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290 LE DRAMli DE PÛiXTCIÏARRA

COMMENT GAÉTAN DÉJOUA LES PLANS d'aLCIBIADE, ET COMMENT

CELUI-CI s'en vengea

En entendant prononcer ce nom, qui lui était absolument inconnu, Gaétan releva la tête.

Tout d'abord, il ne remit pas Alcibiade, dont il se rappelait pourtant avoir entrevu les traits.

— C'est bien lui! murmura de son côté le fils Fontagnol, après avoir insolemment dévisagé son prétendu rival.

Il avait laissé échapper ces quelques mots assez haut pour que Gaétan les entendît. Alors seulement celui-ci reconnut son compagnon de chemin de fer.

L'arrivée inopinée de cet individu, son attitude provocante et altière, indisposèrent immédiatement notre héros, dont la colère que lui inspirait la délation de Clara ne demandait qu'à s'épancher.

— Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-il cependant avec un calme apparent.

— Monsieur, commença Alcibiade, maintenant que vous savez mon nom, il me reste peu de chose à ajouter pour achever ma présentation. Je suis fils de Baptiste-Pierre Fontagnol, ancien fabricant de draps à Castres, aujourd'hui retiré des affaires avec quarante mille francs de rentes... .1

Gaétan fit un geste qui signifiait : Cela m'est bien égal. |

— Mon père est un des plus vieux amis de Desrochers... reprit ' Alcibiade.

— Quel Desrochers? fit vivement le jeune précepteur.

— Comment, quel Desrochers? Mais je n'en connais qu'un, Ambroise Desrochers, votre propriétaire.

— Ah! ah! répondit Gaétan d'un ton qui indiquait qu'il n'altendait rien de bon d'une telle recommandation.

— Mon père et lui, continua Alcibiade, ont été employés il y a vingt-cinq ans dans la même maison, à Paris. Vous voyez, monsieur, que leur amitié ne date pas d'hier.

— Je VOUS l'accorde volontiers. Qu'est-ce que cela me fait?

— Plus que vous ne pensez, monsieur, car vous allez voir comme tout s'enchaîne. Mon père est revenu à Paris ces jours derniers dans l'intention de me marier.

— Eh bien?

— Or, Desrochers est riche. Desrochers a une fille, Desrochers est le plus vieil ami mon père...

— Et vous allez épouser Clara, acheva Gaétan avec un léger signe d'impatience.

— D'abord, monsieur, répliqua Alcibiade d'un air arrogant, je ne sais pas pourquoi vous vous permettez de dire Clara tout court quand il s'agit de « mademoiselle » Desrochers — il appuya sur ce mot — ou alors je suis forcé de croire que l'on m'a dit la vérité.

— Que vous a-t-on dit? demanda Gaétan, dont une légère rougeur envahit les joues.

— Avant de vous l'apprendre, monsieur, il est bon de bien définir ma situation. Mon père a demandé la main de cette jeune personne, j'ai été agréé par Desrochers en qualité de gendre, le chiffre de la dot a même été arrêté, je suis donc revêtu d'un caractère tout à fait officiel en venant exiger de vous certaines explications.

— Exiger? ricana Gaétan, qui se redressa subitement.

— Oui, monsieur, insista Alcibiade, le mot est rigoureusement exact. Ce que je fais, j'ai non seulement le droit, mais le devoir de le faire.

— Alors expliquez-vous, monsieur, car jusqu'ici je ne vois pas du tout quel est le but de votre démarche.

— J'y arrive tout droit, monsieur. Mon but est d'obtenir maintenant le consentement de M"° Clara.

— Est-ce moi qui vous en empêche?

— Précisément.

— Moi? C'est trop fort ! Et comment?

— En attirant chez vous cette jeune personne, à laquelle vous faites la cour de la façon la plus évidente.

— Ah! par exemple! voilà qui dépasse tout ce que j'ai entendu de plus comique, s'écria Gaétan avec un rire forcé.

— C'est possible ; mais je sais pertinemment que cette demoiselle vient chez vous presque tous les jours.

— Je le reconnais, monsieur, et je vous avouerai que vous êtes le bienvenu si vous venez enfin me débarrasser de ses imporlunités, riposta Gaétan, que la colère commençait à gagner, car bien que

M"^ Clara ne vienne ici que pour voir dame Balbine, je ne vous cache pas que sa curiosité m'est affreusement gênante.

— Eh! dame Balbine n'est qu'un prétexte, je le sais aussi, fit Alcibiade avec véhémence.

