CE OUE GAÉTAN RAPPORTAIT DE SON VOYAGE A GENÈVE
Ambroise Desrochers avait bien changé depuis six jours. Il était préoccupé, triste, presque farouche. Non pas qu'il fût ordinairement d'humeur folâtre. Ses petits yeux bleus incolores n'étaient pas plus faits pour la gaieté que ses lèvres minces pour le sourire; mais enfin, quand il était sorti des chiffres et des calculs, dont les papiers qui couvraient son bureau étaient surchargés, il était à peu près abordable.
Or, depuis la conversation qu'il avait eue avec Gaétan, l'avare ne sortait pas de sa chambre, évitait de se rencontrer avec sa fille, OLi ne prononçait pas une syllabe lorsque l'heure des repas les réunissait à la même table.
Redoutait-il que Clara ne mît à exécution ses menaces et ne se lançât tout à coup dans le luxe et la dissipation? Non, car il n'était pas disposé à les encourager de sa bourse, et était même bien décidé à ne payer aucune des dettes qu'il n'aurait pas autorisées.
La jeune fille, elle-mênît;, seinblaii avon- complètement oublié lés griefs qu'elle avait contre son père.
Elle continuait à vivre de la même existence monotone qu'elle avait toujours menée, en apparence, depuis qu'elle avait quitté son dernier magasin; travaillant plutôt pour tuer le temps que pour se créer des ressources, qu'elle n'était pas embarrassée de trouver sans se donner trop de mal.
Pas plus que son père ne paraissait disposé à causer, elle ne semblait avoir envie de rompre le silence obstiné dans lequel elle se renfermait.
Évidemment elle boudait, mais dans la langueur de ses beaux
yeux, dans l'attitude pensive et légèrement affaissée qu'elle gardait, il y avait autre chose que de la rancune. On y lisait un profond découragement et un chagrin réel.
Parfois elle considérait son père avec une sorte de haine. Aujourd'hui qu'elle se savait riche, elle ne pouvait s'empêcher d'établir une douloureuse comparaison entre elle et tant d'autres jeunes filles, dont la situation de fortune n'atteignait pas à beaucoup près le chiffre que Gaétan avait prononcé devant elle.
— Celles-là, pensait-elle, sont élevées avec soin par un père et une mère dont la sollicitude inquiète n'est jamais en défaut. Elles reçoivent une éducation soignée ; on écarte religieusement d'elles tout ce qui pourrait souiller leur robe d'innocence, on les marie, on les dote, elles deviennent d'honnêtes mères de famille, auxquelles Tamour et l'estime font un cortège respectueux...
Moi, j'ai été maudite! j'expie je ne sais quel forfait dont les miens ont été coupables. Sevrée de la tendresse maternelle, abandonnée par la vengeance céleste aux mains d'un homme qui n'est mon père que de nom, j'ai grandi dans l'ignorance et dans la misère; on m'a jetée à plaisir dans le désordre et dans le vice; au lieu do veiller sur moi, il semble qu'on ait pris à tâche de laisser se développer mes mauvais instincts, si bien qu'à dix-huit ans il m'est interdit déjà de poser ma main dans celle d'un honnête homme, que toutes les joies de la famille me sont défendues, que je suis vouée à la honte, à l'infamie, sans que ces deux millions, que je posséderai quelque jour, puissent jamais racheter les égarements du passé.
Tels étaient, en effet, les tristes résultats qu'avaient amenés la sordide avarice et l'égoïsme cruel d'Ambroise Desrochers.
Commençait-il à envisager lui-même avec effroi les conséquences funestes qu'avait entraînées sa cupidité? Qui sait? Dieu a peut-être faif surgir dans la conscience des avares le même remords qui poursuit les criminels jusqu'au sein de l'impunité.
Il n'avait jamais eu d'amis, il n'avait plus de femme, il s'était ahéné l'amour de sa fdle. Il était seul, objet de réprobation, d'horreur pour tout le mo»de; comme consolation, il n'avait que la joie — immense il est vrai — de compter son or et de l'entasser stérilement tous les jours, jusqu'à ce que la mort impitoyable vînt le lui voler.
Encore, n'avait-il à se reprocher que son avarice et son égoïsme? N'y avait-il pas dans son passé quelque page lugubre, qui ajoutât ses remords cuisants aux angoisses de l'isolement? Peut-on sonder ces
cœurs de boue, et deviner quelles senlines impures sillonnent la fange dont ils sont pétris.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la phrase menaçante que Gaétan lui avait jetée en se retirant retentissait sans cesse aux oreilles de l'avare.
Pourquoi ce jeune homme était-il venu lui parler de son frère? Qui l'avait si bien mis au courant de son histoire? Qui lui avait donné des chiffres si exacts? Comment avait-il en sa possession une montre qui aurait jadis appartenu à Frédéric? Quel but voulait-il atteindre, en s'assurant que ce bijou avait été réellement la propriété de l'absent?
Desrochers n'était pas tranquille. Le lendemain matin, il avait interrogé son concierge sur le compte de son locataire, et le père Goussard lui avait affirmé que ce jeune homme était parti la veille avec une vahse, accompagné de sa gouvernante, qui était rentrée seule au logis vers les neuf heures.
Pendant six jours. Desrochers ne manqua pas, chaque matin, de s'informer si le voyageur était de retour.
