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Desrochers courut à lui, prit son bras et le ramena devant la table. (P. 254.)
l'avare. Espérez-vous me faire croire que, si vous aviez été pris, a n'auriez pas parlé?
— Sans doute. N'était-ce pas convenu?
— C'était promis, oui; mais faible et lâche, comme vous l'êtes sous votre enveloppe de matamore, vous n'avez pas moitié de l'éueroié qm me soutient; vous vous seriez empressé de faire des aveux, "de
LIV. 32. - LE DRAAIE DE PO.NTCHAHRA. - P. SALNIÈHE. - J. ROUFF ET C'S ÉD. LIV. 32
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rejeter sur moi la responsabilité de l'attentat, pour sauver votre gros 30U de la guillotine.
— Qu'en savez-vous? Rien de tout cela ne s'est présenté. J'ai dévoré pendant plus de huit jours tous les journaux. Ils m'ont appris, comme à vous, que Frédéric avait été enterré sans que son identité pût être constatée. Que vous faut-il de plus? Ne jouissezvous pas en paix depuis cette époque du résultat que j'ai obtenu? La victime est-elle sortie de son tombeau pour vous réclamer l'héritage que vous lui avez soustrait?
— Non, pas elle, fit Desrochers en lai saisissant le bras, mais son fils, ajouta-t-il d'une voix sourde.
— Son fils! répéta Fontagnol stupéfait.
— Oui, son fils, qui ne sait pas grand'chose encore peut-être, mais que le hasard, à qui vous l'aviez si sottement abandonné, a amené jusque chez moi. Il habitti cette maison, vous dis-je, il est venu me mettre sous les yeux la montre de Frédéric, qu'il possède, et que vous avez laissé échapper, je ne sais pas par quelle coupable inadvertance !
— Allons donc, ricana Fontagnol. Ce n'est pas possible!
— Pas possible! Puisque je vous dis que je l'ai vue.
— Alors, il fallait donc que l'enfant portât sur lui le bijou dont vous parlez, car je réponds que Frédéric ne l'avait pas.
— Eh! certainement, fit Ambroise avec humeur. Il faut bien que, par une fatalité quelconque, cette montre soit tombée entre les mains de cet enfant, car il l'a encore et il sait qu'elle a appartenu à Frédéric Desrochers.
— Mais qui le lui a appris?
— Les registres du fabricant, m'a-t-il dit.
— Quel fabricant?
— Eh! parbleu ! si je le savais, je serais aussi avancé que lui, répondit l'avare. Et cependant, il n'est pas difficile de lire dans son jeu.
— Vous croyez? demanda l'ancien contrebandier avec une nuance d'inquiétude.
— Il est évident, reprit Ambroise, que si cette montre a été trouvée sur ce jeune homme, on a dû supposer qu'elle appartenait à son père. Donc, à présent qu'il sait que cette montre a été vendue à Frédéric, il doit supposer à son tour que Frédéric est son père.
— Eh bien, quand cela serait? De quelle manière espérerait-il le prouver?
— Je l'ignore, mais, s'il y parvenait, comme il connaît à fond ma propre histoire, comme il me l'a récitée devant Clara, il est certain qu'il m'assignerait en restitution des biens qui constituent son patrimoine.
— Bon! mais vous plaideriez...
— Assurément, mais quand même je gagnerais, il n'en résulterait pas moins un procès scandaleux. Bien plus, je puis le perdre ce procès, et alors il me faudrait donc rendre plus de la moitié de ce que je possède?
— Voyons, voyons, que diable, tout n'est peut-être pas désespéré, dit Fontagnol. Comment s'appelle-t-il, ce jeune homme?
— Gaétan du Lac.
— Voilà d'abord un nom qui ne ressemble à rien.
— Si, puisqu'il a été élevé àSainte-Hélène-du-Lac, près de Pontcharra. Comprenez-vous?
— Parfaitement, attendu que c'est là que la chose s'est passée; cependant il n'est pas le seul qui ait été élevé dans ce village.
— Sans doute, mais il est probablement le seul qui ait été recueilli dans les circonstances que vous savez.
