‹ Le drame de PontcharraChapitre 21 sur 77 · A CASTRES · texte numérisé non relu

A CASTRES

Pendant que Gaétan faisait connaître à dame Baibine les résultats de son voyage, les deux individus avec lesquels il avait eu maille à partir en chemin de fer, pour le compte de M"" de Linours, étaient montés en voiture, et s'étaient fait conduire rue d'Orléans-Saint- Honoré, dans un hôtel qui jouissait autrefois d'une grande considération parmi les négociants de la province, et qui se nommait « Hôtel de Provence. »

Tandis que le garçon et le cocher déchargeaient les malles, sous la surveillance du plus jeune, qui les traitait de maladroits et de fainéants, avec accompagnement de tous les noms et de tous les tonnerres de Dieu, le plus âgé se dirigeait vers le bureau de l'hôtel.

Grâce à son extérieur peu engageant, il fut accueilli par la maîtresse de céans avec cette défiance qu'on témoigne invariablement à Paris aux nouveaux venus.

Mais cette défiance disparut tout à coup pour faire place à un sourire, lorsque l'individu en question prononça les noms de deux négociants de Castres, clients assidus de la maison.

L'hôtesse ouvrit son registre, prit la plume, et se tournant vers Je voyageur:

— Veuillez me donner vos nom et prénoms, dit-elle de sa voix la plus avenante.

— Baptiste-Pierre Fontagnol, répondit-il.

— Votre âge?

— Soixante ans.

— Vous êtes né...

— Comment, où je suis né? En voilà des formalités! Pourquoi voulez-vous savoir à quel endroit je suis né? demanda Fontagnol avec humeur.

— Ce n'est pas moi, monsieur, c'est la police qui nous impose cette obligation. Si vous voulez jeter un coup d'œil sur le registre, vous verrez que nous sommes tenus de remplir les formalités dont vous vous plaignez.

— C'est inutile, répondit Fontagnol. Et puis, après tout, qu'estce que cela me fait?

— J'en suis convaincue, monsieur, dit gracieusement l'hôtesse. Ainsi, vous êtes né à...

— A Bellegarde.

— Département de l'Ain ?

— Oui, madame.

— Sur la frontière de la Suisse?

— Oui, madame.

— Votre profession?

— Ancien fabricant de draps.

— Mais actuellement?

— Actuellement retiré des affaires.

— Rentier, alors?

— Rentier, si vous voulez. Mettez rentier, dit Fontagnol d'un air satisfait.

— De quel endroit venez-vous?

— De Castres.

— Département du Tarn ?

— Oui, madame. Mâtin! vous pouvez vous vanter d'être ferrée sur votre géographie.

L'hôtesse s'inclina.

— Ainsi vous désirez une chambre?

— Deux, madame.

— Vous n'êtes donc pas seul?

— Non, madame, je suis avec Alcibiade, mon fils, celui qui se dispute en ce moment avec le cocher. Tenez, voyez-vous ce grand gaillard... là... devant la porte?...

— Ah ! il se nomme Alcibiade ?

— Oui, madame. Un joli nom, n'est-ce pas?

LE DRAME DE POMCHARllA

U voulut continuer son métier. (P. 229.)

— Certainement, monsieur.

— Et un joli homme aussi, vous verrez!

— Quel âge a-t-il?

— Vingt-neuf ans,

— Est-il né aussi à Bellegarde?

— Oui, madame.

— A-t-il une profession ?

LIV. 29. —LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAL'MElîK — J. ROWP ET C»«, ED.

uv. zd.

22(5 LE DiîAME DE PONTGHARRA

— Lui ! se récria Fontagnol ; il n'y a pas de danger. Il sentait que j'avais des picaillons, il n'a jamais voulu rien faire. Il n'est pas bête non plus, allez c't' animal-là! ajouta-t-il avec un clignement significatif

Alors il jeta sous la porte cochère un regard curieux.

— Gomment! il se dispute encore avec le voiturier ! reprit Fontagnol. Vous permettez, madame? C'est que je connais mon fils, il couperait le drôle en quatre si on le laissait faire...

— Alors, ayez la bonté de l'empêcher de faire tant de bruit. Cela fait remarquer la maison, dit l'hôtesse, sans quitter ce sempiternel sourire du négociant qui se trouve en présence d'un nouveau chent.

Mais, dès que Fontagnol eut évacué le bureau pour empêcher son fils de mettre le cocher en morceaux, elle fronça les sourcils. Évidemment ces deux voyageurs ne lui plaisaient qu'à moitié.

Quant à lui, il se dirigea vers la porte, fît droit aux réclamations du cocher, avec une libéralité princière, et promena autour de lui un regard triomphant, comme pour prendre les badauds à témoin de sa générosité.

Mais le cocher remonta sur son siège en grognant, siffla ses rosses, fît claquer son fouet et s'éloigua.

— Pas de pourboire ! cria-t-il. En v'ià des panés ! Et il disparut.

Alcibiade voulait s'élancer à sa poursuite, mais son père lui pîit le bras et le ramena dans le bureau de l'hôtel.

Une minute après, on leur donnait deux chambres situées au second étage; ils faisaient leur toilette, et se dirigeaient vers le Palais- Royal, qui, pour un grand nombre de provinciaux, reste encore ce qu'il élait en 1830 c'est-à-dire le centre de Paris.

Fontagnol, orgueilleusement appuyé sur le bras de son fîls-, respirait bruyamment et s'épanouissait, comme pour faire admirer aux passants l'énorme chaîne d'or qui coupait son ventre en deux.

— Ah! soupirait-il; le voilà donc ce Paris que je n'avais pas vu depuis vingt-trois ans! ce Paris que j'avais quitté gueux et oùje reviens riche. Enfin!

Quant à Alcibiade, il jetait autour de lui des regards émerveillés.

Fontagnol le fît entrer dans un des innombrables restaurants à prix fîxe qui ont envahi cet ancien temple de tous les luxes. ■

Ils prirent place devant une fenêtre qui donnait sur le jardin, et commandèrent leur déjeuner, auquel Alcibiade paraissait disposé à faire le plus grand honneur.

LE DRAME DE PûNTCIIAIlRA

Pendant qu'il s'escrimait bravement de la fourchette et du couteau, son père le regardait avec admiration, et semblait se dire :

— C'est pourtant moi qui ai fait ce grand garnemeat-là ! Quant à Alcibiade, il n'y prenait pas garde et engloutissait tout

ce qui paraissait sur la table.

Lorsque son père jugea qu'il avait suffisamment fonctionné pour l'entendre, il se pencha vers lui :

— Maintenant que nous sommes à Paris, commença-t-il, je puis bien te dire toute la vérité.