— Non, lui fut-il répondu régulièrement.
Oij donc était allé ce M. Gaétan? Ce n'était pas un voyage d'agrément qu'il était allé faire, car rien dans sa position, dans le prix de son loyer, dans ses habitudes, n'indiquait qu'il pût se permettre de telles magnificences.
Desrochers n'ignorait pas que son locataire était employé. 11 ne savait pas le métier qu'il exerçait, ni dans quelle maison il travaillait, mais du moment qu'il sortait et rentrait tous les jours à la même heure, on ne pouvait pas douter qu'il fût astreint à une occupation quotidienne.
Par conséquent, c'était pour affaires qu'il voyageait. Mais quelles affaires? Était-ce cette montre qui était la cause de ce coûteux déplacement? De quel côté s'était-il dirigé?
L'avare n'y tenait plus. Lorsque, ce jour-là, sonna l'heure du dîner, il daigna rompre le silence, faire quelques observations, parler de la pluie et du beau temps, interroger Clara sur l'état de sa santé.
La jeune fille leva sur son père un regard étonîié.
— C'est vrai, reprit-il, je le trouve toute chose depuis une huitaine de jours.
Clara ne répondit pas.
— Tu devrais te distraire un peu, continua Desrochers. J'ai cru remarquer que tu n'étais pus sortie ces jours-ci...
Même silence de sa fille.
LE DRAME DE POiNTCHARRA 207
— Tu n'es pas allée en face... là... chez cette bonne femme qiii^ habite avec M. Gaétan, poursuivit-il. Elle a pourtant l'air bien honnête, et elle doit joliment s'ennuyer depuis que son maître est absent.
Cette fois, Clara prêta l'oreille. Il s'agissait de Gaétan.
— Heureusement qu'il va revenir, fit l'avare.
— Ah! demanda vivement sa fille. Qui te l'a dit?
— Personne. C'est le Goussard qui a reçu tout à l'heure une lettre pour dame Balbine, la première qu'on lui adresse depuis qu'elle habite ici! Tu comprends que c'est presque un événement. Aussi de qui veux-tu que cette vieille fille reçoive une lettre, si ce n'est de M. Gaétan?
— Ça dépend d'où vient la lettre, dit naïvement Clara. Si elle ne vient pas de Suisse, elle n'est pas de lui.
— Ah! c'est donc en Suisse qu'il est allé? fit Desrochers.
La jeune fille s'aperçut qu'elle venait de commettre une imprudence.
— Je n'en suis pas sûre, répondit-elle. Seulement, il me semble que dame Balbine m'a nommé ce pays-là... ou un autre, ajouta-t-elle négligemment.
— Tu es donc allée voir cette digne femme?
— Non, je l'ai rencontrée le lendemain du départ de son maîire.
— Après tout, que nous importe, dit Desrochers. Que la lettre soit de M. Gaétan ou du diable...
Mais sa ruse avait complètement réussi. C'était tout ce qu'il voulait.
En entrant dans la loge du père Goussard, il avait aperçu sur la table une lettre à l'adresse de dame Balbine. L'enveloppe portait le timbre de la poste de Genève.
Était-elle de Gaétan? Gaétan était-il à Genève? C'est pour le savoir qu'il avait interrogé Clara, et celle-ci avait si candidement donné dans le piège, que, son père ne pouvait plus en douter, Gaétan était à Genève. A Genève, où était, il y a vingt-trois ans, Frédéric Desrochers, dont ce jeune homme lui avait rappelé le nom, la disparition, la fortune, et dont il prétendait posséder la montre.
Non, non, l'avare n'était pas tranquille. Il flairait dans cette atfairc un mystère qui l'intriguait fort.
Clara et lui n'étaient, du reste, pas les seuls que l'absence de Gaétan inquiétât.
M. Darnevifle en ressentait le contre-coup. 11 était de mauvaise humeur. Il lui semblait qu'Ahce était triste et rêveuse. Edmond
s'informait sans cesse, si « son bon ami » n'allait pas bientôt venir-
— C'est singulier, dit-il en se mettant à table, il n'y a pas plus de deux mois que M. Gaétan est avec nous, et depuis son départ, on dirait qu'il me manque quelque chose. A quoi cela tient-il? Je l'ignore. C'est peut-être une idée, mais je crois, en vérité, que toimême, ma pauvre Alice, tu es moins gaie depuis cette époque.
— Par exemple! se défendit la jeune fille en rougissant.
— Oui, c'est positif, ce garçon-là nous a tous ensorcelés. As-tu jamais vu un élève désirer le retour de son maître?
— Ah! je sais pour qui tu dis cela, c'est pour Edmond.
— Certainement. Est-ce que ce mauvais garnement-là ne me demanderas à chaque instant si M. Gaétan restera longtemps absent? Le sais-je, moi? Ce monsieur ne nous a même pas écrit pour nous dire qu'il était arrivé en bon port! C'est d'un sans-façon...
— Il n'aura pas osé, hasarda timidement Alice. Tu lui avais montré tant de dépit le jour oii il t'a annoncé ce voyage indispensable qu'il craint sans doute...
— Quoi? fit Darneville avec impatience.
— Eh! je ne le sais pas non plus, répondit la jeune fille. Mais après tout, on n'écrit qu'à ses intimes.
Au même instant, la femme de chambre parut, tenant à la main une lettre qu'elle remit à M. Darneville.