— En effet, avoua Fontagnol. Bref, oii est-il maintenant?
— Il est ici, dans cette maison.
— Votre locataire?
— Vous l'avez dit.
— Et que fait-il?
— Je ne sais pas au juste, il doit être employé quelque part, car il sort et rentre tous les jours à la même heure.
— Comment! se récria Fontagnol. Vous avez conçu les soupçons dont vous me faites part, et vous n'êtes pas plus au courant que cela de ses habitudes !
— Est-ce que je pouvais m'en assurer? Il n'est revenu que ce matin de son voyage à Genève.
— Ah! il est allé à Genève?
— J'en suis sûr; j'ai vu une lettre de lui qui portait le timbre de cette ville.
— Et vous dites qu'il en est arrivé ce matin? demanda Fontagnol pensif.
— Je l'ai vu rentrer.
— Ah! par exemple, fit l'ancien contrebandier, il serait singulier que ce fût ce jeune godelureau...
— Quel godelureau?
— Avec lequel je me suis pris de querelle en wagon, et à qui je réserve un chien de ma chienne, si je le rencontre.
— Comment est-il votre godelureau? demanda Ambroise.
— Grand, brun, les yeux bleus, le nez droit, la bouche petite, la moustache soyeuse et les cheveux noirs.
— Mais c'est lui ! s'écria Desrochers.
— Un certain air impérieux, continua Fontagnol, d'assez bonnes manières, un costume de drap gris foncé.
— C'est bien cela! c'est bien cela! répéta l'avare.
— Ah! vous croyez qu'il s'agit du même individu? dit le négociant pensif.
— Je n'en puis pas douter. Le signalement que vous me donnez se rapporte exactement au sien, depuis la taille, le visage, jusqu'au costume.
— Alors, ne craignez rien, son affaire est claire.
— Que voulez-vous dire? fit Desrochers très intrigué.
— Je vous l'apprendrai, répondit Fontagnol. Pour le moment, revenons au motif de ma visite.
— A vos projets de mariage?
— Précisément. Je vous disais que j'avais un fils de vingt-neuf ans, grand, beau garçon, pour qui je vous demandais la main de Clara.
— Encore? fit l'avare dont le visage se rembrunit.
— Toujours insista Fontagnol. Je vous ai dit également qi e j^avaishuit cent mille francs comptant — comptant, entendez-vous bien?
— Oui, oui, répondit Desrochers, dans les yeux de qui ce chiffre alluma un éclair de convoitise.
— Je serais disposé à donner à mon fils la moitié de cette somme, à la condition que vous compteriez à Clara le quart de ce que vous possédez vous-même.
— C'est bien peu de chose! soupira Tavare.
— Plaît-il? n'avez-vous pas plus de deux millions?
— Tant s'en faut, mon pauvre ami!
— Vous aurez beau geindre, reprit Fontagnol, je sais à quoi m'en tenir. Donc, donnez seulement cinq cent mille francs de dot à votre fille, et c'est une affaire conclue.
— Cinq cent mille francs ! comme vous y allez ! Mais vos renseignements sont absolument faux, mon cher. C'est plus de la moitié de ce que je possède !
Fontagnol laissa échapper un geste d'impatience.
— Vous ne me croyez pas? fit l'avare. Je vous en donne ma parole d'honneur!
— Et moi je vous soutiens que vous mentez. La seule fortune de votre frère, avec les intérêts dont vous seriez redevable en cas de restitution, se monte à plus de douze cent mille francs.
— Ah! si vous comptez la fortune de mon frère, c'est diff»''rent! mais vous savez bien qu'elle n'est pas à moi, que je ne puis pas en disposer...
— Qui vous en empêche?
— La loi.
— La loi, oui, s'il était possible que votre frère se présentât, mais vous n'ignorez pas plus que moi que ce danger n'est pas à craindre.
— Ce n'est pas une raison. Dans aucun cas je n'ai le droit d'aliéner les biens dont se compose sa succession, avant d'être envoyé en possession définitive, ce qui ne peut avoir lieu que dans sept ans au |)!us tôt.
— Dans la forme votre raisonnement est juste, j'en conviens, • n;iis, dans le fait, il est absurde, puisque Frédéric est mort.
