LIV
Eh bien! dans un cas pareil je n'hésiterais pas. Du jour au lendemain votre position pourrait considérablement s'améliorer.
— Je suis confus de vos bontés, monsieur, répondit Gaétan, mais l'emploi dont vous m'avez honoré suffit à mes besoins...
— A vos besoins, très bien, interrompit M. Darneville, mais non pas à vos ambitions, j'en suis convaincu. Le beau titre en effet que celui de précepteur de M. Edmond! Non, mon cher, ce n'est pas possible. Aussi, comme je ne suis pas assez égoïste, si enchanté que je sois d'avoir mis la main sur un phénix tel que vous, pour sacrifier votre avenir à mon intérêt, je vous donnerais quelque chose de mieux et je prendrais un autre précepteur. Je sais bien que j'aurais de la peine h vous remplacer, ne serait-ce que sous le rapport du mérite personnel, mais enfin ce ne sont pas les précepteurs qui manquent et je ne serais pas bien à plaindre.
— Croyez, monsieur, qu'une telle proposition de votre part me touche et me flatte au delà de toute expression, fît Gaétan, mais je ne puis pas, je ne dois pas l'accepter. i
— Vous avez tort. Dites un mot, faites un geste, et dès aujourd'hui je m'en occupe activement.
— Je vous en supplie, monsieur, ne vous donnez pas cette peine, se défendit vivement Gaétan. Je ne songe pas... je ne veux pas me marier.
— Si telle est votre volonté bien arrêtée, je n'insisterai pas autrement, fit le père d'Alice. Quant aux motifs qui règlent votre conduite, il ne m'appartient pas de les approfondir, je ne \ous les demande pas; mais rappelez-vous ce que je viens de vous dire, et, au besoin, n'oubliez pas que je suis à votre disposition.
Gaétan s'inchna. C'était tout ce qu'il pouvait faire.
Dans le cours de cette rapide conversation, pendant laquelle il s'était débattu contre un nouveau danger, il avait jeté à la dérobée son regard sur Alice, comme si c'était en elle qu'il espérait puiser la force de résister à des offres si obhgeantes.
Alice n'avait pas même relevé la tête. Il n'avait pas pu voir sou visage; mais, à travers sa peau fine, il avait vu le sang affluer et rougir jusqu'à l'ourlet de sa petite oreille, tandis que, d'un doigt impatient, eUe émiettait sur la nappe le pain qu'efle ne mangeait plus.
M. Darnevifle, tout entier à sa proposition, n'avait rien vu, ou du moins n'avait rien trouvé dans l'attitude d'Alice qui ne fût conforme à ceUe que doit garder une jeune fille, quand devant elle il est question de mariage.
Pourtant le petit Edmond s'en était apereu, lui, car il se pencha à son oreille et tout bas :
— Eh bien! grande sœur, dit-il, tu ne manges plus ! c'est donc que tu nas plus faim?
Le déjeuner s'ache\a au milieu d'un silence glacial.
i\i Alice ni Gaétan n'étaient en humeur de reprendre une conversation qui avait si singulièrement dévoyé.
M. Darneville était pressé; il avait un rendez-vous pour midi et demi. A peine se donna-t-il le temps de finir son café.
C'était ordinairement l'heure à laquelle Ahce prenait sa leçon d'anglais, ou plutôt faisait à haute voix les lectures que le jeune précepteur avait recommandées, pour la familiariser avec la prononciation et l'esprit de la langue,
Pendant cette séance, Edmond allait faire avec la femme de chambre une longue promenade d'une heure ou une heure et demie.
Et quand il s'agissait de sortir, ce n'était jamais lui qui se faisait attendre.
Au moment où Ahce se levait de table, Gaétan lui demanda si elle était prête à faire, selon la coutume, la lecture quotidienne.
— Certainement, répondit la jeune tille. J'ai môme acheté hier un livre que je désirerais vous montrer.
— Un livre anglais?
— Oui. Si vous le permettez, je vais le chercher, je l'ai laissé dans ma chambre.