— Tiens! s'écria-t-il avec une satisfaction visible en jetant les yeux sur l'enveloppe, elle vient de Suisse!
Comme celui de son père, le visage d'Alice se dérida sur-le-champ. Bien plus, en vertu de celte double vue dont les femmes ont le don spécial, elle ne perdait aucun des gestes de M. Darneville, sans paraître y faire la moindre attention.
Celui-ci détacha l'enveloppe et lut :
« Mon cher monsieur,
(( Ainsi que je vous l'avais fait pressentir, et malgré les aimables insistances dont j'ai été l'objet de la part M""' Duval et de son neveu, mon voyage n'exigera pas un jour de plus que vous ne m'avez accordé.
« Quant au résultat que j'ai obtenu, il est à peu près conforme à mes désirs. J'espérais plus cependant; mais on m'affh*me que je trouverai à Paris toutes les indications nécessaires pour atteindre le but que je m'étais proposé avant mon départ.
« J'aurai donc l'honneur de me présenter chez vous dans trois jours, à l'heure accoutumée, si toutefois vous avez eu la patience et la
L'aspect de ces deux nouveaux personnages. (P. 213.)
bonté de me conserver l'emploi dont votre confiance m'avait honoré « Veuillez être auprès de mademoiselle votre fdle Tinterprète de mes sentiments respectueux, et assurer votre fils Edmond de mon sincère attachement.
« A vous, mon cher monsieur, l'expression de ma reconnaissance et de mon dévouement sincère.
« Gaétan du Lac. »
LIV. 27. — LE DiiA.UK DU PONTCIiAi'.RA. - P. S.\LMÈRE. — J. ROL\^F ET 0*8, ÉO.
uv. 27
— Ah! tant mieux! s'écria M. Darneville en se frottant les mains, après avoir achevé sa lecture, Il m'aurait été pénible, je l'avoue, de me mettre à la recherche d'un autre précepteur.
— Vraiment? fit Alice avec vivacité.
— Oui, c'est idiot, mais c'est comme cela. Plus j'y réfléchis, plus je me demande par quel hen magique je me suis attaché à ce garçon, que je n'avais jamais vu, il y a deux mois. Et tiens, puisque nous en parlons, tu vas me dire si je me suis trompé.
— En quoi ? demanda la jeune fille avec un étonnement joyeux. — • Il me semble, reprit son père, qui interrogeait ses souvenirs
en même temps qu'il parlait, que j'ai déjà vu quelque part une figure comme celle-là. Ses traits ne me sont pas inconnus, j'y trouve un certain air de ressemblance avec... avec je ne sais qui, parbleu! Aide-moi donc. Ne te rappelles-tu pas dans nos relations, dans notre entourage, une physionomie de ce genre-là?
— Non, répondit Alice, après avoir cherché quelques instants.
— C'est singulier! Alors je suis le jouet d'une illusion, ou mes souvenirs remontent à une époque plus lointaine... et cependant... Après tout, peu nous importe ! Voyons : d'après cette lettre, il partira de Genève demain et sera ici après-demain matin.
— Tiens! comme M""^ de Linours! s'écria la jeune fille.
— Tu as raison, ma foi! C'est par le même train que ma sœur et lui doivent arriver.
— îl serait curieux qu'ils se rencontrassent et que le hasard de la conversation les fit parler de nous.
— Oh! ce n'est guère probable, fit M. Darneville. Il est certain néanmoins que M""" de Linours, qui demeure à Bourg, prendra le train qui amène M. Gaétan à Mâcon d^abord, et ensuite à Paris. Seulement, comme ils ne se sont jamais vus et ne se connaissent pas, il n'est guère admissible qu'ils s'occuperont de nous, ni même qu'ils échangeront un seul mot, alors même qu'ils seraient dans le môme compartiment. Du reste, nous le verrons bien, puisque nous allons audevant de ma sœur.
La lettre de Gaétan produisit donc très bon effet dans toute la maison. M. Darneville était très content, le petit Edmond trépigilait d'aise, et le cœur d'Alice battait à lui rompre sa poitrine.
M"° de Linours, sœur de M. Darneville, hai^itait le chef-heu du département de l'Ain.
Elle était mariée à l'un des plus riches propriétaires du pays, compromis autrefois dans les affaires du 2 décembre, et qui, depuis
LE DKâME de PONTCHARRA ^^H
le établissement de l'Empire, avait renoncé à la politique, pour se consacrer exclusivement à l'agriculture.
Jamais, depuis cette époque, sa femme n'avait pu le décider à revenir à Paris, oii il occupait jadis un appartement pendant quatre ou cinq mois de l'année.
Quand M"° de Linours avait envie de voir son frèfp et quand son frère ne venait pas chez elle, elle était donc obligée de faire seule le voyage de Paris. Cela n'avait pas grand inconvénient, il est vrai, puisqu'elle était de cinq ans plus âgée que M. Darneville, et qu'une femme de cinquante-cinq ans à toutes les chances d'inspirer le plus profond respect.
Elle avait précisément écrit à son frère qu'elle s'arrêterait trois jours auprès de lui, avant de se rendre à Dieppe, pour y prendre des bains de mer.
Au jour et à l'heure qu'elle avait tixés, M. Darneville et Alice se rendirent donc à la gare du chemin de fer de Lyon, pour aller à sa rencontre.
