‹ Le drame de PontcharraChapitre 29 sur 77 · FF ETC'", ÉD · texte numérisé non relu

FF ETC'", ÉD

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A ces mots, avec une grande animation de paroles et de gestes, Clara lui raconta de quelle façon le combat s'était terminé.

— Eh bien! poursuivit-elle avec une exaltation fébrile. Je veux savoir ce qui s'est passé entre les Fontagnol et toi, ou, je le jure par ma pauvre mère, je vais directement chez le commissaire. Tout le monde a le droit de dénoncer un crime, je le dénoncerai. Ah! tu m'as fait souffrir assez par ton avarice et ton hypocrisie. Je suis lasse à la fin. Je jette le masque de la soumission.

Tu t'imagines donc que je suis sourde et aveugle? Crois-tu que je ne t'ai pas vu, tremblant et rêveur, depuis le soir où M. Gaétan est venu le parler de ton frère, où il t'a mis sous les yeux la montre qui lui avait appartenu? Est-ce donc pour rien que tu guettais chez un concierge l'arrivée delà lettre qu'il écrivait à sa gouvernante? Est-ce pour rien encore que tu en étudiais le timbre et que tu m'interrogeais pour savoir si elle arrivait de Suisse?

Non, je ne suis pas ta dupe. Il se trame là-dessous quelque chose que je ne connais pas, mais que je suis décidée à découvrir, car je suis ton ennemie si tu t'attaques à M. Gaétan. Je l'aime, entends-tu? Je l'aime. Il ne veut pas de moi, peu m'importe ! Je l'aimerai contre tous, contre toi, contre les Fontagnol qui viennent jouer dans ce drame sanglant je ne sais quel rôle hideux. Et malheur à ceux qui l'auront tué, s'il meurt. Malheur à ceux qui toucheront à un seul de ses cheveux, si je le sauve!

En disant ces mots, elle regardait son père en face avec une sorte de bravade.

Cette exaspération l'inquiéta. Sa fille ne savait rien, mais elle avait soulevé une partie du voile qui recouvrait la vérité.

Il la connaissait capable de mettre à exécution les menaces qu'elle avait proférées. Il eut peur.

Sa joie s'éteignit, le sourire triomphant et railleur qui grimaçait sur ses lèvres s'évanouit comme par enchantement.

— Tu es folle ! dit-il avec une feinte tendresse. Où diable vas-tu chercher tout ce que tu me débites-là? Je ne m'occupe pas du tout de ce que fait M. Gaétan. J'étais là, par hasard, quand on a reçu uneletlre de lui. Un timbre étranger a attiré mes regards, j'y ai jeté les yeux, j'ai vu quelle venait de Suisse. Quoi encore? Je me suis étonné qu'un jeune homme pauvre, puisqu'il travaille, se permît le luxe d'un tel voyage. Et puis... qu'y a-t-il dans tout ceci de surprenant ou d'anormal?

— Ceci n'est pas répondre, fit Clara en frappant du pied avec

colère. Tes paroles mielleuses ne me convaincront plus. Il est trop tard! Une dernière fois, veux-tu me dire de quel droit ce misérable s'est servi de mon nom pour provoquer un combat?

— C'est bien simple, répondit Desrocbers avec une feinte bonhomie. Comment ne l'as-tu pas compris, toi qui comprends même ce qui n'est pas? Fontagnol arrive à Paris, il est riche, il a un fils à qui il donne quatre cent mille francs; j'ai, de mon côté, une fille à qui je puis en donner autant, nous manigançons un mariage, nous commençons par un dîner fin...

— Me marier! s'écria Clara.

— Sans doute.

— Eh! tu sais bien que je ne le peux pas.

— Pourquoi donc? demanda impudemment Desrochers. Sa fille jeta sur lui un regard de souverain mépris.

— Ainsi, dit-elle d'une voix sourde, tu espères aussi me faire croire que ma vie est pour toi un mystère, que depuis trois ans j'ai acheté mes toilettes avec l'argent que tu me refusais, que mes absences fréquentes étaient toutes naturelles à tes yeux?

— Elles ne l'étaient donc pas? fit l'avare sur le même ton. Clara fut sur le point d'éclater, mais elle haussâtes épaules avec

un geste d'écrasant dédain.

— Fort bien, dit-elle, mais je ne vois pas encore, dans ces beaux projets de mariage, ce qui a autorisé M. Alcibiade à me prendre pour sujet de querelle. Je n'avais consenti à rien, et, dans tous les cas, cela ne regardait pas M. Gaétan.

— Pardon, riposta vivement Desrochers, tu viens d'avouei- toimême que tu l'aimais.

— Mais personne que lui ne le savait. Encore ne s'en doute-t-il peut-être pas! soupira la jeune fille.

— La belle malice et le beau mystère, fit Ambroise. Tu allais chez lui tous les jours.

— Non, pas chez lui, chez dame Balbine. Enfin, cela ne regardait que moi — et toi, à la rigueur, ajouta-t-elle.

— Certainement; mais si Alcibiade l'a appris, comme c'est probable — car rien n'était moins difficile à savoir, — ne pouvant s'en prendre à toi, il s'en est pris à M. Gaétan.

Pour obtenir celle qu'on aime, on se défait de son rival, c'est élémentaire.

— A la bonne heure, dit Clara, j'y vois clair à présent.

— Que signifient ces paroles? demanda Desrochers.

— Ou tu ne les comprends pas, ou tu les comprends mieux que moi, répondit la jeune fille. Ainsi toute explication est inutile. Mais, prenez garde ! reprit-elle, avec un regard qu'elle accompagna d'un geste menaçant, si le dénouement est tragique, il le sera pour tout le monde, je vous en préviens.

A ces mots, elle sortit, laissant son père plongé dans une stupéfaction voisine de la terreur.

Pendant ce temps, Alcibiade était rentré à l'hôtel, à demi mort de peur, affaibli par le sang qu'il avait perdu, meurtri par la volée de bois vert et les coups de pied qu'on lui avait administrés.

— Vite! vite ! dit-il à son père avant que celui-ci eût eu le temps de lui adresser une question, refaisons nos malles et partons.

Mais, à peine avait-il prononcé ces quelques mots, qu'il perdit connaissance dans le fauteuil au fond duquel il était tombé.

Fontagnol, sérieusement alarmé, envoya chercher un médecin, déshabilla et coucha son fils dont la manche de chemise était rouge de sang.

Il la releva et examina la plaie.

— Comment se fait-il qu'on ne lui ait même pas mis un mouchoir pour arrêter le sang? se demanda-t-il. Il n'aura pas voulu, le gaillard. Quel courage!... A propos! il a dit: Faisons nos malles et partons!... il a donc tué son adversaire ? J'en étais sûr. Il est si adroit!... C'est égal. Desrochers nous devra une rude chandelle.

Perdu au milieu de ses conjectures, essayant de ranimer son fils, inondant de vinaigre ses tempes et ses joues, Fontagnol, très inhabile dans ce rôle de garde-malade, tout nouveau pour lui, se donnait beaucoup de mal pour n'obtenir aucun bon résultat.

Fort heureusement, le médecin arriva. Grâce à des médications énergiques, il le fît promptement revenir à lui, et l'examina sous toutes les faces.

— Ah çà, dit-il, vous avez le corps tout bleu. Vous avez donc reçu des coups de canne et des coups de poing?

Alcibiade fit dolemment un signe affirmatif.

— Vous êtes tombé sans doute dans quelque guet-apens? Même signe d'assentiment de. la part du blessé.

— Je vois ce que c'est, fît le docteur. Un mari jaloux, qui l'aura surpris et se sera vengé... Bah! cela ne sera rien. Dans cinq ou six jours, avec des compresses et des frictions, il n'y paraîtra plus. Quant au bras, c'est l'affaire d'une quinzaine.

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Fontagnol n'y comprenait rien. Des coups de canne! des coups de poing !

En ce moment, on frappa doucement à la porte qui s'ouvrit lentement et, par l'entrebâillement, apparut la tête chafouine d'Ambroise Desrochers.

