‹ Le drame de PontcharraChapitre 19 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

— Monsieur! s'écria-t-il d'une voix étranglée, que me voulezvous enfin? Avez-vous résolu de me pousser à bout?

— Vous poussera bout? fit naïvement Gaétan. Et pourquoi? Je vous parle de votre frère, et vous me répondez que vous ne savez pas ce que je veux dire. Il fallait bien que je vous rappelasse ce que vous me paraissiez avoir si profondément oublié.

— Mais à propos de quoi venez-vous me rabâcher toutes ces inepties?

— Inepties est un mot maladroit, car je vous défie de contester un mot ou un chiffre dans ce que je vous ai dit, répliqua Gaétan avec le plus grand calme. Quant au motif de ma visite, je ne vous l'ai pas caché, puisque c'est par là que j'ai commencé. C'est donc votre faute, et non la mienne, si la conversation s'est subitement éloignée de son point de départ.

— Mais qu'a de commun cette montre avec mon frère ou moi?

— Je n'en sais rien, je venais vous le demander. C'est à un Desrocliers qu'elle a été vendue, voilà tout ce que je sais. Maintenant avez-vous des parents qui portent le même nom que vous?

— Je ne m'en connais pas.

— Votre frère n'a-t-il pas fait, vers 1846, un voyage en Suisse à la suite duquel il a disparu?

— Que vous importe? répondit aigrement l'avare. Oh voulezvous en venir avec toutes vos questions?

— Je n'ai aucune raison de vous le cacher, fit naïvement Gaétan. Le Desrochers dont je parle a précisément acheté ce chronomètre à Genève, le 25 juillet 1846.

— Qui vous l'a dit?

— Les livres du fabricant.

— Alors, si ce que vous prétendez est vrai, comment cet objet est-il en votre possession?

— Il m'a été donné.

V — On n'en avait pas le droit, protesta vivement Desrochers.

— Vous convenez donc que votre frère était à Genève à cette époque et que ce chronomètre doit lui appartenir? répliqua Gaétan avec vivacité.

— Je ne conviens de rien, je ne sais rien, se hâta de répondre l'avare. Ce qui est certain, c'est que s'il est à lui, c'est qu'on le lui a volé, et que dès lors, il est illégalement en votre possession.

— Vous songez peut-être à me le réclamer? ricana Gaétan.

— Pourquoi non, si c'est à la suite d'un acte condamnable qu'il I est en votre pouvoir?

— Eh bien! fît Gaétan à qui le dégoût fit perdre son sang-froid, / je vais m'en assurer. Et si ce bijou a réellement appartenu à votre

frère, je vous le rapporterai, je vous le jure ! ajouta-t-il d'une voix menaçante.

A ces mots, il salua légèrement et sortit.

Desrochers demeurait confondu, non moins des souvenirs que son jeune locataire avait réveillés, que de l'intonation étrange avec laquelle il avait jeté sa phrase d'adieu.

Clara elle-même était stupéfaite.

Elle contemplait avec mépris cet homme sordide, qui possédait deux millions, qui l'avait laissée tomber dans l'abîme d' infamie au fond duquel elle se débattait maintenant, qui vivait dans l'horrible galetas qu'il qualifiait d'appartement, qui lui refusait et se refusait des habits, qui rognait sur la nourriture, qui faisait argent de tout. Et cet homme était son père !

— Comment! s'écria-t-elle involontairement. Tu as deux millions, toi! On m'avait bien dit que tu thésaurisais, que tu entassais, mais deux millions!!...

Elle ne pouvait pas y croire.

Cependant son père n'avait opposé aucun démenti aux assertions de Gaétan.

Qui donc avait si exactement renseigné ce jeune homme?

— Ah! c'est comme cela, reprit-elle, en secouant gravement la tête. Et moi, pendant que tu amoncelais cet or, je croupissais dans l'ignorance, je grandissais dans le désordre et dans la pauvreté, je grelottais de froid pendant l'hiver! Honteusement couverte de loques, mal abritée sous un parapluie éventré, je trottinais dans la boue, portant à mon bras le carton de la modiste, je revenais trempée, transie, toussant à me briser la poitrine, tremblant la fièvre, suant la misère et la crasse! Non, ce n'est pas possible, je ne suis pas ta fille, n'est-ce pas?

— Ah! tu m'embêtes, répondit Desrochers en haussant les épaules. Ne vas-tu pas croire maintenant aux sottes histoires que cet imbécile est venu me débiter?