— Bref, monsieur, finissons-en, dit péremptoirement Gaétan. Vous aspirez à la main de M"" Desrochers, je ne demande pas mieux; vous désirez qu'elle ne vienne plus ici, je ne demande encore pas mieux. Que vous faut-il de plus?

— Il me faut votre parole d'honneur que vous renoncerez à votre persécution, et que ni vous ni dame Balbine ne recevrez plus cette jeune fille.

— Pour ce qui est de moi, je vous la donne de grand cœur, fit Gaétan. Pour ce qui est de dame Balbine, je ne saurais m'engager. Cette honorable personne est libre de faire chez moi ce que bon lui semblera. Aussi, permettez-moi de vous le faire observer, vous avez fait fausse route. Ce n'est pas de moi qu'il faut exiger ce que vous me demandez, c'est de votre futur beau-père. M. Desrochers n'a qu'à défendre à sa fille de mettre les pieds ici...

— Assez d'hypocrisie comme ça, interrompit Alcibiade. Je ne suis pas la dupe des subterfuges derrière lesquels vous vous retranchez pour échapper à ma juste réclamation. Vous n'ignorez pas qu'il est certaines prohibitions paternelles auxquelles les enfants n'obéissent jamais. Celle que vous m'indiquez en fait partie. Aussi, puisque vous ne voulez pas vous engager, je ne vois qu'un moyen de vaincre votre entêtement et de mettre un terme à des assiduités que je ne puis tolérer.

— Et quel est ce moyen? interrogea fièrement Gaétan.

— Je vous défends, articula nettement Alcibiade, entendez-vous bien? je vous défends de recevoir chez vous la fille de M. Desrochers, sous quelque prétexte que ce soit, sans cela...

A ces mots « je vous défends » Gaétan s'était redressé. La colère qu'il étouffait, qu'avait redoublée encore le ton impérieux d' Alcibiade, était sur le point d'éclater.

— Sans cela? demanda- t-il d'un air menaçant.

— Sans cela, poursuivit Alcibiade, je me verrais forcé de vous demander réparation, dussé-je, pour vous y contraindre, recourir à toutes les violences. Déjà vous avez été avec mon père d'une grossièreté et d'une insolence que je n'avais pas daigné relever, dont je n'avais même pas l'intention de parler aujourd'hui, mais qui, en présence de votre mauvaise foi, s'ajoute aux nouveaux griefs que j'ai contre vous.

Eh bien! quand je devrais vous souffleter en pleine rue comme le dernier des polissons...

Géatan, incapable de se contenir plus longtemps, s'avança près de lui jusqu'à le toucher :

— Ah! croyez-moi, ne vous en avisez jamais, dit-il d'une voix sourde; car je ne répondrai plus de moi.

— Oh! vous n'avez pas l'épiderme si chatouilleux que vous voudriez me le faire supposer, sans cela vous n'auriez pas attendu si longtemps pour m'offrir vous-même la réparation à laquelle j'ai droit.

— Ainsi, c'est bien là ce que vous voulez? fît Gaétan, en se croisant les bras. C'est un duel? Votre soi-disant démarche est une provocation préméditée? Vous me demandez raison d'une chose pour laquelle je vous accorde d'avance toutes les satisfactions. J'y consens, mais à mon tour, je ne veux pas, entendez-vous bien? je ne veux pas que dans cette rencontre il soit aucunement question de M"" Clara, à qui je ne ferai jamais l'honneur de me battre pour elle.

— Monsieur! cria Alcibiade. Ceci est une nouvelle insulte.

— Tout ce qu'il vous plaira. Je me soucie aussi peu de M"° Desrochers que de son père, du vôtre et de vous-même. Le nom de cette jeune femme ne sera donc même pas prononcé devant nos témoins, ni par vous ni par moi ; sans cela je refuse positivement de me battre et, si vous avez le malheur de recourir à la violence, ainsi que vous m'en menaciez tout à l'heure, je vous ferai voir de quel bois on étrille les goujats de votre espèce.

— Monsieur, rugit Alcibiade exaspéré, c'en est trop!

— Silence, je vous prie, ou vous me feriez croire que vous avez besoin de vous monter pour vous donner du courage. Maintenant, je n'ai rien à ajouter. Faites-moi le plaisir de vous en aller.

— Monsieur, dans une heure mes témoins seront ici.

