‹ Le drame de PontcharraChapitre 18 sur 77 · LE NUMÉRO · texte numérisé non relu

LE NUMÉRO

Depuis dix jours, le mois d'août avait commencé, Henri iMatifon avait brillamment passé sa thèse de docteur, et, à cette occasion,

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Je la reconnais à cette marque de fabrique. (P. 181.)

avait donné chez Brébant un dîner choisi, dont la gaieté avait fait les frais, non moins que les vins généreux et la bonne chère.

Naturellement, Gaétan avait fait partie de ce dîner, auquel il avait pris jxart avec d'autant plus de plaisir qu'il était maintenant parfaitement heureux.

Toujours favorablement accueilli par M. Darneville, qui, malgré ses protestations, avait été très sensible au refus qu'avait fait le

UV. 23. — LE DRAME DE PONTCHAriRA. — P. SADMÈRE. — J. ROLTF ET C'», ÉD.

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précepteur d'Edmond de la place qu'on lui offrait, Gaétan menait la plus heureuse existence auprès d'Alice, pour qui son amour était devenu une passion ardente.

Chaque jour il la voyait, et chaque jour il lisait dans les yeux de la jeune fille le bonheur qu'elle éprouvait à se trouver près de lui. Les leçons d'anglais continuaient, tantôt sous la surveillance débonnaire de M. Darneville, tantôt en son absence.

Cependant, jamais un mot sorti de la bouche de Gaétan n'avait révélé à la jeune fille le feu dévorant que ses regards avaient allumé. La certitude d'être aimé remplissait le cœur de Gaétan, et l'on aurait pu croire vraiment qu'AHce lui savait gré de la réserve qu'il gardait.

Leur amour était pur, et si naïf qu'aucun d'eux ne s'était demandé où il les conduirait. ■

C'était pourtant bien simple : Alice aurait un jour cent mille francs de rente; Gaétan n'avait et n'espérait rien. Pas une fois cette disproportion de rang et de fortune ne s'était présentée à leur esprit depuis qu'ils s'aimaient.

Autrefois, avant de se laisser envahir par la passion, Gaétan avait bienfait tous ses efforts, établi toutes ces comparaisons; mais, depuis qu'il avait acquis la douce certitude d'être aimé, il avait tout oubHé pour ne se souvenir que d'une chose : c'est qu'Alice était belle.

Cette vie étrange, celte convention tacite qui s'était faite entre eux, cette communion de pensées, ces jouissances secrètes qu'ils savouraient à l'insu de tout le monde, leur suffisaient. Ils étaient heureux ainsi, et ne prévoyaient pas qu'une situation si délicate ne pouvait durer.

De quelque façon qu'elle se dénouât, il était impossible, en effet, qu'elle ne se terminât pas par un éclat. Ils ne s'en doutaient même pas. Ils côtoyaient le précipice sans voir le danger.

Quant à Clara, on a vu avec quelle docilité elle s'était soumise aux conditions que lui avait dictées Gaétan. Elle était de bonne foi alors, et animée des meilleurs sentiments; mais elle avait compté sans la jalousie, dont les serpents sifflaient de plus en plus fort autour de son cœur, à mesure qu'elle se séquestrait et renonçait à la vie légère qu'elle avait menée jusqu'alors.

Elle avait une rivale, et une rivale préférée, elle en était intimement convaincue, et cette rivale était la fille de M. Darneville.

Que faire? Devait-elle se consumer éternellement en larmes stériles? Devait-elle se révolter enfin, et frapper quelque coup terrible? Elle hésitait.

Jusqu'ici sa raison, son amour même, lui avaient conseillé le calme, la sagesse; mais aurait-elle la force de résister longtemps à la violence de ses passions?

Gaétan ne s'imaginait pas quelle lave bouillait au fond de ce cratère, qu'il croyait avoir éteint. Il s'endormait dans la paisible sécurité de son bonheur.

A tout autre, sa vie eût pu paraître monotone. Pour lui elle était remplie des plus douces émotions.

Le matin, les maternelles attentions de Balbine, le jour l'amour d'Alice, le soir l'amitié d'Henri... que pouvait-il, en effet, souhaiter de mieux, cet étranger, qui, deux mois auparavant, ne connaissait à Paris âme qui vive, et qui y avait trouvé presque en arrivant ces trésors inestimables, à la poursuite desquels tant d'autres usent inutilement les années que le sort avare leur a départies.