— Pourquoi donc l'as-tu laissé dire, alors? Va, tu ne me tromperas pas plus longtemps. Je jette le masque à la fin, car la misère me pèse. Je suis née pour le bien-être, pour le luxe. Je veux manger à l'avenir et non pas crever de faim ; je veux porter de riches toilettes.

avoir des bijoux, des dentelles, des cachemires, des diamants. Tu m'entends? Je le veux!

— Tu veux? dit l'avare avec un sourire narquois. Eh bien! je serais curieux de voir comment tu t'y prendras. Ce qui est à moi est à moi, entends-tu à ton tour? et il n'y a pas de puissance humaine capable de m'y faire renoncer.

Ne voulant pas discuter plus longtemps , Clara se leva brusquement.

— Souviens-toi bien de ce que je t'ai dit, car je n'en démordrai pas, fit-elle en regagnant sa chambre, dans laquelle elle s'enferma.

Ça, un père! s'écria-t-elle, en se promenant avec agitation. Allons donc !

Pendant ce temps, Gaétan était revenu chez lui, dans le même état d'ignorance et d'incertitude qu'il en était sorti. La seule conviction qu'il eût acquise, c'est que l'avare Ambroise n'avait pas acheté cette montre .

Aussi commençait-il à croire que les conjectures d'Henri étaient fondées. Toute la soirée se passa entre dame Balbine et lui à plaider le pour et le contre.

Naturellement, avec cette vivacité d'imagination que possèdent les femmes en général, et qui les dispose à admettre surtout les aventures merveilleuses, la vieille fille abondait dans le sens du jeune avocat, et soutenait que tant de coïncidences ne pouvaient pas se rencontrer entre deux personnages distincts F un de l'autre. Aussi elle en concluait que Gaétan était le fils de Frédéric Desrochers assassiné.

Par qui? c'était un nouveau problème. La solution en importait peu pour le moment; mais à tout prix il fallait s'assurer que la lettre d'Henri Matifon n'était pas le résultat d'une erreur. Dame Balbine fut donc la première à conseiller le départ immédiat, et offrit même de faire les frais du voyage.

Ce fut à quoi se décida Gaétan. Cette affaire venait de prendre une tournure tellement intéressante, qu'il ne pouvait laisser à personne autre que lui le soin de pousser plus avant les investigations ; mais il refusâtes offres de sa gouvernante.

— Préparez ma vahse, lui dit-il. Demain soir je prendrai l'express de Genève.

Le lendemain matin, à l'heure ordinaire, il se rendit chez M. Darneville, fort embarrassé du prétexte qu'il allait invoquer pour motiver son absence.

Et Alice? qu'allait-elle penser?

De toute la matinée Gaétan n'osa pas aborder la terrible

question. Pourtant, il fallait se décider. Ce fut l'heure du déjeuner qu'il choisit.

— Monsieur, dit-il, je suis honteux de solliciter déjà de vous une faveur, lorsqu'il y a deux mois à peine que je suis chez vous, mais ma volonté n'a pas le pou\oir de commander aux événements, et les événements me forcent de faire appel à votre indulgence.

— Parlez, mon cher monsieur, fit Darneville, étonné de ce début un peu obscur.

— Je vous ai annoncé l'autre jour que j'attendais de M. Henri Matifon une lettre à laquelle j'attachais une grande importance.

— Je m'en souviens. Cette lettre vous est-elle parvenue?

— Je l'ai reçue hier soir, monsieur.

— Est-elle conforme à vos désirs?

— Plus que je n'aurais osé l'espérer, monsieur, répondit Gaétan. Seulement, elle me force de quitter Paris à l'instant.

— Pour toujours? demanda M. Darneville.

Alice leva les yeux sur Gaétan, suspendue pour ainsi dire à ses lèvres.

— Non, monsieur, dit-il, pour quelques jours à peine.

— Tant mieux d'un côté, tant pis de l'autre! fit M. Darneville avec une contrariété manifeste. Cette interruption dans les études d'Edmond lui fera oublier le peu qu'il a appris.

— Soyez convaincu que je le regrette au delà de toute expression, monsieur; mais il m'est impossible de retarder d'un jour, d'une heure, l'instant de mon départ.

— Quand comptez-vous donc vous mettre en route?

— Aujourd'hui même.

— Et vous allez?

— En Suisse.

