‹ Le drame de PontcharraChapitre 26 sur 77 · ÉCRIVAIN PUBLIC · texte numérisé non relu

ÉCRIVAIN PUBLIC

Un homme de cinquante ans, le nez surmonté d'une paire de lunettes d'argent, se leva en le voyant entrer.

— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.

— Écrivez la lettre que je vais vous dicter, répondit laconiquement Desrochers.

L'écrivain éleva sa plume à la hauteur de l'œil, la fit crier sur son ongle, et se pencha sur son bureau.

Desrochers dicta :

« Pour peu que vous ayez souci de l'honneur de votre fille, tenez-vous sur vos gardes! M. Gaétan, précepteur de votre fils Edmond, est éperdument amoureux d'Ahce et lui fait une cour assidue. »

— Signez a Henri Leduc, » ajouta Desrochers.

— Quelle adresse faut-il mettre? demanda l'écrivain.

— Aucune, je remettrai cette lettre moi-même, répondit Desrochers, qui la glissa dans sa poche et sortit, après avoir déposé un franc sur la table.

11 traversa la place de la Bastille, entra chez un second écrivain public, et lui tendit la lettre qu'il venait de faire écrire.

— Mettez cette lettre sous enveloppe, cachetez-la, dit-il, et inscrivez bien lisiblement l'adresse suivante :

« Monsieur Darneville, rentier, boulevard Malesherbes, numéro 39. »

Après quoi, il courut jeter cette lettre à la poste.

Le raisonnement de Desrochers était bien simple :

Qu'il fût. vrai ou non que Gaétan aimât Alice, il n'en savait rien, peu lui importait. Le but qu'il voulait atteindre était que Gaétan ne restât pas un jour de plus chez Darneville.

Aussi, comme il n'ignorait pas qu'un père ne reçoit jamais impunément un avis semblable à celui qu'il faisait parvenir, comme il savait très probablement que M. Darneville était fort chatouilleux quand il s'agissait de son honneur, Ambroise avait calculé que sa calomnie, si elle ne faisait pas du mal, ne pouvait pas faire du bien.

Et, ce qui prouve qu'il connaissait parfaitement ce Darneville, c'est que, sans nouveaux renseignements, il avait bien nettement désigné dans sa lettre Alice et Edmond, les deux seuls enfants de ce personnage.

Quel serait le résultat immédiat de cette calomnie? il l'apprendrait promptement. Si Gaétan continuait à sortir tous les jours à la même heure, c'est que la lettre aurait passé inaperçue; si Gaétan restait chez lui, ou sortait à une autre heure, c'est que la lettre aurait produit l'effet que Desrochers en espérait.

Il continua donc d'un pas plus dégagé la promenade qu'il avait commencée, fît quelques emplettes, pour figurer convenablement au repas de Fontagnol, et rentra.

A cinq heures, il était prêt. Quelle aubaine ! Un dîner économisé, un dîner gagné! Et un bon dîner sans doute, ce à quoi l'avare n'avait touché de sa vie.

Clara, moins affriandée que son père par la perspective d'un festin qui n'avait plus de secrets pour elle, n'en était pas moins curieuse de savoir à quoi ce repas devait aboutir. Elle avait bien craint d'abord qu'il ne s'agit d'un mariage, mais elle n'osait pas croire que Desrochers eût l'aplomb de s'y prêter.

A tout hasard, elle voulut plaire. C'est un point auquel une femme n'a jamais renoncé.

Elle partit donc, appuyée sur le bras de son père, longea la rue Saint- Antoine, la rue de Rivoli, traversa la place du Palais-Royal.

Six heures sonnaient quand elle pénétra dans le jardin.

Fontagnol et Alcibiade étaient installés depuis environ un quart d'heure devant la terrasse du café de la Rotonde.

Alcibiade était averti. Il savait que Desrochers et sa fille avaient promis de venir à six heures. Il interrogeait du regard les profondeurs du jardin, quand tout à coup il s'écria : \ — Oh! nom d'un chien, papa, la belle fille !

Fontagnol jeta les yeux dans la direction que lui indiquait son fils et reconnut Desrochers.

— Précisément, dit-il, c'est elle, et c'est son père qui lui donne

le bras. En effet, ajouta-t-il en faisant claquer sa langue, un beau brin de fille !