Gaétan s'inclina et passa dans le cabinet de M. Darneville. C'était là qu'avaient ordinairement lieu ces lectures.
Parfois le père d'Alice y assistait, mais le plus souvent il restait dans la salle à manger, ouvrait la fenêtre et fumait un cigare.
Ce jour-là, la jeune fiUe et le précepteur étaient seuls.
Tout le monde était sorti, à l'exception de la cuisinière, que l'on entendait, à travers la porte close, desservant la table et rentrant l'argenterie dans les tiroirs.
En attendant le retour d'Ahce, Gaétan, debout devant la fenêtre, dont il avait soulevé les rideaux brodés, jetait un coup d'œil vague sur le boulevard Malesherbes. C'était assurément beaucoup moins pour voir ce qui s'y passait que pour se donner une contenance.
Il réfléchissait aux étranges propositions que venait de lui faire M. DarneviUe, et n'était pas médiocrement surpris de l'attitude embarrassée qu'avait gardée Ahce. Bien loin de supposer que ce fût à Inique revinssent les honneurs de cet embarras, il se demandait
LE DRAxME DE POMCHAHRA iij'6
pourquoi les joues de la jeune fille s'étaient colorées de cette pudique rougeur.
Cependant, si inexpérimenté qu'il fût, il savait fort bien que la plus candide des jeunes filles ne rougit pas à propos de rien. Était-ce le seul mot de mariage qui avait amené sur son visage cet incarnat si vif qu'il avait envahi jusqu'aux oreilles? Peut-être, et pourtant ce mot n'est généralement pas un épouvantait pour les demoiselles à marier. (Juoiqu'elles ne veuillent pas en convenir, c'est le plus ardent de leurs secrets désirs, c'est l'aurore de leur liberté. Elles y aspirent avec toute la curiosité que l'on ressent pour l'inconnu.
Quant à lui, il se rendit bien compte de ce qu'il avait éprouvé. Pour rien au monde il n'aurait voulu que M. Darneville agitât devant sa fdle cette question délicate. Le sans-façon avec lequel il en avait parlé prouvait, en effet, qu'il ne considérait le jeune précepteur que comme un garçon sans conséquence, auquel il se sentait disposé à faire du bien, mais auquel il n'aurait jamais songé adonner Alice.
Ce peu de cas qu'avait fait de lui M. Darneville, en présence de sa fille, malgré les éloges bienveillants qu'il avait prodigués, froissait non seulement l'amour-propre, mais l'amour de Gaétan.
— Qui sait, pensait-il, si Alice n'a pas sur mon compte les mêmes idées que son père?
Et il levait les yeux au ciel, comme pour lui dire :
— Mon Dieu ! dans quel abîme m'avez-vous plongé !
C'est qu'il était, en effet, dans une position difficile. Investi de la confiance de M. Darneville, au point que celui-ci le laissait presque absolument seul avec Alice, il ne se cachait pas que c'était au nom de l'abbé Théroin, dont il s'était recommandé, qu'il devait l'accueil flatteur qu'on lui avait fait. Or, il lui aurait semblé monstrueux, impie, de profaner le nom de son bienfaiteur, en abusant de l'hospitalité qu'il lui devait.
Il aimait Alice, il le sentait bien aux battements de son cœur; mais jamais cet aveu sacrilège ne sortirait de sa bouche. Encore, s'il avait eu le courage de fuir sa présence, de s'exiler si loin que rien ne lui rappelât celle qu'il aimait. Mais non, il n'en avait pas la force.
Trop longtemps il s'était endormi dans une quiétude dangereuse, trop longtemps il avait essayé de s'abuser lui-même sur les sentiments d'admiration que lui inspirait la jeune fille. Ce n'était plus devant un tableau de Raphaël qu'il restait en extase; c'était devant une femme.
Il souffrait du silence qu'il était obligé de garder, du masque
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impassible dont il était contraint de s'affubler; mais ce supplice lui plaisait, comme les tortures aux martyrs.