— Quelle vérité? interrogea brusquement Alcibiade.

— Nous ne sommes pas venus ici uniquement pour y manger mes renies et pour y faire bonne chère, mon ami; mais pour y négocier une affaire de la j)lus haute importance.

— Qu'est-ce que cela me fait? Tu sais bien que je n'entends rien aux affaires.

— Oh! pour celle dont il s'a^qit, (u t'y entendras à mcrveillo, répondit finement Fontagnol.

— Tu crois?

— J'en réponds.

— Ce n'est pas d'une affaire de commerce qu'il s'agit?

— Pas le moins du monde.

— De quoi donc?

— D'un mariage.

— Ah! ah! fit Alcibiade, qui laissa échapper une assez laide grimace.

— Oui, un mariage, répéta Fontagnol, sans se laisser décourager par le mouvement hostile échappé à son fils.

— Voyons, dit Alcibiade avec le plus grand sang-froid.

— Il s'agit de la fille d'un de mes anciens camarades de magasin.

— Du temps que tu étais employé dans une maison de draperie à Paris?

— Précisément.

— Est-ce qu'il a fait comme toi, ton camarade? Est-ce qu'il a mis de côté un magot de quelque importance?

— Oh! il a fait bien mieux que moi, répondit Fontagnol.

— Diable! toussa Alcibiade. Alors il a le sac.

— Il doit avoir, au bas mot, quinze cent mille francs.

— En effet, c'est un assez joli lopin. On pourra voir... Mais, je t'en préviens, si la fille est laide, je te la laisse pour compte.

228 L" DR/VME DE PONTCîLiRRA.

— N'aie pas peur. J'ai pris tous mes renseignements. La jeu;i3 fiiîe a dix-huit ans.

— Parfait, jusqu'ici.

— Elle est brune, avec des cheveux admirables.

— Tiens, tiens! ça me va assez.

— Des yeux superbes, des dents splendides, une bouche...

— Et jolie?

— Gomme un cœur.

— Combien de dot? demanda Alcibiade, qui décidément prenait goût à la proposition que lui faisait son père.

— Je n'en sais rien, répondit Fontagnol. Le père de cette jeune fille, s'il n'a pas changé, est le plus rapace et le plus sordide des ladres que j'aie jamais connus.

— Ah! bigre! fît Alcibiade. Mauvaise affaire, alors.

— Mais je connais un moyen de le rendre souple comme un gant, poursuivit Fonlagnol avec confiance.

— Et quel est ce moyen? fît vivement Alcibiade.

— C'est mon secret, lui répondit son père, et pourvu qu'il compte à sa fiile une dote de cinq cent mille francs.:.

— Cinq cent mille francs. Je crois bien! Et si la fille est aussi jolie que tu le dis. Mais au fait, quand i'as-tu vue, puisque tu as quitté Paris depuis si longtemps?

— Je ne l'ai pas vue, mais je suis sûr de ce que je dis.

— Allons! fit Alcibiade. Et quand la verrai-je?

— Dès que j'aurai causé avec son père.

— Ce n'est donc pas encore arrêté?

— Oh! tant s'en faut! mais il y viendra, je te le promets.

— Comment se nomme ce vieux grigou?

— Ambroise Desrochers.

— Et sa fille ?

— Clara.

— Tiens! fit Alcibiade en retroussant sa moustache. J'ai justement connu à Castres... Un joli nom!

Si Fontagnol songeait en ce moment à Ambroise Desrochers, celui-ci n'avait pas non plue oublié Fontagnol.

On doit se rappeler que ce nom avait échappé à l'avare au milieu des craintes que le voyage de Gaétan à Genève lui avait fait concevoir.

En effet, Fontagnol et Desrochers avaient été employés autrefois dans un magasin de draperies du quartier des Bourdonnais.

Foiitagiiol y était enl ré comme homme de peine, lorsque Ambroise était déjà depuis deux ans commis dans la maison.

Généralement, entre les commis et les hommes de peine, il y a une nuance bien tranchée.

Le commis a le pas sur l'homme de peine, auquel il a le droit de donner des ordres. Aussi ne frayent-ils guère ensemble d'ordinaire.

Mais Ambroise, à cette époque comme aujourd'hui, avait moins souci de sa dignité que de sesécus. Il allait prendre ses repas dansles gargotes les plus intimes du quartier, de sorte que, Fontagnol et lui, à force de se rencontrer tous les jours à la même table, finirent par se lier d'une espèce d'amitié.

Fontagnol aimait le vin, et quand il avait bu. il parlait beaucoup.

Ce fut ainsi que, peu à peu, Ambroise finit par connaître l'histoire de Baptiste-Pierre Fontagnol.

Il était originaire de Bellegarde, avait trente-sept ans, était marié ei: père d'un garçon de cinq ans, au moment oiiil arrivait à Paris.

Dès l'enfance, il avait été dressé à la contrebande, qu'il avait pratiquée longtemps avec succès, lorsqu'il fut pris pour la première fois par les douaniers, jugé, condamné et emprisonné.

Aussitôt en liberté, il voulut continuer son métier, mais il se laissa reprendre, recondamner et réemprisonner une seconde fois. Alors, signalé de tous les côtés, surveillé d'une manière inquiétante, il sévit obligé de renoncer à son état, sous peine de finir ses jours en prison.

Pendant qu'il avait été sous les verrous, sa femme et son fils étaient tombés dans une misère absolue. On avait saisi et vendu ses meubles, on lui refusait tout crédit, il ne trouvait pas à gagner sa vie en raison de ses déplorables antécédents, il en était réduit à mendier ou à mourir de faim.

Ce n'était pas un homme sans énergie que ce Fontagnol. Il vendit tout ce qui lui restait, laissa dix francs à sa femme, en lui recommandant de les ménager, et partit pour Paris, où il trouva surle-cbamp un emploi, grâce à sa vigueur herculéenne.

Il envoya à sa femme et à son fils quelques parcelles de ses appointements, leur promettant de les faire venir à Paris dès qu'il gagnerait assez d'argent pour payer leur voyage; mais, hélas! quand ce moment arriverait-il?

Dans la manière dont il avait raconté son histoire, perçait une colère sourde contre les douaniers d'abord, contre la loi ensuite, et enfin contre tous ceux qui possédaient.

S'il avait été le plus fort, il se serait révolté ouvertement; mais

comme deux fois la lourde main de la justice s'était appesantie sur lui, il se sentait le plus faillie, et il dévorait son frein. Cependant il ne renonçait pas à prendre une éclatante revanche.

Au lieu de le calmer, Ambroise n'était pas loin de lui donner raison, et même — largesse inouïe de sa part! — il ne recula pas à plusieurs reprises devant la dépense d'un ou deux litres de vin pour arroser le gosier éternellement aride de Fontagnol.