Le lendemain de ce dîner pantagruélique, auquel Henri avait convié ses camarades, Gaétan qui avait à cœur de montrer à son tour les talents culinaires de dame Balbine, avait invité .Mutifon.

La vieille fille y avait mis de l'amour-propre et s'était surpassée, de sorte que les deux jeunes gens étaient dans les meilleures dispositions du monde, lorsqu'ils quittèrent la table pour aller faire leur tour de promenade habituelle.

Au bout d'une heure et demie, consacrée exclusivement aux béatitudes de la digestion, ils revinrent sur leurs pas ; mais, au lieu de rentrer chez eux directement, ils montèrent chez Henri pour y achever la soirée. •

La conversation roula d'abord sur la thèse que le jeune docteur en droit avait soutenue, et il finit en poussant un joyeux soupir, à l'idée que ses études étaient terminées et que le moment du repos avait enfin sonné.

— Et vous? demanda-t-il à Gaétan, ne comptez-vous pas prendre bientôt vos vacances?

— Il n'en a pas été question, répondit le jeune précepteur.

— N'avez-vous pas l'intention de les demander?

— Je n'oserai jamais.

— Pourquoi ?

— Songez donc qu'il n'y a pas encore deux mois que je suis entré en fonctions !

— C'est vrai, fit Henri; mais vous ne sauriez croire combien je le regrette !

— Je vous en remercie, mon cher.

— Je me serais fait une fête de passer avec vous ces quelques jours de loisir dans ma petite maisonnette des bords du lac.

— Et moi aussi, mais que voulez-vous? Ce sera pour l'année prochaine .

— Bah! qui sait ce que nous serons devenus l'année prochaine^ dit Henri avec humeur.

— Mais, répliqua Gaétan, j'espère bien pour vous et pour moi que nous serons encore de ce monde, bien portants et bien assis, comme aujourd'hui.

— Le fait est que, depuis quelque temps surtout, vous voyez tout en rose, mon bon ami. Vous avez dans les yeux ou dans le cœur un prisme qui embellit tout ce que vous regardez au travers.

— Par exemple! dit Gaétan qui s'efforça de faire bonne contenance.

— Ce prisme, continua Henri, je sais bien comment il s'appelle, mais vous crieriez à l'indiscrétion, et je serais désolé de vous donner de moi une si déplorable opinion.

— Dites toujours, fit le jeune précepteur en affectant un grand calme.

— Vous le voulez?

— Oui.

— Eh bien ! ce prisme se nomme l'amour.

— Je m'y attendais presque, dit Gaétan avec un sourire.

— Et qui plus est, l'amour heureux, ajouta Henri.

— Ah! ah! Et qu'entendez-vous par ces payoles?

— J'entends l'amour que l'on ressent et l'amour qu'on inspire, l'amour qui possède ou qui a la certitude de posséder quand il voudra. Et n'allez pas me prendre pour un psychologue, mon pauvre ami! Je suis un simple spectateur, qui regarde et écoute la vie, comme on regarde et on écoute un drame au théâtre. Or, de même que j'ai remarqué dans les drames que les jeunes premiers sont toujours persécutés, les pères nobles bafoués, les traîtres punis, de même j'ai remarqué dans la vie qu'il n'y a que les amoureux et les gourmands qui trouvent l'existence agréable au même degré sinon au même point de vue.

— Et vous en concluez... demanda Gaétan?

— J'en conclus que vous êtes amoureux, répondit Henri, — on gourmand, s'empressa-t-il d'ajouter ironiquement. Et si je voulais pousser loin mes investigations, je vous dirais : Mon ami, je ne vous ai entendu nommer que deux femmes, et ne vous ai vu faire que deux

dîners; donc vous aimez une de ces deux femmes, et vous avez gardé le souvenir d'un de ces deux dîners ; — à moins que vous n'ayez le cœur assez vaste pour aimer à fois Alice el Clara, l'estomac assez délicat pour apprécier à leur juste valeur le dîner chez Brébant d'hier, et le dîner de chez vous ce soir.

A ces mots, Henri partit d'un éclat de rire.

Gaétan le regardait, étonné de rencontrer tant de fine observation sous tant d'apparente futilité.