C'en était fait de sa destinée, il ne vivait plus que pour cette enivrante créature dont il était indigne, et de laquelle on lui permettait d'approcher chaque jour, comme pour mieux lui prouver son indignité.
Ce fut au milieu de ces pensées amères que le surprit Alice, lorsqu'elle revint, quelques instants après, tenant à la main le livre qu'elle avait acheté la veille.
— Connaissez-vous cet ouvrage? demanda-t-elle en le lui montrant.
Gaétan le prit et lut : Poésies diverses.
— Non, répondit-il. C'est la première fois que je le vois.
— On m'a assuré que c'était un recueil des poésies les plus belles, semblable à ceux qu'on fait pour le piano des plus suaves mélodies des anciens maîtres.
— Nous allons nous en assurer, fit Gaétan. Voulez-vous commencer à la première page, ou bien ouvrir le volume au hasard?
— Au hasard, dit-elle, j'aime mieux cela.
— Alors, reprit Gaétan en serrant le Uvre entre ses mains, prenez le couteau d'ivoire qui est sur le bureau et plongez-le dans la tranche .
Elle fit en riant ce que lui disait son maître. Celui ci ouvrit le livre à l'endroit où la lame du couteau se trouvait encore, et tous deux se penchèrent à la fois pour voir quel passage le sort avait désigné.
C'était une pièce de vers intitulée : « Miss Alix. »
— Tiens! s'écria la jeune fille avec une joie enfantine, c'est mou nom.
— Lisez, mademoiselle, dit Gaétan en lui donnant le volume. — ■ Voyons donc ce qu'on peut dire de moi? fit-elle ens'asseyant,
tandis que, debout derrière elle, le jeune précepteur se préparait à suivre par-dessus son épaule.
Aussitôt elle commença :
« Connaissez-vous la blonde Alice?... »
Tiens! elle est blonde comme moi!
a Connaissez-vous la blonde Alice? Avez-vous vu dans les campagnes les épis d'orge ou de blé que le soleil d'août colore de ses rayons embrasés? Ils sont moins épais et moins chauds que les cheveux de ma bien-aimée.
LE DRAME DE PONTCUARPiA 1C7
« Avez-vous VU le lac profond dans lequel se reflète l'azur du firmament? Il est moins bleu que les yeux d'Alice. Avez-vous entendu dans les nuits sereines du printemps le chant mélodieux du rossignol? Il est moins suave que la voix de ma bien-aimée... »
Oh! s'interrompit la jeune fille en souriant, si cela continue comme cela, je ne puis pas achever.
— Mais au contraire, c'est ravissant, s'écria Gaétan.
— Oui, mais pour moi, c'est trop difficile cà lire.
— Donnez, fit le jeune précepteur en lui prenant respectueusement l'ouvrage des mains.
Alors il se plaça devant elle et continua d'une voix émue :
« La première fois que je la vis, j'étais obscurément perdu dans la foule de ses adorateurs. Caché dans les tentures somptueuses qui servaient de cadre à sa beauté, je l'admirais silencieux, et, d'un regard jaloux, je dévorais ma bien-aimée.
« Elle ne me voyait pas. Triomphante dans sa gloire et dans son orgueil, elle souriait aux flatteries dont la comblaient ses adorateurs empressés. Et moi, tourmenté parle démon de la jalousie, je m'enfonçais les ongles dans les chairs et je buvais mes larmes pour ne pas attrister ma bien-aimée.
« Soudain, lasse sans doute de ces hommages hypocrites ou intéressés, elle promena autour d'elle un regard distrait, et ce regard tomba sur moi, comme le soleil du printemps sèche les gouttes de rosée. Oh! le doux regard de ma bien-aimée.
« Elle vint à moi et me dit: — Pourquoi ne mèles-tu pas ta voix au concert de louanges qui s'élève autour de moi? N'as-tu pas d'yeux, pas de cœur, pas d'esprit, ou tes yeux, ton cœur, ton esprit appartiennent-ils à ta bien-aimée?