On les voyait souvent ensemble, le soir, se promener sur les quais, jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Puis, un beau jour, alors que depuis deux ans Fontagnol était dans la maison, sans avoir eu la plus petite discussion, sans avoir même prévenu ses patrons, l'homme de peine disparut tout à coup, vers la fin du mois de juillet de l'année 1846.

On supposa qu'il avait trouvé quelque part une place plus avantageuse, et on ne s'en occupa plus.

Pas du tout. Fontagnol reparut à Bellegarde vers le 15 août, annonçant qu'il arrivait à l'instant de Paris, d'où il était parti depuis plus de trois semaines. Il emmena sa femme et son fils, quitta le pays, se dirigea vers le midi de la France avec l'intention de gagner l'Espagne.

Malheureusement, sa pauvre femme, épuisée par la fatigue, les privations, les angoisses, ne put supporter un si long voyage, et fut forcée de s'arrêler à Castres.

Fontagnol avait grande envie de l'y laisser; cependant, il n'eut pas cet horrible courage. Il fit appeler un médecin, soigna' même assez bien la pauvre femme, mais ne put la soustraire à la mort.

Huit jours après, elle rendait son âme à Dieu en toute connaissance, et le remerciait de le rappeler à lui pour lui épargner de nouvelles souffrances.

Quant à Fontagnol, au lieu de poursuivre sa route, il demeura à Castres, oti le hasard l'avait conduit.

Client assidu de tous les cafés, depuis qu'il avait mis les pieds dans cette ville, sous prétexte qu'il n'y connaissait personne et qu'il avait besoin de se distraire, il dévorait, les uns après les autres, tous les journaux qui lui tombaient sous la main, s'informant partout si l'on ne recevait pas un seul des journaux du Dauphiné et principalement de l'Isère.

Enfin, soit que cette rage de lecture se fût passée, soit qu'il Feût assouvie en y trouvant ce qu'il cherdiait, il renonça à ces longues séances.

Dès que sa femme fut enterrée, il s'enquit des ressources que présentait la ville, et apprit que sa principale industrie consistait dans la fabrication des draps.

Aussitôt, il résolut de mettre à profit la petite expérience qu'il avait acquise pendant ses deux années de séjour dans le quartier des Bourdonnais, et principalement dans la maison où il avait été employé.

Il se fit d'abord habiller de la tête aux pieds, alla voir les principaux fabricants, et leur annonça son intention de fonder à Castres une maison de demi-gros et de détail, offrant de payer au comptant le dixième de ce qu'on voudrait bien lui livrer, et de solder le reste au fur et à mesure des ventes qu'il réaliserait.

Un mois après, il ouvrait son magasin ; mais il avait mis à profit le mois de lenteurs, qu'exigeait la disposition du local qu'il avait loué.

Non seulement il avait prodigué ses affiches dans la ville, les cantons, les communes du département, mais il avait adressé coup sur coup trois ou quatre circulaires à tous les négociants de Paris, qu'il connaissait de nom et de réputation.

Le jour où il débuta dans les affaires, les commandes étaient déjà arrivées, et les clients affluaient, attirés par l'alléchante publicité qu'il avait faite.

Fontagnol paya ses fournisseurs avec les traites qu'il avait reçues, put renouveler ses marchandises, étendre son commerce, et devint, au bout de deux ans, grâce à son activité, sinon à son intelligence, le plus gros négociant de Castres.

A dater de ce moment, son étoile alla toujours en s'élevant à l'horizon. Au bout de cinq ans, il acheta une fabrique et doubla, par conséquent, les bénéfices qu'il tirait de son commerce de détail, tout en les augmentant de ceux que lui rapportait la fabrication.

Dix ans après, il avait payé jusqu'au dernier sou la fabrique qu'il avait achetée, agrandie, réinstallée, et avait pris la tête sur tous ses concurrents. Il avait en outre mis de côté une somme de cent mille francs, destinée à parer aux désastres inattendus.

Mais, du jour où il eut atteint ce résultat inespéré, il ne songea plus qu'à une chose : réaliser! Seulement, il ne voulait pas vendre dans les conditions où il avait acheté lui-même, il voulait de Fargent comptant.

Or, sur le pied où il l'avait montée, sa fabrique valait actuellement cinq cent mille francs, et on ne trouve pas tous les jours un homme disposé à jeter d'un seul coup cinq cent mille francs dans le gouffre des affaires.

On savait qu'il voulait vendre, à quel prix, à quelles conditions; aussi les acquéreurs reculaient devant un chiffre si considérable. Ils espéraient amener Fontagnol à composition. Mais non, Fontagnol tint bon, et continua pendant sept ans à arrondir, à doubler et à tripler ces cent mille francs qu'il avait placés.

Enfin, trois de ceux qui s'étaient mis sur les rangs pour acheter cette fabrique tant convoitée, réunirent leurs capitaux, fondèrent une société, et versèrent les cinq cent mille francs voulus entre les mains de Fontagnol, que son entêtement aurait pu ruiner, tout comme il l'avait enrichi.

Au bout de vingt-deux ans, il se trouva donc à la tête de huit cent mille francs comptant.

Il resta à Castres une année encore, afin de recouvrer certaines créances arriérées, et se décida alors à partir pour Paris, où l'appelaient d'autres projets.

Pendant ce temps, son fils Alcibiade avait grandi. Mais, privé des soins intelligents d'une mère, mal surveillé par un père qu'entraînait le torrent des affaires, l'enfant devint homme après avoir inutilement traîné sept ans sur les bancs d'un collège, dont il avait été l'élève le plus mauvais, le plus ignare, le plus cancre, le plus indiscipliné.

On ne pouvait pas dire de lui qu'il avait fait ses classes. Il les avait traversées, sans en conserver d'autres souvenirs qu'une haine violente contre le grec et le latin.

Pour lui l'histoire était un rabâchage, la géographie un casse-tête, l'arithmétique une manière absurbe de raisonner. Quant à la littérature, elle ne valait quelque chose à ses yeux qu'au point de vue du roman. Et non pas de tous les romans.

Pour lui, Balzac était le plus « embêtant » de tous les romanciers. Alexandre Dumas, lui-même, n'avait pas trouvé grâce à ses yeux, parce qu'il s'était mêlé de vouloir faire de l'histoire. Le seul auteur qu'il lût avec plaisir, c'était Paul de Kock, ou Maximilien Perrin, son pâle et insipide imitateur. Et encore fallait-il qu'il ne sût que faire de sou corps pour ouvrir un livre.