— Aux conditions que je vous ai dites, je les recevrai, sinon je me verrai forcé de les éconduire. C'est à votre choix.

— Ne craignez rien, répliqua Alcibiade. Il ne sera pas dit que je laisserai le moindre faux-fuyant à votre lâcheté.

Gaétan ouvrit la porte et la montra d'un geste impérieux, au fds Fontagnol, qui partait exaspéré.

Fort heureusement, dame Balbine était dans sa cuisine et n'avait rien entendu, ce qui évita à Gaétan des confidences désagréables.

Mais il ne s'abusa pas sur les motifs de ce duel.

Il ne douta pas qu'Alcibiade fût l'instrument ou le complice de Desrochers en cette circonstance. Évidemment, ainsi que l'avait craint

Henri, la visite de Gaétan chez Ambroise, les questions qu'il lui avait posées, la menace qu'il lui avait jetée en p artant, avaient éveillé les défiances de l'avare, qui avait eu recours à son futur gendre pour se débarrasser d'un ennemi dangereux.

La nouvelle phase rians laquelle entrait cette affaire eut pour résultat de distraire Gaétin de ses douloureuses préoccupations et de l'encourager dans la lutle.

Sa colère s'évanou'.t donc aussitôt, pour faire place au sang-froid de la raison et à l'énergie du caractère.

Deux heures environ après cet entretien, se présentèrent chez Gaétan deux sous-officiers de hussards.

■ — Monsieur, dit la plus vieille de ces deux moustaches, vous avez été envers M. Alcibiade Fontagnolde la plus haute impertinence.

— Oui, monsieur, répondit Gaétan avec un grand calme.

— Consentez-vous à lui rendre raison par les armes?

— Oui, monsieur.

— Et reconnaissez-vous qu'il est l'offensé?

Gaétan fit un léger mouvement pour protester, mais il ne voulait pas renouveler la discussion.

— Oui, monsieur, répondit-il encore.

— Alors nous nous battrons demain, à cinq heures, au bois de Yincennes. Nous vous retrouverons avec vos témoins devant la gare du chemin de fer. Cela vous convient-il?

— Oui, monsieur, répondit Gaétan toujours avec le même flegme.

En présence de cette acceptation à peu près automatique, les sous-officiers se retirèrent, un peu déconcertés. Évidemment, ils ne s'attendaient pas à des réponses si catégoriques.

Quant à Gaétan, il demeura fort embarrassé. Lui qui voulait le jourmême aller au Palais, prendre les informations nécessaires, savoir quels titres il faudrait faire valoir pour obtenir communication de l'enquête qui avait été ordonné avant la déclaration d'absence de Frédéric Desrochers, lui enfin pour qui ce grimoire était lettre close, mais dont l'étude allait absorber tous les instants, il était obligé de chercher des témoins!

Car il avait promis des témoins, et il n'en avait pas.

Henri n'était plus là. A qui s'adresser? Un instant il songea à s'en passer et à venir seul au rendez-vous, quoiqu'il sût fort bien que c'était contraire aux habitudes en matière de duel; mais en y réfléchissant, il résolut de recourir à la complaisance des amis d'Henri.

LE DRAME DE POiNTCHARRA 295

Il les avait vus souvent chez xMatifon, avant et après le dîner qui avait arrosé le doctorat du jeune avocat; il se rappela it l'adresse que lui avaient donné trois ou quatre d'entre eux, il voulut essayer de cette ressource.

En conséquence, il sortit, et, au lieu d'aller au palais de justice, comme il en avait l'intention, il se mit en q^uête.

Ce n'était guère l'époque où l'on trouve les étudiants à Paris. Aussi, dès la première visite, il se cassa le nez sur une porte fermée.

— Bon! pensa-t-il. Pour peu que cela continue, je vais perdre inutilement toute ma journée.

Cependant il lit une seconde tentative.

Celle-ci fut plus heureuse. Il trouva M. René Lorris prêt à sortir, le chapeau sur la tête.

Gaétan lui expliqua ce dont il s'agissait et s'excusa beaucoup de son indiscrétion.

M. Lorris l'assura, au contraire, qu'il était très flatté que l'absence de Matifon lui procurât un si grand honneur.

— Quel est votre second témoin? ajouta-t-il.

— Je ne l'ai pas encore trouvé, monsieur; mais je vais de ce pas chez un de mes camarades et j'espère...

— Chez Raoul Tercin peut-être?

— Justement, monsieur.

