duval sur le caractère de ce personnage et sur celui d'Alice.
Ce jour-là, il baissa les yeux en la voyant. Il éprouvait un vague remords, qui l'empêcha de soutenir le regard clair et proioiid de la jeune fille.
Elle lui trouva l'air confus, embarrassé, et ne put s'empêcher d'en faire l'observation à voix haute pendant le déjeuner.
— Est-ce que vous auriez reçu quelque fâcheuse nouvelle? denianda-t-elle.
— Moi? fit-il avec tristesse. Des nouvelles de qui? Mes parents sont morts, mon bienfaiteur est mort. Ma seule famille se compose d'une vieille fille qui m'a élevé, qui m'aime, qui habite auprès de moi... De qui voulez-vous que je reçoive des nouvelles?
— Oh! Dardon, monsieur, fit Alice avec regret. Je ne voulais
pas, en vous adressant cette question, réveiller de si pénibles souvenirs. Une autre fois, je serai moins curieuse.
— Je vous remercie au contraire de cette bienveillante sollicitude, mademoiselle, j'ai lu fort avant dans la nuit... Je suis un peu fatigué... voilà tout... balbutia Gaétan, dont les joues se colorèrent insensiblement.
— A la bonne beure! lit M. Darneville. Je sais ce que c'est, moi. J'ai eu comme vous de ces entraînements vers la lecture autrefois, quand j'étais garçon. C'est l'isolement, l'ennui qui en résulte, qui amènent ces fièvres de l'esprit, dans lesquelles on dévore un volume en une nuit. A cela, je ne connais guère d'autre remède que la distraction, le mouvement, ou bien alors...
11 s'arrêta pour regarder Gaétan.
— Au fait, reprit-il, pourquoi pas?
Le jeune précepteur leva sur lui un œil étonné.
— Quoi donc? demanda-t-il.
— Je songeais à un autre remède, infaillible celui-là.
— Lequel?
— Celui que j'ai adopté.
— Mais encore...
— Mariez-vous, mon clier, fit M. Darneville.
Gaétan s'attendait si peu à cette conclusion qu'il tressaillit. Machinalement son regard se fixa sur Alice, qui rougit et se pencha sur son assiette.
— Pourquoi pas? continua son père. Vous êtes assez bien de votre personne, assez raisonnable, assez distingué, assez instruit surtout, pour prétendre à un parti honorable.
— Je vous sais gré, monsieur, de tant d'intérêt, mais...
— Vous avez, m'avez-vous dit encore, une petite fortune personnelle, poursuivit M, Darneville sans prendre garde à l'interruption de Gaétan, cela ne gâte rien. Je connais, pour ma part, bon nombre de jeunes filles dont l'amour-propre serait flatté d'avoir un mari tel aue vous, et bon nombre de parents qui vous les donneraient.
— Merci, mille fois encore, monsieur, dit Gaétan avec effoi't, mais dans la position où je me trouve...
— La position n'y fait rien, répliqua M. Darneville. J'ai des amis, et des amis influents, j'ose le dire. Je ne leur ai jamais rien demandé, je suis donc en excellente situation d'obtenir ce que je désirerais.
Elle fit ou riant ce que lui disait son maître. (P. 16G.)
UV. 21. — LE DRAME DE PO?<TCHARa\. — P. SAUNIÈRE. — J. ROCFf ET G", ÉD.