LIV. 33. - LE nUAME LE POMCllA.UiA . P. SVLMKRF , n
'. SALMLRF. — J. nOlFF ET C'", ÉD. LIV. 33.
2o8 LE DRAME DE PONTCHARRA
nous lui faisons parvenir: il s'indigne, s'irrite, va chez ce jeune homme, contre lequel il a déjà un premier grief, il le provoque, le soufflette et le lue. Ce n'est pas plus difficile que cela.
Desrochers hocha d'abord admirativement la tête. Ce plan lui convenait à merveille.
C'était, ainsi que l'avait fort bien dit son complice, un moyen loyal, sinon légal, envers la répression duquel la justice se montre généralement assez indulgente.
— Mais votre fils est-il capable d'une telle action? objecta-t-il pourtant.
— Lui! Ah! vous ne le connaissez pas. C'est un salpêtre.
— Et s'il est blessé, tué?
— Il n'y a pas de danger. C'est la plus fine lame de Castres, il boutonne lés prévôts de tous les régiments.
— Tant mieux ! s'écria involontairement Desrochers.
— Le principal, ajouta Fontagnol, c'est que la petite lui plaise. Est-elle réellement aussi jolie qu'on me l'a écrit et que vous le prétendez?
— Soyez tranquille. Elle lui plaira, j'en suis sûr.
— Alors, il faut la lui montrer.
— Quand?
— Le plus tôt possible. Demain, si cela vous convient.
— A merveille. Je vous attendrai.
— Oh! non, pas ici, dit Fontagnol, c'est trop laid et trop sale, cela le refroidirait. Il vaudrait mieux la lui présenter dans un cadre plus éclatant, la lui montrer parée de toutes ses grâces, afin que la première entrevue soit décisive et lui inspire le désir, sinon l'amour.
— Sans doute, mais oti rencontrer cela? soupira l'avare.
— Je tiens mon moyen, s'écria Fontagnol illuminé. Nous irons au restaurant.
— Au restaurant, fit Ambroise que cette dépense effrayait.
— N'ayez pas peur, c'est moi qui régale. Je vais commander pour demain aux frères Provençaux un dîner dont vous me direz des nouvelles.
— Soit, mais oh nous retrouverons-nous?
— Venez prendre le madère au café de la Rotonde.
— A quelle heure?
— A six heures au plus tard.
— C'est convenu, fit l'avare enchanté, car il y gagnait un dîner qui ne lui coûtait rien.
— Et recommandez à Clara de se faire bien belle, sans lui avouer pourtant qu'il s'agit d'un mariage.
— Je vous le promets, dit Ambroise, en le reconduisant. Et il revint, tout pensif, s'asseoir devant son bureau.
— Il a du bon, ce Fontagnol... murmura-t-il.
Sans rien soupçonner de ce qui se tramait contre lui, Gaétan était sorti en compagnie de dame Balbine, sur le visage de laquelle cet excès d'honneur avait répandu un certain air de satisfaction et d'orgueil.
Au bout de quatre heures de promenade, ils rentrèrent.
Gaétan était harassé. Dix-huit heures de chemin de fer, une nuit blanche et quatre heures de marche forcée, c'était plus qu'il n'en fallait, en temps ordinaire, pour aspirer au repos.
Aussi, dès qu'il eut dîné, il se retira dans sa chambre. Comment passer cette longue soirée? Henri n'était plus là pour abréger les heures par la vivacité de sa conversation ou le charme de ses récits. Gaétan sentit plus que jamais, ce soir-là, les ennuis de la sohtude.
Involontairement, il songea à Alice, à Alice, le premier visage qu'il eût revu en arrivant à Paris. Cela lui sembla de bon augure.
Il avait cru même découvrir dans le sourire que M. Darneville lui avait adressé, quelque chose de moins banal que le simple accueil ordinairement réservé à un étranger.
Ah! s'il ne s'était pas trompé... Si le père d'Alice, animé tout à coup d'une bienveillance excessive, allait encourager l'amour que Gaétan avait inspiré à sa fille...
Il est vrai que celte pensée, rapide comme l'éclair, s'évanouit comme lui dans l'esprit du jeune précepteur.
Quelles raisons aurait eues M. Darneville de se départir envers lui de sa sévérité accoutumée? Quels motifs auraient pu soulever en lui cette invraisemblable révolution? Non, cet amour était une folie, une chimère semblable à celles que poursuivait depuis quelques jours l'imagination de Gaétan.
