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LE DRAME DE POiNTCHARRA 583

— Vilain rôle quejouelàton M. Leduc! fit-elle dédaigneusement. C'est un de tes amis?

— Je ne le connais pas.

— Mais alors cette lettre est une lâche calomnie.

— Je crois, comme toi, que c'est dans ce sens qu'elle a été écrite ; mais ce qu'il y a de terrible, c'est qu'elle renferme la moitié d'une vérité.

— Quoi! M. Gaétan aurait osé...

— Il n'a pas osé le lui avouer, mais il aime Alice.

— 11 te l'a dit?

— Très franchement. Eh bien! comprends-tu maintenant?

— Tu l'as chassé?

— Pas tout à fait. Il a, du reste, parfaitement senti qu'il ne pouvait pas demeurer plus longtemps chez moi, car il s'est éloigné, sans vouloir même régler la question d'intérêt que j'avais abordée. Mais cela n'a aucune importance; je lui enverrai ses appointements d'août et de septembre...

— Qu'il refusera.

— Par exemple! se récria M. Darneville.

— Tu peux en être sûr, répondit M"" de Linours. Je n'ai pas beaucoup vu ce jeune homme, mais mon œil de femme ne saurait s'y tromper : c'est un garçon loyal, fier et d'une grande énergie.

— Je ne puis cependant pas rester son obligé.

— , Tu auras beau faire, il faudra que tu en passes par là. Essaye, tu verras si j'ai raison.

— Eh! voilà précisément ce qui m'irrite le plus, fit M. Darneville, c'est que je le sais aussi bien que toi.

— Alors, estime-toi heureux d'en être quitte à si bon marché sous tous les rapports. Tu crois donc qu'il n'a jamais fait à Alice l'aveu de son amour?

— J'en suis doublement persuadé, riposta Darneville avec vivacité, pour l'honneur de ma fille d'abord, qui, j'en suis certain, ne me l'aurait pas caché, et ensuite par les déclarations de ce jeune homme, à qui je suis bien forcé de rendre justice, et qui s'est très noblement conduit. Je lui ai montré cette lettre en lui demandant simplement de m'affirmer sur parole qu'elle ne renfermait qu'un mensonge. Rien ne lui aurait été plus facile que de protester, je l'aurais cru. .Mais non, il a reculé devant un parjure, et, en invoquant un nom respectable à tous les titres, il m'a certifié que jamais il ne s'était trahi par un mot, par un geste, par un regard.

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— Et tu le crois? fit M"" de Linours avec un reste de défiance.

— Fermement, répondit Darneville.

— Alors, je le crois comme toi, mais il serait bon, ce me semble, de questionner adroitement Alice.

— J'v avais pensé, mais c'est si délicat...

— Veux-tu que je m'en charge?

— Volontiers, mais prends bien garde !

— Sois tranquille, fit M""' de Linours en se retirant.

Aussitôt elle se dirigea vers la chambre d'Alice et frappa discrètetement à la porte. ,

La pauvre enfant était assise, immobile, dans un fauteuil. Deux larmes silencieuses, ces mêmes larmes qu'elle avait contenues à grand'peine pendant le supplice du dé^jeuner, coulaient lentement sur sa joue décolorée.

Comme M"' de Linours, elle avait deviné qu'un événement inattendu, et d'une grande importance, s'était accompH dans la matinée.

Or, cet événement, quel qu'il fût, menaçait son amour, puisqu'il avait exilé Gaétan de la maison.

Lorsqu'elle entendit frapper à sa porte, elle pressentit que la vérité venait à elle.

Aussi, essuyant rapidement ses deux beaux yeux, elle se leva, résolue à demeurer plus impénétrable qu'un sphinx.

Ce n'était pas sans une certaine répugnance qu'Alice avait adopté cette résolution, car le mensonge était antipathique à sa nature et à son caractère.

Seulement, ignorant ce qui s'était passé, supposant que Gaétan n'avait été congédié que provisoirement, à la suite de soupçons vagues et sans consistance, elle pensa qu'il était de son devoir de les détruire par tous les moyens en son pouvoir, et rassembla tout son courage.

Lorsque M"° de Linours entra, sur l'invitation d'Alice, elle trouva la jeune fille debout, devant sa glace, en train de se mirer complaisamment.

— Ah! dit sa tante, je venais voir précisément si tu étais prête à venir faire avec moi les quelques achats dont je t'ai parlé ce matin.

— Vous le voyez, je suis à vos ordres, répondit Alice.

Puis, feignant de s'apercevoir que M""" de Linours était encore en robe de chambre :

— Mais vous n'êtes pas habillée! s'écria-t-elle.

— Non, c'est vrai. J'étais allée relancer ton père jusque dans sa

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chambre, pour savoir quel différend s'était élevé entre lui et M. Gaétan.

— Et il vous l'a dit? fit négligemment la jeune fille.