Henri n'avait rien précisé, mais à la façon dont il avait souligné ses phrases, ses mots, il était facile de comprendre sur quoi ses intentions avaient porté. 11 avait lu dans l'âme de Gaétan comme dans un livre ouvert.

Celui-ci ne se récria pas, ne se défendit pas; mais, comme il tournait le dos à la pendule, il consulta sa montre pour regarder l'heure. Puis il la porta vivement à son oreille.

— Tiens! fit-il, elle est arrêtée.

— Elle est peut-être dérangée.

— C'est possible, mais cela m'étonnerait fort; car depuis que je la porte, elle n'a jamais bougé. En effet... je me souviens à présent que j'ai oublié de la remonter ce matin. j

— Y a-t-il longtemps que vous l'avez? ^ |

— Vingt-trois ans.

— C'est ce que je pensais, fit Henri, car je m'y connais un peu en montres, puisque, comme on dit, « mon père en vendait ». Aujourd'hui, on sacrifie fort heureusement la commodité à la solidité, on fait les montres beaucoup plus épaisses, ce qui leur donne beaucoup plus de régularité. Pourtant la vôtre est fort belle, je l'ai déjà remarquée. C'est une pièce exceptionnelle, un véritable chronomètre; vous devez y tenir beaucoup.

— Si j'y tiens! s'écria Gaétan avec un singulier accent.

En même temps, il s'approcha de la lampe et ouvrit le boîtier pour la remonter.

— Tiens! fit Henri qui jetait un regard sur la montre. C'en est une... Je la reconnais.

— Une quoi? demanda vivement Gaétan.

— Une montre qui sort des ateliers de mon père.

— Vous en êtes sûr? dit Gaétan avec agitation.

— Oui, je la reconnais à cette marque de fabrique, que mon père mettait toujours sur les bijoux de cette valeur.

Et du doigt Henri lui montrait une marque imperceptible.

— Mais qu'avez-vous donc? fit-il en voyant Gaétan qui chanrohit et pâlissait à vue d'œil.

Celui-ci fut obligé de faire un effort pour surmonter cette faiblesse passagère.

— Ce que j'ai? dit-il, vous ne le savez donc pas?

— Non, répondit Henri.

— Comment! je ne vous ai pas parlé de cet incident lorsque je vous ai raconté mon histoire?

— Je vous l'assure.

— Eh bien! reprit Gaétan, apprenez donc que le jour où l'on m'a ramassé dans le sang de mon père assassiné, je portais cette chaîne plusieurs fois enroulée autour de mon cou, et qu'au bout de cette chaîne se trouvait cette montre.

— Ah! s'écria Henri avec une vive curiosité.

— ^ On a donc supposé que, pour me distraire, mon père m'avait passé ce bijou autour du cou et que la montre lui appartenait.

— En effet, c'est très probable.

— Cette supposition, continua Gaétan, est assez vraisemblable, sans cela pourquoi aurais-je été porteur de cet objet? L'abbé Théroin lui-même la partageait si aveuglément, que cette montre devint l'objet de sa sollicitude, 'et qu'il la garda soigneusement sous clef, jusqu'à ce que je fusse en âge de la porter.

Alors il me la remit, et m' adressant ces paroles, que je me rappelle presque textuellement :

« — Je lai souvent montré ce bijou, me dit-il, en t'annonçant qu'il t'appartenait et que je te le remettrais le jour oii tu serais bien en état de comprendre quelle valeur il a pour toi.

« Cette valeur ne consiste pas seulement dans la matière première ou dans la beauté du mouvement, mais surtout dans le souvenir qui s'y rattache. Garde-le précieusement et pieusement; quelque soit l'état de gêne dans lequel tu te trouves, ne t'en défais à aucun prix.

« En dérobant cet objet à la cupidité des assassins, Dieu a peutêtre voulu qu'il devint un jour l'instrument de ta fortune, le moyen de te faire retrouver un nom, une famille, et de venger ton père, dont le meurtre est demeuré impuni. »

Depuis cette époque, dit Gaétan, cette montre ne m'a jamais quitté, et peut-être n'est-ce qu'afin que je puisse la conserver, que mon bienfaiteur m'a laissé la petite fortune dont je suis actuellement possesseur.

— Eh bien! fît vivement Henri, pourquoi la prophétie du saint homme ne se réaliserait-elle pas?

— C'est précisément à quoi je pensais, quand vous avez reconnu ce bijou pour sortir des ateliers de votre père, car il a une certaine valeur, n'est-ce pas?