FONTAGNOL ET DESROCHERS NE s'aCCORDENT PLUS

Avant de mettre une seconde fois ces deux hommes en présence" Fontagnol et Desrochers, il est indispensable de bien préciser la part qu'ils ont eue dans les événements. Il reste, d'ailleurs, peu de chose à dire à cet égard. Leur première coaversation n'a laissé dans l'ombre que certains détails accessoires, mais qui, si secondaires qu'ils soient, ont leur importance.

Alors qu'ils étaient dans le même magasin, et après avoir capté la confiance de l'homme de peine. Desrochers n'eut plus qu'un but : c'était d'en faire l'instrument de sa haine, ou plutôt de sa cupidité. Chaque jour il prit à tâche de lui mettre sous les yeux la possiljihté de sortir de sa position précaire, et lui fit entrevoir le moyen de gagner d'un seul coup une somme ronde de 10,000 francs. Puis, peu à peu, à mesure qu'il voyait s'allumer les regards de l'ancien contrebandier, Desrochers lui exposa son plan, sans nommer encore les personnages.

Une s'agissait que de faire disparaître un homme et son fils, dont l'existence nuisait aux intérêts d'un tiers.

Fontagnol hésita quelque temps. Il ne se considérait pas comme deshonoré parce qu'il avait été contrebandier, et quoiqu'il eût fait souvent le coup de feu contre les gabelous, il ne croyait pas être un criminel.

Ce que lui proposait Desrochers, cette fois, était bel et bien un assassinat. L'assassinat lui répugnait.

Cependant, poussé par le besoin, assailli de lettres de sa femme, qui demandait du pain, des vêtements pour elle et pour son enfant, il se décida.

Desrochers jeta le masque, nomma la victime, et — sacrifice héroïque — versa d'avance les dix mille francs, sans lesquels Fonta-

gnol refusait de s'exécuter. Dès que celui-ci les eut touchés, il partit.

Pendant huit jours, l'avare n'eut pas un instant de repos. Il tremblait que son complice disparût avec l'argent qu'il avait reçu.

Enfin, lui parvint au bout de dix jours un billet ainsi conçu :

« C'est fait... Dans la nuit du 7 au 8 août, à l'entrée de Pontcharra... Procurez-vous les journaux, vous en verrez la preuve. Moi, je pars. »

Ce Fontagnol avait un honneur à lui. Il se serait fait un scrupule de voler Desrochers, et il n'avait pas reculé devant un meurtre. Singulier point d'honneur!

Muni des indications précises que lui avait données Ambroise, il était arrivé à Genève et s'était attaché aux pas de Frédéric, dont il avait épié les moindres démarches avec un soin minutieux.

11 ne voulait pas le frapper maladroitement au milieu de la ville, il espérait pouvoir s'en débarrasser pendant une de ces excursions que font si volontiers les voyageurs.

C'était d'autant plus facile que Frédéric passait pour un grand marcheur et suivait, par conséquent, les chemins les plus difficiles et les plus courts.

Fontagnol ne se trompait pas. Au bout de quelques jours, il vit sa victime quitter Genève, le sac au dos, le bâton à la main, portant sur une petite sellette mobile, fixée à l'arrière du sac, son enfant dont il n'avait pas voulu se séparer.

Fontagnol le suivit à distance. Il s'était muni d'une carabine et d'un carnier, ce qui lui permettait de se donner pour un chasseur et de passer impunément par tous les chemins. Il fut assez désagréablement surpris de voir que Frédéric rentrait en France.

Aussi, décidé à ne pas le laisser aller trop loin, il le rejoignit à Francin, entra dans la même auberge, lia conversation avec lui, et accepta même le verre de vin que celui-ci lui offrait.

Il salua et partit. Il savait tout ce qu'il voulait savoir. Quoiqu'il fût un peu tard, Frédéric ne s'arrêtait pas à Francin et avait l'intention de gagner Pontcharra, dont il n'était éloigné que de huit kilomètres.

Fontagnol prit les devants, et se mit en quête d'un endroit favorable. A quelque distance de Pontcharra, il aperçut sur la gauche un chemin creux, qui aboutissait sur la route et tournait brusquement entre deux talus. Il s'arrêta, arma sa carabine, et attendit.

Un quart d'heure après passait Frédéric.

On sait le reste.

Voilà donc dans quelles circonstances ces deux hommes se retrouvaient au bout de vingt-trois années.

Par le fait, le meurtre qu'avait commis Fontagnol devenait inutile, si Gaétan du Lac n'était autre qu'Edmond, le fils de Frédéric Desrochers.

Aussi, de même que les voleurs de profession n'assassinent qu'afin de ne pas se laisser prendre, de même Fontagnol et Desrochers étaient dans la nécessité de commettre un second crime, pour faire oubher le premier et pour en retirer définitivement tous les bénéfices.

Non pas qu'ils tremblassent d'être poursuivis, ni même inquiétés au sujet du meurtre de Frédéric. La prescription leur assurait depuis longtemps l'impunité, mais il s'agissait de garder le miUion que cette violence leur avait rapporté.

En arrivant à Paris, Fontagnol s'était imaginé n'avoir plus qu'à recueillir les fruits de l'œuvre à laquelle il avait coopéré.

« Je tiens Desrochers, s'était-il dit, je le forcerai à doter richement sa fille, je la ferai épouser par Alcibiade, et il héritera ainsi de mes huit cent mille francs, du million d'Ambroise et du million de Frédéric. »

C'est pour assurer la réussite de ce projet, qu'il avait déchaîné Alcibiade sur Gaétan.

On voit qu'il avait trop compté sur le courage et l'habileté de son fils. Mais il avait compté aussi sans l'avarice de Desrochers, qui ne se souciait nullement de donner cinq cent mille francs à Clara, et de laisser plus tard ses millions à l'héritier présomptif d'un Fontagnol.

S'il avait feint d'y consentir, c'était surtout pour se débarrasser de Gaétan. Quant à l'engagement qu'il avait signé, il savait bien que cet engagement était sans valeur, puisque Fontagnol ne pouvait se faire un titre légal d'un écrit qui le compromettait plus encore que Desrochers.

Tout souriait aux désirs de l'avare. La façon tragique dont le duel s'était terminé le délivrait du danger qu'il redoutait le plus, et la manière dont Alcibiade s'était conduit, plaçait ce jeune homme sous le coup d'une poursuite qui, en passant par la cour d'assises, devait nécessairement le conduire au bagne.

Donc, plus de revendication possible de la part de Gaétan, plus de mariage entre Alcibiade et Clara.

Aussi Desrochers ne perdit pas de temps pour se rendre à la rue d'Orléans-Saint-Honoré. 11 avait même pris une voiture, ce qui était dans sa vie une prodigalité presque sans exemple.

Après avoir entr'ouyerl la porte, il pénétra dans l'antichambre, et aperçut le docteur au chevet du blessé.

Il s'approcha de Fontagnol, et, se penchant à son oreille : >

— Eh bien! vous êtes encore là? demanda-t-il. Fontagnol tressaillit.

Cette phrase coïncidait si directement avec les quelques mots d'Alcibiade « faisons nos malles et partons! » qu'il ne put se défendre d'un mouvement de surprise.

En effet, il ne savait rien. Son fils s'était évanoui avant de pouvoir fournir la moindre explication; le médecin était arrivé, et sa présence avait forcément empêché les confidences du blessé.

Enfin le docteur sortit et annonça qu'il reviendrait dans la soirée pour faire un second pansement.

— Ménagez votre fils, recommanda-t-il. Il aura certainement un peu de fièvre dans quelque temps, mais faites exécuter l'ordonnance que je vous laisse et tout ira bien.

Dès qu'il fut parti, Fontagnol alla fermer la porte, donna un tour de clef à la serrure, et revint se placer entre Alcibiade et Desrochers.

— Voyons, demanda-t-il. Qu'est-il donc arrivé?

— Voilà, répondit son fils. Je me suis battu ce matin avec ce M. Gaétan, — un rude hypocrite. Ne vous y fiez pas. Je croyais, d'après ce que vous m'aviez dit, qu'il ne savait pas tenir un fleuret. Je t'en fiche ! Il s'en servait mieux que moi. Enfin, à la troisième reprise, je reçois un coup d'épée dans le bras. Je n'y fais pas attention sur le moment je riposte, je me fends à fond, et je le traverse de part en part.