Pourquoi rêvait-il de bouleverser sa vie? Ne s'estimait-il pas bien heureux il y a deux mois, alors que seul, abandonné de tous, doublement orphelin, riche seulement de quelques mille francs, il débarquait à Paris pour y chercher sa vie? Ne s'estimait-il pas plus heureux encore lorsqu'au bout de quelques jours, et après d'insignifiantes déceptions, il avait eu le bonheur inespéré de rencontrer l'amitié dévouée d'Henri, l'emploi lucratif auquel il devait une aisance relative?
Décidément, pensait-il, l'homme est insatiable. Voilà qu'aujourd'hui ces bonheurs accumulés ne me suffisent plus. Je rêve d'amour, de fortune; je m'inquiète d'un nom, comme si celui de Gaétan du Lac ne valait pas bien celui d'Edmond Desrochers.
Ce qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, c'est que Gaétan du Lac n'obtiendrait jamais la main d'Alice, tandis qu'Edmond Desrochers aurait beaucoup de chances.
Il avait beau se débattre, toutes ses pensées, toutes ses actions, tout son être, convergeaient maintenant vers un point fixe : l'amour d'Alice. S'il désirait un nom, une fortune, ce n'était pas pour lui, à qui suffisaient et au delà les ressources dont il disposait, c'était pour « elle! »
Elle était si belle, si gracieuse, si bonne, si aimante! car elle l'aimait, il n'en doutait pas, il en avait la conviction intime.
Aussi de quelle émotion était-il pénétré, lorsqu'à la suite d'une nuit qu'avaient bercée les plus heureux songes, il se présenta le lendemain chez M. Darneville pour y reprendre ses occupations habituelles.
A peine était-il entré, que M. Darneville vint à lui et lui serra la main avec une franche cordialité.
— Ah! mon cher, que je vous remercie, en attendant que ma sœur vous complimente à son tour! s'écriait-il chaleureusement.
Gaétan se rappela alors le merci que M. Darneville lui avait déjà la veille jeté par la portière de la voiture, au moment où il quittait le chemin de fer. 11 pensa qu'il s'agissait de cette dame inconnue, en faveur de laquelle il était intervenu.
— Comment? fit-il joyeusement, serais-je assez heureux pour que la personne dont j'ai défendu les droits fût votre propre sœur?
— M"^ de Linours, oui, mon cher ami. C'est en son nom et au mien que je vous exprime ma reconnaissance.
— En vérité, dit Gaétan confus, j'ai plus de chance que je ne mérite. Je ne m'attendais pas à ce qu'un service de si peu d'importance me rapportât des témoignages si flatteurs.
— Oh! vous n'êtes pas au bout, fit M. Darneville en riant. M"" de Linours s'en acquittera mieux que moi encore; vous la verrez à déjeuner.
— Elle habite donc Paris?
— Non, elle ne fait même que le traverser pour le moment. Elle va rejoindre une de ses amies à Dieppe et passer un mois
aux bains de mer; mais, à son retour, elle restera probablement un
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mois auprès de nous, et vous aurez tout le temps de faire avec elle plus ample connaissance. Peut-être même irons-nous tous ensemble passer un autre mois chez elle, dans la propriété qu'elle possède aux environs de Bourg. Naturellement, si nous nous y décidons, vous serez du voyage.
— Moi? dit Gaétan surpris.
— Sans doute, répondit gracieusement M. Darneville. N'êtesvous pas plus que jamais de la famille?
— Allons, fit Gaétan ravi, je m'aperçois que vous ne m'en voulez plus de mon absence.
— Ah! c'est vrai; je l'avais oubliée. Ne m'avez-vous pas écrit dans votre lettre que vous espériez compléter à Paris les renseignements ou les recherches que vous êtes allé faire?
— En effet, monsieur... balbutia le jeune précepteur.
— Eh bien! Puis-je vous être utile à quelque chose?
— Malheureusement, je ne le crois pas, monsieur.
— Tant pis, mais si par hasard vous aviez besoin de moi, rappelez-vous les offres de service que je vous ai déjà faites. J'ai des amis, vous le savez...
— A l'occasion, j'userai peut-être de votre complaisance, répondit Gaétan confus, mais pour le moment...
— Bon ! bon! fitM. Darneville. Quandvous voudrez... Maintenant, allez retrouver votre jeune élève qui vous réclame à cors et cris... Mais quelles sont ces boîtes que vous avez sous le bras? Je ne les avais pas vues tout d'abord, excusez-moi de vous les avoir laissé garder si longtemps, et veuillez vous en débarrasser.