— Alors je suis doublement enchanté de m'ôtre trouvé là pour vous recevoir, dit André, car Raoul n'est pas chez lui; mais il ma donné rendez-vous à quatre heures sur le boulevard des Italiens, et, si vous voulez bien m'accompagner, je suis sûr qu'il ne vous refusera pas plus que moi ce léger service.

— Volontiers, monsieur, accepta Gaétan confus.

Il se dirigea donc vers le boulevard au bras de René; mais, en route, il murmurait :

— Allons! voilà décidément ma journée sacrifiée!... Pourtant, il ne laissa rien voir de ses préoccupations personnelles,

mit René plus au courant qu'il ne l'avait fait des motifs de cette rencontre, et finit en le priant de vouloirbien ne faire aucune observation en dehors des conditions du combat.

Bien entendu, il ne toucha pas un mot de Clara.

Trois quarts d'heure après, il avait l'honneur de saluer Raoul, à qui René voulut faire connaître lui-môme le rôle qu'il était appelé à jouer, et les violences verbales qui avaient amené cette rencontre.

— Mais il doit y avoir autre chose! s'écria Raoul, ou ce monsieur Fontagnol est un brutal...

— Vousle jugerez demain, quand vous le verrez, répondit Gaétan, qui ne pouvait expliquer quel intérêt direct avait Desrochers dans cette provocation.

— J'accepte donc le rôle que vous voulez bien me confier, dit Raoul, mais à la condition expresse que vous nous laisserez absolument maîtres de nous conduire comme nous l'entendrons.

— Cela va sans dire, répondit Gaétan en s'inclinant.

— Eh bien! c'est promis, monsieur. Demain à quatre heures nous serons chez vous.

— Si cela ne vous contrarie pas, observa Gaétan, je préférerais un rendez-vous... sur la place de la Bastille, par exemple. Je demeure avec une vieille femme qui m'aime beaucoup, et à qui ces allées et venues pourraient inspirer des soupçons.

— Vous avez raison, dit René. Il vaut mieux, pour elle et pour vous, lui épargner une torture inutile.

— Alors, messieurs, demain à quatre heures du matin, j'aurai le plaisir de vous attendre sur le trottoir qui entoure la colonne de Juillet, fit Gaétan.

— Et j'apporterai mes épées de combat, ajouta Raoul. Une dernière fois, ils se serrèrent la main et se séparèrent. Gaétan rentra chez lui, dîna de bon appétit, se coucha de bonne

heure et dormit bien.

Le lendemain, à quatre heures moins quelques minutes, il sortit surlapointe dupied,dans l'espoir que dame Balbine nel'entendraitpas.

— Jésus! dit-elle en l'apercevant, voilà une bonne demi-heure que vous êtes debout! Où allez-vous donc de si grand matin?

— Ma foi! il fait si beau que, comme je ne dormais pas, j'ai pris le parti d'aller me promener.

— Dans Paris?

— Non, je veux sortir des barrières, errer un peu dans la campagne.

— Mais vous reviendrez déjeuner?

— Je Fespère bien! fit Gaétan avec une vivacité naïve.

— Alors, bonne promenade, lui souhaita la vieille fille.

Il partit. Depuis dix minutes, il était sur la place de la Bastille, lorsqu'il vit arriver un coupé dans lequel se trouvaient Raoul et René. Il prit place à côté d'eux. Trois quarts d'heure après, ils descendaient devant la gare du chemin de fer de Vincennes.

Il lui fit vider l'enceinte. (P. POI.)

Ils étaient les premiers au rendez- vous.

L'horloge ne marquait du reste que quatre heures cinquante.

De son côté, Alcibiade, en sortant de chez Gaétan, s'était mis h la recherche de deux témoins. Il était encore plus étranger à Paris que Gaétan, car il n'y connaissait âme qui vive.

Seulement, les sous-officiers du 2" chasseurs l'avaient recommandé à ceux du 8" hussards, de sorte qu'il n'eut qu'à se présenter

Mv. 38. — i.F. DUA.MK nr. pontciiaura. — p. sau.mèri:. — j. houkf et c''". i^r

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à la cantine, et à payer quelques petits verres, pour faire connaissance et trouver les témoins dont il avait besoin,

Fontagnol lui avait dit que Gaétan avait été élevé par un curé.

Aussi Alcibiade s'était-il fort réjoui avec ses nouveaux amis de la figure que ferait ce « calotin » en face d'une épée.