— Très bien, dit Fontagnol, mais les bleus que tu as en travers du dos? ce n'est pas lui qui te les as faits?

— Non, c'est après... balbutia Alcibiade. Un autre accident... une méprise de mes témoins.

— Comment! ce sont tes témoins qui t'ont frappé?

— Oui, mais je ne sais pas bien pourquoi. J'étais dans une si grande colère...

Fontagnol n'était pas satisfait de ces explications. Il se tourna vers Desrochers, qu'il voyait sourire malicieusement, comme pourlui en demander d'autres.

— Monsieur votre fils ne vous dit pas toute la vérité, répondit Ambroise à cette interrogation muette. Je vais vous la faire connaître telle qu'elle a été racontée à dame Balbine, en présence de Clara, par les témoins de Gaétan.

Ciuq cent mille francs ! s'écrla-t-il. (P. Gn.^i

On était convenu de se battre au premier sang. M. Gaétan, qui aurait pu tuer dix fois son adversaire, se décida à le toucher au bras pour en finir, abaissa la pointe de son épée en terre et se retourna vers ses témoins pour leur faire signe d'intervenir.

Ils s'approchaient déjà, lorsque profilant du moment où son ennemi avait le dos tourné, Alcibiade se jeta sur lui et l'assassina.

Les sous-officiers qui le représentaient, indignés, se précipitèrent

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sur votre fils, le rouèrent de coups et le mirent en l'état où vous le voyez.

— Ah! que je souffre! gémissait Alcibiade, pendant que Desrochers donnait à son père cette version plus exacte.

Et, dans l'espoir d'interrompre ce récit abrégé, il sautait dans son lit, poussant des plaintes à fendre l'âme.

Mais Ambroise n'était pas homme à s'attendrir pour si peu. Il continua jusqu'au bout, tandis que Fontagnol, non moins insensible, l'écoutait avec beaucoup ^'attention.

— C'est donc vrai? demanda-t-il à son fils avec colère.

Au lieu de lui répondre, Alcibiade redoubla ses cris, ses bonds et ses gémissements.

— Vous voyez bien, fit Desrochers. Qui ne dit mot consent. Aussi, je vous le répète, vous n'avez qu'une chose à faire, c'est de déguerpir au plus vite, et d'aller manger loin d'ici vos quarante mille francs de rentes.

A la joie que laissait percer Ambroise, Fontagnol comprit ce qui se passait en lui.

Il sourit finement et secoua négativement la tête.

Desrochers était certainement loin de s'attendre à ce refus, car il tressaillit.

— Quoi! s'écria-t-il, vous ne voulez pas quitter la France?

— Pourquoi la quitterais-je? demanda Fontagnol.

— Mais je ne vous ai donc pas dit que M. Gaétan succomberait infailliblement à sa blessure.

— Qu'en savez-vous?

— Le médecin l'a condamné.

— Les médecins sont des ânes et non pas des oracles.

— Vous désirez donc qu'il en réchappe?

— Plutôt que de perdre mon fils, oui, répondit Fontagnol.

— Eh bien! vous vous faites illusion, riposta Ambroise avec un accent étrange. M. Gaétan n'en reviendra pas.

. Son complice l'examina en face, comme pour lire sa pensée dans ses yeux ; mais rien n'était plus insaisissable que le regard de l'avare. Il se détourna et rougit imperceptiblement.

— Comment ! dit Fontagnol à voix basse. Est-ce que vous songez à empêcher sa guérison?

— Moi? Et de quelle façon voulez-vous que je m'y oppose? Fontagnol garda le silence ; il prit la main de Desrochers, qu'il

entraîna dans sa chambre.

— Ici nous pourrons causer à l'aise, dit-il brièvement.

Mais, avant de fermer la porte, iljeta un coup d'œil sur Alcibiade, qui avait fini par se taire.

— Dors en paix, et laisse-nous tranquilles pendant cinq minutes, recommanda-t-il d'une voix rude.

Puis il poussa la porte, qu'il ferma au verrou.

— Maintenant, dit-il, parlons peu et parlons bien.

— Je ne suis venu que pour cela, répondit Ambroise.

— Vous avez donc trouvé un moyen de contrarier la guérison de M. Gaétan?

— Dq tout, se récria Desrochers. Il est condamné, je vous l'ai dit.

— Et c'est tout? interrogea cyniquement Fontagnol.

— Absolument tout, fît l'avare.

— De sorte qu'il se rétablit...

■ — Il ne se rétablira pas.

— Grâce à sa blessure, ou grâce à vous?

— Grâce à sa blessure et pas autrement, répliqua Desrochers,

— Alors qu'avons-nous à craindre? dit Fontagnol.

— Ah! vous n'êtes pas au bout, ricana Ambroise. Voilà Clara qui s'en mêle!

— Clara! votre fille?

— Elle-même. Je vous ai dit comment elle se trouvait là, lorsque les témoins de M. Gaétan ont raconté la chose à la gouvernante. Eh bien! mon cher, ce dont ni vous ni moi ne nous étions doutés, elle aime ce jeune homme!

— Qui vous l'a appris?

— Elle-même, il y a un quart d'heure à peine.

— Et vous ne le saviez pas? interrogea Fontagnol avec défiance.

— Si je l'avais su, croyez-vous que je n'aurais pas pris mes précautions pour échapper au nouveau danger dont cet amour maudit nous menace?

— Quel danger?

— Ah! mon cher, si vous aviez vu Clara, vous ne m'adresseriez pas cette question. Quand elle a été instruite de la lâcheté par laquelle Alcibiade s'était défait de son rival, elle est entrée chez moi comme une lionne blessée, et m'a formellement déclaré que si M. Gaétan succombait, elle dénoncerait elle-même le meurtrier. J'ai essayé de lui imposer silence, de nier, de lui faire comprendre qu'un duel n'était pas un assassinat, mais elle était trop bien renseignée

pour que je pusse la convaincre. Elle s'est emportée contre votre fils, contre vous, contre moi-même. Je ne sais quelle fatalité de déduction lui a fait deviner en partie le plan que nous avions combiné, mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle pressent entre nous une sorte de complicité.

Elle criait si fort, continua Desrochers, que j'ai dû filer doux, pour ne pas attirer l'attention des voisins. Or, pour moi qui la connais, le péril est imminent.

Il est évident que M. Gaétan mourra, et que Clara dénoncera le crime au premier magistrat qui lui tombera sous la main. C'est pourquoi, je vous le répète pour la troisième fois : fuyez! il n'est que temps.

Pendant cette longue exposition, Fontagnol n'avait pas sourcillé. Lorsque Desrochers eut fini, son complice lui rit littéralement au nez.

— Décidément, vous me prenez pour un imbécile, dit-il en haussant les épaules. Vous vous imaginez que j'aurai tiré pour vous les marrons du feu, et que je vais me sauver sottement, afin que vous n'ayez plus rien à craindre ni de votre ennemi ni de moi? Ce serait trop bête, en vérité.

— Vous aimez donc mieux rester sous le coup d'une poursuite?

— Quelle poursuite?

— Celle qu'intentera M. Gaétan, s'il se rétablit.

— Mais puisqu'il mourra, vous en avez la certitude.

— Ou bien la dénonciation dont Clara nous menace, avança Desrochers, poussé dans son dernier retranchement.

— Quant à celle-là, c'est votre affaire autant que la mienne, riposta Fontagnol. Vous avez beau vous débattre, nous sommes liés l'un à l'autre, mon petit père. S'il y a crime, vous êtes aussi compromis que moi. Ces mots « fût-ce par la mort » que vous avez ajoutés de votre propre main dans Técrit dont je suis détenteur, vous engagent autant que moi et établissent nettement votre connivence. Si vous en redoutez les suites, arrangez-vous. Avouez tout à Clara, s'il le faut, je m'en soucie comme d'une guigne. Mais vous ne me ferez jamais croire que du jour oh. votre fille saura que son indiscrétion mettrait la tête de son père en jeu, elle ira le dénoncer froidement pour venger son amant.