« Oui, répondis-je, ils sont à elle, mais elle ne saura jamais, car elle est noble, riche et lière, et dédaignerait un amour comme le mien. Je suis humble, je suis pauvre, je meurs d'amour... Hélas! c'est tout ce que je puis faire pour ma bien-aimée.
« — Je te devine, reprit-elle. Ami, renais à la vie et à l'espérance. Tu es beau et tu es modeste; tu m'aimes, cela suftit à mon cœur. Viens, tu seras de tous ceux qui m'entourent le plus noble, le plus riche, le plus fier, car tu as l'amour de ta bien-aimée...
« Et devant tous elle lui tendit les bras... »
Mais, sans attendre la lin de cette dernière strophe, Alice, oppressée, en proie à un trouble inexprimable, se leva et s'enfuit précipitamment.
Sans s'en apercevoir, obéissant presque malgré lui aux sentiments tumultueux qui l'agitaient, Gaétan avait lu ces vers avec un accent de de vérité, de douleur, d'amour, d'espérance, qui ne pouvait être le seul résultat de son talent déclamatoire.
C'est que, réellement, ces strophes que le hasard avait désignées, semblaient avoir été faites pour lui. Tout s'y trouvait, jusqu'au nom d'Alice! Il n'y manquait que le sien; mais il avait comblé cette lacune par la chaleur du débit, par l'intonation, par le geste, et plus encore par ces défaillances de la voix que l'émotion lui avait causées.
Entraîné par la situation, dominé par la passion, il s'était insensiblement rapproché d'Alice, qui avait fermé les yeux pour mieux entendre chanter à son oreille cette délicieuse musique d'amour, dont elle ignorait les dangereux accents.
Bientôt, elle avait involontairement ouvert les yeux, comme si ces paroles brûlantes n'entraient pas assez avant dans son cœur, elle avait vu fixés sur elle les regards de Gaétan, regards chargés de magnétiques effluves, étincelants d'un feu dévorant. Il était debout, ou plutôt penché vers elle, le geste inspiré, la lèvre frémissante, la voix sonore, animé d'une ivresse inconnue, transfiguré. Jamais elle ne l'avait vu si magnifiquement beau!
Et plus il s'approchait d'elle, plus elle sentait le sang bouillonner dans ses veines et affluer à son cœur. Alors, effrayée de sa propre émotion, bien plus que de celle qui donnait à l'organe de Gaétan ces vibrations enivrantes, elle eut peur. Elle ne réfléchit pas que sa fuite était l'aveu le plus explicite des sensations contre lesquelles elle se débattait et disparut.
Gaétan n'essaya de l'arrêter ni par un mot, ni par un geste. Un instant, mais un instant seulement, il demeura paralysé d'étonnement, jusqu'à ce que la vérité lui apparût dans toute sa splendeur.
Alors, éperdu, fou de joie, transporté par un de ces mouvements qui n'ont d'explication ni de nom dans aucune langue, il se mit à arpenter le cabinet, comme le lion qui devine quela liberté est derrière les barreaux qui le retiennent.
Puis, saisissant lehvre qu'il avait posé sur le bureau et d'une voix dont le bonheur doublait la puissance, il acheva d'un air inspiré :
« Et, devant tous, elle lui tendit les bras; mais lui, s'agenouillant pieusement, déposa un baiser brûlant sur sa main qu'il mouillait' de larmes de reconnaissance.
« Alors un chœur céleste se fit entendre :
Si tu voulais, tu gagnerais joliment la vie. (P. 176.)
« — Gloire au plus noble, au plus riche, au plus fier! Gloire au bien-aimé!... »
Assurément, quiconque serait entré dans un pareil moment l'aurait pris pour un fou.
Enfin, par une Sorte de réaction, par une faiblesse qui n'est pas rare chez les forts, il se laissa tomber sur un siège et se mit à pleurer comme un enfant.
LIV. 22. - I,K DUAME DE PONTCHARRA. — P SAUNIÈRE. — J. ROUFF ET C'', ÉD.