— Sans doute; il vaut, sans la chaîne, mille ou douze cents francs.

— En outre il a un numéro d'ordre.

— Certainement, dit Henri qui s'approcha pour lè regarder.

— Ohl c'est inutile, fitOaétan, jele sais par cœur. Je l'ai examiné si souvent. C'est le numéro 3759.

— C'est bien cela, affirma Henri qui, malgré tout, avait tenu à s'en assurer.

— Or, continua Gaétan, des chronomètres de celle valeur ne sérient pas d'une maison sans laisser des traces.

— C'est certain. Ils doivent figurer d'abord sur le livre de vente de chaque jour, puis être rayés du livre de fabrique et portés sur ]e grand livre à l'actif de la maison,

— C'est bien ce qu'il me semblait. Aussi, comme vous m'avez dit que, dans votre petite maison de Genève, vous aviez laissé intacts la chambre et le cabinet de M. Matifon, comme vous avez ajouté que vous y aviez laissé même ses anciens livres de commerce, rangés et étiquetés dans le même ordre que jadis, l'idée m'est venue sur-lechamp que le numéro, le prix de cet objet et le nom de l'acquéreur devaient figurer sur ces registres.

— Le numéro et le prix y sont certainement inscrits, répondit Henri. Quant au nom de l'acquéreur, c'est moins sûr.

— Pourquoi?

— Parce qu'il arrive tous les jours qu'on entre chez un fabricant, qu'on y achète un objet, qu'on le paye, qu'on l'emporte, sans donner son nom et sans que le négociant songe à vous le demander.

— C'est vrai! soupira Gaétan avec découragement.

— Pourtant, poursuivit Henri pensif, nous avons la chance que l'acheteur n'ai pas eu sur lui la somme nécessaire et qu'on ait été obligé de porter la montre à son domicile.

— En effet, dit Gaétan, qui se reprit à espérer.

— Nous avons même une autre chance, reprit Henri.

— Laquelle?

— C'est que le chronomètre ne fût pas repassé au moment ob. l'on en a fait l'acquisition, que le fabricant ait été forcé de le garder

huit à dix jours pour le régler, et par conséquent ait pris le nom et l'adresse de l'acheteur pour faire la livraison dès qu'elle serait possible.

— Vous avez raison! fit Gaétan, de plus en plus agité.

— Ce serait bien le diable, ajouta Henri, si, sur ces deux chances, il ne s'en trouvait pas une en votre faveur.

— Alors il faut s'en assurer le plus tôt possible.

— C'est ce que je ferai dès que je serai arrivé à Genève.

— Et vous partez... quand?

— Après-demain.

— Bien, compta Gaétan. Deux jours pour le voyage, un pour respirer, un pour faire la vérification, total...

— Du tout, repartit Henri, vous comptez deux jours de trop. Aussitôt arrivé, et avant toute chose, je ferai cette vérification et je vous écrirai le même jour.

— De sorte que quatre ou cinq jours après votre départ de Paris, ]e pourrais obtenir ce renseignement?

— Je m'y engage, fit le jeune avocat, car savez-vous quelle idée me vient, à moi?

— Pas encore.

— Vous allez dire que je suis monomane et vous aurez peut-être raison, mais suivez bien mon raisonnement...

— Je vous écoute, dit Gaétan avec beaucoup d'attention.

— Nous parlions l'autre jour de Frédéric Desrochers et de son fils Edmond, disparus en 1846 dans les premiers jours d'août, c'est-àdire précisément la même année et à la même époque où vous-même avez été recueilli par l'abbé Théroin.

— Ah! vous y revenez, fit Gaétan avec incrédulité.

— Sans doute, j'y reviens. Ne devinez-vous pas pourquoi?

— Ma foi, non!

— C'est que votre montre m'apporte une coïncidence nouvelle, avec ce qui se rattache à la disparition mystérieuse de Frédéric Desrochers.

— Voyons, dit Gaétan, dont fintérêt redoublait à chaque mot.

— C'est au moment oii le docteur quitte Genève pour rentrer en France qu'on le perd de vue, n'est-ce pas?

— D'après ce que vous m'avez dit, oui.

— Et je vous ai déjà fait remarquer que la route de Pontcharra va de Suisse en Italie par Chambéry et la Savoie.