— Comment! si vous étiez pris, vous feriez donc remonter le crime jusqu'à moi? demanda Ambroise.

— Avez-vous eu la naïveté d'en douter un seul instant?

— Mais vous ressusciteriez forcément le meurtre de Frédéric ! fit observer l'avare effrayé.

— Que voulez-vous que j'y fasse? dit Fontagnol. C'est vous qui m'y aurez contraint par vos malices cousues de fil blanc. Je ne peux cependant pas vous laisser tous les atouts dans votre jeu.

— Ainsi, fit Desrochers éperdu, — car il n'avait pas compté sur un tel cynisme de la part de Fontagnol — vous refusez de vous éloigner?

— Très positivement. Votre sécurité m'est une garantie de la mienne. Cependant...

— Quoi? demanda Ambroise qui se reprit à espérer.

— Il y aurait un moyen de tout concilier, hasarda l'ancien contrebandier.

— Lequel ?

— Votre fille aime beaucoup ce jeune homme?

— Éperdûment, j'en ai la preuve sous les yeux.

— Alors Alcibiade n'obtiendra jamais son consentement?

— C'est fort probable.

— Et nous voilà o])ligés de renoncer à nos projets de mariage?

— Malheureusement.

— C'est dommage ! Il me souriait assez de voir nos fortunes se réunir plus tard — • le plus tard possible — entre les mains de nos enfants et petits-enfants... Mais puisque cela ne se peut pas, n'en parlons plus... après tout, je me moque pas mal de Clara, qui m'a Tair d'une fameuse dégourdie...

— Eh bien? fit Desrochers, dont ces renonciations successives comblaient tous les désirs.

— Eh bien! proposa hardiment Fontagnol. Gardez la fille et donnez-moi la dot.

— Quelle dot?

— Les cinq cent mille francs que vous lui destinez, parbleu!

L'avare s'attendait si peu à cette proposition, qu'il bondit littéralement, et que son visage parcourut successivement toutes les nuances de la colère et la pâleur livide de l'épouvante.

— Cinq cent mille francs! s'écria-t-il d'une voix étranglée. Moi! que je vous donne...

— Oh! mon petit père, dit Fontagnol, vous aurez beau vous pâmer, si je n'ai pas votre fille, je veux la dot. Je ne sors plus de là, je vous en avertis. Pour ce qui est de ma tranquillité, je ne suis pas inquiet, maintenant que je vous ai formellement déclaré mes intentions. Ah! cela vous défrise un peu, je le vois bien. Vous étiez venu ici tout chaud, tout bouillant; vous vous étiez dit :

— Je vais faire une peur de chien à Fontagnol ; Fontagnol perdra la tête, Fontagnol décampera, j'aurai le million de Frédéric, et il n'aura pas ma fille.

Eh bien! non. Fontagnol n'a pas peur, Fontagnol reste, Fontagnol ne renonce à aucune de ses prétentions. Vous aurez le milhon de Frédéric, mais j'en aurai la moitié.

A ces mots, il salua ironiquement l'avare consterné.

— Maintenant, ajouta-t-il, nous nous sommes parlé à cœur ouvert, nous n'avons plus rien à nous dire. Quand vous serez disposé à souscrire aux conditions que je vous impose, vous viendrez. Si vous lardez trop à vous décider, j'aurai de la mémoire pour nous deux, je vous le promets.

Sur ces paroles significatives, il ouvrit la porte de sa chambre, et la montra du geste à Desrochers, qu'il saluait en même temps avec une politesse railleuse.

L'avare sortit en trébuchant, comme un homme ivre. Ces cinq cent mille francs qu'exigeait Fontagnol résonnaient encore à ses oreilles comme un glas de mort.

Lui qui était venu trouver le contrebandier avec tant de confiance, qui croyait si bien lui persuader de fuir, il avait essuyé non seulement un refus catégorique, mais encore Fontagnol avait élevé de nouvelles prétentions.

Entre Clara, qui le menaçait d'une délation, et son complice, lont les menaces plus vagues n'étaient pas moins inquiétantes, il n'hésita pas.

En cas d'urgence, mais en cas d'urgence seulement, il se déciderait à faire à Clara l'aveu de son crime. Pour garder son argent, il aurait confessé à la face de Dieu toutes les infamies dont il était capable.

Quant à Fontagnol, il le verrait venir.

— Que diable ! se disait-il, Fontagnol n'est pas assez bête, à présent surtout qu'il est riche, pour se perdre dans le but unique de me ruiner moi-même.

Il se rassura donc peu à peu, et, après avoir envisagé la position sous toutes ses faces, il se prit à sourii^e.

— Après tout, murmura-t-il, puisque Clara l'aime, si je dois donner ma fille et mon argent à quelqu'un, mieux vaut que soit à « lui... » cela conciliera tout. ,

Pendant que ces deux misérables se partageaient ainéi le millior de Frédéric, Clara était allée rejoindre dame Balbine, et s'était installée.

au chevet de Gaétan. La vieille fille avait d'abord voulu refuser les offres de M"^ Desrochers, mais celle-ci avait insisté avec tant de grâce, avait trouvé des expressions si touchantes, avait manifesté une douleur si vraie, que la gouvernante se laissa toucher et lui permit de la seconder.

La pauvre femme, en dépit de son grand âge, était presque aussi naïve qu'un enfant.

Elle rie soupçonna pas quels motifs poussaient Clara à lui venir en aide.

Elle ne vit dans celte proposition qu'une extrême bonté de cœur, qu'une charité toute chrétienne.

Elle accepta donc d'autant plus volontiers que, de cette façon, Gaétan ne serait jamais seul pendant les instants assez fréquents où elle était forcée de s'absenter.

Pale à faire peur, immobile, étendu sur son lit, les yeux fermés et entourés d'un cercle profondément bistré , Gaétan ne donnait d'autre signe de vie qu'une respiration rauque, bruyante, oppressée, qui s'échappait irrégulièrement de sa poitrine.

11 essayait de temps à autre de soulever ses paupières alourdies. Pendant cet infructueux effort, on apercevait ses yeux ternes et sans regards, errant confusément dans le vide, incapables de se fixer sur le moindre objet.

En vain dame Balbine s'était approchée de lui et l'avait appelé par son nom. Il n'avait pas entendu, ou n'avait pas eu la force de lui répondre.

Elle ne l'appelait cependant plus « monsieur » Gaétan, ainsi qu'elle affectait toujours de le faire ordinairement. La douleur lui avait fait oublier le respect.

Elle se penchait vers lui, elle lui parlait avec des larmes dans la voix. Une mère n'aurait pas pris avec son enfant de ton plus aflectueux et plus caressant que ne le faisait cette infortunée Balbine.

Quant à Clara, elle ne se dissimulait pas que non seulement elle n'était pas aimée de Gaétan, mais encore que ses assiduités lui étaient importunes. Aussi, dès qu'elle voyait s'entrouvrir ses paupières, elle se retirait soigneusement derrière les grands rideaux qui pendaient autour du lit.

Le zèle avec lequel la vieille fille se montrait, la discrétion avec

L laquelle Clara se tenait dans l'ombre, étaient autant de peines perdues, Gaétan ne les avait reconnues ni l'une ni l'autre. Le docteur s'était informé si Gaétan n'avait pas de médecin. Sur

la réponse négative de M"" Balbine, il avait fait observer que ses occupations à Vincennes, l'importance de sa clientèle et la longueur du trajet ne lui permettaient pas devenir aussi souvent qu'il serait nécessaire. Il avait donc conseillé de faire appeler un second médecin, ce dont Raoul et René s'étaient chargés.

Eux-mêmes voulurent l'amener chez le blessé, pour qu'il se prononçât devant eux sur l'état du malade.

Le docteur approuva de point en point ce qu'avait dit et fait son confrère, et, sur les instances de dame Balbine et des témoins de Gaétan, s'engagea à venir trois fois par jour, jusqu'à ce que l'on pût pronostiquer à coup sûr quels seraient les résultats de ce coup d'épée.