En disant ces mots, il se leva pour aller au-devant de ses invités, tandis qu'Alcibiade, tout bouleversé, se levait et tenai t son chapeau à la main — ce qui ne lui arrivait pas deux fois par an.

Ambroise et Clara s'approchèrent : Ambroise un peu décontenancé, mais Clara sans aucun embarras.

Elle prit, en véritable reine, la place que lui offrait Alcibiade, accepta un verre de madère, qu'elle vida lentement et sans la moindre grimace, pendant que les deux pères faisaient la présentation officielle de leurs enfants.

Alcibiade, un peu interdit dans le principe , la dévorait des yeux et relevait sa moustache, aussi longue et aussi raide que les tentacules d'une langouste.

— Ça, c'est vrai, murmura-t-il, qu'elle dégote tout ce que j'ai vu de plus chouette à Castres, et même à Carcassonne! Quel chic! C'est épatant, parole d'honneur! Cré sort! Si les sous-offî ciers du 2° chasseurs voyaient ça, ils en seraient bleus tous ces lapins-là !

Sous l'épaisse frange noire de ses longs cils pudiquement baissés, Clara ne perdait pas un regard, pas une des expressions admiratives qui se reflétaient sur le visage des Fontagnol père et fils.

Après une demi-heure de conversation banale, les convives se dirigèrent vers le restaurant, dont ils n'étaient éloignés que de vingt ou vingt-cinq pas.

Par les soins de l'amphitryon, un splendide couvert était dressé. Un magnifique bouquet trônait à la place que devait occuper Clara; deux énormes corbeilles de fruits, les plus beaux et les plus rares, figuraient à chaque extrémité de la table. Devant chaque couvert, quatre verres de différentes grandeurs étaient alignés.

Desrochers fut fasciné. Clara elle-même fut un peu éblouie. Ses parties fines de modiste n'avaient pas encore abordé un luxe et une profusion semblables. Cependant, elle n'en laissa rien paraître, ce qui redoubla l'admiration d'Alcibiade.

Chère exquise, vins délicieux, primeurs délicates, rien ne fut épargné. Le Madère, leCorton, leChâteau-Laffite, le Cliquot, se succédèrent avec une profusion princière.

L'avare Ambroise, qui avait calculé d'abord avec un douloureux^ regret ce qu'un tel dhier allait coûter, oublia lui-même celte préoccupation dans les fumées qui lui montaient au cerveau. Quant à Clara, elle n'avait pas reçu sans broncher l'assaut de ces vins chaleureux, et

s'était définitivement départie de la raideur hautaine avec laquelle elle avait accueilli les premières avances des Fontagnol.

Des gens qui traitaient si largement prenaient, aux yeux de la connaisseuse modiste, une importance qu'elle n'était pas de force à marchander.

Fontagnol tenait bon. Il avait englouti une large part de son dîner, ses joues et son nez étaient un peu plus rouges, mais il conservait une imperturbable dignité.

Quant à Alcibiade, il était doublement gris. Gris de vin et de liqueurs, et gris d'amour. Les yeux étincelants de Clara avaient allumé dans son cœur un incendie, que les "libations bachiques n'avaient fait qu'arroser.

Aussi loi-sque, après dîner, et avec la permission de Desrochers, Alcibiade oll'ril le bras h. Clara, ses moustaches se hérissaient de plaisii- cl son chapeau ne tenait plus sur l'oreille que par un miracle d'équilibre. Il serrait tendrement le bras de la jeune fille, et l'assurait que ce jour était le plus beau de sa vie.

Clara souriait intérieurement, et, sans savoir oh cette première entrevue la conduirait, elle se laissait faire la cour avec une coquetterie qu'Alcibiadc prenait pour la plus adorable naïveté.

— N'est-ce pas, mademoiselle, que nous recommencerons cette petite fête-là? disait Alcibiade avec des yeux à demi voilés, mais plus brillants que des escarboucles.

— Certainement, monsieur, répondait la jeune fille.

— Ah! c'est que vous n'avez pas idée de ce que je me suis amusé, mademoiselle. Dans le temps, j'allais faire la noce à Carcassonne, à l'hôtel Bonnet... Connaissez-vous Carcassonne?

— Non, monsieur.

— Et l'hôtel Bonnet?