Les sous-officiers partagèrent cette hilarité, jusqu'au moment 011 ils se présentèrent chez Gaétan; mais, là, com me ils s'y connaissaient en fait de courage, ils virent que Tadvers aire d'Alcibiade n'avait pas peur, et leur sourire gouailleur s'évanouit.

Cependant, ils étaient bien persuadés d'avance que le pauvre calotin serait aussi facile à embrocher qu'un poulet..

Ils avaient conduit Alcibiade dans la salle d'armes de la caserne, avaient tiré avec lui, et, comme celui-ci les boulonnait sans difficulté, ils avaient déclaré qu'il était de première force.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin au rendez-vous, ils étaient donc aussi gais que s'ils allaient faire une partie de plaisir.

Quant à Alcibiade, plus le moment approchait, plus il semblait perdre de son outrecuidante crânerie.

C'est que, détail dont il ne s'était pas vanté, c'était la première fois qu'il se battait, et que, sans l'adresse exceptionnelle qu'il croyait posséder en matière d'escrime, il aurait peut-être reculé. Mais devant le disciple d'un curé de campagne, il était bien sûr de la victoire. •

Les deux voitures se dirigèrent aussitôt vers le bois, et s'arrêtèrent dans une allée que désignèrent les témoins d'Alcibiade. Puis, chacun mit pied à terre, et disparut dans le taillis, à la recherche d'un endroit propice. ■

On atteignit bientôt une clairière, au miheu de laquelle on fit halte.

Là les témoins se saluèrent et se rapprochèrent pour régler les conditions du combat.

Les témoins d'Alcibiade voulaient qu'il eût lieu jusqu'à ce qu'un des deux adversaires fût hors d'état de tenir son épée; mais ceux de Gaétan s'y refusèrent énergiquement, et déclarèrent qu'ils n'acceptaient qu'un duel au premier sang, en raison des injures verbales, pures et simples, qui motivaient la rencontre.

Les sous-officiers revinrent auprès de leur champion pour lui soumettre la difficulté.

— Acceptez toujours, dit-il avec un mauvais sourire. J'en serai quitte pour bien choisir mon endroit. •

Les conditions une fois bien arrêtées, on tira au sort le choix des épées. Ce furent celles de Raoul qu'il désigna.

Les adversaires avaient déjà mis habit bas.

Alcibiade sifflotait entre ses dents et étudiait sur le visage de Gaétan les émotions qui s'y reflétaient. A son grand étonnement, il n'y découvrit qu'un sang-froid voisin de l'indifférence.

Enfin, le plus vieux des sous-officiers remit son épée à chacun des deux combattants, les plaça en face l'un de l'autre, recula de trois ou quatre pas, et prononça le sacramentel :

— Allez, messieurs!

Immédiatement, les deux adversaires tombèrent en garde, mais, à la façon dont Gaétan se posa, le visage des deux sous-officiers s'assombrit, et ils échangèrent un regard d'intelligence, empreint d'une sincère admiration.

Ce qu'Alcibiade n'avait pas pu leur dire en effet, c'est que Fabbé Théroin avait été capitaine de cuirassiers, et que nul mieux que lui n'était en état de professer l'art de tuer son semblable.

Jamais dame Balbine, dans ses causeries avec Clara, n'avait révélé à la jeune fille cette particularité, afin de ne pas être obligée d'entrer dans des détails indiscrets, ou de se renfermer dans un silence plus significatif encore.

L'abbé Théroin avait donc enseigné l'escrime à son élève, moins dans la pensée de lui apprendre un art dangereux, que pour assouplir ses membres par une gymnastique salutaire.

il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui Gaétan était dans la nécessité d'appliquer les leçons qu'il avait reçues ; et il faut croire que les leçons étaient bonnes, car Alcibiade, au bout de cinq minutes, pendant lesquelles il avait inutilement ferraillé, suait sang et eau, soufflait, était rendu.

Encore Gaétan n'avait-il pas riposté une seule fois.

Les deux sous-officiers, de moins en moins rassurés, intervinrent pour ordonner une première pause.

Lorsque Alcibiade eut repris haleine, il était d'une pâleur extrême. ^

Toute sa vantardise s'était éteinte ; il promenait autour de lui des yeux égarés. On aurait dit qu'il avait peur et qu'il espérait qu'un des témoins allait demander la cessation du combat.

Peut-être la chose eût-elle été possible s'il avait eu d'autres témoins ; mais les sous-offfciers n'étaient pas venus là pour « plumer un canard ».