Le train arriva, et les voyageurs pénétrèrent dans la salle d'attente, jusqu'à ce qu'on leur délivrât les bagages.
Quel ne fut pas l'étonnement de M. Darneville et de sa fdle en apercevant M""" de Linours accompagnée de Gaétan, qui marchait à ses côtés et échangeait avec elle quelques phrases banales !
M. Darneville les appela du geste et de la voix. Gaétan l'aperçut aussitôt, ou plutôt aperçut Alice. Sa surprise fut telle qu'il demeura littéralement cloué à sa place, ne pouvant pas croire qu'ils fussent venus au-devant de lui.
Bien lui en prit de ne pas se faire illusion à cet égard, car il vit tout à coup M""" de Linours s'élancer hors de la salle et tomber dans les bras de son frère et de sa nièce.
Aussi, sans faire un pas de plus en avant, il se contenta de le? saluer profondément et se confondit dans la foule des voyageurs.
Pourtant, si caché qu'il voulût être, il s'arrangea de façon à ne rien perdre du charmant visage d'Alice, et reconnut promptement qu'il était question de lui, car M"" de Linours et M. Darneville, à la suite d'une conversation rapide, s'étaient tournés de son côté et le cherchaient du regard.
Gaétan ne se dissimula que mieux derrière ses voisins, et parvint à se faufiler dans la salle des bagages aussitôt 'qu'elle fut ouverte.
Puis il sauta sur sa valise, qu'il fit vérifier par l'employé de l'octroi, se précipita dans la cour et disparut.
Il suivit la rue de Lyon, se dirigeant vers la rue du Petit-Musc, lorsqu'une voiture chargée de malles le rattrapa; un homme se pencha à la portière, et lui fit de la main un salut bienveillant.
C'était M. Darneville.
— Merci! cria-t-il. A demain!
Gaétan sourit, salua, et continua son chemin.
11 n'avait pas voulu fixer à dame Balbine l'heure précise de son arrivée, afin de ne pas la déranger inutilement.
Il était donc seul, et pouvait réfléchir à son aise aux bizarreries que le caprice du hasard accumulait sur sa route.
N'était-ce pas, en effet, une nouvelle bizarrerie que la rencontre qu'il avait faite en chemin de fer de cette dame inconnue, au-devant de laquelle était accouru xM. Darneville?
Il ne savait pas qui elle était, il ignorait jusqu'à son nom, et voilà que cette femme, avec laquelle il avait eu l'occasion d'être prévenant et poli, était des amis — et des plus intimes — de M. Darneville!
Le service qu'il lui avait rendu était des plus insignifiants. Il n'en aurait pas même été question, si, dans la scène qui avait amené l'intervention de Gaétan, ne s'étaient montrés deux personnages qui doivent jouer un rôle important dans la seconde partie de ce récit.
Il était en wagon et revenait, préoccupé, lorsqu'arrivé à Bourg, une dame d'un certain âge prit place en face de lui.
A la station de Mâcon, cette dame descendit, laissant à la place qu'elle occupait son sac de nuit.
A peine avait-elle mis pied à terre, que deux individus, après avoir jeté un coup d'œil dans l'intérieur du wagon, y montèrent et s'installèrent bruyamment.
L'un était âgé de soixante ans environ, l'autre de vingt-neuf ou trenle ans — le père et le fils probablement.
Le plus âgé voyant trois coins occupés et l'autre vide, déplaça tout bonnement le sac de nuit de M"^" de Linours et s'étendit paresseusement.
— Pardon, monsieur, fit observer poliment Gaétan, cette place
est occupée.
— Occupée? fit le voyageur d'un ton goguenard. Par qui?
— Par une dame qui est descendue un instant, mais qui y avait laissé le sac que vous venez de déplacer.
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— Ah! tant pis pour elle! C'est aujourdliui la Saint-Lambert, qui quitte sa place la perd.
— Bien, mais vous savez qu'il y a la contre-partie de ce dicton.
— C'est ce que nous verrons, dit le voyageur en fronçant ses gror, sourcils et sans se déranger.
Une minute après, revint M""" de Linours.
— Mais, monsieur, fit-elle, c'est ma place que vous occupez!
— Votre place, ma brave dame? Comment vous appelez-vous? Est-ce que votre nom est dessus? ricana l'usurpateur.
— Voulez-vous me la rendre, oui ou non? demanda-t-elle.
— Oh! mais vous vous fâchez! Qui sait? vous allez peut-être me la prendre de force? répondit-il insolemment.
Gaétan, témoin de ces impertinences, se leva, fit signe à M°" de Linours de s'asseoir, descendit sur le quai, disparut et revint accompagné du chef de gare, auquel il avait expliqué le différend.
Celui-ci interposa son autorité, à laquelle le brutal voyageur résista, jusqu'à ce qu'on le menaçât de l'intervention de la gendarmerie.
Il céda enfin, en jurant et en sacrant d'une formidable manière, et jeta sur Gaétan un regard si chargé de menaces, que celui-ci ne put réprimer un sourire de pitié.
Ce fut dans ces conditions que le voyage s'accomplit jusqu'à Paris.
Le fils de ce grossier personnage, sans prendre une part active aux brutalités dont son père s'était rendu coupai)le, n'étaii intervenu en aucune façon en faveur du bon droit et de la galanterie. 8ien plus, lui aussi avait toisé Gaétan de son regard dédaigneux et courroucé.