— Non pas, réphqua Gaétan, car il y en a une pour mon élève.
— Qu'est-ce donc?
— Un joujou insignifiant, un de ces petits chalets qui se fabriquent en Suisse, avec arbres, chevaux, vaches et moutons en bois.
— Ah! fitM. Darneville d'un ton de reproche bienveillant. Vous allez me gâter mon Edmond ! Il n'y aura plus que vous capable d'en faire quelque chose. Mais l'autre... l'autre boîte?
— Celle-ci est un peu plus soignée. J'avais l'intention de l'offrir à M'" Ahce, si vous voulez bien me le permettre, dit Gaétan, qui rougit atrocement malgré tous les efforts qu'il faisait pour se contenir.
— Eh! sans doute, je vous le permets, mais nous allons nous fâcher, répondit M. Darneville. Franchement, mon cher, c'est absurde de votre part. Je suis sûr que ces soi-disant joujoux-là vous coûtent les yeux de la tête, et je n'entends pas...
— Je VOUS en supplie, monsieur, n'en parlons plus, interrompit doucement Gaétan, et ayez la bonté de remettre vous-même ce* objet sans valeur aucune à votre fille, à qui je n'ai pas la prétention de faire un cadeau, mais simplement de rapporter un souvenir de voyage.
Et Gaétan disparut, en laissant entre les mains de M. Darneville la boîte qu'il avait apportée.
Celui-ci demeurait immobile et fort embarrassé, lorsque, dans la pièce voisine, les cris de joie de son fils lui firent comprendre que le cadeau du précepteur à l'élève produisait un heureux effet.
Quant à Gaétan, il était radieux. L'accueil qu'il venait de recevoir dépassait toutes ses espérances.
Peut-être eût-il été moins tranquille, s'il avait remarqué qu'au moment où il quittait la rue du Petit-Musc, le concierge de la maison était sorti presque en même temps que lui, et l'avait suivi en faisant tout son possible pour ne pas être vu.
Mais Gaétan était tellement agité, tellement préoccupé, qu'il ne s'en aperçut pas, malgré la maladresse avec laquelle le père Goussard s'était acquitté de son rôle d'espion.
A peine le jeune précepteur était-il entré dans la maison habitée par M. Darneville, que le concierge s'y faufila derrière lui et pénétra dans la loge.
— Pardon, excuse, dit-il, mais j'espère que vous ne refuserez pas de rendre un petit service à un confrère.
Le concierge de cette splendide maison jeta sur celui qui s'intitulait son confrère un regard dédaigneux.
Le fait est que le père Goussard, avec son grand tablier bleu et ses souliers éculés, n'avait pas fort bonne mine.
— Qui êtes-vous? demanda le concierge.
— Jean-Isidore Goussard, concierge, boulevard Beaumarchais, n° 12, répondit l'espion qui ne crut pas devoir donner sa véritable adresse.
— Et que me voulez-vous?
— Un simple petit, tout petit renseignement. Avez-vous vu ce jeune homme qui vient de monter?
— Certainement.
— Eh bien! figurez-vous qu'il ressemble comme deux gouttes d'eau à un gredin qui a déménagé de chez nous sans payer, il y a six mois, répondit le père Goussard; de sorte que le propriétaire me retient le prix de son loyer sur mes appointements.
— Comment se nommait-il votre locataire? interrogea le concierge.
— Armand Lenoir.
— Eh bien ! mon pauvre bonhomme, vous vous êtes trompé.
— Bah! ce n'est pas le même?
— Non. Celui-ci est M. Gaétan du Lac, le précepteur du fils de M. Darne ville.
— De M. Darneville? répéta le père Goussard, qui accentua le nom syllabe par syllabe comme pour mieux le retenir.
— Oui, mon vieux... Ainsi, vous voyez... ça m'étonnait bien aussi que M. Gaétan fût capable d'une chose semblable.
— Ah! dame... balbutia le père Goussard, vous savez... on peut se tromper de ça... quand on a été échaudé... Merci toujours et au revoir.
A ces mots, il sortit, revint tout d'une haleine à la rue du Petit- Musc, et monta chez Desrochers pour lui rendre compte de son expédition.
Celui-ci le congédia sur-le-champ, mais il était très agité.
— Comment! s'écria-t-il quand il fut seul. C'est chez Darneville que travaille ce Gaétan ! Décidément, c'est le diable qui s'en mêle.