A leur point de vue, un duel ne pouvait se terminer honorablement que par le sang versé. Aussi, loin de prononcer une seule parole de

conciliation, ils ordonnèrent la reprise du combat dès que leur champion fut en état de le continuer.

De leur côté, Raoul et René n'essayèrent pas d'intervenir. D'après le premier engagement auquel ils venaient d'assister, ils sentaient que l'avantage était tout en faveur de Gaétan.

Le combat recommença donc sur un nouveau signal.

Alcibiade tenta de recourir encore au moyen qui lui avait pourtant si mal réussi; mais il eut beau multiplier ses assauts, il trouvait toujours devant lui cette inflexible lame, plus impénétrable qu'un mur d'acier. Il faiblissait à vue d'œil, ses attaques n'avaient déjà plus la même vitesse ni la même sûreté. De pâle qu'il était, il devint livide.

Quant à Gaétan, il avait gardé le même sang-froid, la même solidité de poignet. Quand il sentit sous son fer la molle résistance de celui d'Alcibiade, il lia vigoureusement l'épée de son adversaire et la fit sauter à cinq ou six pas.

Puis, sans rompre d'une semelle, il se redressa, abaissa la pointe de son fleuret en terre, et attendit.

Les deux sous-officiers étaient stupéfaits. Oii diable ce disciple d'un curé de montagne avait-il appris l'escrime pour la pratiquer de la \ sorte?

Quant à Alcibiade, il demeurait immobile et ne paraissait aucunement songer à ramasser son épée. Ce fut un de ses témoins qui la lui remit dans la main, sans presque qu'il s'en aperçût. Il était vert et comme paralysé de terreur.

Cette fois, Raoul et René proposèrent que le duel en restât là, mais les soldats s'y refusèrent. A cheval sur les conditions qui avaient été stipulées, comme sur une consigne, ils soutinrent qu'on était convenu de se battre au premier sang, et qu'il était impossible de s'arrêter avant que le sang eût coulé.

Gaétan ne fit pas un mouvement et ne manifesta pas même par un regard qu'il désirât oui ou non que le combat fût suspendu.

En conséquence, une troisième reprise fut ordonnée.

Cette fois, Alcibiade était bien perdu. On voyait qu'il avait peur. Il n'opposait plus au fer de son ennemi qu'une résistance pour ainsi dire machinale.

Gaétan en profita pour se faire jour, il se fendit légèrement et atteignit son adversaire au gras du bras.

Alors il répéta la manœuvre qu'il avait exécutée à la fin de la seconde reprise. Il se redressa sans rompre, et abaissa son épée.

Puis, s'imaginant que son adversaire allait se déclarer touché,

OU que les témoins verraient le sang couler, il se tourna vers Raoul et René, qu'il salua d'un sourire.

Mais Alcibiade, qui n'était pas une perle de loyauté, ne dit rien de la blessure insignifiante qu'il avait reçue, et, profitant du moment oh Gaétan se retournait, il fondit sur lui et le traversa de son épée.

Ceci s'était passé avec une telle rapidité qu'au moment où l'un des deux sous-officiers s'avançait pour déclarer que l'honneur était satisfait, le coup furieux d'Alcibiade était déjà porté et que son témoin n'eut même pas le temps de relever le fleuret.

Gaétan tomba comme une masse.

Mais, pendant que René se précipitait à son secours, Raoul indigné s'avançait vers les sous-officiers.

— Messieurs, disait-il, je vous prends à témoin que c'est un assassinat! M. Fontagnol était touché. Voyez le sang qui coule sur sa chemise.

— Monsieur, répondit un des soldats en mordillant de rage sa moustache grisonnante, nous sommes à vos ordres. Vous pouvez nous tuer, nous ne nous défendrons pas; mais, auparavant, laissez-nous causer avec ce misérable.

Et du doigt, il désignait Alcibiade.

Il s'approcha de lui, ramassa une branche de bois vert qui se trouvait dans la clairière, en arracha toutes les feuilles, puis, saisissant le traître au collet, sans égard pour sa blessure, il lui administra une volée de coups de bâton, qui ne cessa qu'au moment où la branche vint à casser. Alors, le poussant devant lui, et le chassant à grands coups de pied, il lui fit vider l'enceinte.

— Toi! dit-il, nous savons où tu demeures et nous te retrouverons. Quant à ces messieurs de la garnison de Castres, je leur ferai mes compliments.

Aussitôt il revint auprès du blessé.