— Non plus.

— Ah! c'est que, voyez-vous, à Carcassonne, quand on a nommé le café Marsal et l'hôtel Bonnet, il faut tirer l'échelle. Mais je ne vous le cache pas, auprès des frères Provençaux c'est de la ripopée. Cré chien! U^iel gueuleton ! Oh ! pardon, mademoiselle, je voulais dire quelBaltliasar! Ah! si les sous-officiers du 2° chasseurs avaient été là, ça aurait été d'un suif!... Il est vrai que vous y étiez, mademoiselle, et que ces deux beaux yeux qui vous font le tour de la tête m ensoleillaient le cœur. Oh! oui. Faut que je dise au père Fontagnol de nous grisoter encore une fois.

Enfin, il fallut se séparer : on échangea force poignées de main.

puis Desrochers prit le bras de sa fille et s'éloigna, poursuivi par les regards fulgurants d'Alcibiade, qui ne pouvaient se détacher de Clara.

— Eh bien? demanda Fontagnol à son fils, as-tu bien dîné?

— Ah! sapristi, oui. Pour bien dîné, j'ai bien dîné.

— Et comment trouves-tu M"° Desrochers?

— Éblouissante.

— Le fait est que cela ferait une jolie petite femme.

— Jolie? vous pouvez dire plus belle que Vénus.

— Ainsi tu consentiras à l'épouser?

— C'est-à-dire que je l'aurais épousée ce soir même, si elle avait voulu.

— Ce soir, c'est un peu tôt, dit Fontagnol en riant; mais dans quinze jours ou trois semaines, ce serait possible.

— Possible! se récria Alcibiade. Il le faut, j'y tiens, je la veux! J'en suis amoureux comme un lièvre.

— Dame! cela dépend de toi.

— Alors, c'est fait, et puisque tout est convenu entre le vieux Desrochers et toi...

— Sans doute, mais le consentement de Clara est indispensable, et nous ne sommes pas sûrs de l'obtenir, hasarda Fontagnol, en hochant gravement la tête.

— Pourquoi cela? demanda fièrement Alcibiade.

— Parce que... tu n'es pas le seul à trouver que Clara est plus belle que Vénus.

— J'ai donc un rival, deux ou trois rivaux? combien?

— Unseul,maisc'estbien assez, caril demeure juste enface d'elle, dans la même maison; il peut la voir, lui parler tous les jours, tandis que toi...

— Je lui couperai les oreilles fit Alcibiade d'un air menaçant.

— Les oreilles, ça ne suffirait pas, insinua Fontagnol. J'aimerais mieux un bon coup d'épée en pleine poitrine.

— Je l'enfoncerai jusqu'à la garde, s'il le faut, répondit Alcibiade, qui ne doutait de rien en ce moment.

— Il est certain que si tu étais assez habile... ce serait le meilleur moyen de t'en débarrasser.

— Assez habile? fit le bretteur d'un ton blessé. Tu verras cela.

— Et ce qu'il y a de plus curieux, ajouta Fontagnol, c'est que ce jeune homme est le même qui, en chemin de fer, m'a si insolemment traité, que j'ai craint un instant de te voir éclater.

Il lisait et relisait cette lettre. (P. 2"Î8.)

— Qui? ce grand dadais? demanda Alcibiade. Ah! c'est celuilà, reprit-il avec un accent de colère mal contenue. Et comment se nomme-t-il, ce monsieur qui se mêle de tout ce qui ne le regarde pas?

— Gaétan du Lac.

— Eh bien ! il est sûr de son affaire, dit Alcibiade en brandissant son poîng fermé.

LIV. 35. — LE OKAUE DE PQNTCHARRA. - - P. SAUNIÈRE. — J. RODFF ET C'» ÉD. UV. 35.

Le lendemain malin^ Gaétan, qui avait passé une fort bonne nuit, à la suite de ses fatigues de la veille et de l'avant-veille, sortit à sept heures du matin, comme à l'ordinaire, pour se rendre chez M. Darneville.

Depuis l'accueil qu'il avait reçu à son retour, il se sentait plus à l'aise dans la maison.

