‹ Le drame de PontcharraChapitre 17 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Ces larmes soulagèrent son cœur près d'éclater, et calmèrent la surexcitation dont il était littéralement possédé.

il ne revit pas Alice de la journée, mais que lui importait? A travers les portes fermées, les murailles qui le séparaient d'elle, il senlail ([ue leurs cœurs se parlaient et se comprenaient, il entendait ce mystérieux langage. Tout avait pour lui une éloquence, ce jour-là, même l'absence de la jeune fille.

Le lendemain, après déjeuner, ni Alice ni Gaétan n'osaient proposer la leçon d'anglais. Ce fut M. Darneville qui leur rappela que l'heure avait sonné.

Elle se leva, docilement, et revint avec un livre nouveau. Cette fois, c'était un livre d'histoire : la Vie de Charles 7".

La séance se passa, sans qu'il fût question entre eux de la scène de la veille, ni de la fuite précipitée qui l'avait brusquement terminée; mais, sans échanger un geste, un mot, un regard, en dehors des banalités exigées dans les relations d'élève à professeur, ils entendaient batire leur cœur à l'unisson, ils se sentaient émus, troublés, et savouraient délicieusement les trop courts instants que leur ménageait l'aiguille rapide.

Ce fut dans ces secrètes jouissances que s'écoula le mois de juillet, sans que des événements bien importants en signalassent le cours.

Cependant un des amis de M. Darneville, député au Corps législatif, qui avait eu cinq ou six fois l'occasion de se trouver avec Gaétan, lui avait proposé d'être son secrétaire aux appointements de trois mille francs par an.

Dans tout autre circonstance, Gaétan aurait accepté avec empressement, moins à cause des avantages pécuniaires qu'offrait cette nouvelle position, que de l'avenir auquel elle pouvait conduire.

Néanmoins il refusa et se garda bien de le dire à M. Darneville'; mais le député, qui n'avait aucune raison de se montrer discret, félicita son ami de l'attachement qu'il avait su inspirer à son précepteur, et lui raconta quelles brillantes propositions ce jeune homme avait repoussées.

Ce fut encore à déjeuner, devant Alice, — et c'était vraiment la seule heure où l'on pût causer librement — que M. Darneville gourf manda Gaétan de se montrer si systématiquement hostile à toute amélioration.

— Que vous ne vouliez pas vous marier, dit-il, à la rigueur, je le conçois ; mais que vous n'ayez pas accepté la position que l'on vous

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a offerte, cela me passe. Si c'est par dévouement à ma personne ou à ma famille, vous avez tort. Je ne vous en sais aucun gré, je vous en avertis. Je n'admets que les sacrifices utiles, et celui-là ne l'est pas. Enfin le serait-il, vous ne m'en devez aucun. Si vous avez refusé, c'est qu'évidemment vous avez des motifs, que je ne connais pas et que je ne puis apprécier, mais quels qu'ils soient, ils doivent être détestables, du moment qu'ils nuisent à votre avenir.

Gaétan ne crut pas devoir répliquer. M. Darneville avait raison. Entamer une discussion avec lui sur ce sujet, c'était courir à une défaite certaine.

Quant à Alice, elle ne vint pas en aide à son père pour triompher du refus de Gaétan.

Elle devinait trop bien les motifs qui l'avaient guidé, et n'était pas de force à lui conseiller de partir.

Cet incident ne passa pourtant pas inaperçu aux yeux de M. Darneville, ainsi que l'espérait son précepteur. Plusieurs fois il revint à la charge et pressa Gaétan de céder aux instances du député; mais le jeune précepteur se contenta de répondre qu'il était très heureux de son sort, et qu'il aimait mieux s'y tenir que compliquer sa vie de soucis politiques.

Henri, qui avait contribué pour sa part à le faire entrer chez M. Darneville, continuait à voir Gaétan très régulièrement. Leurs relations étaient devenues de plus en plus étroites, et avaient pris définitivement le caractère de la plus cordiale intimité.

Or, Gaétan rayonnait d'un bonheur si insolent, que Henri se félicitait tous les jours.de lui avoir procuré le modeste emploi qui semblait si amplement suffire à ses besoins et à son ambition.