— Je m'en souviens.

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Connaissez-vous cette montre ? (P. 191.)

— Donc, il n'est pas douteux que Frédéric Desrochers est parti de Genève. ^

— Sans doute, puisque l'enquête l'a établi.

— Alors, mon cher, je vous ferai encore remarquer ceci c'est que la monlre que vous possédez a été achetée chez mon père c'est-àdire a Genève, où se trouvait Frédéric Desrochers

LIV. 24. - LE DRAME DE PONTCHARnA. - P. SAU.MÈRE. - J. ROUFF ET Cl«,

ÉD. uv. 24.

186 LE DRAME DE PONTCllAUllA

— En effet, balbutia Gaétan, frappé de ce rapprochement bizarre.

— Et que par conséquent, acheva Henri, il n'y aurait rien de surprenant à ce que votre père, ayant été assassiné la même année, à la même date, ayant acheté aussi cette montre à Genève, suivant la même route que Frédéric Desrochers, ne soit autre que...

— Ah! taisez-vous! interrompit Gaétan d'une voix étranglée. Ne faites pas naître dans mon cœur des espérances que je n'ose pas concevoir.

— Eh bien! non, vous avez raison, dit le jeune avocat, effrayé de la surexcitation à laquelle son ami était en proie. Je puis me tromper. Attendons que je sois à même de vérifier le fait. Et tenez, je vais faire mieux.

— Quoi donc?

— Au lieu de partir après demain, je partirai demain.

— Non, mon ami, je serais désolé de vous déranger.

— C'est justement parce que je suis votre ami que je comprends mieux l'impatience qui doit vous dévorer. Donc, je vous le promets, je partirai demain. Cela ne me cause aucun dérangement, en une heure je puis avoir terminé mes préparatifs.

— MaisM""" Duval...

— La domestique a déjà placé son linge dans la malle et préparé les robes de ma tante; elle a donc bien le temps, d'ici à demain soir, de se mettre en mesure. Si, dans tous les cas, M"^ Duval n'était pas prête, je prendrais les devants, elle voyagerait de jour et viendrait me rejoindre à Genève.

— Je suis infiniment touché de votre complaisance, mais comment saurai-je si vous avez définitivement arrêté votre départ pour demain? demanda Gaétan. Vous savez que je sors de chez moi tous les matins à sept heures. Or, vous n'aurez pas vu M"" Duval de si grand matin.

— Eh bien! je vous enverrai un mot chez M. Darneville avant midi.

— Et vous me permettrez de vous accompagner au chemin de fer?

— Je n'aurais pas osé vous en prier.

— Alors, à demain, fit Gaétan en se retirant.

— A demain, promit Henri.

Le lendemain, à onze heures, le jeune précepteur était chez

LE DKAMK DE PONTCHARRA 187

M. Darneville el allait se mettre à table lorsqu'un commissionnaire se présenta porteur d'un billet ainsi conçu :

« C'est décidé. Nous partons ce soir à 8 heures 20 minutes. »

A l'heure dite, en effet, Gaétan eut la satisfaction de voir monter Henri et sa tante dans l'express qui les emportait vers la Suisse.

On comprendra sans peine avec quelle impatience Gaétan attendit la lettre que son ami lui avait promise.

Pendant trois jours, on peut le dire, il ne vécut pas.

Dame Balbine, à qui il avait fait part de ses espérances, n'était guère moins anxieuse que lui.

— Voyez-vous, monsieur, disait-elle, il est impossible que mon digne maître se soit trompé, en vous disant que cette montre était l'instrument de votre fortune. Le doigt de Dieu est là, quoi qu'en disent les impies. Admettez-vous que l'assassin vous aurait laissé un objet de cette valeur s'il l'avait vu en votre possession? Certainement non, puisqu'il avait presque entièrement dépouillé sa victime. Donc M. le curé avait raison : c'est grâce à ce bijou, insignifiant en apparence, que vous allez connaître le nom de votre père. M. Henri vous a dit : Peut-être; moi je vous dis : Certainement.

Gaétan hochait gravement la tête. 11 n'avait communiqué à dame Balbine aucune des conjectures qu'avait faites le jeune avocat, en rapprochant l'histoire de l'orphelin de celle de Frédéric Desrochers, car il aurait fallu raconter à la vieille fdle l'étrange disparition du docteur, ce qui était parfaitement inutile si Matifon avait fait fausse route.