En effet, à l'heure du déjeuner, M""" de Linours avait joint ses remercîments à ceux de son frère, les avait accompagnés de ses protestations d'amitié et de reconnaissance; enfin, insistant sur le projet qu'elle avait conçu d'emmener Darneville et ses enfants en revenant des bains de mer, elle avait invité le jeune précepteur à venir passer avec eux un mois dans sa propriété des environs de Bourg.

Gaétan était donc plus que jamais dans les bonnes grâces de la famille. Les liens qui le rapprochaient d'Alice se resserraient de plus en plus. Aussi avait-il l'âme en fête chaque fois qu'il franchissait maintenant le seuil de cette maison.

Toujours exact comme une horloge, il sonnait vers huit heures à la porte de l'appartement.

Ce fut la femme de chambre qui vint lui ouvrir.

Alors, comme Gaétan, après avoir accroché son chapeau dans l'antichambre, se dirigeait vers le cabinet, oii son élève l'attendait tous les matins, Irma l'arrêta tout doucement par le bras.

— Non, dit-elle, venez par ici, M. Darneville m'a priée de vous conduire dans sa chambre.

Gaétan eut un léger mouvement de surprise. C'était la première fois que pareil incident se présentait. Que lui voulait donc M. Darneville?

Cependant il suivit la femme de chambre sans la moindre observation, et referma sur lui la porte qu'elle venait d'ouvrir.

M. Darneville leva la tête, en le voyant entrer, mais ne vint ■ pas à lui et ne lui tendit pas la main, selon sa coutume. Il était debout, adossé à la cheminée, quoique le mois d'août tirât à sa fin, et qu'il n'y eût pas de feu dans l'âtre.

Gaétan l'examina, et crut remarquer dans sa contenance quelque chose d'embarrassé, de sombre, d'hésitant.

— Vous avez désiré me voir, mon cher monsieur? dit-il sous forme d'interrogation, pour rompre le silence que gardait 31. Darneville.

— Oui, monsieur, répondit celui-ci, comme s'il se décidait difficilement à parler.

— A quel sujet?

— Au sujet d'une lettre que j'ai reçue par la poste hier soir, quelques instants après que vous étiez parti.

— Je vous écoute, monsieur.

— Connaissez-vous quelqu'un qui se nomme Henri Leduc?

— Personne; non, monsieur.

— J'en étais sûr, fit M. Darneville. Je ne connais pas non plus personne qui porte ce nom, et comme cet Henri Leduc n'a pas donné son adresse, j'ai tout lieu de supposer qu'il n'existe pas.

— Serait-ce de ce nom qu'est signée la lettre en question?

— Vous l'avez dit, monsieur.

— Alors, fit Gaétan avec un geste de souverain mépris, c'est d'une lettre anonyme qu'il s'agit?

— Je le suppose comme vous, répondit franchement M. Darneville. Aussi l'aurais-je brûlée sans vous la soumettre, si elle ne s'attaquait à ce que j'ai de plus cher au monde — h mon lionneur.

— En ce cas, vous avez bien fait de m'en parler, dit Gaétan avec noblesse.

— Et comme je suis certain que je m'adresse également à un homme d'honneur, continua M. Darneville, je vais vous montrer cette lettre, ne vous demandant absolument qu'une chose: c'est de me donner votre parole que les allégations qu'elle contient sont absolument mensongères, aÎM-i que j'en ai la conviction.

— Vous pouvez \ compter, monsieur fit Gaétan avec empressement.

A ces mots, M. Darneville lui tendit la lettre qu'il avait reçue.

Gaétan la prit, et put se convaincre d'un regard qu'elle avait été longuement froissée dans les mains crispées de celui à qui elle était adressée.

Il l'ouvrit avec le plus grand calme. Il était loin de s'attendre à l'étrange révélation qu'elle renfermait.

Aussi, dès qu'il y eut jeté les yeux, il devint horriblement pâle. Son visage se décomposa. Il sentit que c'en était fait de son bonheur!

M. Darneville ne le perdait pas des yeux. 11 remarqua ce trouble profond, subit, manifeste, et ses traits se contractèrent, tandis que le rouge de la colère lui montait au front.

— Eh bien? fit-il brusquement. J'attends, monsieur. Gaétan ne répondit pas ; il courba la tête.

— Allons! insista 31. Darneville. Donnez-moi la parole que vous m'avez promise, sans cela je pourrais croire...