Une seule fois, Henri s'était aperçu que son ami était triste, ou plutôt irrité. Il n'avait pas osé lui en demander la cause, et Gaétan ne la lui avait pas dite. D'ailleurs, cette mauvaise humeur s'était promptement dissipée.

C'était Clara qui l'avait provoquée. Son premier succès lavait mise en goût. Malheureusement, il lui était très difficile de voir Gaétan, qui partait le matin de très bonne heure, qui ne rentrait que pour dîner, et qui passait toutes ses soirées avec Henri.

Tenir compagnie à dame Balbine qui tricotait, s'entretenir avec elle de celui qu'elle aimait, ne suffisait plus à Clara. Elle devinait bien que son amant l'évitait, mais par une bizarrerie naturelle chez certaines femmes, plus il la fuyait, plus elle s'y attachait.

Deux ou trois fois, le matin, elle avait essayé de l'arrêter au

passage, mais il était toujours si pressé que jamais elle n'avait eu le temps de lui demander le rendez-vous qu'elle désirait tant obtenir.

A diverses reprises, elle avait inutilement tenté de renouveler la surprise qui lui avait si bien réussi une première fois; elle n'avait abouti qu'à monter pendant deux heures une faction stérile devant l'église de la Madeleine, oti passait ordinairement Gaétan.

Celui-ci, à qui Henri avait fait deviner le piège, avait, en effet, adopté un autre chemin, ou, pour mieux dire, ne suivait jamais le même.

Clara comprit que sa ruse était éventée. Après trois semaines de vaines combinaisons, n'y tenant plus, elle alla se poster carrément devant le numéro 39 du boulevard Maleslierbes.

Au moment oh il sortait, Gaétan l'aperçut et demeura paralysé de surprise. Il sortit en courant plutôt qu'en marchant, et s'empressa de gagner une rue latérale. Là, au lieu de continuer à fuir, il attendit l'ennemi de pied ferme, et, avant même qu'elle lui adressât la parole :

— Écoutez, mademoiselle, dit-il d'une voix que la colère faisait trembler, je suis décidé à ne plus autoriser de pareilles indiscrétions. Si vous avez résolu de me faire perdre le pain que je gagne, dites-le, je l'abandonnerai de moi-même.

Elle protesta d'un geste et voulut parler.

— Mais pour toute autre cause, continua Gaétan, je ne consentirai jamais à subir de semblables importunités.

— Écoutez-moi, je vous en conjure! supplia Clara avec des larmes dans les yeux.

Gaétan ne fut pas maître d'un mouvement d'impatience.

— Je vous écoute, dit-il, mais éloignons-nous.

Et joignant le geste à la parole, il prit les devants, longea la nie Royale, tourna légèrement à gauche, et entra dans le jardin des Tuileries, par la porte de la terrasse qui se trouve à l'extrémité de la rue de Rivoli. Clara l'avait suivi.

A peine dans le jardin, il se retourna.

— Voyons, dit-il brusquement, finissons-en! Que me voulez-vous?

— Comment! finissons-en. Comment! ce que je vous veux? demanda la pauvre fille interloquée.

— Sans doute.

— Ne le savez-vous pas? Avez-vous oublié notre dîner... il y a trois semaines... sur la place du Havre?

— Non, fît impatiemment Gaétan, je n'ai rien oublié, mais qu'est-ce que cela prouve?

— Est-ce bien vous qui me parlez ainsi après... après ce qui s'est passé? dit Clara, dont une vive rougeur empourpra les joues.

— Oui, je sais, répliqua Gaétan avec humeur, mais cette soirée n'a pas créé entre nous des liens tellement indissolubles que vous me poursuiviez ainsi.

— Moi! C'est la première fois que je puis vous parler depuis cette époque!

— Parce que j'ai pris le parti d'éviter ces rencontres, qui nuisenf à mon repos, à ma considération, qui me forceront de renoncer à l'emploi qui me fait vivre.

— A Dieu ne plaise! se défendit vivement Clara. Pourtant il tant bien...

— Il faut, interrompit Gaétan en ricanant. jVous avez dit « il faut », ce me semble?

— J'ai voulu dire que j'avais le désir de vous revoir.

— Et c'est pour cela que vous venez me relancer jusque dans la maison de M. Darneville!

— Pouvais-je faire autrement, pour avoir avec vous cette explication, puisque vous me fuyez avec tant de soin?