Gaétan ne donnait pas signe de vie.

— Crénom! jura le vieux sous-officier. Est-ce qu'un brave jeune homme comme ça va mourir assassiné par notre faute? Allons, vivement, enlevons-le et transportons-le à Yincennes. Je connais un médecin auquel je me suis adressé déjà dix fois en pareil cas.

Les quatre témoins soulevèrent le corps.

A ce moment, Gaétan ouvrit les yeux, poussa un cri étouffé, et une écume rougeâtre mouilla ses lèvres décolorées.

— Bon! il n'est pas mort, c'est déjà quelque chose, fit le soldat. On mit Gaétan dans la voiture, mais il fut impossible de gagner

Vincennes. A la Porte-Jaune il fallut s'arrêter. Le sous officier sauta en coupé et courut chercher le médecin, pendant que les trois autres témoins déshabillaient et couchaient la victime.

Un quart d'heure après, le docteur arriva et sonda la blessure.

Par suite de la position dans laquelle était Gaétan, au moment oii il reçut ce coup terrible, le fer avait pénétré sous l'aisselle, avait glissé sous l'omoplate, et était sorti près de la colonne vertébrale.

— La blessure est mortelle, prononça le docteur. Cependant si comme je le crois, le poumon n'a été que peu ou point attaqué, tout espoir n'est point perdu.

— Mais ne peut-on pas transporter chez lui ce jeune homme? demanda Raoul.

— Cela dépend. Oti demeure-t-il?

— Rue du Petit-Musc, à l'entrée de la rue Saint-Antoine.

En évitant avec soin le pavé, c'est possible, parce que ce n'est pas trop loin; mais il faut que je le panse d'abord, et ensuite que je l'accompagne en cas d'accident.

— Alors, hâtez-vous, fit René.

Les quatre témoins étaient consternés.

Le docteur posa délicatement le premier appareil, et se tournant vers les jeunes gens :

— Messieurs, dit-il, je suis à vos ordres.

Chacun s'empressa pour aider à remettre Gaétan en voiture.

— Messieurs, protesta le vieux sous-oflîcier d'une voix étranglée, cette affaire nous déshonore; mais, croyez-en nos chevrons sans tache, nous ne connaissions pas ce misérable Fontagnol. Si vous exigez de nous une réparation, quelle qu'elle soit, nous sommes prêts à vous la donner; si vous poursuivez l'affaire, nous sommes prêts à témoigner contre nous-mêmes.

— Merci, fit Raoul. Au besoin, nous vous rappellerons l'engagement que vous venez de prendre.

Le cortège lugubre se mit en marche. Pendant que René demeurait en voiture auprès du blessé, en compagnie du docteur, Raoul prenait les devants pour prévenir dame Balbine de ce qui s'était passé.

Lorsqu'il sonna à la porte, la vieille fille tressaillit.

Elle ne verrait donc que des nouveaux visages!

Raoul lui raconta que Gaétan avait fait une chute, qu'il allait arriver, mais qu'il avait tenu à en informer sa gouvernante pour ne pas trop r effrayer.

— Mais ce n'est pas grave? demanda dame Balbine.

LE DRAME DE POiMCHARRA 303

— Assez, répondit évasWement Raoul.

Et, comme il vit que la pauvre femme se troublait :

— Dans tous les cas, ajouta-t-il, n'allez pas perdre la tête au moment oij il aura besoin de tous vos soins.

Cette recommandation la rappela à la raison.

— C'est vrai, dit-elle. Faut-il préparer quelque cbose?

— Oui, des bandes, de la charpie, je vais vous aider.

— J'en ai, fit-elle éperdue, en ouvrant les tiroirs de son secré* taire. Est-ce tout?

— Pour Tinstant, oui. Plus tard, le docteur qui l'accompagne vous donnera ses instructions.

— Oh! vous me cachez quelque chose! dit la vieille fille. Si c'est un médecin qui me ramène Gaétan, c'est qu'il est en danger de mort, c'est qu'il est mort peut-être...

— Non, madame, rassurez-vous, il vit, je vous en donne ma parole d'honneur ! mais il est grièvement atteint. Ne désespérez donc pas, et, surtout, ne lui laissez pas soupçonner la vérité.

Dame Balbine, bien endoctrinée, était donc préparée à tout, lorsque Gaétan arriva, porté par le docteur, René et par le père Goussard, qui avait voulu donner « un Coup de main ».