L'aspect de ces deux nouveaux personnages mérite une courte description.
Gros et court, très brun de teint et de poil, malgré ses cheveux et sa barbe grisonnants, le plus âgé avait une figure commune, rouge, colorée, aux trais accentués. D'énormes sourcils noirs recouvraient ses yeus et se hérissaient, comme pour aller rejoindre les cheveux épais, mal plantés sur un front bas et étroit.
Un nez épaté surmontait deux grosses lèvres aux appétits grossiers. Les maxillaires très développés, le menton carré, donnaient à cette physionomie vulgaire un cachet de bestialité. Deux gros favoris encadraient ses joues, fortement tintées d'incarnat, comme son nez bourgeonnant et trognonnant.
Il avait do grosses mains velues, courtes et charnues, des jambes noueuses, des pieds démesurément larges.
Ses manières, dont il avait donné un si pitoyable échantillon, étaient donc parfaitement en rapport avec son apparente brutalité.
Le jeune homme qui l'accompagnait, que Gaétan avait eu le temps d'examiner à loisir, n'offrait, avec le type paternel, que des ressemblances lointaines.
Beaucoup plus grand et plus élancé que son père, il n'avait de commun avec lui que le teint, la couleur des sourcils, les cheveux et la petitesse du front. Le nez était plus correct, la bouche moins épaisse, le menton plus allongé.
Il portait les cheveux ras, la moustache longue, insolemment retroussée par le cosmétique, la barbiche en pointe, et le chapeau rond fortement incliné sur l'oreille.
Il n'était pas précisément laid, mais ses traits n'avaient aucune autre expression que celle d'une vantardise goguenarde, derrière laquelle se cache toujours la sottise et quelquefois la couardise.
Ses vêtements avaient une coupe toute particulière, et semblaient soi'tir des atehers d'un tailleur de régiment. Une veste de drap bleu, à boutons dorés; un gilet de même étoffe, fermant par une infinité de petits boutons de cuivre ronds, et semblables à ceux que portent les officiers de zouaves en petite tenue; un pantalon trop large du haut, trop étroit du bas, sur la couture duquel bâillaient deux poches, dans lesquelles il enfouissait ses mains, des bottes sur les talons desquelles on apercevait encore la trace des éperons absents : tel était le costume de cet individu.
Sa tenue était horriblement débraillée, ses gestes d'un sans façon qui sentait d'une heue le corps de garde.
11 faisait évidemment tout ce qu'il pouvait pour se donner les airs d'un officier en bourgeois; mais il était si commun do ion, si impudemment provocateur, que le doute n'était pas possibk .
A peine se serait-on cru en présence d'un sous-officier, plusieurs fois cassé, ou d'un de ces soldats déplorables que le langage des casernes a baptisés du nom de « pratiques ».
Quand elle eut repris possession de sa place, M"* de Linours remercia Gaétan de son aimable intervention par son sourire le plus gracieux. A deux ou trois reprises, il eut l'occasion de se montrer poli et bien élevé, et ce fut tout.
En arrivant à Paris, M"" de Linours lui adressa de vive voix ses remerciements. Gaétan s'excusait et prenait congé d'elle, lorsque à sa
LE DRAME ÛE PO>.TCHAi;RA
grande surprise il avait aperçu M. Darneville et Alice, au bras desquels la voyageuse s'était éloignée.
En somme, Gaétan était enchanté. Si peu qu'il eût fait, sa conduite ne pouvait lui être qu'une bonne note auprès de M. Darneville, à qui cette dame ne manquerait pas de raconter ce qui s'était passé.
Il se dirigeait donc d'un pas allègre vers son domicile, oii l'attendait impatiemment dame Balbine.
Elle avait, en effet, reçu de lui une lettre, dans laquelle il lui annonçait pour ce matin-là son arrivée, mais sans lui préciser l'heure.
Aussi, depuis cinq heures du matin, elle était sur pied.
La veille, elle avait fait rôtir un poulet, auquel elle n'avait pas touché.
A six heures du matin, elle avait dressé un couvert appétissant. Une nappe blanche, la volaille froide, une bouteille de vin, du fromage, du raisin, composaient le menu de cet ambigu réconfortant.
Huit heures, neuf heures sonnèrent, personne! Dame Balbine commençait à désespérer. Pour tromper son attente, elle se mit à la fenêtre qui donnait sur la rue du Petit-Musc, presque au-dessus de la porte d'entrée, et plongea dans la rue étroite son œil avide.
Enfin, un peu avant dix heures, ses petits yeux perçants distinguèrent Gaétan, débouchant de la rue Saint- Antoine avec sa valise à la main .
Elle ferma précipitamment la fenêtre, s'assura une dernière fois que rien ne manquait sur la table, et alla coller son oreille à la porte, prête à l'ouvrir au moindre bruit.
Bientôt elle l'entendit monter, s'arrêter, et, bien avant que Gaétan eût eu le temps de placer un bonjour, lui sauta au cou. l'embrassa sur les deux joues, lui prit sa vahse des mains, le poussa dans sa chambre, l'installa devant la table et lui dit :
— Mangez, mangez vite, mon pauvre monsieur! Vous devez avoir une faim d'assiégé.
— Mais oui, répondit franchement Gaétan- Décidément, ma bonne dame Balbine, vous pensez à tout.