— Et si son fils, que vous avez laissé vivre, vient me réclamer la l'orlune paternelle? objecta Desrochers.
— Ah ça! Est-ce que vous vous imaginez que si j'admettais une semblable éventualité, je vous demanderais la main de Clara? répliqua Fontagnol.
— Il faut bien l'admettre, puisque cela est.
— Dites que cela aurait pu être, mais cela ne sera pas, assura froidement l'ancien contrebandier.
— Ah! parbleu, je ne demanderais pas mieux, dit Ambroise; mais je serais curieux de savoir de quelle façon vous espérez vous y opposer?
— D'une manière bien simple : en le tuant, répondit Fontagnol.
Ambroise ne fut pas maître d'un léger frémissement.
— Le tuer, dit-il en hochant la tête. C'est jouer gros jeu dans la position oh nous sommes !
— Oh! je me comprends, répliqua Fontagnol. Je ne veux pas plus que vous risquer mes vingt-trois années de travail et ma fortune dans un guet-apens qui pourrait me les faire perdre ignominieusement. Il y a plusieurs manières de tuer quelqu'un.
— En connaissez-vous d'autres que le fer ou le poison?
— Je conviens que ce sont à peu près les seuls moyens connus, mais il y a tant de façons de s'en servir!
— Qu'entendez-vous par ces paroles? demanda Desrochers qui se reprit à espérer.
— J'entends un moyen loyal, sinon légal, répondit Fontagnol, un moyen contre lequel la justice exercerait peut-être une action, mais une action impuissante.
— A cause des précautions dont vous comptez vous entourer? fit Desrochers avec incrédulité. Prenez garde! mon cher! Vous n'êtes pas l'homme qui prévoit tout. Tant s'en faut, puisque votre impru"dente faiblesse nous a suscité l'obstacle qui nous embarrasse si fort aujourd'hui.
— Ne craignez rien, dit Fontagnol. Ni vous ni moi ne serons mêlés à cette affaire.
— - Alors, je ne devine pas quel miracle vous espérez accomplir.
— Que vous importe, pourvu qu'il se réalise?
— Assurément.
— Dans ce cas, convenons bien de nos faits et gestes, reprit le négociant qui poursuivait son idée fixe. Donnez-vous cinq cent mille francs de dot à Clara?
— Pas du tout! se récria l'avare avec vivacité. Vous m'avez trompé une fois, vous ne me tromperez pas deux.
— Ainsi, vous refusez, dit Fontagnol en se levant.
— Certainement. /
— C'est bien. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter de vous tirer au mieux de ce mauvais pas.
Et il se dirigea vers la porte.
— Mais c'est à vous de m'en tirer, fit Ambroise, car c'est vous qui m'y avez mis.
— Eh! je ne demande pas mieux, riposta l'ancien contrebandier, mais vous ne voulez rien entendre. Il me semble que si je vous sauve douze cent mille francs, vous pouvez bien en sacrifier cinq cent mille! d'autant plus que ce n'est pas pour moi que je les demande, et qu'il n'en entrera pas un sou dans ma poche.
— Je le sais bien; mais cinq cent mille francs... pensez donc: c'est la ruine, s'écria l'avare en s'arrachant les cheveux de désespoir.
Fontagnol mit la main sur le bouton de la porte.
— C'est à prendre ou à laisser, dit-il froidement. Desrochers courut à lui, prit son bras et le ramena devant la
table.
LE DRAME DE PONTCHARRA 2o5
— Voyons, fît-il, mon petit Fontagnol, il y a moyen de s'arranger. Voulez-vous cent mille francs?
— Non.
— Deux cent, trois cent mille? Songez donc ce que c'est que trois cent mille francs, vous qui les avez gagnés !
— C'est précisément parce que je sais ce que c'est que je vous en demande cinq cents, à vous qui les avez... qui ne les avez pas gagnés, enfin.
— C'est plus fort que moi, fit l'avare. Je ne peux pas.
— Vous préférez tout perdre? Soit, cela vous regarde.