— Mais à [quoi bon cette explication? demanda Gaétan que la colère continuait d'agiter. Où croyez-vous donc qu'elle aboutisse? Espérez-vous, par hasard, que je vais vous épouser?

— Oh! je n'en demande pas tant! soupira tristement Clara.

— C'est bien heureux! car si vous aviez toujours été aussi exigeante, vous auriez, m'a-t-on dit, plus d'un mari sur la planche.

Elle leva sur lui un regard profondément étonné, en même temps que plein de reproches.

— Ah! gémit-elle. Je l'ai assez regretté depuis que je vous connais, et si je pouvais racheter mon passé... Mais n'y pensons plus, fîtelle en secouant la tête, il est trop tard.

Puis le regardant en face. •

— Quand vous reverrai-je? lui demanda-t-elle.

— Quand nous nous rencontrerons, répondit Gaétan.

— Non, c'est impossible, vous ne l'ignorez pas, reprit Clara. D'un autre côté, je ne puis pas vous recevoir chez mon père, ni aller chez vous pour me casser le nez sur l'inévitable Balbine. Il faut donc bien...

— Encore! fit Gaétan en frappant du pied. Ainsi, c'est fini, c'est une persécution? Eh bien! non. Cette persécution, j'ai résolu de m'y soustraire.

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A ces mots, fronçant les sourcils et dardant sur elle un regard sévère :

— Parlez ! dit-il. Quelle somme exigez-vous pour renoncer à cette odieuse insistance?

— Oh! fit-elle douloureusement. Oh! monsieur Gaétan! / Il sentit que la colère le rendait injuste et se détourna.

— Est-ce que je vous ai jamais jamais rien demandé? poursuivit Clara d'une voix qu'elle s'efforçait de raffermir. A-t-il été question d'argent entre nous? Croyez-vous que je vous aime par intérêt? Ah! si vous saviez le cas que j'en fais, de cet argent que mon père entasse! Si vous saviez avec quelle joie je sacrifierais dès à présent ce qui doit m'en revenir un jour pour effacer ce passé que vous me jetiez si cruellement à la face!... Si seulement vous connaissiez mon histoire, vous me jugeriez peut-être plus malheureuse que coupable, et vous me plaindriez au lieu de me mépriser, de me traiter comme la dernière des perdues!

En prononçant ces quelques mots, elle suffoquait.

Deux grosses larmes, qu'elle retenait à grand'peine, roulaient dans ses paupières, et sa voix étranglée ne se faisait que difficilement entendre.

Gaétan fut surpris et ému de cette affliction s incère et qu'il ne soupçonnait pas.

— Oui, vous avez raison, dit-il plus doucement, j'ai été cruel, j'ai été lâche.

— Oh ! je ne dis pas cela, se défendit Clara, mais que vous ai-je fait pour mériter votre courroux? J'avais un si vif désir de vous revoir que je suis allée étourdiment vous attendre à la porte de M. Darneville, mais je vous jure que je n'avais pas calculé les conséquences de cette démarche désespérée. Si c'est un crime, vous avez raison, je suis coupable.

Gaétan fut désarmé par ces aveux, par cette soumission.

Il s'attendait à des reproches, à une scène violente même. II s'était cuirassé d'avance contre ces emportements, mais non pas contre Tliumilité, contre l'amour sincère, contre le désintéressement et la résignation de Clara.

— Ecoutez, lui dit-il avec bonté, et pardonnez-moi ma grossièreté. J'ai commis une faute, faute que je ne regretterais pas en toute autre circonstance, mais que j'expie amèrement aujourd'hui, par la fausse position dans laquelle je me suis placé vis-à-vis des autres. Vous dites que vous m'aimez, ma bonne Clara. Je crois bien que vous le pensez,

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et pourtant je veux espérer encore que vous vous faites illusion, que vous prenez pour de l'amour un simple caprice dont les difficultés de nos situations réciproques ont excité les désirs. Elle hocha la tête et sourit avec amertume.

— C'est ma conviction, reprit Gaétan, et j'en suis d'autant plus heureux que je ne suis pas en état de répondre à votre amour. Je ne sais pas mentir, Clara; je ne vous dirai donc pas que j'ai de l'amour pour vous, mais j'éprouve, je vous le jure, une véritable amitié, et je vous plains du plus profond de mon cœur!