— En voilà une afî'aire! dit-elle. Pour un méchant poulet froid...
— Et les cinq cents francs que vous aviez ghssés dans mes chemises? fit en riant Gaétan.
— Ah! ça, c'était en cas de besoin... pour que vous ne fussiez pas à court. Ainsi, il n'y a pas de quoi...
— Pardon ! il y a de quoi vous dire que vous êtes incorrigiblement
bonne, que vous me gâlez à vingt-cinq ans, tout comme si j'en avais huit ou dix, que c'est fort mal! fort mal, entendez-vous? mais qiie je vous aime de tout mon cœur, chère bonne âme ! .
Et il lui tendit les bras, dans lesquels elle se jeta de nouveau, toute rayonnante, toute fîère, toute heureuse.
— Maintenant, dit Gaétan, asseyez-vous là, en face de moi, déjeunons, afin qu'entre l'aile et la cuisse de ce volatile, je vous raconte ce que je rapporte de mon voyage.
Dame Balbine prit place et dressa curieusement l'oreille.
— Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle joie affectueuse je fus accueilli à mon arrivée. Henri était au chemin de fer et m'attendait. Quant à M"^" Duval, elle avait fait comme vous, ma bonne; elle m'avait préparé un repas auquel je Fis le même honneur que je commence h faire au vôtre. Dès le début, je me trouvais presque en famille. C'était charmant. Cela m'évitait les embarras qui sont réservés d'ordinaire à tout voyageur qui met les pieds dans une ville qu'il n'a jamais vue.
Aussitôt que j'eus pris ce sérieux acompte sur le repus au &uir, Henri m'entraîna dans le cabinet de son père.
Il m'avait bien deviné. Il comprenait que je ne venais pas à Genève pour en admirer les beautés, mais pour satisfaire l'ardente curiosité dont j'étais dévoré.
En entrant dans ce cabinet, je trouvai les recherches toutes faites, les livres tout grands ouverts sur la table. Le grand livre portait bien, ainsi que me l'avait écrit Henri, le nom et l'adresse de M. Desrochers, mais sans aucune indication de prénom.
Quant au journal de vente quotidien, qui est un petit registre sur lequel sont inscrits les objets vendus par ordre de date et de vente, il contenait un détail précieux.
Henri me le désigna du doigt en me regardant d'un air triomphant .
Le nom de Desrochers y était précédé d'un grand F, à côté duquel on voyait distinctement deux petites lettres réunies, un i et un c. Ce qui, par abréviation, il est vrai, signifiait bien évidemment : Frédéric.
Je demeurai stupéfait. Ainsi Henri ne s'était trompé dans aucune des conjectures prématurées qu'il avait faites. Si la montre dont j'étais porteur avait appartenu à mon père, mon père n'était autre que Frédéric Desrochers.
Moi aussi, j'avais été amené par degrés à cette conclusion;
3apt!fte4'îerre. Fontagnol, répondit-il. (P. 223.)
mais elle était si inespérée, si miraculeuse, que je me refusais h croire, et qu'aujourdliui même je persiste à en douter. ^
— Comment! se récria Balbine. Après une preuve si éclatante!
— Même après cela, ma bonne, fit soucieusement Gaétan- car* lorsque sur cette vague donnée je voulus courir aux renseignements' je me heurtai à cet obstacle insurmontable : les vingt-troîs ans qui
UV. 28. - LK DnA.ME DR I>O.NTCHARnA. -P. SAUMÈME. - ,1. ItOUFF ET C'e, ÉD. lIV. 2.*
21S LE Or.AiMt: DE PONTCHAilRA
s'étaient écoulés depuis la vente de ce bijou et depuis le séjour de Frédéric Desrochors à Genève.
Quand je me présentai à l'hôtel de « FÉcu », le nouveau propriétaire qui le tenait n'avait jamais connu celui dont je m'informais, et ne savait même pas ce que je voulais dire. C'était cependant le seul endroit oii j'eusse quelque chance d'obtenir un éclaircissement. U ne me restait donc qu'à faire constater légalement le résultat auquel mes recherches, ou plutôt celles d'Henri, avaient abouti,
« Je n'y aurais peut-être pas songé s'il ne m'en avait inspiré l'idée. Je fis donc faire par un officier ministériel un extrait du grandlivre et du journal de vente de la maison Matifon, certifié conforme, dûment enregistré, légalisé, revêtu enfin de toutes les formes voulues.
Sans les quelques jours que nécessitèrent ces formalités, j'aurais pu revenir dès le lendemain à Paris ; mais alors même que je l'aurais pu, ni M"° Duval ni Henri ne l'auraient permis. J'avais eu l'imprudence de leur dire que M. Dârneville m'avait accordé une semaine! Aussi ce fut à grand'peine que je pus leur échapper hier, après avoir fa it chaque jour une promenade sur le lac ou dans les environs.
Ah! ces promenades sru'lelac! Quelles délices, ma bonne Balbine! Quel calme! quelle pureté de ciel! quelle fraîcheur exquise!...
— Ah! si vous voilà parti dans la poésie, nous n'en finirons pas, interrompit la vieille fille. Revenons avons et à vos affaires; c'est terre à terre, je le veux bien, mais c'est autrement important! Répondez-moi donc : n'y a-t-il aucun moyen de contrôler la découverte que vous avez faite dans les livres de M. Matifon?