— Tout perdre ! s'écria Ambroise avec un sanglot déchirant. C'est vrai, je suis menacé de tout perdre!
— Allons, décidez-vous, dit Fontagnol en frappant du pied. Estce votre dernier mot?
— Eh bien! non, répondit Desrochers, en essuyant ses yeux mouillés de larmes ; mais au moins indiquez-moi le moyen que vous comptez employer.
— Non, pas avant que vous ayez pris un engagement formel pour le cas où il réussirait, répliqua le négociant, car, remarquez-le bien, je n'exige rien d'avance, rien qu'un petit mot d'écrit.
— Conçu dans quels termes? fit l'avare avec défiance.
— Ecrivez, dit laconiquement Fontagnol.
Et comme Ambroise avait pris une plume, il dicta :
« Je, soussigné, m'engage à remettre entre les mains d'un notaire ou d'un banquier, au nom de Clara Desrochers, ma fille, une dot de cinq cent mille francs, à la condition... »
Ici Fontagnol s'arrêta pour chercher une rédaction qui ne fûtpas trop compromettante. Puis il continua :
« A la condition que d'une manière ou d'une autre je sois définitivement débarrassé des prétentions de M. Gaétan du Lac. »
— Est-ce bien ainsi? demanda-t-il alors.
— Pas tout à fait, répondit Desrochers. Je voudrais quelque chose de plus explicite, et qui vous engageât autant que moi. — C'est trop juste, n'est-ce pas?
— Voyons? fit le négociant, dont les épais sourcils se contractèrent.
— Oh! se défendit Favare, il s'agit de quatre ou cinq mots en plui, - — Eh bien! ajoutez-les, dit Fontagnol avec impatience. Desrochers ne se fit pas prier, et, de sa plus belle écriture, il
ajouta :
« Fût-ce parla mort. »
Puis il signa et tendit le papier à son complice ; celui-ci pâlit légèrement en lisant cette dernière clause; mais il en prit lestement son parti.
— Bah! dit-il avec insouciance, qui ne risquerien n'a rien. Et il glissa le papier dans sa poche.
— Maintenant, reprit-il, entendons-nous. N'avez-vous aucun grief personnel contre ce jeune homme?
— En apparence, non, répondit Ambroise.
— Il paye exactement son loyer?
— Je n'ai rien à lui réclamer avant le mois d'octobre.
— Il n'a jamais été insolent avec vous?
— Jamais.
— Ni envers votre fille?
— Non plus.
— Diable ! il faudrait cependant trouver un motif qui eût quelque vraisemblance... murmura Fontagnol. Mais j'y pense I Ne m'avez-vous pas affirmé que votre fille était très jolie?
— C'est la vérité.
— Eh bien! peut-être ce jeune homme a-t-il essayé de lui faire la cour...
— Je ne crois pas. Clara va quelquefois chez lui, mais...
— Comment chez lui ! se récria le négociant. Vous tolérez que votre fille aille chez un jeune homme de vingt-trois ans.
— Rassurez-vous, répliqua Ambroise. Elle y va pour tenir compagnie à dame Balbine, auprès de laquelle elle travaille.
— Qu'est-ce que c'est que ça, dame Balbine?
— C'est sa gouvernante, une femme de soixante-cinq ans.
— Ah! c'est différent, dit Fontagnol, qui respira plus librement. Mais au fait, non, continua-t-il, comme frappé d'une idée subite, voilà notre prétexte tout trouvé.
— Quel prétexte? demanda Desrochers.
— Une belle, bonne et juste querelle, s'écria Fontagnol enchanté.
— Vous voulez donc lui chercher querelle?
— Non, pas moi.
^y|,.-^ Qui donc?
— Alcibiade.
— Votre fils?
— Précisément.
Oui êtes- vous? demanda le concierge. (P. 262.)
iourd'^uftil^ilwiT '"""'■"''"'""'"'"'• <»" F»"'«S"0l- A dater d'aujourd hui, Alcibiadc aspire ouverlemenl à la main de Clara Vous IV
aufonsez vous le recove., vous lui penne.lez de faire sa cou ri" 11 l<n.|>.e„d, par vous ou par moi, ou par une lettre anonyme que