11 vivait comme vivent tous les désœuvrés de province... au café. Sot, infatué de sa personne, ignorant^ mal élevé, fui comme la peste par ses anciens camarades de collège, Alcibiade n'avait pu se faire admettre dans Taristocratie d'aucun cercle, ni même hanter assidûment les cafés de second ordre. Aussitôt s'était-il rabattu sur les caboulots et les sous-officiers de la garnison.

LE DRAMK DE PO.NTCHARRA

Desrochers voyait venir à lui un homme resplendissant de santé. {P. 237.)

Le corps des sous-officiers se compose, dans tous les régiments, de deux classes bien distinctes.

D'abord ceux qui ont deux, trois, et quelquefois quatre cbevron. qu. ne savent presque ni lire ni écrire, qui ne sont arrivés à ce ^radè qu a lorccde connaître surle bout des doi^^ls la manœuvre et la théorie et n échangeront jamais ron(re Tépaulette les galons qu'ils ont obtenus; tous gens à cheval sur la consigne et sur le règlement quand

UV. 30. - LE DHAME DE PONTCHAnnA. P. SAINMCHE. J. nOLFF ET C'e ED. UV. 30

ils sont à la caserne, mais, au dehors, grands amateurs de billard, de bézigue, d'absinthe, de caf6, et de toutes les consommations généralement quelconques, qui ont été inventées pour le plus grand délabrement de l'estomac et l'abrutissement de l'inteUigence.

Ensuite viennent les engagés volontaires et les élèves sortis de Saumur, jeunes gens généralement bien élevés, qui évitent le plus possible de devenir des pili^isde cabaret, qui remplissent leur service avec zèle, qui n'aspirent qu'au moment de se faire nommer souslieutenants, qui n'acceptent le grade de sous-officier que comme un noviciat pénible, mais indispensable à leur carrière, qui cherchent enfin à ne pas perdre les traditions de bonne compagnie que, dès l'enfance, ils ont puisées au sein de la famille.

Alcibiadeauraitde beaucoup préféré la fréquentation de ces jeunes gens. Il avait essayé de se faufiler parmi eux, mais il avait été promptement exclu. Il fut donc obligé de se rejeter sur les autres, aux yeux desquels son ignorance passait inaperçue, mais pour qui sa fortune était une recommandation puissante.

En effet, il se fit bienvenir d'eux à force de générosités. Ce qu'il dépensa dans le principe en punch et en bischofest incalculable, mais ce qu'il en retira de flatteries, de cajoleries, caressa bien agréablement son amour-propre. Un instant il put croire qu'il avait enfin conquis la considération à laquelle il aspirait.

Il fut franchement admis dans le cercle des sous-officiers et devint leur intime au point d'obtenir, grâce à eux, son entrée dans les casernes. Ensemble ils montaient à cheval, ensemble ils faisaient de l'escrime. Il poussait la fidélité jusqu'à monter parfois la garde avec ceux qu'il aimait le plus. Aussi devint-il une espèce d'accessoire indispensable.

Quand il n'était pas là, on demandait :

— Où est donc ce bougre d'Alcibiade?

Et quand le régiment partait, il recommandait Alcibiade à celui qui le remplaçait.

— C'est un bon « zigue », allez, disaient les vieilles moustaches. Dans le commencement, on crut qu'Alcibiade avait l'intention

de s'engager, et qu'il voulait se rompre d'avance à toutes les fatigues du métier, afin de parvenir plus vite; mais quand il eut dépassé vingt ans, on s'aperçut que c'était par pure oisiveté qu'il se procurait ces distractions excentriques.

Pourtant, grâce à ces fréquentations, au zèle avec lequel il assistait à tous les exercices, à toutes les revues, il en était arrivé

à pouvoir manœuvrer un peloton comme le plus vieux capitaine et à tirer le sabre et Fépée d'une manière assez habile.

Cette dernière science, il est vrai, ne lui avait jamais servi. Il payait si généreusement l'écot des autres, à l'occasion, et passait pour un si bon enfant parmi messieurs les militaires, que personne ne s'avisa de lui chercher querelle , ne fût-ce que pour tâter son courage.

Pendant onze ans, Alcibiade n'eut guère d'autre fréquentation que ce singulier milieu, dans lequel il avait été rejeté. Nécessairement, il en prit le langage, les allures, la tenue, le costume.

Voilà pourquoi il avait le chapeau sur l'oreille, des gilets boutonnant droit, des pantalons trop larges, des cheveux ras, la moustache cirée, la barbiche pointue et des bottes à éperons.

Que son père fût coupable d'une trop grande indulgence, ce ïi'esl pas douteux; mais il faut se rappeler que P'ontagnol était un ancien contrebandier, un ancien homme de peine; qu'il n'avait reçu aucune instruction, qu'il n'avait enfin que ce seul fils au monde. Avec plus d'expérience et de sévérité, il en aurait fait un homme utile; mais FontagnOl était de ceux qui sont intimement persuadés qu'avec de l'argent on peut se procurer tout ce qu'on n'a pas.

S'il avait tant travaillé, ce n'était que pour se dédommager un jour des privations qu'il avait endurées et pour laisser plus tard à son fils la fortune qu'il aurait amassée.

Fontagnol était aveuglé par la réussite et par le bonheur d'avoir un fils. Il le voyait beau entre tous, distingué, courageux, pourvu en en un mot de toutes les qualités, et il fournissait largement aux dépenses d'Alcibiade, sous prétexte qu'il avait assez soufTert pour que son fils s'amusât pour lui.

Celui-ci avait profité de la libéralité paternelle autant que la petite ville de Castres lui avait permis d'en user. Il avait mis à sac la vertu des grisettes, trompé bon nombre de maris, épuisé la cave des hôtels, plusieurs fois absorbé celle du « café du Commerce », oh il passait ses matinées, ses journées et ses soirées.

Telles étaient les dispositions dans lesquelles Fontagnol père et fils arrivaient à Paris, avec huit cent mille francs comptant dans leur poche.

Ce n'est pas Desfochers qui aurait agi de la sorte, s'il avait eu la même somme en portefeuille ! D'ailleurs, il ne l'aurait pas pu, alors même qu'il l'aurait voulu.

A force de lésineries de toutes sortes, le malheureux s'était suicidé lentement.

236 LE DHA.ME DE PONTCHARRA

Par le portrait rapide que nous en avons fait, on a pu voir ce qu'était devenu ce corps humain, qui n'avait cependant que quarantecinq ans! Sec, osseux, parcheminé, réduit à sa plus simple expression, il se ratatinait déjà, comme ces vieillards qui rapetissent tous les jours, sans que l'on puisse s'expliquer par oii s'échappe insensiblement la vie.