Le pauvre garçon fit un héroïque effort pour surmonter l'atroce douleur qui lui déchirait le cœur.

— Vous allez voir, monsieur, répondit-il enfin, que vous n'aurez pas en vain fait appel à ma loyauté, car je serai avec vous aussi franc qu'avec un confesseur.

Alors, il lui rendit la lettre qu'il venait de parcourir.

— Il y a du faux et du vrai dans cette lettre, monsieur, dit-il d'une voix encore mal affermie.

— Du vrai! s'écria M. Darneville indigné.

— Oui, monsieur, il est vrai que j'aime mademoiselle votre fille, mais il est faux que je lui aie jamais fait la cour.

— Et vous osez en convenir! rugit le père outragé.

— Je ne sais pas mentir, monsieur, fit Gaétan avec amertume. Grâce à la confiance que vous me témoignez, à la bonne opinion que vous avez de moi, il m'aurait été bien facile de vous tromper en me parjurant. Avant de donner un libre cours à la colère que je lis dans vos yeux, daignez me savoir quelque gré de ma franchise.

— Soit! dit M. Darneville, qui avait toutes les peines du monde à se contenir, je vous en sais gré, mais vous comprenez, n'est-ce pas, qu'à partir de ce moment il n'y a plus rien de commun entre nous, et que vous avez franchi aujourd'hui pour la dernière fois le seuil de cette maison.

— Je m'y attendais, fit doucement Gaétan. Cependant je m'adresserai à mon tour à votre justice, et j'espère qu'elle permettra à un accusé de se défendre.

— Je vous écoute, monsieur. Voyons quels arguments invoquera votre hypocrisie pour sa justification?

— Je ne tenterai même pas de me justifier; je sais que je suis coupable à vos yeux d'un crime impardonnable, j'aime Alice; mais je ne veux pas que vous supposiez un instant que j'aie abusé de la généreuse hospitalité que je vous dois.

— C'est de l'audace, ou je ne m'y connais pas, répliqua sévèrement M. Darneville. Qu'avez-vous donc fait?

— Je n'ai pas oublié, répondit lentement Gaétan, les paroles que vous m'avez adressées le jour où je me suis présenté chez vous. Vous m'avez dit que c'était plus à la recommandation de l'abbé Théroin qu'à celle de M"" Duval que je devais d'entrer dans votre maison.

Le nom seul de cet homme, que j'aime et que je vénère plus qu'un père, était pour vous, monsieur, une égide invulnérable. Le

respect que j'ai voué à ce cher mort a suffi pour enchaîner ma langue et pour étouffer les battements de mon cœur.

Votre maison m'est devenue aussi sacrée qu'un temple; et si j'ai osé lever les yeux jusqu'à votre fille, c'est comme le croyant qui se prosterne et qui prie devant la Madone. J'en conviens, les sentiments dont j'étais animé dans le principe ont singulièrement dégénéré.

L'admiration, le culte que je vouais à Alice sont devenus un amour ardent, contre lequel j'ai en vain essayé de lutter, et qui s'est emparé de mon cœur au point de n'en sortir qu'avec ma vie; mais j'invoque ici le témoignage du saint homme dont je viens de prononcer le nom, le témoignage même de celle à qui je ne pense qu'avec la plus chaste humilité, jamais un mot n'est tombé de mes lèvres, jamais un geste ne m'est échappé qui puisse lui faire même comprendre la passion qui me dévorait. Elle est déraisonnable, insensée, je le sais; je ne me suis pas abusé un instant, mais cela même l'excuse et la justifie, car si l'amour raisonnait, il serait mort.

Et maintenant, monsieur, puisque vous m'accusez d'hypocrisie, faites venir Alice, interrogez- la, je ne dirai pas un mot, je ne l'influencerai pas par un regard, je me cacherai, si vous l'exigez, et elle vous dira si j'ai menti.

Devant cette loyale explication, fournie d'une voix ferme, quoiqu'un peu triste et voilée, M. Darneville sentit se fondre sa colère, et regretta les insultes gratuites dont il avait abreuvé Gaétan.