C'était un homme habile, fort en renom, consciencieux, en qui ses clients avaient une confiance aveugle.

Selon lui, le danger pouvait aller en augmentant de trois en trois jours, jusqu'à concurrence du neuvième jour. Si à cette date le blessé vivait encore, il était à peu près sauvé; mais on avait à craindre des désordres intérieurs, dont il était impossible d'apprécier l'étendue, qui pouvaient déterminer une hémorragie interne et emporter le malade en quelques minutes.

Dans tous les cas, une fièvre terrible allait se déclarer, fièvre dont on ne saurait prévoir l'intensité, et qui irait peut-être jusqu'au délire. 11 importait donc que le blessé ne restât jamais seul.

Dame Balbine et Clara protestèrent qu'elles ne le quitteraient pas un moment.

Le soir même, en effet, le visage de Gaétan se colora affreusement. C'était la fièvre qui se déclarait.

Sous prétexte qu'elle était plus jeune, Clara voulut absolument passer cette première nuit au chevet du malade. Dame Balbine y consentit, mais à la condition que la porte de communication resterait ouverte.

N'importe, Clara était heureuse. D'un bras vigoureux et moelleux à la fois, elle soulevait avec précaution la tête du cher blessé pour lui faire boire la potion qui avait été ordonnée. Ah! si Gaétan avait pu entendre battre ce cœur, lorsque son oreille reposait délicatement sur le sein voluptueux de la jeune fille! S'il avait pu lire dans ses yeux le bonheur qui s'y reflétait... Personne ne disputait alors à Clara la possession de ce corps inanimé. Elle se retenait pour ne pas le serrer d^ns ses bras, pour ne pas déposer sur cette bouche inerte le baiser qui lui brûlait les lèvres.

Certes, si Gaétan avait pu la voir, il aurait été touché de tant

Est-ce qu'il est en danger de ujort? (P. 32?^

UV. 41. - LE DRAME DE POMCRARRA. - P. SAUMÈRE. - J. ROUFF ET C'e. ÉD.

LÎV. 41.

d'amour. 11 l'aurait aimée peut-être... Mais non. Il ne l'aimait pas! Elle en était réduite même à se cacher pour lui donner les soins que réclamait son état!

Cette première journée se passa bien, c'est-à-dire moins mal qu'on ne le craignait. Vers six heures du matin, Clara laissa la place à dame Balbine et alla prendre un peu de repos.

A l'heure du déjeuner, elle se trouvait à table devant son père. Pas un mot ne troubla le silence glacial qu'ils gardaient.

Desrochers ne manifesta par aucun signe qu'il se fût aperçu que sa fille avait passé la nuit hors de sa chambre. Peut-être même ne le savait-il pas, car ce n'était pas Louise qui aurait trahi Clara.

Dans la matinée, le docteur était revenu.

11 avait annoncé que, selon toute probabilité, et surtout eu raison de la nature vigoureuse du patient, la fièvre augmenterait pendant la journée et pendant celle du lendemain.

Il ne se trompait pas. Vers cinq heures du soir, le malade ouvrit des yeux effrayants; son corps fut agité d'un frémissement général. Dame Balbine redoutait un accès de fièvre chaude, un transport au cerveau; elle supplia Clara de ne pas la laisser seule. Clara ne demandait pas mieux.

Dans la nuit, le délire s'empara du blessé. Ce fut d'abord une crise violente, des phrases sans suite prononcées sur tous les tons que comporte la voix humaine, parmi lesquelles ces mots : « Assassin, ennemi, Desrochers, » se représentaient le plus souvent.

Clara prêtait une oreille avide.

Ces mots entrecoupés, le nom de son père, si bizarrement accouplé avec ceux d'ennemi et d'assassin, la confirmèrent dans les^ soupçons vagues qu'elle avait déjà conçus. Mais ce fut en vain qu'elle chercha la vérité au milieu de ces cahos confus de paroles incohérentes.

Toute la nuit s'écoula ainsi, avec quelques intermittences de calme, ou plutôt d'anéantissement complet.

Vers sept heures du matin, le malade eut une crise plus violente encore, dans laquelle s'entrecroisaient bizarrement de sourdes menaces contre les ennemis, les assassins, contre Desrochers même, avec des espérances indécises de fortune, d'avenir, de bonheur; mais dans les expressions, comme dans les idées, il n'y avait rien de suivi, rien qui pût former un corps.

A plusieurs reprises, il avait essayé de s'élancer hors du lit, pour combattre les fantômes qui hantaient son imagination.

Les deux pauvres femmes eurent toutes les peines du monde à le retenir.

Clara ouvrit la fenêtre, dans l'espoir que l'air frais du matin apaiserait la surexcitation du fiévreux.

En effet, soit que cette impression de fraîcheur le soulageât, soit que le corps épuisé n'eût plus de forces, Gaétan se calma tout à coup, et promena autour de lui un regard halluciné. Puis, saisissant la main de Clara dans les siennes, il la contempla longuement et un sourire de bonheur erra sur ses lèvres.

Au même instant on sonnait à la porte. C'était le docteur qui arrivait. Dame Balbine et Clara lui firent signe de n'avancer qu'avec précaution.

Il surprit le malade dans cette position, et sans remarquer la joie dont les traits de la jeune fille étaient empreints, il s'arrêta curieusement.

— C'est vous, disait Gaétan d'une voix douce, en caressant d'une main la main de Clara qu'il tenait de l'autre. Ah ! je savais bien que nous n'étions pas séparés à jamais, que je vous reverrais un jour! V^otre père m'a donc pardonné? Il vous a donc permis de venir? Ahl qu'il a bien fait! Que vous êtes bonne et que je vous aime!

Clara rayonnait.

Sa main tremblait; elle se détournait pour cacher l'ivresse dont son cœur était pénétré.

— C'est drôle, poursuivit Gaétan, je vous attendais. Par la pensée j'avais deviné que vous viendriez. Ah! que je vous remercie, Alice, chère Alice! que je suis heureux!

En entendant prononcer ce nom, qui dissipait cruellement l'erreur délicieuse dans laquelle elle était tombée, Clara retira vivement sa main.

— Vous retirez votre main, fit Gaétan d'une voix attristée. Que vous ai-je donc fait, Alice? Ne sentez-vous pas que je ne vis que pour vous et par vous?...

Tout à coup il s'arrêta, ses yeux se fixèrent sur Clara et la regardèrent avec une sorte d'épouvante.

— Clara! s'écria-t-il. Elle qui m'a trahi, qui a écrit à M. Darneville la lettre infâme... Comment! vous êtes ici, auprès de moi! Vous!

Il fit un effort pour la repousser, mais il retomba inanimé sur l'oreiller.

— L'accès est passé, fît le docteur. Il vous a reconnue, mademoiselle, c'est déjà bon signe. Il est vrai qu'il se méprend étran-

gement aux soins que vous lui prodiguez, mais il ne faut pas lui en vouloir. C'est le résultat de la fièvre, du délire. Cependant, un mot, je vous prie : cette Alice dont il parle, est-ce qu'elle existe? La connaissez-vous ?

— Hélas! Elle n'existe que trop, soupira dame Balbine. C'est une jeune fille riche, qu'il aime, et dont il vient d'être séparé par suite d'événements inattendus...

En disant ces mots, elle jetait sur Clara un regard courroucé, car elle croyait à l'accusation que Gaétan venait de porter contre elle.

— Ah! c'est dommage, fit le docteur. Cette Alice serait pour lui un meilleur médecin que moi. Elle le sauverait peut-être, tandis que moi...

Il n'acheva pas, mais il secoua tristement la tète.

Clara surprit ce mouvement. Une pâleur mortelle envahit son visage.

Le docteur ordonna de nouvelles prescriptions et sortit.

Dame Balbine et Clara restèrent seules : la première, digue et sévère comme un juge, la seconde, horriblement pâle et le cœur brisé.

Fort heureusement, c'était une fille d'énergie que Clara.

Elle se redressa résolument et se dirigea vers la porte.

— Adieu, mademoiselle, fit gravement dame Balbine.

— Comment, adieu? dit la jeune fille, qui s'arrêta court.