Du reste, il ne s'abusait pas. Il trouvait bien une grande analogie entre sa propre situation et celle dans laquelle devait se trouver le fils de Frédéric s'il vivait encore, mais il ne pouvait pas croire que cette simihtude devînt jamais une réalité.

— Ces miracles-là, pensait-il, n'arrivent que dans les romans, et un obscur montagnard de l'Isère comme moi n'est pas un héros de roman.

Cependant son agitation était extrême, si grande, que tout le monde le remarqua : M. Darneville, Alice, le petit Edmond lui-même.

Gaétan ne crut pas devoir s'en cacher.

— C'est vrai, dit-il, j'attends de M. Henri Matifon une lettre d'oti dépendent presque mes destinées.

— Et qui apporterait dans votre position un changement notable? demanda M. Darneville.

— Non seulement dans ma position de fortune, répondit le jeune précepteur, mais principalement dans mes relations.

Comme il ne donnait pas de plus amples explications, ni le père d'Alice ni la jeune fille ne crurent devoir l'interroger.

Enfin, au bout de quatre jours, arriva une lettre qui portait le timbre de Genève.

Gaétan la trouva chez lui, le soir, en rentrant. Il la décacheta avec une vivacité fiévreuse.

Elle était ainsi conçue :

« Mon cher ami,

« J'arrive après un heureux voyage; et, sans prendre le temps d'essuyer la poussière du chemin de fer, je cours à la rangée des grands livres; j'ouvre celui dans lequel devait figurer la vente qui vous préoccupe à tant de titres.

« J'y trouve, en effet la mention suivante :

« Numéro 3,759, chronomètre à seconde indépendante, vendu « à M. Desrochers, hôtel de l^Écu — Genève. »

« Lejour oiila vente a eu lieu, indiqué en marge de cette mention, remonte au 25 juillet 1846. Je ne crois donc pas que j'étais dans l'erreur, en admettant, lors de notre dernier entretien, qu'entre lejour de l'achat et celui de la livraison, il s'était écoulé huit ou dix jours, nécessaires pour repasser et régulariser la marche du chronomètre.

« Le courrier part. Je n'ai pas le temps de consulter le journal quotidien de la même année, pour savoir s'il ne contiendrait pas, par hasard, d'indications précises.

« D'ailleurs ces livres de vente quotidienne, moins corrects, moins bien tenus, gisent pêle-mêle au fond d'une armoire. La recherche sera donc plus longue et plus difficile. Aussitôt qu'elle sera achevée, je vous ferai part du résultat; mais, dès à présent, il vous est facile de juger que je n'étais pas loin de la vérité, quand je vous laissais entendre que votre père pourrait bien n'être autre que Frédéric Desrochers.

« Pour le moment, en effet, nous savons qu'il se nomme Desrochers; arriverons-nous à savoir qu'il se nomme Frédéric?...

« Ah! si vous pouviez venir ici, il me semble que nous y verrions plus clair.

« Enfin, je ferai le possible et l'impossible; comptez sur moi.

« A vous de bien cordiale amitié.

« Henri Malifon. »

<(P.-S. — J'oubliais de vous dire que le prix de ce chronomètre.

inscrit sur le grand livre, est de mille francs. Je ne crois pas que cela soit bien utile à vos investigations ; cependant il ne faut rien négliger, Or, un homme qui dépense mille francs pour une montre est assurément dans une belle position de fortune, et, souvenez-vous-en bien, Frédéric Desrochers était riche de quatre cent mille francs. Encore une probabilité de plus, par conséquent. »

Le contenu de cette lettre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, n'était pas fait pour calmer la surexcitation de Gaétan.

Dame Balbine, qui le suivait du regard avec une curiosité inquiète, n'eut pas le courage d'attendre plus longtemps.

— Eh bien? fit-elle en voyant qu'il gardait le silence.

— Ah! ma bonne Balbine, c'est à ne pas y croire!

— Quoi donc?

— C'est à un M. Desrochers que cette montre a été vendue.

— Tiens! le même nom que l'homme devant qui M. le curé s'était si noblement retiré.

— Et peut-être le même individu, dit Gaétan.