— Peut-être, répondit Gaétan avec une nuance d'espoir.
Dame Balbine se rapprocha de la table, en proie à une curiosité de plus en plus violente,
— Et quel est ce moyen? demanda-t-elle.
— Vous vous souvenez bien, reprit Gaétan, que, par les soins de l'abbé Théroin, je possède une expédition, délivrée par le greffe du tribunal do Grenoble, de l'instruclion qui a été dressée relativement à l'assassinat dont mon père a été victime. Dans cette instruction ont été minutieusement relevés et détaillés les vêtements que portait la victime, la disposition toute particulière du sac qu'elle avait au dos, enfin les habits dont j'étais revêtu moi-mênie, le numéro de la montre que j'avais au cou, etc.
— Oui, je sais tout cela par cœur, fit dame Balbine.
LE DRAME DE POiNTCHARRA. 219
— Eli bien! Henri pense qu'en rapprochant cette procédure de celle qui a été faite à Paris, lorsqu'on a ordonné l'enquête sur la demande d'Ambroise Desrochers, il serait possible de trouver quelques points de ressemblance qui asseoiraient nos incertitudes.
— C'est tout? demanda la vieille fille avec découragement.
— Mon Dieu! oui, répondit Gaétan.
— Et quand comptez-vous vous en assurer?
— Dès qu'Henri sera de retour.
— Comment! vous aurez la constance d'attendre deux ou trois mois.
— C'est exactement ce que j'ai fait observer à mon jeune avocat, et savez-vous ce qu'il m'a répondu?
— Non.
— 11 m'a répondu que les tribunaux et les avocats ou avoues étaient en vacances, que j'aurais par conséquent toutes les peines du monde à obtenir les renseignements que je désirais, et qu'enfin il fallait agir avec beaucoup de circonspection, pour ne pas éveiller la défiance d'Ambroise Desrochers.
— En effet, dit gravement la gouvernante.
— Henri a même blâmé la démarche que j'avais faite auprès de lui la veille de mon départ, et l'a qualifiée de naïveté.
— Ma foi! il a peut-être bien raison, car la môme pensée m'est venue depuis que vous avez fait cette visite.
— Eh! sans doute, fit Gaétan. Vous avez raison tous les deux, si je suis réellement le fils de Frédéric; mais qui, diable! aurait supposé cela il y a huit jours? A présent que j'y ai réfléchi, je buis parfaitement de votre avis, et je me tiendrai sur mes gardes, car Matifonm'a presque mis martel en tête.
— Que vous a-t-il donc dit?
— Il m'a dit que, si Ambroise se doutait de la vérité, il pourrait aliéner les propriétés qu'il possède, les vendre à l'amiable, en loucher le prix, disparaître avec l'argent qu'il aurait ainsi réalisé, se réfugier à l'étranger, et braver ainsi toutes les réclamations* que je voudrais élever.
— Eh bien! merci, il ne manquerait plus que cela! s'écria la vieille fille, en levant les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin de tant de monstruosités.
— De l'argent, je ne m'en soucierais guère, contmua Gaétan avec une indifférence réelle. Le peu que j'ai, joint à ce que je gagne, suffit largement à mes besoins; mais il est telles circonstances
cù cette fortune me serait certainement d'un grand secours.
— Quelles circonstances? interrogea dame Balbine étonnée.
— Qui peutles prévoir? personne, répondit évasivement Gaétan. 11 n'en est pas moins vrai qu'en ce monde la fortune est un des auxiliaires les plus puissants sur lesquels on puisse compter.
— Assurément, approuva la gouvernante.
— C'est pour toutes ces raisons, et aussi eu égard à mon ignorance absolue de tout ce qui est chicane ou procédure, que j'ai résolu d'attendre le retour de Henri, d'autant plus que, cette année, son séjour à Genève sera de courte durée.
— Gii ira-t-il donc ?
— Il a l'intention de visiter les côtes de Bretagne, et reviendra à Paris vers la fin d'août.
— Dans quinze jours? Déjà!
— Et même, a-t-il ajouté, si vous avez besoin de moi à mon retour, pour donner immédiatement suite à cette affaire, ne craignez pas d'user et d'abuser. Une fois que nous aurons atteint notre but, vous me revaudrez tout cela. Vous ferez avec moi le voyage de Genève et celui de Bretagne pour me dédommager.
— Brave garçon! fit dame Balbine attendrie.
— Oui, ma chère, brave garçon, vous l'avez dit. Maintenant que je me suis jeté à l'eau pour lui, je crois que pour changer je me jetterais au feu.
— Au fait, c'est bien le moins qu'il vous soit dévoué, reprit la vieille fille. Vous l'avez tiré d'un assez mauvais pas!
— A présent, vous savez tout, acheva Gaétan. J'ignore si l'avare Ambroise se doute de quelque chose, mais, s'il a des soupçons, il est certain qu'il fera tout pour les éclaircir — et je ne le crois pas très scrupuleux sur le choix des moyens. Donc, ma bonne Balbine, je n'ai pas besoin de vous recommander le secret. La moindre indiscrétion pourrait me perdre. Soyez prudente, réservée, même envers Clara, si bien disposée qu'elle se montre pour vous ou pour moi, et ne racontez pas mêiiie à votre traversin un seul mot de ce que je vous ai appris.