Ambroise n'avait à peu près que la peau sur les os. Ses membres s'étaient desséchés comme son cœur. Son estomac, auquel il n'avait jamais donné, même le nécessaire, avait fini par se racornir au point de ne plus pouvoir supporter le moindre aliment indigeste. Encore un peu, il en serait réduit à ne vivre que de bouillon.

Il le sentait, et cela lui était un supplice anticipé.

Il comprenait qu'il lui faudrait un jour quitter ces sacs d'écus, dans lesquels il plongeait voluptueusement sa main avide, ces billets de banque qu'il comptait, recomptait, et que froissaient délicieusement ses doigts crochus; ces titres de toute provenance, de toutes couleurs, qu'il serrait sur sa poitrine dans une étreinte hystérique.

Quitter tout cela! Oui, il le savait bien; mais quelle lutte il engagerait contre la mort quand il la verrait face à face! Que de peine elle aurait à arracher l'âme chevillée dans ce corps étique en apparence ! Ce lui serait une nouvelle jouissance que cette lutte suprême.

Sa vie n'avait-elle pas été une lutte continuelle entre son avarice et ses besoins? Les avait-il jamais satisfaits? Non, il ne l'avait pas voulu.

Alors que le commun des mortels ne souhaite la fortune que pour multiplier ses besoins et augmenter son bien-être, lui, il s'était complu dans sa crasseuse misère. Elle n'avait pas pour lui Thorrible aspect qui soulevait le cœur des autres.

A travers les déchirures du damas, les fentes éplorées des meubles gémissants, à travers la crasse elle-même, il voyait suinter l'or qu'il entassait chaque jour.

Si ce misérable avait été immortel, il aurait fini par accaparer les trésors du monde entier. Quel rêve! Il y avait songé. Tous ces milliards dans une main! Dans la sienne ! !...

Malheureusement, il ne possédait guère que deux millions. Il n'était qu'un myrmidon auprès des Crésus de la finance.

Mais, dumoins, ces deux millions, illes possédait bien, ils étaient bien à lui; il avait pris ses mesures eu conséquence. Il s'était mis en règle devant les hommes et devant la justice. Frédéric était absent, mais Ambroise avait probablement ses raisons et savait peut-être

LE DRAME DE PONTCHA.RRA 237

pourquoi Frédéric et son fils étaient absents, puisqu'il considérait comme définitivement à lui les millions que sa cupidité avait amoncelés.

Depuis près de vingt ans, il en jouissait à sa guise, et promenait ses regards sur ce trésor, comme le tigre promène sa langue sur ses griffes, dégouttantes du sang de la proie qu'elle a dévorée.

Pourquoi donc tremblait-il ainsi, alors que Gaétan avait prononcé devant lui ce nom de Frédéric depuis si longtemps oublié? Craignaitil donc d'être forcé de rendre gorge? Rendre gorge, lui! se séparer de la plus belle moitié de cette fortune si chèrement achetée, si péniblement cumulée ! Existait-il dans aucun code une loi assez forte pour l'y contraindre? Quelle puissance serait capable d'accomplir un tel prodige?

Et pourtant, il avait beau se raidir contre cette pensée, elle le poursuivait sans cesse.

Ce voyage de Gaétan à Genève avait un but, et ce but, il le connaissait : c'était de savoir si la montre dont ce jeune homme était possesseur avait appartenu oui ou non à Frédéric Desrochers? Quel esprit infernal avait donc soufflé ce nom à l'oreille de Gaétan? Quel lien mystérieux les rattachait l'un à l'autre?

— Ah! soupirai(,-il, si je savais... si je pouvais savoir la vérité! Mais il n'y a qu'un homme qui [iDurrait me la dire, c'est Fontagnol. Et encore, il ne me la dirait pas, si ce que je redoute est arrivé. D'ailleurs oii est-il, ce Fontagnol?...

Depuis vingt-trois ans que je ne l'ai vu, ce misérable ivrogne a du crever dans quelque coin, sans qu'il soit possible de retrouver sa trace. Ah! je donnerais... oui, je donnerais dix ans de la vie de Clara, — et je l'aime bien pourtant, cette chère enfant! — pour savoir si ce Fonlagnol vit encore, et, s'il vit, dans quel bouge honteux il se cache.

Au même instant, on frappa à la porte de son cabinet, et la domestique annonça solennellement :

— « Mossieu » Fontagnol.

Tout le corps étique et appauvri de l'avare tressaillit, comme au contact d'une étincelle électrique, en entendant prononcer ce nom qu'il évoquait tout à l'heure dans les angoisses de l'incertitude.

On ne saurait croire à quelle grandeur démesurée arrivèrent ses petits yeux bleus, à force de s'écarquiller, lorsqu'ils virent entrer le personnage qu'on venait d'amioncer si pompeusement.

Au lieu de quelque mendiant déguenillé, auquel il serait peut-être obligé de faire l'aumône, Desrochers voyait venir à lui un homme

resplendissant de santé, la démarche légère, le sourire aux lèvres.

Sur sa large poitrine, il apercevait une lourde chaîne d'or; sur sa chemise de toile, finement plissée, scintillaient deux boutons de diamant; une énorme bague chevalière ornait sa main large et velue; ses habits étaient luisants de fraîcheur et de propreté.

Ambroisc ne pouvait pas en croire ses yeux, hivolontairement il se regarda, et établit une douloureuse comparaison entre cet homme et lui.

Cependant, il ne pouvait pas en douter : c'était bien Fontagnol. Il le reconnaissait, comme s'il l'avait quitté la veille, malgré ses cheveux grisonnants.

Ces vingt-trois ans avaient passé sur lui presque sans le toucher ! Mais cette opulence, qui se révélait dans le moindre détail de sa toilette, quelle en était la source?

— Eh! bonjour, mon petit père Ambroise, s'écria enfin Fontagnol, après avoir savouré en gourmet la stupéfaction qu'il lisait sur le visage de l'avare. Comment ça va-t-il?

— Pas mal, balbutia Desrochers toujours interdit.

î — Oh! sapristi, mon bonhomme, comme vous êtes décati! fit (le négociant, quand il eut bien examiné son ancien ami. Que s'est-il passé? Est-ce que vous êtes ruiné de fond en comble pour demeurer 'dans un taudis pareil? Est-ce réellement au miheu de cette crasse que v'vous habitez?

— Oui, répondit Ambroise, en rougissant jusqu'aux oreilles; j'ai pour ces vieux meubles une telle affection, que je ne puis pas me résoudre à m'en séparer.

— Vous avez tort, mon cher; ils ne vous le rendent pas. Si vous ne vous dépêchez pas de les renvoyer, ils s'en iront tout seuls, c'est bien clair.

A ces mots, il promena autour de lui un regard plein de répugnance et de dédain.