Au bruit que fit ce cortège dans l'escalier, tout le monde ouvrit sa porte pour voir ce dont il s'agissait.

Clara était sur le palier, lorsqu'elle vit passer ce corps inanimé et reconnut Gaétan.

Elle pénétra dans l'appartement à la suite de ce triste convoi.

Alors, tandis que le médecin se hvrait à un pansement plus sérieux et renouvelait son appareil, Raoul et René racontèrent à lourde rôle comment Gaétan avait été provoqué, s'était battu, avait blessé son adversaire et avait été assassiné par Fontagnol.

Us ne s'étaient pas gênés devant Clara, qu'ils voyaient à demi folle de douleur, assise à côté de dame Balbine, dont elle pressait les mains avec l'étreinte d'un profond désespoir. Ils croyaient que cette jeune fdle était une amie ou même une parente de Gaétan.

De son côté, la vieille tille avait raconté la visite que Gaétan avait reçue de ce Fontagnol; quanta la conversation qu'ils avaient eue, elle n'avait pas entendu grand'chose, mais il lui semblait bien avoir entendu prononcer à plusieurs reprises le nom de Clara.

A leur grand étoiiiiement, ils virent cette jeune fille se lever, en proie à une grande surexcitation, et se précipiter vers la porte qu'elle referma violemment.

— Nous allons voir! avait-elle dit d'un ton menaçant.

Clara entra comme une bombe dans la pièce où se tenait son père. Elle avait les yeux étincelants de colère, les narines dilatées, la lèvre crispée.

Elle se campa résolument devant Desrochers, à qui cette bruyante invasion avait fait lever les yeux.

— Ah ça, dit-elle, depuis quand se sert-on de mon nom pour assassiner les gens?

— Comment pour assassiner? demanda Ambroise étonné.

— Oui, pour assassiner, répéta-t-elle d'une voix vibrante.

— Voyons, calme-toi, et surtout ne crie pas si fort. Qu'as-tu?

— J'ai que l'on vient de transporter ici le cadavre de M. Gaétan, lâchement assassiné par M. Alcibiade.

— Vraiment? Il est mort? fit Desrochers que la joie faillit étouffer.

— S'il n'est pas mort, il est condamné, répondit Clara. Mais cela ne se passera pas ainsi, ajouta-t-elle avec une irritation croissante, et quand je devrais dénoncer moi-même cet assassinat...

— Ne t'en avise pas, malheureuse! s'écria involontairement l'avare.

Mais il se repentit aussitôt et, affectant une profonde indifférence :

— Après tout, se reprit-il, fais ce que tu voudras. Ce n'est pas pour moi que je redoute une dénonciation, c'est pour Fontagnol. D'ailleurs, qu'a-t-il à craindre lui-même? Il s'agit d'un duel, et pas d'autre chose.

— Ah! j'en étais sûre! dit Clara. Tu le savais, tu étais complice de ce misérable.

— Misérable! complice! Mâtin, tu as bientôt fait de vous habiller les gens, ricana l'avare.

— Je sais ce que je dis, riposta énergiquement Clara, et je veux savoir, fût-ce parle commissaire de pohce, de quel droit mon nom a été le prétexte de cet attentat.

— Tu veux, tu veux... fit Desrochers en hochant ironiquement la tête.

— Oui, je veux, dit Clara, sans cela je vais vous dénoncer tous, toi, Fontagnol, Alcibiade, les témoins qui ont assisté l'assassin...

— Mais, encore une fois, il n'y a pas d'assassin! se récria Ambroise. M. Gaétan s'est battu, il a été blessé, c'est un malheur, mais ce n'est pas un meurtre.

— Ah! tu crois? Comment donc appelle-t-on l'homme qui trappe un ennemi désarmé, en dehors de toutes les lois connues en matière

D s'arrêta, arma sa carabine et attendit. (P. 310.)

de duel? Interroge les témoins, interroge ton monsieur Alcibiade, qui s'est fait chasser à coups de bâton et à coups de pied du théâtre du combat par ceux-là même qui étaient venus l'assister, et qui sont prêts à déposer contre lui si l'on instruit l'affaire. Ah! tu me regardes? Tu commences à douter? Viens donc avec moi, si tu l'oses, chez la victime, et l'on te répétera ce que je viens d'apprendre.

— Comment! fît Desrochers ébranlé. Est-ce bien possible?

UV. 39. — LK DRAMli DE rONTCnARRA. — P. SAU.MKnE. — J. ROU

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