— Est-il possible! s'écria la vieille fille enthousiasmée. Comment! vous seriez le fils de ce Frédéric et de Julie Lapahne. Comment! après avoir sacrifié son amour et sa fortune à vos parents, l'abbé Théroin aurait consacré sa vie à l'éducation de leur enfant. Ah! quel dommage que le cher homme ne soit plus là! Quelle consolation ce serait pour lui !

— Vous allez trop loin, ma chère Balbine, fit observer Gaétan. Rien n'est encore moins sûr. Il y a en France plus d'un Desrochers, malheureusement. Le fait est donc assez difficile à vérifier. J'y arriverai, je l'espère, et de ce pas, je vais l'essayer.

— Qu'allez-vous faire?

— .levais interroger M. Ambroise Desrochers.

— Notre propriétaire?

— Sans doute.

— Est-il donc parent de ce Frédéric, dont vous m'avez parlé?

— C'est son propre frère.

— Allez vite, dans ce cas, fit la vieille gouvernante, qui mit presque Gaétan à la porte.

Il sortit, traversa rapidement le carré, mais, au moment de sonner, il s'arrêta brusquement.

L'idée lui vint que l'avare Ambroise, entre les mains de qui se trouvait actuellement la fortune de Frédéric, ne donnerait pas facilement les renseignements désirables. Cependant à qui s'adresser? La

iOa LE DRAME DE PONTCHARRA

vérité était là, derrière cette porte, peut-être... A tout prix il fallait tenter de la découvrir sans rien livrer. Après mûre réflexion, Gaétan sonna.

— M. Desrochers est-il chez lui? demanda-t-il à la vieille et complaisante domestique.

— Oui, monsieur, il vient d'achever son dîner; mais est-ce bieû à lui que vous avez affaire?

— Sans doute. A qui voulez-vous que ce soit?

— Je ne sais pas... balbutia-t-elle. En vous voyant, j'avais supposé d'abord...

— Parlez donc! fit Gaétan avec impatience.

— Que c'était pour M"° Clara que vous veniez, dit-elle à voix basse, avec un ignoble sourire.

Gaétan l'enveloppa d'un long regard de mépris.

— Non, répondit-il sèchement.

— En ce cas, fit l'horrible duègne, en poussant un soupir, je vais prévenir mon maître de votre visite.

Elle entra dans l'unique pièce qui séparât l'une de l'autre la chambre du père et celle de la fille, pièce dans laquelle Gaétan avait pénétré le jour de son arrivée, et qui servait à la fois de salon, de cabinet et de salle à manger.

Clara était encore à table, quand la domestique annonça la visite du jeune locataire. Elle tressaillit, et se leva vivement.

Quant à M. Desrochers, il fronça ses sourcils clairsemés.

— Ce n'est pas pour des réparations qu'il vient, j'espère? demanda-t-il avec effroi.

— Ce monsieur ne m'a rien dit, répliqua la domestique.

— Par le ton sur lequel elle prononça ces deux mots : « ce monsieur », elle venait de se venger du regard de mépris que Gaétan avait laissé tomber sur elle.

— Faites entrer, ordonna M. Desrochers avec une défiance instinctive.

Et il fit signe à Clara de se retirer, signe auquel Clara répondit en se laissant tomber dans un fauteuil.

Au même instant, Gaétan entra. Il aperçut Clara, qu'il salua aussi respectueusement que s'il se fût agi d'une grande dame.

— Vous avez à me parler, monsieur? interrogea Desrochers.

— Oui, monsieur.

— Est-ce au sujet de votre appartement?

— Non, fît Gaétan avec une légèreté qui était loin de son cœur, il s'agit d'un simple renseignement.

— Confidentiel?

— Oh! pas du tout, monsieur.

— Alors, la présence de ma fille est sans inconvénient?

— Aucun, dit Gaétan avec un geste délibéré.

— Alors, s'approchant tout à coup de Desrochers, il tira la montre de son gousset et la lui mit sous les yeux.

— Connaizsez-vous cette montre? demanda-t-il brusquement. L'avare la considéra avec une attention mêlée de respect. Il s'y

connaissait trop bien en objets de toute valeur, pour ne pas voir qu'il avait devant lui un véritable bijou.

— Non, monsieur, dit-il enfin avec un soupir de regret.

— Examinez-la bien, insista Gaétan dans la même position. Desrochers obéit avec une surprise manifeste.

— Je ne la connais pas, répéta-t-il encore interdit.

— Vous en êtes bien sûr?