— Ah çà! fit-il. Est-ce que je vais être forcé de m'asseoir làdessus?

Et du doigt il montrait les chaises et les fauteuils éventrés.

— Pourquoi pas? dit Ambroise piqué au vif. Je m'y asseois bien, moi.

— Enfin, soupira Fontagnol. A la guerre comme à la guerre ! Et il se laissa tomber sur une chaise qui, sous ce poids inattendu,

rendit un gémissement plaintif.

— Sommes-nous seuls? demanda-t-il.

— Vous le voyez bien, répondit aigrement Desrochers.

— Oui, mais j'entends... bien seuls? appuya Fontagnol.

11 jeta autour de lui un œil défiant qui disparaissait presque sous l'épaisseur de ses sourcils contractés.

— Quelle est cette porte? demanda-t-il encore.

— C'est celle de ma chambre.

— Et celle-ci?

— Celle de la chambre de ma fille.

— De votre fille? Ah! vous avez une fille? Quel âge?

— Dix-huit ans.

— Jolie?

— Très jolie, répondit Desrochers.

— Et sage?

— En voilà une question! fit l'avare en s'efforçant de sourire.

— Alors nous pourrons nous arranger, reprit Fontagnol, mais avant de vous communiquer mes projets et de vous parler à cœur ouvert, je voudrais bien être sûr que personne ne pourra nous entendre, et que, derrière cette porte, mademoiselle votre fille ne! viendra pas indiscrètement coller son oreille. '

de l'ouvrage.

\ — Soyez tranquille, elle est allée reporter

— Elle travaille donc?

— Sans doute. Chacun ne doit-il pas gagner sa vie?

— Ah! je vous reconnais bien là, mon petit père aux écus, dit Fontagnol avec un rire épais. Et ce vieux graillon qui est venu m ouvrir la porte, ajouta-t-il, n'y a-t-il pas de danger qu'elle écoute?

— Aucun. Ma domestique est dans sa cuisine et n'en sort jamais.

— Je m'en rapporte à vous, fit le négociant. Après tout, il y va de votre intérêt plus encore que du mien, n'est-ce pas?

11 y eut un mouvement de silence, pendant lequel Desrochers fut pris d'un accès de toux subite.

— Nous disions donc que vous aviez une fille de dix-huit ans, qui est très jolie, reprit Fontagnol. Est-elle mariée?

— Pas encore.

— Est-elle promise à quelqu'un, fiancée?

— Pas davantage.

— Et vous ne lui connaissez aucun attachement?

— Aucun.

— Comment se nomrae-t-elle?

— Clara.

— Très bien.

— Mais pardon, hasarda l'avare. Dans quel but prenez-vous sur ma fille tant de renseignements?

— Comment, vous ne vous en doutez pas?

— J'espère que vous n'avez pas la prétention de l'épouser, ricana Desrochers.

— Non, quoique rien ne s'y opposerait, puisque je suis veuf.

— Tout au moins vous faudrait-il mon consentement.

— Bah! dit Fontagnol, c'est bien ça qui me gêne! Et il haussa les épaules d'un air dédaigneux.

— Alors, expliquez-vous, fit l'avare d'un ton hargneux.

— C'est ce que je vais faire, car je vois que vous avez totalement oubhé que moi aussi je suis père.

— C'est vrai ! s'écria Ambroise. Vous aviez un fils, il me semble?

— Ah! vous y voilà donc enfin! dit Fontagnol.

— Non, je n'y suis pas encore, je l'avoue, répliqua l'avare.

— Décidément, je vois qu'il faut vous mettre les points sur les f, ricana l'ancien négociant. Eh bien! moucher ami, je n'irai pas par quatre chemins. Je viens à Paris tout exprès pour vous demander la main de Clara au nom de mon fils.

— Tout exprès? fit Desrochers interdit.

— Oui, mon petit père.

— Vous saviez donc que j'avais une fille ?

— Je savais tout. Vous comprenez que ce ne serait pas la peine d'avoir des correspondants à Paris pour ignorer ce qui tVy passe.

— Des correspondants! répéta Ambroise, déplus en plus étonné. Vous êtes donc dans le commerce, dans la banque?

— J'y étais, mais je n'y suis plus, répondit Fontagnol.

— Ah! je vois ce que c'est, insinua finement Desrochers. Vous avez fait une bonne grosse faillite ou une p-tite banqueroute, et vous venez vous cacher à Paris.

— Vous vous blousez absolument, mon vieux. Vous me montrez clairement ce que vous auriez fait à ma place, parce que vous tenez plus à votre argent qu'à votre considération; mais moi, qui ai souci de mon honneur...

— De votre honneur? interrompit l'avare, en grimaçant un atîreux sourire d'incrédulité.

— Oui, mon cher, je suis plus adroit que vous, moi. Je fais encore semblant de tenir à ces choses-là. Il faut bien sacrifier quelque chose au monde dans lequel on est entré et dans i'&quel on veut rester.

M.ns. taisez-vous donc ! fit Ambroise épcuvuulé. (P. 246.)

LE DRAME DE POx>JTGHAKIlA 243

Desrochers n'en revenait pas. Il considérait d'un œil hébété, l'ancien homme de peine, comme s'il doutait que celui qui lui parlait fût bien le même qu'il avait connu jadis.

— Ah! je vous surprends? reprit Fontagnol avec un geste de pitié. Je m'y attendais. Vous avez toujours été un ^^tit homme, vous. Vous ne comprenez rien à la vie, vous ne savez pas mentir. Vous étiez avare, vous êtes resté avare, vous mourrez avare. En vain vous essayeriez de le cacher, tout vous trahit : votre visage blême et ravagé, votre peau plus ridée que les abajoues d'un singe, vos vêtements si usés, si fanés, si pantelants, qu'un marchand d'habits n'en voudrait pas pour rien, votre appartement sale, repoussant, plus fétide et plus nauséabond mille fois ({iic lo'; écuries où je logeais mes chevaux.

Je vous le répète ; vous êtes un petit homme. Que je m'informe de vous chez qui que ce soit, on me répondra : tl'est un pingre, un pleutre, un cuistre, le plus ladre des ladres...

— Pardon, interrompit Desrochers avec hauteur.

— Ne sommes-nous pas seuls? demanda le négociant étonné. Craignez-vous donc qu'on entende la vérité sortir de ma bouche? Allons ne faites pas le malin avec moi. Vous n'ignorez pas que j'ai raison et que vous êtes un fesse-mathieu. Ce n'est, du reste, pas mon opinion personnelle, c'est celle de tout le monde. Voulez-vous que je vous fasse lire la lettre de mon correspondant, écrite d'après les renseignements qu'il a pris dans votre quartier? Vous y trouverez à peu près toutes les expressions dont je viens de me servir.