M. Darneville ne put réprimer un brusque mouvement de surprise.

— Pourrais-je savoir au moins quelles puissantes raisons vous contraignent à ce départ immédiat? demanda-t-il.

— Si j'avais une certitude bien arrêtée de ne pas me tromper, je n'hésiterais pas à vous le dire, monsieur; mais je n'ai que des soupçons, et c'est justement pour les éclaircir que j'entreprends ce long voyage.

— Fort bien, monsieur, gardez votre secret, répliqua M. Darneville avec un peu d'aigreur.

— Soyez persuadé, monsieur, reprit humblement Gaétan, que ce n'est pas uniquement pour mon plaisir que je me décide à ce voyage onéreux. Je ne suis pas dans une position à faire impunément de pareils sacrifices.

— Kn effet, dit M. Darneville qui se radoucit aussitôt. N'êtesvous pas des environs de la Suisse?

— Sainte-Hélène-du-Lac n'en est qu'à quelques lieues.

— Peut-être un de vos parents habite-t-il ce pays?... Peut-être est-il gravement malade?

— Je n'ai pas de parents, monsieur, ou du moins je n'en connais pas.

— Ainsi, ce n'est pas d'un héritage qu'il s'agit?

— Non, monsieur.

— Mais pardon! se reprit M. Darneville. Je vous interroge et j'oublie que vous avez refusé de me répondre.

— Je vous ai dit pourquoi, monsieur. Je suis dans une telle ignorance moi-même, qu'il me serait impossible de préciser quel sera le résultat de ce déplacement.

— Alors, monsieur, vous êtes libre, puisqu'il n'y a pas moyen \ de faire autrement.

— Je vous remercie, monsieur, fit Gaétan; mais je voudrais que | vous m'accordassiez ce congé sans arrière-pensée, sans rancune, bien " convaincu que si je pouvais m'en dispenser je ne le prendrais \ pas.

— Je vous crois, monsieur; qu'il n'en soit plus question, répliqua M. Darneville. Cependant je dois vous prévenir que si votre absence se prolongeait au delà des limites raisonnables, je serais forcé, dans l'intérêt de mon fds, de pourvoir à votre remplacement immédiat.

— J'espère m'épargner cette véritable douleur, monsieur, dit Gaétan avec une légère émotion ; mais je dépends tellement des circonstances que, devant celte douleur même, j'aurais le courage de ne pas reculer.

— Voilà qui est formel, fit M. Darneville, en s'inclinant ironiquement. Ainsi combien de jours me demandez-vous?

— J'espère que huit jours me suffiront, monsieur. Si par hasard je me trompais, j'aurais l'honneur de vous en avertir à temps pour ne pas vous laisser dans l'embarras.

{ — J'y compte donc, dit le père d'Alice avec un geste qui prou-

vait son désir d'en rester là.

Le déjeuner s'acheva silencieusement. Il était évident que M. Darneville était indisposé contre son précepteur.

Que ce fût le départ de Gaétan, que ce fût le manque de confiance dont il avait fait preuve, en taisant les motifs qui le déterminaient, le fait n'en était pas moins avéré pour tout le monde.

Alice ne voyait pas sans regret non plus ce voyage précipité, non pas en raison de sa durée, puisque Gaétan n'avait demandé que huit jours, mais à cause des nuages qui avaient assombri le front de son père. L'indisposer en ce moment était aussi impolitique que possible.

Quelles pressantes affaires nécessitaient donc un acte si ouvertement contraire aux intérêts de Gaétan?

Elle ne fut guère plus rassurée par les paroles obscures qu'il lui adressa à la dérobée.

En effet, rien ne fut changé pour ce jour-là aux occupations quotidiennes. La leçon d'anglais eut lieu comme à l'ordinaire, dans Le cabinet de M. Darneville.

Celui-ci avait laissé ouverte la porte qui communiquait avec la salle à manger. Tout en fumant son cigare, il allait et venait, en proie à une mauvaise humeur indiscutable, jetant sur le jeune précepteur des regards soupçonneux.

Celui-ci profita d'un moment oh M. Darneville avait le dos tourné pour s'adresser à Alice.

— Je vous en supplie, mademoiselle, dit-il à demi-voix, faites en sorte d'apaiser le courroux de M. votre père, et si vous avez pour moi... un peu d'amitié, priez Dieu qu'il me vienne en aide!

— Comment! fit Alice oppressée. Courez-vous donc quelque danger?

— Non, mademoiselle; mais je cours peut-être au-devant de la plus cruelle déception qui me soit réservée.