— C'est bien, monsieur, répondit-il, je vous crois. J'ai bien fait de m'adresser à votre honneur, je le vois; mais puisqu'il est si bon juge en matière de délicatesse, il comprendra aisément que toutes relations entre nous sont désormais impossibles. Aussi je désire que cette nuance soit bien établie entre nous : je ne vous chasse pas, c'est vous qui vous retirez devant la situation difficile que vous vous êtes créée dans ma maison. J'irai plus loin, je vous avouerai que je ne me sépare pas de vous sans regret. Je vous en remercie, monsieur, je suis

heureux et fier de ce dernier témoignage d'estime.

A ces mots, Gaétan s'inclina et se dirigea vers la porte.

— Un mot encore, fit M. Darneville, en le retenant d'un geste. Il nous reste à régler une question accessoire. Je vous dois vos appointements du mois d'aôut, et je désire y joindre ceux de septembre pour vous donner le temps d'attendre...

— De grâce, monsieur, pas un mot de plus, interrompit dignement Gaétan. Après la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, il me semble que débattre une question d'intérêt me salirait les

lèvres. Je n'ai besoin de rien, je vous le jure, merci encore, et adieu.

Et sans attendre la réponse de M. Darneville, il sortit.

Il rentra chez lui, triste et découragé.

Desrochers, qui s'était mis à la fenêtre, et qui avait patiemment calculé le temps nécessaire à l'aller, à l'explication et au retour, le vit revenir à pas lents, la tête baissée, le corps visiblement afîaissé.

— Bon! pensa-t-îl en se frottant les mains. Ma lettre a réussi, et n'a pas amené les éclaircissements que je redoutais. Quelle fameuse épine cette idée m'a tirée du pied!

Assurément, M. Darneville ne se repentait pas de ce qu'il avait fait. Tout autre père aurait agi de la même façon et cru couper le mal dans sa racine, en éloignant le danger qu'on lui avait signalé. Cependant, il n'était 'pas absolument tranquille, et se reprochait l'imprudence avec laquelle il avait rapproché Alice de Gaétan. Que savait-il, en effet, si sa fille ne partageait pas les sentiments du jeune précepteur et ne l'aimait pas également?

A cette première inquiétude, conséquence inévitable de la découverte qu'il venait de faire, vint se joindre bientôt un nouvel embarras. Comment apprendrait-il à son fils, à sa fille, à sa sœur, qu'il avait brusquement rompu avec ce même jeune homme qu'il avait si bien accueilli la veille, et à qui il avait attribué hautement toutes les perfections?

— Ah! la maudite lettre! pensait-il. Quel être malfaisant s'abritait derrière le masque de Henri Leduc? Qui donc connaissait si bien sa famille, était si fort au courant de ce qui se passait chez lui? Qui donc avait pu deviner un secret que Gaétan affirmait n'avoir révélé à personne? un secret qu'il n'avait pas soupçonné, lui, Darneville! le père d'Alice!

Il froissait, lisait et relisait cette lettre. Il en étudiait les caractères. Déjà il avait pu se convaincre que les écritures du corps de la lettre et de l'enveloppe n'étaient pas les mêmes. Donc on avait eu recours à deux mains différentes pour la rédiger et la faire parvenir.

Quant aux caractères en eux-mêmes, ils ne signifiaient rien. Ils étaientd'une calligraphie correcte et prétentieuse, qui ôlait à l'écriture toute individualité. Les deux mains qui les avaient tracés n'étaient pas les mêmes, mais elles avaient été formées à la même école. En admettant que ce Henri Leduc existât, ce n'était donc pas lui qui avait écrit ces quelques hgnes.

Pourtant, tout en maudissant cette lettre qui était venue jeter le trouble dans son intérieur, M. Darneville se félicitait qu'elle lui eût

ouvert les yeux assez tôt pour prévenir quelque fâcheuse catastrophe. Il retarda autant que possible l'explication qu'il serait forcé de donner du départ de Gaétan; mais, quand arriva l'heure du déjeuner, il fut bien obligé de quitter sa chambre.

Déjà Edmond avait appelé son précepteur à grands cris. Alice s'était informée auprès d'Irma, et avait appris que Gaétan était venu le matin à l'heure habituelle, qu'il était entré dans la chambre oii M. Darneville l'avait chargée de l'introduire, et qu'il en était sorti au bout de vingt minutes environ.

La jeune fdle supposa qu'il était allé remplir pour le compte de son père quelque importante commission, et ne donna pas d'ordres pour qu'on supprimât son couvert.