A ces mots, Fontagnol tira de sa poche un portefeuille et y prit une lettre qu'il tendit â Desrochers.

— Eh ! c'est inutile, fît l'avare, en la repoussant avec humeur.

— Comme il vous plaira, dit froidement Fontagnol.

Au contraire, continua-l-il, informez-vous de moi auprès des gros négociants de drap des quartiers Bourdonnais, Saint-flonoré, de la rue Croix-des-Petits-Champs ; écrivez à Castres à l'adresse qu'il vous plaira, et demandez ce que c'est que Fontagnol.

Partout on vous répondra : Fontagnol, qui vient de vendre sa fabrique, était le premier négociant de Castres. Depuis le jour oii il s'est établi jusqu'à celui où il s'est retiré des affaires, il a toujours fait honneur à sa signature, il n'a jamais eu une traite ni un billet protestés : Fontagnol est la crème des honnêtes gens.

— Heureusement que je sais à quoi m'en tenir, interrompit perfidement Desrochers.

244 LE DRA.ME DE POiNTCHARRA

QUEL MARCHÉ SOUSCRIVIRENT FONTAGNOL ET DESROCHERS

Cette plirase, jetée à froid sur l'enthousiasme de Fontagnol, l'arrfîta court.

— Je ne prétends pas qu'à Castres vous ne passiez pour ce que vous dites, reprit Desrochers; mais si je prenais des renseignements à Bellegarde...

— Oli! il y a si longtemps ! fit le négociant.

— Je sais bien qu'il y a longtemps, répliqua l'avare, mais la justice, qui n'oublie rien, fouillerait dans ses casiers, et elle me répondrait : Fontagnol est un ancien contrebandier, c'est-à-dire un chenapan, un voleur, un homme capable de tout, qui deux fois a été condamné, et qui n'a quitté cette ville que parce que nous l'avions mis dans l'impossibilité d'exercer sa coupable industrie.

Et il jeta sur son interlocuteur un regard triomphant. Mais ce rude coup n'abattit pas le courage de Fontagnol.

— Je ne discuterai même pas avec vous la valeur de ce mot « contrebandier », répondit-il. Je ne vous dirai pas que dans le pays que j'habite, et sur toute la frontière en général, le métier de contrebandier, loin d'être infamant, comme vous l'en accusez, est considéré à un tout autre point de vue.

Voler l'État n'est voler personne, dit-on chez nous. Aussi, comme chacun sait que le contrebandier risque sa peau, on trouve qu'il faut être doué d'un certain courage pour jouer sa vie tous les jours contre un morceau de pain. Le feriez-vous, vous, père Desrochers ?

— Non, ma foi! s'écria naïvement l'avare.

— Vous voyez bien, fit dédaigneusement Fontagnol. En me jetant ce passé au nez, quand je vous accusais d'être un ladre, vous avez voulu me rendre la monnaie de ma pièce. Je ne vous en ve^x pas. Entre nous, c'est de bonne guerre. Mais vous aurez beau faire, vous n'arriverez jamais à établir entre nous deux une juste comparaison.

— Je l'espère bien, se récria Desrochers avec vivacité.

— Je vous prouverai tout à l'heure que vous venez encore de dire une bêtise, repartit froidement le négociant. Pour le moment, écoutez-moi bien :

Vous êtes né riche, ou, sinon riche, ayant entre les mains un capital que vous pouviez faire fructifier par l'industrie, au lieu de l'archi-décupler par l'avarice.

Dans tous les cas, vous aviez non seulement de quoi vivre, mais de quoi devenir ce que vous auriez voulu.

Exemple : Frédéric, votre frère, qui, avec une somme égale à relie dont vous disposiez, était arrivé à être un des meilleurs médecins de Paris et à une fortune qui vous empêchait de dormir.

Ambroise se détourna tout à coup et baissa silencieusement la 'êle.

— Moi, poursuivit Fontagnol, je suis né pauvre et misérable, je n'avais rien, j'en étais réduit à attendre ma vie du hasard, puisque mon [(ère n'avait même pas pu me mettre en apprentissage et me faire apprendre un état. J'étais donc^au banc de la société. Je lui étais une charge, car je ne pouvais gagner ma vie.

Avais-je donc comme vous le choix d'une carrière? Croyez-vous que si j'avais eu des ressources seulement égales aux vôtres, j'aurais choisi le métier de contrebandier? Vous savez bien que non, vous qui nie regardiez tout à l'heure avec stupéfaction, et qui voyez à présent quel résultat j'ai al teint avec les dix mille francs que vous m'avez donnés.

Vous le voyez donc bien, vous avez dit une bêtise, mon petit père Ambroise, et la comparaison n'est pas possible entre nous.

Lorsque, chassé de mon pays par deux condamnations successives, ainsi que vous me le rappeliez il n'y a qu'un instant, j'arrivai à Paris pour y chercher un emploi, j'étais presque nu, je n'avais pas une obole et je le laissais à Bellegarde une femme et un enfant qui mouraient de faim.

Pendant deux ans je réussis, non seulement à les nourrir, mais à pourvoir à mes propres besoins, et moi, l'homme flétri par la justice humaine, je demeurai dans la même maison, sans qu'on eût un reproche à m'adresser. Direz-vous que ce n'est pas vrai?

— Assurément non, fit Desrochers avec impatience.

— Qui donc vint m'arracher à cette vie régulière? continua Fontagnol. Qui donc, après m'avoir patiemment étudié pendant dix années, découvrit en moi les sourdes aspirations vers le bien-être et

la richesse que j'étouffais au fond de mon cœur? Quel démon vint me tenter et fît miroiter âmes yeux une somme d'argent telle que je n'en avais jamais possédé de semblable ? N'est-ce pas vous, mon cher ami? Vous que poussait la cupidité, vous que tentait de votre côté la fortune de votre frère, vous qui la convoitiez avec une telle avidité que vous ne reculiez pas devant la pensée de vous l'approprier par ur crime...

— Taisez-vous! interrompit Desrochers, livide de terreur.

— Bah! Vous aviez si bien pris soin de me jeter tout mon passé à ta tête que j'ai bien le droit de revenir un peu sur le vôtre,

— Sur le nôtre, pourriez-vous dire, corrigea l'avare,

— Sur le nôtre, si vous voulez, fit docilement Fontagnol, car il est vrai que je devins votre complice, grâce aux dix mille francs que vous m'aviez comptés pour...

— Oui, je sais... balbutia Desrochers d'une voix étranglée.

— Donc, admettons, si vous y tenez, que nous soyons aussi coupables Tun que l'autre : vous, la pensée qui a conçu le crime moi l'instrument qui l'ai exécuté. Vous voyez bien que nous sommes liés l'un àlautre.