— Il n'a même pas voulu me répondre.

— Vraiment? ricana Alice. C'est donc bien sérieux?

• — Il faut le croire, dit M""^ de Linours. Aussi je voulais tâcher de débrouiller avec toi ce mystère impénétrable.

— Avec moi? se défendit naïvement Alice. Quelle lumière puis-je donc apporter dans ces ténèbres?

— Je l'ignore; mais raisonnons un peu...

— Ah! si nous raisonnons, asseyons-nous, comme il convient à des gens graves, fit Alice en riant.

Et elle se laissa tomber sur un fauteuil. M"" de Linours vint se placer à côté d'elle.

— Voyons, commença-t-elle. Ton père n'avait jamais eu à se plaindre de ce jeune homme jusqu'à présent?

• — Vous savez bien qu'hier encore il lui prodiguait les plus grands éloges.

— C'est bien ce qui m'étonne le plus ; car pour changer ainsi du JDur au lendemain, il faut...

La sœur de Darneville s'arrêta, comme si elle n'osait pas formuler sa pensée.

— Il laut... quoi? demanda Alice, qui comprit que sa lante hésitait à s'expliquer.

— Il faut que M. Gaétan ait commis quelque violente infraction aux convenances.

— Croyez-vous? dit la jeune fille, avec une surprise parfaitement jouée.

— J'en suis à peu près sûre, car quelle autre cause attribuer à une si brusque rupture?

-^ Oh! moi, je n'en cherche pas, se défendit Alice avec beaucoup de naturel. Qu'est-ce que cela me fait? A part mes leçons d'anglais, que je regrette un peu... et encore je le parle couramment à présent.

— Comment! le départ de M. Gaétan ne t'inspire pas quelques regrets? demanda sa tante avec une joie involontaire.

— Quelques regrets... je ne dis pas non, répondit la jeune fille d'un ton de parfaite indifl'érence, mais quoi? Je n'y puis rien changer.

— II avait pourtant beaucoup de quahtés, ce jeune homme, insinua M""" de Linours.

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— Certainement. Il était, paraît-il, très bon précepteur. Mon pLre était étonné des progrès qu'Edmond avait faits en deux mois de temps. Pour moi, qui n'ai pu l'apprécier qu'à titre de maître d'anglais, je réponds qu'il possédait cette langue à fond, non pas à la manière pédante des professeurs, mais en véritable homme du monde. Maintenant quelles autres qualités avait-il? Je ne vois pas trop... Il était bien élevé, poli... et puis?

Alice s'arrêta sur ce terrible point d'interrogation. Elle avait l'air si distrait, si enjoué, si libre d'esprit et de cœur, que M"" de Linours respira plus librement.

— 11 est certain, reprit-elle pourtant que ce monsieur était tout à fait en dehors des précepteurs que j'ai connus. Il n'était pas mal de figure.

— Non, pas mal, fit distraitement Alice, qui lisait sur le visage de sa tante une joie et une sécurité de plus en plus manifestes.

— Il avait de bonnes manières, une certaine allure dégagée, hardie, continua M"° de Linours. Il était en outre galant homme, car après ce qu'il a fait pour moi je ne puis pas en douter; il était même très réservé, autant que j'ai pu en juger. Il est vrai qu'avec une femme de mon âge... Et toi? As-tu jamais eu à t'en plaindre sous ce rapport?

— Jamais ! répondit Alice avec le plus calme des sourires.

— Ainsi, il n'a jamais employé à ton égard la moindre expression choquante ?

— Lui? par exemple!

— Il ne t'a jamais laissé entendre...

— Quoi?

— Que tu étais belle, que tu lui plaisais...

La jeune fille considéra sa tante avec une véritable noblesse. Puis, ton! à coup, elle partit d'un grand éclat de rire.

— Ah! pour le coup, dit-elle, laissez-moi rire. J'aime mieux cela que de me fâcher. Est ce que réellement vous l'avez pensé? Mais alors il faudrait admettre que je l'y eusse autorisé par une famiharité déplacée, par je ne sais quel inconcevable oubli de ma dignité, de mon honneur.

Cette fois, elle n'avait pas besoin de feindre. Elle s'exprimait selon son cœur et selon la vérité Aussi M™^ de Linours se hâta de l'arrêter

— Je ne prétends pas cela, mon enfant, dit-elle. Nous cherchons ensemble les motifs de ce départ précipité ; je t'ai dit cela comme j '.aurais dit autre chose.

— Je l'espère bien, fît Alice; mais nous sommes bien bonnes de nous creuser ainsi la tête. Savez-vous ce que je crois, moi?

— Non.