Aussi quand vint l'heure de se mettre à table, M. Darneville aperçut celte place vide, fit un mouvement de mauvaise humeur, pria d'un geste M""" de Linours de s'asseoir, s'assit lui-môme, et voyant Irma immobile :

— Servez donc! ordonna-t-il avec impatience.

— M. Gaétan ne viendra donc pas déjeuner? demanda Alice interdite.

— Non, répondit sèchement son père.

— Faut-il laisser son couvert pour le cas oii il rentrerait un peu plus tard? demanda-t-elle encore.

— C'est inutile, fit M. Darneville, irrité de toutes ces questions, M. Gaétan ne rentrera pas plus aujourd'hui que les jours suivants.

— Comment! s'écria M"" de Linours, est-ce que vous auriez eu ce matin quelques difficultés?

— Pas le moins du monde.

— A la bonne heure! car Irma nous a dit que tu l'avais fait appeler dès son arrivée, et celte circonstance, jointe à la nouvelle incroyable que tu nous apprends, me faisait craindre...

— Rien, interrompit M. Darneville avec dureté. Qu'avons-nous à nous occuper de M. Gaétan, du reste? Il est venu me prévenir ce matin qu'il ne pouvait pas continuer les leçons qu'il donnait à Edmond et à Alice, et il est parti. Eh bien! bon voyage! Que nous importe, après tout? Si ce n'est plus M. Gaétan, ce sera un autre et tout sera dit. Allons, déjeunons!

Ces mots et l'entrée de la femme de chambre coupèrent court à la conversation.

D'ailleurs, il était impossible de se tromper au ton sur lequel s'était exprimé M. Darneville. Évidemment, il désirait en rester là.

M"" de Linours et Alice, sans dissimuler leur surprise, n'essayèrent donc plus d'obtenir d'autres éclaircissements. Aussi le déjeuner s'acheva au milieu d'un silence glacial.

Alice avait le cœur serré et s'efforçait de n'en rien laisser paraître; mais, en dépit de sa volonté, son estomac se refusait à prendre aucun aliment. Elle ne toucha donc à rien de ce qui parut sur son assiette.

M. Darneville le remarqua, et, loin de le calmer, cette découverte redoubla sa colère.

Il se leva de table, avant même que le repas fût fini, et, comme Achille sous sa tente, il se retira dans sa chambre.

Dès qu'il fut parti, Alice jeta sur M™^ de Linours un regard éploré, que celle-ci comprit aussitôt.

— Sois tranquille, dit-elle, je vais tâcher de savoir ce qui s'est passé.

A son tour, elle se leva et passa dans la chambre de son frère, pendant qu'Alice, les yeux humides de larmes, emmenait le petit Edmond.

Envoyant entrer M""" de Linours, M. Darneville ne fut pas maître d'un mouvement de dépit.

— Ah! c'est toi? fit-il. Que me veux-tu?

— Tu le sais aussi bien que moi, répondit-elle, je viens te demander le mot de cette énigme.

— Quelle énigme?

— Voyons, ne fais donc pas l'ignorant, dit doucement M"* de Linours. Est-ce que je ne devine pas qu'entre M. Gaétan et toi s'est élevé un nuage que je ne m'explique pas?

— Eh bien! quand cela serait? avoua M. Darneville.

— Eh bien, répondit-elle, je suis ta sœur aînée, je t'aime; j'aime d'autant plus tes enfants que je n'en ai pas; je m'intéresse à tout ce qui concerne ta famille, et je ne crois pas avoir démérité de ta confiance au point que tu me fasses un mystère de cet événement. Tu n'espères pas, je pense, me faire croire que tu t'es séparé volontairement d'un jeune homme que tu portais aux nues hier?

M. Darneville hésita quelque temps, mais vaincu sans doute par les instances de sa sœur, pour qui il professait la plus respectueuse estime, il lui tendit la lettre qu'il avait reçue.

— Tiens, lis, dit-il.

Elle y jeta un regard méprisant.

LE DRAME DE POiNTCHARRA

Je viens de parler à Alice (P. 288.)

IV. 36. - LE DRAME DE PONTCnARRA. - P. SAUMÈRE. - J. ROUFF F,T C-, ÉD.

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