Ce fut tout ce qu'ils purent échanger, et, cependant, cela leur parut à l'un et à l'autre d'une audace sans précédent.

C'était la première fois qu'ils prononçaient une phrase qu'un tiers ne pût pas entendre. Ce fut pourtant cette première confidence qui cimenta l'union de ces deux cœurs, unis indissolublement par des liens impalpables.

C'est que l'amour n'a pas besoin de longues périodes, de protestations ampoulées, de démonstrations bruyantes, pour s'insinuer dans deux âmes que rapprochent la jeunesse, la beauté, l'élévation et la

pureté des sentiments. On aurait dit à Alice, en croyant la surprendre :

— Vous ne savez pas? Gaétan vous aime ! ' — Je le sais bien, aurait-elle répondu.

Ce n'était pas Clara qui se serait contentée de ces jouissances intimes, dont pas un aveu, pas un baiser ne réveillait l'ardeur.

11 lui fallait les enivrantes caresses, les expansions violentes, les palpitations énervantes de la volupté, et les mots dévorants qu'on murmure dans l'ombre pour exciter les désirs inassouvis ; il lui fallait la vie factice, les lumières des Balthazars, le bruit des coupes, le pétillement du vin, les chansons égrillardes.

Ses aspirations vagues et indéfinies jusqu'alors venaient de se révéler en présence de l'avarice paternelle. On lui avait dit qu'elle serait riche un jour à deux millions. Qu'avait-elle besoin de se morfondre, de se priver, d'enterrer ses jeunes années et ses charmes éclatants dans le silence et les angoisses de la misère?

Ah ! comme elle aurait souhaité que ces deux millions lui appartinssent dès à présent? Avec quelle joie elle les aurait jetés aux pieds de Gaétan! Avec quel art de sirène, quel luxe de toilette, quelles séductions de toute nature elle aurait enchaîné le rebelle à son char! Car elle l'aimait, malgré sa froideur, malgré ses dédains, — et peutêtre même à cause de cela.

Que faire pour le mériter, pour le posséder? Tout ce qu'elle pourrait. Sa passion, aiguisée par l'abstinence, ne raisonnait plus. Elle surprendrait même les secrets de son père, si cela importait à son amant.

Ce fut dans ce but que, vers les dix heures, elle se présenta hardiment chez Gaétan, dont elle épiait le retour.

Celui-ci demeura interdit, mais Clara, sans lui donner le temps de la réflexion, lui prit la main et l'entraîna dans sa chambre. Puis elle en tira la porte, afin de ne pas être entendue de dame Balbine.

— Monsieur Gaétan, dit-elle, vous m'avez rendu hier soir un service signalé, en me donnant sur ma position des indications précieuses, et dont je n'avais pas le moindre soupçon,

— C'est la fable du quartier, mademoiselle, fît Gaétan, pour diminuer la valeur de ce prétendu ser-vice.

— A mon tour, j'aurais le plus grand désir de vous être utile, poursuivit-elle.

— De qaielle façon? mademoiselle.

ue compter son or et de l'eutasser. (P. 203.)

UV. 26. — LE DRAME DE PO>iTCnARRA. — P. SAU.NIÈRE. — J. ROL'FF ET C'^, ÉD.

uv. 26.

— Vous avez adressé hier à mon père des questions auxquelles il n'a répondu que très imparfaitement...

— C'est vrai, mademoiselle.

— Attachez-vous quelque importance à connaître la vérité?

— Non. Pourquoi?

— Parce que je pourrais peut-être l'obtenir démon père et vous la communiquer.

— Je vous remercie infiniment, mademoiselle, répondit Gaétan en ouvrant la porte de sa chambre, mais outre que je serais désolé de vous faire jouer ce vilain rôle, je n'ai besoin en aucune façon de votre excessive obligeance.

Clara sortit toute décontenancée, mais furieuse de voir lui échapper ce moyen de se rapprocher de G létan.

A sept heures et demie, celui-ci, tenant la valise que lui avait préparée dame Balbine, se dirigeait vers le chemin de fer de Lyon en compagnie de la vieille fille.

Dans la journée, il avait envoyé à Henri la dépêche télégraphique suivante :

« Ne m'écrivez plus, je pars ce soir même. »

En effet, à huit heures précises il entrait en gare, dûment exhorté par dame Balbine, et porteur, sans le savoir, d'un rouleau de vingtcinq louis que la bonne femme avait glissé dans sa vaiise

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