— Sans doute, vous comprenez bien qu'après ce que je viens d'apprendre sur votre compte, votre présence dans cette maison est devenue impossible.

— Que voulez-vous dire? demanda Clara, dont la tête se perdait au milieu des douleurs successives que lui infligeait la destinée.

— Je sais que le départ de Gaétan a été provoqué par une lettre anonyme qu'a reçue M. Darneville, et je sais que c'est vous qui l'avez écrite. Par conséquent, sortez! Il n y a plus rien de commun entre nous.

— Oh ! gémit Clara, en se voilant le visage avec ses deux mains. Il ne manquait plus que cela!

Mais, soudain elle releva la tête.

— Vous le croyez donc? fit-elle, haletante.

— N'avez-vous pas entendu comme moi que Gaétan vous accusait ?

— Mais il délirait, ma bonne dame! Le docteur vous l'a dit. La vieille fille fit un ^este d'incrédulité.

-— Vous ne me croyez pas? fit-elle avec découragement. Ohl

c'est impossible. Écoutez, écoutez-moi, je vous en supplie. Vous ne doutez pas que je crois en Dieu, n'est-il pas vrai?

— Je ne prétends pas cela, protesta dame Balbine, aux yeux de qui cette phrase était presque un sacrilège.

— Eh bien! reprit la jeune fille d'une voix claire et vibrante : Par le Dieu qui nous entend, qui nous jugera, qui peut me foudroyer à l'instant, si j'ai menti, je vous jure que je ne sais ce que vous voulez dire, que je n'ai jamais écrit ni fait écrire la lettre calomnieuse que vous m'attribuez! Sur ma vie, sur mon salut, je vous le jure! Me croyez-vous ?

Il y avait dans ce serment une telle conviction, sur le visage de Clara une si grande franchise, un tel désir de persuasion, que dame Balbine ne douta plus.

D'ailleurs, rien ne pouvait avoir à ses yeux plus de valeur qu'une semblable invocation.

— Je vous crois, s'empressa-t-elle de répondre solennellement, mais alors, cette lettre... d'où vient-elle?

— Je l'ignore, mais je le saurai si c'est possible, croyez-moi. Elle était en proie à une grande exaltation.

— Tenez, je vais vous donner une preuve du zèle dont je suis animée pour tout ce qui concerne M. Gaétan, reprit-elle avec animation.

Le docteur nous disait tout à l'heure que la présence de M"* Alice serait le plus sûr remède à l'état désespéré du blessé. Eh bien! je veux en essayer.

— Comment, vous irez chez M. Darneville ! s'écria la vieille fdle stupéfaite.

— J'irai, répondit fermement Clara. Quoi! Vous ne feriez pas celte démarche, quand il s'agit de sauver Gaétan?

— Je n'oserais jamais, avoua dame Balbine.

— J'oserai, moi, répliqua Clara, de plus en plus exaltée. Et pour vous montrer combien je l'aime, pour vous faire connaître l'étendue du sacrifice que je fais, moi, que vous accusez, je vais mettre devant vous mon cœur à nu, vous l'ouvrir, saignant et déchiré comme il l'est par l'amour et le désespoir. Ah! vous avez cru que je n'étais guidée que par la charité dans les soins que je prodigue à cette victime? Non, madame, non. Regardez-le ce corps inerte, qui repose froid et glacé sur son ht de souffrance, je l'ai tenu dans mes bras, palpitant de désirs, frissonnant de plai'sir, de voluptés, d'ivresses que votre sainteté ne soupçonne môme pas. Vous croyez que j'ai la fièvre,

le délire à mon tour? Non, madame, mille fois non! Gaétan est mon amant!

— Votre amant! s'écria dame Balbine, qui frémit d'horreur.

— Une heure seulement, c'est vrai, soupira Clara; mais une heure qui remplira toute ma vie. Comprenez-vous à présent ce que je souffre? Je l'aime, et il ne m'aime pas. Je l'aime, et il en aime une autre. Eh bien! celle qu'il aime, je vais la chercher, moi. Et je l'amènerai ici, ou je succomberai à la peine, et tandis que, devant moi, ils murmureront des mots d'amour, confondront ieur haleine... moi, je meurtrirai mes chairs, je retiendrai mes larmes, j'étoufferai mes sanglots, je me déchirerai la poitrine. J'en mourrai, je le crois, je le désire même, mais je l'aurai sauvé!

A ces mots, elle sortit, laissant dame Balbine confondue,, épouvantée de-ce qu'elle venait d'entendre.

— Jésus, mon Dieu! pria-t-elle. Pardonnez-lui.

Et elle fît un signe de croix, comme si c'eût été le diable qui venait de lui parler.

Mais elle était femme, et elle était bonne autant que pieuse. Elle sentit tout ce que Clara devait souffrir, et ces tortures parurent à ses yeux une suffisante expiation.

— Comme elle l'aime! murmura-t-elle effrayée.

Pendant ce temps, Clara, sans perdre une minute, avait rapidement fait sa toilette, et s'était dirigée vers le boulevard Malesherbes.

Pour se présenter chez M. Darneville sous un prétexte plausible, elle avait pris sous son bras le carton dans lequel elle portait ordinairement ses chapeaux.

Rien de plus naturel, en effet, que la modiste d'Alice lui envoyât une de ses ouvrières.

Au moment oii elle arriva, un commissionnaire descendait les malles et les chargeait sur une voiture. C'étaient les bagages de M"" de Linours, qui partait pour Dieppe.

Clara monta courageusement les deux étages et sonna.

Ce fut Alice, elle-même, qui ouvrit la porte.

Elle faisait ses adieux à sa tante, que M. Darneville accompagnait au chemin de fer.

Clara se tint à l'écart et profita de ces quelques instants pour examiner Alice.

Tant de beauté, de jeunesse, d'innocence, lui inspirèrent le respect et la découragèrent.

Elle comprit qu'elle n'était pas de force à lutter. Elle qui, tout

en se sacrifiant, était venue avec des sentiments de haine, elle se laissa imposer par le charme et la distinction de cette virginale créature. Lorsque son père et sa tante se furent éloignés, Alice se tourna avec bonté vers Clara.

— Que me voulez-vous, mademoiselle?

— Je viens de la part de la modiste de mademoiselle.

— Mais je n'ai rien commandé, se récria la jeune fille.

— Je le sais bien, seulement, je viens vous soumettre quelques échantillons de ruban et un modèle nouveau...

— Ah! c'est différent, fit joyeusement Alice. Suivez-moi. A ces mots, elle entraîna Clara dans sa chambre.

Quand elle eut poussé la porte, elle courut au carton, qu'elle essaya d'ouvrir.

— C'est inutile, mademoiselle, fit Clara. Ce n'est pas pour causer chiffons que je suis venu ici.

Et, joignant le geste à la parole, elle referma le couvercle.

— Mais alors, pourquoi êtes-vous venue? demanda naïvement la jeune fille.

— C'est un malheur qui m'amène, répondit Clara.

— Un malheur! fit Ahce en pâhssant. Lequel?

— Vous connaissez M. Gaétan...

■ — Comment, interrompit la jeune fille oppressée. Est-ce à lui qu'il est arrivé un malheur?

— Oui, mademoiselle.

— Oh ! mon Dieu, fit Alice, en portant une main à son cœur, et en s'appuyant de l'autre sur le dossier d'un fauteuil.

— Elle l'aime, pensa Clara qui la dévorait des yeux.

— Que lui est-il donc arrivé? interrompit Ahce, en s'efforçant de raffermir sa voix.

— Hier matin, il s'est battu en duel contre un misérable qui l'avait provoqué, et qui l'a assassiné.

— Assassiné? s'écria la jeune fille, qui chancela.

— Oui, mademoiselle, car il l'a frappé en dehors de toutes les règles du duel, de tous les principes de loyauté.

Alice, incapable de se soutenir, se laissa tomber dans un fauteuil. Elle prit son mouchoir, essuya la sueur dont son visage était inondé, mais se redressa presque aussitôt.

— Est-ce qu'il est en danger de mort? demanda-t-elle.