Vous souhaitiez tout à l'heure que je connusse votre histoire. Eh bien! je l'ai apprise; et j'ai appris également celle de M. Desrochers, votre père, mieux peut-être que vous ne la savez vous-même.

C'est précisément à cause de cela que je ressens pour vous une tendre pitié, car je m'aperçois qu'avec un peu de soins on aurait fait de vous une douce et bonne créature.

Voulez-vous mon amitié, ma pauvre Clara, rien que mon amitié? Je vous l'offre, elle est à vous. Oublions ce qui s'est passé le soir où vous m'avez fait si facilement perdre la raison. Figurons-nous que nous avons fait un rêve — délicieux, je me plais à le reconnaître. — Kéveillons-nous; envisageons la vie telle qu'elle est réellement, avec ses exigences, ses tyrannies, auxquelles il faut se soumettre si l'on ne veut pas se placer hors la loi. Donnez-moi la main, et disons-nous, non pas adieu, mais au revoir.

A ces mots, Gaétan tendit à Clara sa main grande ouverte, dans laquelle la jeune fille, un peu à regret, laissa tomber la sienne.

— Ah! monsieur Gaétan, dit-elle, avec de bonnes paroles comme celles-là, vous me ferez faire tout ce que vous voudrez. Mais c'est égal... c'était un beau rêve!

— Bah! répondit-il d'un ton léger, les rêves s'effacent, ma chère amie. Ne songez plus au rustre provincial, que son éducation et ses goûts sauvages n'ont pas rendu digne d'apprécier les trésors de toute nature que vous mettiez si libéralement à sa discrétion. Rêvez d'un autre, ma bonne Clara. Il en est, j'en suis sûr, qui sont plus dignes que moi de savourer de telles délices, et ceux-là ne sont peut être pas si loin de vous que vous le croyez.

Clara le regarda encore avec une douloureuse surprise, comme si elle voulait s'assurer que ces paroles ne contenaient pas une allusion directe.

— C'est bien, monsieur Gaétan, dit-elle, je tâcherai d'oul)lier, mais quant àrêver d'un autre, selon vos propres expressions... jamais!

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Et elle s'éloigna, fière, toujours gracieuse et belle. Gaétan la suivit quelque temps des yeux avec une mélancolique tristesse.

— Et dire qu'entre les mains d'un autre père que ce Desrochers, cette fille-là serait devenue quelque chose de brave et d'honnête! s'écria-t-il.

Quand il la vit se perdre sous les grands marronniers du jardin, il poursuivit son chemin.

— Elle a dit : jamais ! murmura-t-il en souriant. Je ne serais pas fâché de savoir combien ce jamais-là va durer de temps.

Huit jours se passèrent, sans que Clara se représentât. Dame Balbine avait si bien pris l'habitude de la voir, que cette absence l'étonna.

— Est-ce que M'^^ Desrochers est malade? demanda-t-elle un soir à Gaétan.

— Je l'ignore. Pourquoi?

— Parce qne je ne l'ai pas vue depuis une semaine.

Le jeune précepteur se mordit les lèvres pour ne pas rire au nez de la gouvernante ; mais il fut intérieurement enchanté que Clara tînt si scrupuleusement la parole qu'elle lui avait donnée.

Le fait est que Clara ne sortait pas, qu'elle travaillait toute la journée de son métier de modiste. Son père, qui ne l'avait jamais vue si active, était dans lé ravissement.

— Tout de même, lui dit-il un jour, si tu voulais, tu gagnerais joliment ta vie! Sais-tu qu'il n'y a pas une seule modiste un peu propre dans la rue Saint- Antoine? Aussi, si tu persévérais dans ces bonnes dispositions, tu pourrais mettre de côté pas mal d'argent, ouvrir un magasin. Au besoin, je te ferais quelques avances, pas beaucoup, s'empressa-t-il d'ajouter, car je ne suis pas riche.

Mais Clara maniait sans l'écouter sa longue aiguille, des soupirs fréquents s'exhalaient de sa poitrine.

Elle aimait Gaétan, et plus elle l'aimait, plus elle prenait en aversion son père, dont la coupable négligence avait causé sa perte.

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