— Parfaitement. Mais, hasarda enfin l'avare, pourquoi me faitesvous celte question et me montrez-vous cet objet?

Alors seulement, Gaétan remit sa montre dans sa poche.

— C'est, répondit-il, que j'ai la certitude que ce bijou a été acheté par un Desrochers.

— Ce n'est pas moi, fit douloureusement Ambroise.

— Alors c'est peut-être votre frère, dit froidement Gaétan. Jamais obus, éclatant au milieu d'un magasin de cristaux, ne

produisit d'effet semblable à celui que cette dernière phrase provoqua chez notre avare!

Gaétan paraissait absolument indifférent et, comme il l'avait dit dès le début, n'avoir besoin que d'un simple renseignement.

Quant à Desrochers, la brusquerie avec laquelle son frère avait été tout à coup mis en scène, avait soulevé en lui une telle révolution que, si expert qu'il fût en matière de ruse et de dissimulation, il ne put pas déguiser la violente terreur que la résurrection inattendue de ce frère oublié lui avait inspirée.

C'était si visible que Clara, qui, jusqu'alors, n'avait eu d'yeux que pour Gaétan, remarqua ce changement, et prêta désormais une oreille plus attentive à ce qui allait se passer.

Son père était, en effet, si troublé que sa première réponse s'en ressentit.

— Je ne sais ce que vous voulez dire... balbutia-t-il.

i92 LE DRAME DE PONTCHARRA

Mais, à peine avait-il prononcé ces quelques mots, qu'il s'aperçut de sa maladresse, et fit appel à tout son sang-froid pour rassembler ses idées.

Gaétan, sans même savoir pourquoi, avait pris en haine le vieil avare. Aussi fut-il enchanté de l'effet que son interpellation avait produit. Il ne voulut pas s'arrêter en si bon chemin.

— Comment! dit-il avec un étonnement parfaitement joué, n'aviez-vous pas jadis un frère?

— Sans doute.

— Qui se nommait Frédéric?

— Je ne dis pas non.

— Qui était docteur en médecine à Paris?

— C'est vrai, confessa l'avare.

— Et qui a brusquement disparu, il y a vingt-trois ans, en vous laissant...

Ambroise l'interrompit d'un 'geste suppliant, tandis que du regard il lui montrait sa fille.

— Qu'importe ! fît impitoyablement Gaétan. Ce que je vous rappelle n'est un mystère pour personne et M"° Clara ne peut pas ignorer qu'outre votre fortune personnelle, vous êtes dûment en possession provisoire des quatre cent mille francs, dont Frédéric, votre frère, vous a laissé dans les mains les titres de propriété.

— Mais, monsieur... voulut faire observer l'avare.

— Vous ne me ferez pas croire davantage que votre fille soit tellement étrangère à ce qui concerne son avenir, qu'elle ne sache pas que vous avez vendu, il y a deux ans, moyennant la somme de sept cent mille francs, le terrain du quai d'Austerlitz, faisant justement partie de la fortune de Frédéric...

Desrochers était au supplice ; il s'agitait sur son coussin de cuir pour cacher son malaise.

Évidemment il n'avait jamais dit à sa fille un seul mot relatif à ses affaires ou à ses spéculations.

La surprise de Clara en était une preuve irrécusable.

Gaétan, qui le remarqua, voulut sans doute la mettre parfaitement au courant, car il continua :

— De sorte que la fortune de Frédéric, sans compter les intérêts, que vous percevez pour votre frère absent depuis vingt-trois ans, s'élève aujourd'hui à un million, chiffre rond, et que la vôtre, composée de la maison que vous habitez, des intérêts des... économies que vous réalisez depuis votre plus tendre jeunesse, se monte à peu près

Souviens-toi bien de ce que je t'ai dit. (P. 196.)

également à un million. Tout ceci est su et connu de tout le monde, au point que moi, qui suis absolument étranger à votre famille, ie Vai appris sans le demander. A plus forte raison, votre fille, qui est votre héritière naturelle et directe, ne peut pas l'ignorer.

Desrochers ne put maîtriser la rage dont il était possédé. En vain il avait essayé de se contenir, la colère qu'il ressentit en se voyant démasqué l'emporta sur la prudence.

UV.25. — LE DRAME DE PONTGHARRA. — P. SAUNIÈRE. — J. ROUFF ET c'e. ÉD.

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