— S'il pouvait être sauvé par des moyens ordinaires, je ne serais pas ici, répondit Clara d'une voix rauque.

LE DRA.ME DE POxNTCHARU\

Dame Balbiue lui prit la maiu. (P. 334.)

Le ton sur lequel elle avait prononcé ces quelques mots attira l'attention d'Alice qui, pour la première fois, l'examina avec soin.

La toilette que portait Clara était de beaucoup plus élégante et recherchée que ne le sont généralement celles des ouvrières.

Ce détail et la beauté de cette inconnue ne devaient pas échapper à l'œil d'une femme.

— Qui donc êtes-vous? demanda-l-elle.

Uv. 42. — LE DkAJIE DE POWTCHARRA. —P. SAUMÈBE. — J. ROUFF ET C'*, ÉD. UV. 42.

— Une voisine de M. Gaétan, répondit Clara.

— Mais qui vous a envoyée ici? Est-ce lui?

— Personne ne m'a envoyée. Je suis venue seule, fit Clara avec une profonde amertume.

Alice fut surprise de cette étrange intonation.

— Mais qui vous a donné mon nom, mon adresse? dit-elle.

— Je sais depuis longtemps, par la gouvernante de M. Gaétan, qu'il travaillait chez monsieur votre père.

— En effet, ce n'est pas un mystère, mais comment avez-vous été induite à croire que je pouvais être utile à ce jeune homme?

— Mon Dieu! fit Clara. Il faut lui pardonner, mademoiselle. Dans le délire de la fièvre, devant moi et devant le docteur, votre nom est plusieurs fois tombé de ses lèvres, accompagné de telles paroles qu'il n'a été douteux pour personne que votre présence aurait sur le blessé un effet plus salutaire que toutes les ordonnances du médecin. Aussi le docteur a déclaré que vous pouviez sauver le malade, tandis qu'il n'en répondait pas.

La jeune fdle écoutait, haletante, terrifiée, rassemblant toutes ses forces pour contenir sa douleur, et jetant sur Clara un regard défiant.

— Mais vous, dit-elle, comment étiez-vous là? A quel titre? Qui êtes-vous?

— Je me nomme Clara Desrochers, mademoiselle.

— La fille d'Ambroise Desrochers! s'écria Alice, qui se recula involontairement.

l'amour médecin

Le nom que Clara venait de prononcer avait visiblement augmenté les détîances qu'Alice éprouvait contre Télégante visiteuse.

Peut-être son instinct de femme fiai rai t-il une rivale dans cette jeune fille, que n'amenait chez elle aucun précédent d'amitié, ni -même la moindre des nlus banales relations.

Clara s'en aperçut et résolut d'étouffer jusqu'à la jalousie qui la dévorail. Avant tout, elle voulait réussir. Plus tard... elle aviserait.

— Vous connaissez donc mon père? demanda-t-elle en adoucissant le timbre de sa voix.

— Oui... balbutia Alice. Ou du moins, corrigea-t-elle vivement, j^ai entendu parler de lui.

— Ah! je vois ce que c'est, fit tristement Clara. On vous a dit qu'il était riche et qu'il était avare. C'est la vérité, mademoiselle. Je suis la fille de cet homme !

Elle se retint pour ne pas ajouter :

— J'ai ce malheur. Mais le ton sur lequel elle s'exprimait signifiait la même chose.

-r- Je vois, reprit-elle, que mon nom est une triste recommandation auprès de vous, mademoiselle. Je le regrette, moins pour moi que pour M. Gaétan, dont les jours sont en danger, et que nos soins ne parviendront jamais à sauver, si vous ne nous prêtez un généreux concours.

— Mais je ne puis pas, mademoiselle! s'écria Alice. Mon père n'autorisera jamais une pareille démarche.

— Je ne le crois pas plus que vous, hélas! mais si vous avez pour M. Gaétan la moindre affection, cette autorisation n'est pas absolument nécessaire. Que vous passiez une heure auprès de lui pendant quelques jours, c'est tout ce qu'il faudrait.

La jeune fille hésitait. Un violent combat se livrait en elle entre son amour et son respect pour l'autorité paternelle.

— Mon Dieu! fit Clara. Combien je regrette que dame Balbine ne soit pas venue ici à ma place! Mais elle n'a pas osé. Si vous la voyiez, mademoiselle, peut-être céderiez-vous à ses instances plus facilement qu'aux miennes. C'est une bonne, digne et respectable personne que dame Balbine. Elle a soixante-cinq ans, des cheveux blancs; elle a été pendant près de trente ans la gouvernante dun curé; vous n'avez donc rien à redouter sous l'égide de cette brave femme.

— Je sais que dame Balbine est un cœur d'or, répondit Alice. M. Gaétan nous en a souvent parlé dans des termes qui témoignent du profond respect et de la sincère amitié qu'il avait pour elle, mais...

— Vous avez bien une heure de liberté dans la journée, fit observer Clara.

— Sans doute, mais c'est le prétexte qui me manque.

— Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Je puis vous en fournir un excellent. Ne suis-je pas modiste? Ne pouvez-vous pas venir me commander un chapeau?

— Non, je n'ai même pas cette ressource, dit Alice en secouant la tête.

— Quoi! le nom d'Ambroise Desrochers vous inspire-t-il une telle horreur que vous n'osiez pas vous en servir?

— Non, mademoiselle, il y a dans cette impossibilité d'autres raisons... que je ne puis pas vous dire.

— Ainsi vous refusez ? demanda Clara.

— Je refuse le prétexte, répondit Alice. D'ailleurs, ajouta-t-elle, en relevant fièrement la tête, si je me résous à tenter la démarche que vous sollicitez, je le ferai hautement et franchement. Je ne suis pas femme à reculer devant une œuvre de charité, si je la crois utile, ni à rougir d'aucune de mes actions.

— Ainsi je puis espérer...

— Rien, se défendit vivement Ahce. Vis-à-vis de vous, mademoiselle, je ne m'engage, je ne puis m'engager à rien.

— Mais vous me permettrez d'annoncer à dame Balbine...

— Pas davantage, protesta encore la jeune fille. C'est déjà trop que vous soyez venue ici. Ne vous formalisez pas de ce que je vous dis. Je n'ai personnellement aucun sentiment hostile, ni contre vous ni contre monsieur votre père, mais je suis dominée par certaines raisons qui font que je ne veux pas même vous connaître.

— Comme il vous plaira, madem.oiselle, fît Clara étonnée de rencontrer à la fois tant de douceur et tant de fermeté. Je ne promettrai donc rien, je ne dirai rien, mais j'emporte l'espérance que vous ne serez pas insensible à mes prières, et que vous daignerez aider le docteur dans la cure qu'il a entreprise.

A ces mots, elle se retira, après avoir salué Alice de sa plus profonde révérence.

Quoi qu'elle eût fait pour s'en défendre, elle s'était laissé imposer par la grâce, la beauté, la candeur et la noblesse de cette jeune fille. A son grand étonnement, elle n'emportait de cette maison ni amertume ni fiel au cœur.

Elle subissait involontairement la supériorité qu'Alice avait réellement sur elle, par sa distinction, par son éducation, par l'élévation de ses sentiments.

Elle se sentait inférieure et comprenait presque que Gaétan ne pouvait pas l'aimer, ou du moins l'aimer du même amour.

Quant à Alice, elle se demandait ce qu'était Clara. A part la beauté qu'elle ne pouvait lui contester, elle n'avait rien trouvé dans cette jeune femme de ce qu'elle rencontrait chez ses amies d'enfance.

Au lieu de la réserve, de la timidité, de la simplicité de ses compagnes, elle avait découvert en Clara une hardiesse de regards, une aisance, un aplomb, une recherche de toilette qu'elle avait à peine remarquée dans la rue chez certaines femmes dont elle se détournait avec dégoût.

Et cette femme était la fille d'Ambroise Desrochers! Elle était modiste. Elle demeurait porte à porte avec Gaétan, et s'intéressait à lui au point de ne pas craindre de se compromettre, en hasardant la démarche qu'elle avait tentée! Pourquoi s'intéressait-elle à lui? A quel titre lui prodiguait-elle ses soins, le voyait-elle tous les jours?