— Mais taisez-vous donc! fît Ambroise épouvanté.

Il se leva, alla successivement ouvrir et refermer toutes les portes, afin de s'assurer que personne ne pouvait les entendre.

Puis, revenant auprès de Fontagnol, il reprit sa place devant la table, sur laquelle il se croisa les bras.

— Eh bien! non, dit-il résolument. Puisque nous sommes en train d'évoquer cette lugubre affaire, parlons-en au contraire.

— Comme il vous plaira, fit le négociant avec le plus grand sangfroid.

— De quelle façon vous êtes-vous acquitté de la mission que je vous avais confiée? Comment, vous l'homme d'honneur, si scrupuleux à l'endroit de vos engagements, avez-vous tenu celui que vous avez pris envers moi? Je vous avais compté dix mille francs d'avance, et, de ma part, avouez que c'était héroïque. Vous, vous m'en avez volé la moitié.

— Que voulez-vous dire? demanda Fontagnol.

i — Je veux dire que vous deviez tuer le père et l'enfant, et que vous ne l'avez pas fait, répondit Ambroise.

— J'en conviens, je n'en ai pas eu le courage. Le coeur m'a manqué. ■ — Eh! il s'agit bien de cœur, répliqua cyniquement l'avare. Il

s'agit d'engagement, il s'agit d'argent. Pourquoi avez-vous accepté un rôle que vous n'étiez pas en état de remplir?

— Vous me demandez cela, vous qui êtes père ! s'écria Fontagnol indigné.

— Oui je vous demande compte de la parole que vous m'aviez donnée, de l'argent que je vous avais remis.

— Eh bien 1 vous avez raison, dit l'ancien contrebandier d'un ton farouche. J'avais trop présumé de mes forcés. Je n'étais pas fait pour accomplir la mission dont je m'étais chargé, car lor^^que je vis paraître la victime, lorsque je la couchai enjoué, le cœur me battait horriblement. Il ne s'agissait plus, cette fois, d'un gabelou qui me donnait lâchasse, mais d'un homme qui ne m'avait rien fait, avec lequel j'avais choqué mon verre deux heures plus tôt.

Aussi, tout en épaulant ma carabine, je sentais que ma main tremblait. Néanmoins, j'ajustai et je tirai. Mon coup se ressentit de la frayeur involontaire qui m'agitait. Au lieu de tomber raide mort, il chancela, fît quelques pas au-devant de moi et s'affaissa sur les genoux. Je me précipitai sur lui, je le renversai, et je fus forcé de l'achever de deux coups de poignard.

L'enfant qu'il portait sur son dos roula à côté de lui, et, au moment où je levais sur lui ce poignard tout couvert de sang, il me tendit les bras et prononça en pleurant ce seul mot :

— Papa! papa!

— Vous dire ce qui se passa en moi est intraduisible. Il me sembla que c'était la voix de mon Alcibiade qui m'appelait. Mon bras menaçant retomba sans force, et je me détournai avec horreur de ce petit être, qui tendait les bras à l'assassin de son père.

Il fallut que je fisse appel à toute ma raison, pour achever ce que me commandaient nos conventions et ma propre sécurité.

Je me penchai sur la victime, je fouillai successivement toutes ses poches, je vidai son sac, je m'emparai de son portefeuille, de son argent, et, poursuivi par la voix de cet enfant que j'abandonnais, mais que je n'avais pas le courage de frapper, je m'enfuis précipitamment. Auriez-vous eu la cruauté d'agir autrement, vous qui êtes père, vous qui savez avec quelle autorité ce sentiment s'impose aux âmes les plus corrompues?

Que vous importait d'ailleurs cet enfant, qui savait à peine marcher et balbutier quelques mots, que je laissais sur un grand chemin, à côté d'un cadavre dépouillé, dont l'identité était pour ainsi dire impossible à constater?

— Il importait plus que vous ne vous le figurez, Fontagnol, répondit Desrochers d'une voix grave, car cet enfant pouvait avoir sur

lui un objet qui, plus tard, parviendrait à le guider à travers les ténèbres dans lesquels vous croyiez l'avoir éternellement plongé.

— Allons donc! fît l'ancien contrebandier d'un air incrédule.

— Répondez, reprit Ambroise. Parmi les objets dont vous avez dépouillé votre victime, avez-vous recueilli une montre?

— Non.

— Bien sûr? insista l'avare. Ne craignez pas de m'avouer que vous l'avez prise et vendue ; rien au contraire ne me serait plus agréable à apprendre.

— Non, je vous le garantis. Cela m'a même assez étouné; car j'avais remarqué que Frédéric en portait une.

Desrocbers pâlit et se renversa sur le dossier de sa chaise.

— Plus de doute, c'est lui! murmura-t-il.

— Qui, lui? demanda Fontagnol, dont les yeux étincelèrent. Ambroise se leva brusquement de table, et arpenta la petite pièce

dans laquelle il était enfermé, pour laisser un libre cours à la colère par laquelle il se sentait envahir. Enfin, se plantant devant Fontagnol :

— Ah! vous vous croyez un homme supérieur, parce que vous êtes fort comme un taureau et gras comme un porc, s'écria-t-il. Non, mon cher, vous êtes un scélérat vulgaire et maladroit, le pire des scélérats, le scélérat sentimental. Vous vous laissez stupidement désarmer par un mot ridicule.

Qu'y a-t-il de si attendrissant dans un enfant qui crie papa? C'était au contraire le moment de l'endormir du sommeil éternel, afin que ses plaintes n'attirassent pas sur le théâtre du crime un passant trop curieux ou un gendarme plus curieux encore.

Quand on veut atteindre un but, quand on poursuit une idée, on doit tout sacrifier à ce but, à cette idée, sans laisser aucune chance au hasard. Regardez-moi. Ai-je tremblé, ai-je hésité, lorsqu'il s'est agi d'en finir avec les sensibleries de la famille? Je n'aimais pas mon frère, c'est vrai. Je le haïssais même, pour s'être créé en si peu de temps une réputation et une fortune, alors que je croupissais toujours dans l'obscurité et la pauvreté.

J'ai convoité cette fortune, j'ai résolu de me l'approprier, j'ai surmonté toutes mes timidités, toutes mes défaillances, et le jour où je suis venu à vous, où j'ai discuté le marché que nous avons conclu, vous n'avez rien surpris en moi qui révélât la moindre crainte.

— Parbleu ! vous restiez tranquillement à Paris, pendant que je risquais ma tête, fit observer Fontagnol.

— Allons donc ! je risquais autant que vous, sinon plus, réphqua

Page 1