— Je crois que M. Gaétan poursuit en ce moment une atï'airc qui a pour lui une grande importance. Tl vient de faire à Genève un voyage, qui n'est pas un voyage d'agrément, bien sûr. Il nous a écrit qu'il comptait poursuivre à Paris les recherches qu'il désirait faire. Eh bien! quoi de plus simple? Ces recherches nécessitent du temps. Il ne peut pas les faire pendant qu'il est ici, et, pour s'y livrer plus activement, il a voulu recouvrer sa liberté, voilà tout.

— Ah! fit M°" de Linours, ravie de l'explication que lui donnait sa nièce. Tu crois que c'est pour cela...

— J'en suis convaincue , ma bonne tante. Demandez à mon père s'il n'a pas reçu de M. Gaétan, il y a trois jours, une lettre conçue dans le sens que je vous indique.

— En effet, je crois me souvenir que Darneville...

— Vous voyez bien! dit triomphalement Alice. Et comme mon pt re est contrarié que ce jeune homme, qu'il avait parfaitement accueilli, le quitte de la sorte, il ne veut pas en convenir pur amour-propre.

— Tu as peut-être raison, mon enfant.

— Et c'est pour cela qu'il ne vous a rien répondu lorsque vous l'avez interrogé, conclut la jeune fille avec un geste de profonde persuasion.

— C'est ma foi vrai, s'écria M""' de Linours, complètement rassurée. 11 n'y a pas à chercher plus loin, cela doit être... cela est.

Elle se leva, baisa Alice au front, et s'éloigna.

Sa nièce la regarda disparaître sans sourciller, mais dès que la porte se fut refermée, honteuse de Ixi dissimulation dont elle avait fait preuve, elle plongea dans ses deux petites mains son visage baigne de larmes.

3Iaintenant, elle savait à quoi s'en tenir. A travers les réticences dont elle s'était entourée. M"" de Linours avait laissé percer la vérité; M. Darneville avait découvert l'amour de GaélL i et avait délégué sa sœur auprès d'Alice, pour savoir si cet amour était partagé, si Gaétan lui en avait fait l'aveu.

La pauvre enfant avait joué son rôle avec ce tact exquis que possède instinctivement la femme.

Tout avouer, c'était tout compromettre à jamais; dissimuler, c'était gagner du temps.

Or, elle était bien sûre que Gaétan ne se tiendrait pas pour battu après cette défaite et préparerait quelque éclatante revanche.

Elle ne s'était trompée dans aucune de ses conjectures.

A peine M""' de Linours l'avait-elle quittée qu'elle revenait auprès de son frère .

— Je viens de parler à Alice, lui dit-elle.

— Hé bien?

— Tu peux dormir sur tes deux oreilles. Ta fille ne pense pas plus à ton M. Gaétan que moi.

Et elle lui raconta tout au long l'explication qu'Alice avait trouvée de la disparition du jeune précepteur.'

M. Darneville poussa un bruyant soupir de satisfaction. 11 crut avoir détourné le danger qu'il redoutait.

Quant à Gaétan, il rêvait, en effet, au moyen de ressusciter définitivement le personnage d'Edmond Desrochers, si ce nom était véritablement le sien.

C'était à vrai dire la seule ressource qui lui restât de se présenter chez M. Darneville et de solliciter la main d'Alice avec quelque chance de succès. Aussi résolut-il de s'occuper à l'instant de ses affaires, sans attendre, ainsi qu'il l'avait promis, le retour d'Henri.

En le voyant revenir à pareille heure, dame Balbine, le croyant indisposé, s'était empressée avec inquiétude autour de lui.

Seul et désolé, Gaétan avait épanché son cœur dans le sein de cette vieille amie. 11 ne lui avait rien caché, ni son amoui ni ses espérances, ni le coup inattendu qui les avait brisés. Les larmes et les baisers de la pauvre femme le consolèrent un peu. Maintenant il avait un confident avec lequel il pourrait causer d'Ahce.

Mais ce coup terrible, qui l'avait porté? Qui donc avait intérêt à ce que Gaétan fût chassé de chez M. Darneville? Qui donc avait écrit cette calomnie ou plutôt cette vérité?

A ces trois questions que se posait Gaétan un seul nom répondait : celui de Clara.

N'était-elle pas venue le poursuivie de son amour jusque dans cette maison? N'avait-elle pas essayé dix fois, depuis lors, de se rapprocher de lui? Plus de doute! La jalousie, le dépit, la rage avaient

Gaétan ouvrit la porte. (P. 293.)

suscité à l'ardente jeune femme ce moyen désespéré, par lequel elle se flattait de triompher de toutes les rivalités.

Un violent coup de sonnette vibra dans l'antichambre, et calma momentanément le courroux que cette pensée avait allumé dans le cœur de Gaétan.

Presque aussitôt, dame Balbine ouvrit la porte et annonça :

— Monsieur Alcibiade Fontaunol!

LIV. 37. — LE DU.\ME DE PO.NTCHARRA. — P SAUMÈKE. — J. ROUFF ET G'^, ÉD.

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