Gaétan, pour avoir beaucoup parlé, n'en avait pas perdu un coup de dent. La moitié du poulet froid et de la bouteille avait disparue quand il se leva de table.
— Aujourd'hui, dit-il, est mon dernier jour de liberté. Je suis donc tout avons, et si vous désirez faire une promenade, dépêchezvous d'en profiter.
La pauvre gouvernante tressaillit de plaisir et d'orgueil.
— Alors, fît Gaétan, procédons à notre toilette. Pour ma pari. j'ei3 ai grand besoin.
A ces mots, il passa dans sa chambre et s'y enferma.
îl y était depuis dix minutes à peine, lorsqu'il lui sembla entendre vibrer la sonnette de l'antichambre.
11 s'avança près de la porte et écouta, mais ne perçut absolument qu'un murmure confus de voix étouffées.
Il n'était guère en état die se présenter.
Cependant il endossait à la hâte une veste d'appartement, quand la porte extérieure se referma.
Il passa vivement dans la chambre de sa gouvernante .
— Qui a sonné? demanda-t-il.
— C'est M"" Clara, répondit la vieille fille à voix basse. Gaétan ne put maîtriser un geste de contrariété.
— Que voulait-elle?
— Elle est venue s'informer si vous étiez de retour et si vous aviez fait bon voyage.
— Ah! fît Gaétan en fronçant le sourcil. Et que lui avez-vous répondu?
— Que vous vous portiez à merveille et que je la remerciais eu votre nom.
— C'est tout?
— Absolument.
— Vous le voyez, ma chère Balbine, dit Gaétan, il faut se méfier de ces gens-là. C'est peut-être une très bonne intention qui a conduit Clara, mais je ne sais pas pourquoi... je n'ai pas confiance dans les Desrochers...
— Soyez tranquille, protesta la gouvernante avec un geste ras surant.
C'était, en effet, une très bonne intention qui avait amené la pauvre fille chez Gaétan.
Alors qu'endoctriné par le prudent Matifon, il se tenait si bien sur ses gardes, il ne se doutait pas que Clara l'aimât d'un amour si vrai, et fût plutôt disposée à le servir contre son père qu'à trahir les confidences qu'elle aurait reçues.
Il avait jugé cette jeune fille légère, superficielle, capricieuse, coquette, et il ne s'était pas trompé; mais il ne croyait pas qu'un tel caractère fût capable d'un attachement sérieux et, l'eût-il cru, il
n'avait pas assez de fatuité pour s'attribuer les honneurs d'une si flatteuse exception.
Sur le compte de Desrochers, son instinct l'avait mieux servi. La répugnance qu'à première vue lui avait inspirée l'appartement et l'aspect sordide de l'avare, était un de ces pressentiments secrets, dont certaines natures spéciales ont la perception.
La recommandation d'Henri n'était pas l'effet d'une timide pusillanimité. Le séjour de ce jeune homme dans les études d'avoué, son assiduité aux cours de droit, ses études consciencieuses, les heureux débuts qu'il avait fait dans les conférences, lui avaient donné une expérience précoce.
Il connaissait surtout à fond ce type d'hommes processifs, intrigants, défiants, capables de tous les expédients, de toutes les chicanes, épuisant toutes les juridictions avant de perdre un procès.
Il devait y avoir quelque chose de ce type-là, sinon pire, chez Desrochers.
Henri avait quahfié de naïveté la démarche de Gaétan auprès d'Ambroise, et maintenant qu'il l'avait faite, Gaétan en convenait franchement.
Combien s'en serait-il repenti s'il avait lu au fond de la pensée du vieil avare!
On a vu déjà quels soupçons la visite de son jeune locataire avait fait naître dans son esprit. Ce fut bien pis encore, quand l'imprudence de Clara lui eut appris que Gaétan était allé à Genève.
— Pourquoi, se demanda-t-il, ce jeune homme est-il allé à Genève? Quel intérêt a-t-il à savoir si la montre dont il est porteur a appartenu à Frédéric? El comment cet objet est-il en sa possession?
Plus il y réfléchissait, plus il était effrayé des réponses multiples qui se présentaient à ces trois questions.
Évidemment ce jeune homme n'était allé à Genève que pour consulter les registres dont il avait parlé, registres sur lesquels figurait le nom de Desrochers.
Donc, il avait un intérêt puissant à s'en assurer, puisqu'il avait fait un voyage onéreux, relativement à sa position de fortune. Si enfin cet objet était en sa possession, il n'était guère probable que ce fût par suite d'un contrat régulier, tel qu'une vente et un achat.
C'était donc par suite de quelque événement imprévu... En outre, ce jeune homme arrivait de Sainle-Hélène-du-Lac, tout auprès de Pontcharra, et il avait le même âge exactement qu'aurait eu le iils de Frédéric — son neveu ! à lui, Ambroise !
Or, il avait quelques raisons de supposer que Frédéric et son fils avaient disparu dans ces environs.
Cependant, il refusait de croire à la possibilité d'une telle résurrection.
— Non, murmura-t-il, pâle d'effroi, tremblant de tous ses membres, il est impossible que cela soit... L'enfant a disparu avec le père, j'en suis certain... et pourtant, est-ce une hallucination? Il me semble maintenant trouver une lointaine ressemblance... 11 faudrait donc que Fontagnol... Non, cela ne se peut pas!
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