A mesure qu'elle s'interrogeait, Alice sentait germer au fond de son cœur une sourde jalousie. Tel père, tel fils, dit le proverbe. Or, M. Darneville lui avait parlé quelquefois d'Ambroise Desrochers en termes si peu flatteurs, qu'on ne devait rien espérer de bon de sa fille, si le proverbe avait raison.

Il est vrai que ces idées sombres se dissipèrent peu à peu devant l'image plus émouvante de Gaétan mourant.

Tout ce qu'il y avait de sensible dans le cœur d'Alice fut profondément remué par ce déchirant tableau.

Si elle n'avait écouté que son amour, elle serait partie à l'instant , elle n'aurait cédé à nulle autre — et surtout à Clara — le soin de s'asseoir à son chevet, de le ramener à la vie; mais son honneur ne pouvait pas fléchir sans combattre devant l'impétuosité de sa passion.

La bataille fut longue entre ce sentiment qui luttait contre un principe ; mais enfin l'amour l'emporta.

Après déjeuner, lorsque son père fut sorti, Alice s'habilla à la hâte, sauta dans une voiture et se fit conduire rue du Petit-Musc.

Le cœur lui battait plus fort que si elle allait commettre un crime, lorsqu'elle sonna à la porte de Gaétan.

Ce fut la vieille gouvernante qui vint lui ouvrir.

— Madame Balbihe? demanda Alice à qui la voix man(]uait.

— C'est moi, mademoiselle.

— Ètes-vous seule, madame?

— Oui, mademoiselle.

— Mais bien seule? insista Alice.

— Je vous l'assure, mademoiselle, à part mon pauvre Gaétan qui est en train de mourir dans la chambre voisine...

Et elle essuya deux grosses larmes.

Alice rassembla tout son courage.

— C'est précisément de lui que je désirais vous parler, dit-elle.

— Alors, soyez la bienvenue, mademoiselle.

— Comment va-t-il?

— Mal, mademoiselle. Le médecin qui sort d'ici à l'instant est très inquiet. Cependant il m'a reconnue ce matin, et hier déjà, il avait reconnu une autre personne.

— Voudriez-vous me conduire auprès de lui?

— Vous! mais à qui ai-je l'honneur de parler? fit dame Balbine étonnée. •

— Je me nomme Alice, madame.

— Vous! c'est vous, mademoiselle! Comment, vous avez eu la bonté... Mais vous l'aimez donc aussi?

Et comme Alice se redressait fièrement.

— Oh! pardon, ma bonne demoiselle, dit la pauvre femme, en se jetant à ses genoux. Pardon! Laissez-moi vous remercier, vous bénir.

La jeune fille la releva avec vivacité.

— Allons! fit-elle pour cacher son émotion, ne perdons pas do temps. Conduisez-moi près de lui — et surtout ne me quittez pas, recommanda-t-elle .

Dame Balbine lui prit la main, qu'elle serra dans les siennes et baisa avec effusion.

Toutes deux, alors, entrèrent dans la chambre du blessé.

En voyant ce beau visage rougi par la fièvre, ce corps robuste brisé par la souffrance, Alice chancela et porta la main à son cœur. Dame Balbine la soutint tendrement.

— Voilà pourtant dans quel état on me l'a mis! dit-elle avec un sanglot.

Elle fit cependant asseoir la jeune fille auprès du blessé, qu'elle appela de sa voix la plus douce.

— Gaétan! Monsieur Gaétan!

Il ne bougea pas.

Elle lui prit la main.

— Il y a là quelqu'un qui vient vous voir, ajouta-t-elle. Toujours même immobilité.

— Vous ne savez pas qui c'est, fit-elle, sans cela vous reviendriez à vous, vous lui parleriez comme vous le faisiez hier dans votre délire... Elle est là, près de vous...

Mais Gaétan n'entendait pas.

La pauvre femme, désolée, se tourna vers la jeune fdle.

— Essayez vous-même, mademoiselle, dit-elle tristement. Je ne peux rien, moi. Je suis trop vieille.

A ces mots, elle mit dans la petite main d'Alice celle du blessé.

— Maintenant, appelez-le, supplia-t-elle.

La jeune fille n'en avait pas la force. Ce spectacle lugubre l'avait anéantie.

Cependant, au contact de sa main, un frémissement sensible avait agité le corps de Gaétan. Ce léger mouvement rendit un peu de courage à Alice.

— Monsieur ! Monsieur Gaétan ! appela-t-elle à son tour.

Au son de cette voix, le blessé ouvrit les yeux et jeta autour de lui un de ces borribles regards qui semblent revenir de l'autre monde.

Puis il se tourna vers Alice, qu'il fixa longuement, et un sourire erra sur ses lèvres pâles.

Alice, qui s'était sentie si courageuse, tant que Gaétan ne donnait pas signe de vie, se prit à trembler de tous ses membres, lorsqu'elle surprit ce regard qui se fixait sur elle, et ce sourire qui ensoleillait la face du moribond.

Il la contemplait avec une persistance étrange. Évidemment son esprit affaibli cherchait à se rendre compte de ce qui s'était passé, et il se demandait si c'était bien Alice qui était là, devant lui, et comment elle s'y trouvait?

Malheureusement l'intensité de la fièvre ne lui laissait pas l'usage de la raison, et ne lui permettait pas de chercher la solution de ce problème.

Ses yeux, tout à l'heure clairs et limpides, devinrent errants et hagards, son visage se colora de nouveau. Seul, le sourire demeura sur ses lèvres.

Cependant la jeune fille eut peur, et voulut retirer sa main; mais dame Balbine la força doucement à l'abandonner au blessé.

— Oh! le beau rêve que je faisais ! dit Gaétan d'une voix dolente. Figurez-vous que je voyais Alice auprès de moi. Ah! cela vous étonne? C'est que vous ne connaissez pas Alice, vous? Imaginez-vous que je sois fou et laissez-moi vous parler d'elle.

11 fit une pause et respira plus librement.

Les deux femmes se regardèrent interdites. A qui le malade croyait-il donc s'adresser?

— La première fois que je la vis, reprit Gaétan, c'était chez son

père, où je me présentais avec la recommandation d'un autre, chez qui j'étais absolument étranger. Pourtant il me sembla que je l'avais déjà vue, que sa figure angélique m'était familière, et que moi-même je ne lui étais pas inconnu.

C'est singulier, n'est-ce pas? Mais je suis sûr de ce que je dis, et je gage que, si elle était là, elle vous affirmerait qu'elle a ressenti la même impression.

Dame Balbine se tourna vers Alice, comme pour chercher dans ses yeux la confirmation de cette assertion bizarre. La jeune fille ne répondit pas, mais un léger incarnat colora sa joue veloutée.

— Le lendemain, continua Gaétan, lorsque je la vis de plus près, je fus frappé d'admiration! Je la regardais avec une sorte d'extase. Je ne songeais à rien, pas même à l'aimer, je m'enivrais de sa vue et cela suffisait à mon existence. Plus tard, hélas! à mesure que je découvrais en elle ces précieuses qualités du cœur qui font pâlir encore sa lumineuse beauté, je m'aperçus que je l'aimais. Oh! le jour 011 nous lisions ensemble cette poétique légende, qui paraissait avoir été écrite pour nous... je ne l'oublierai de ma vie!

Ce jour-là, je fus sur le point de me trahir, comme elle le fît ellemême en prenant la fuite, et en me laissant dans les mains ce livre que j'ai gardé, que j'ai lu et relu cent fois...

Oui, moi le plus humble, le plus pauvre, le plus ignoré de tous les mortels, j'osai élever jusqu'à elle ces regards que j'aurais dû prosterner dans la poussière; je conçus cet espoir insensé d'être aimé d'elle, de l'épouser un jour... Du moins je ne voulais ni le lui dire ni le lui laisser voir. Je me figurais que cette muette adoration suffirait à mon cœur. Et cependant je me sentais aimé, il me semblait que je n'avais qu'à lui tendre la main pour qu'elle y posât la sienne. Ah! sans le nom vénéré du saint homme qui m'avait ouvert la porte de cette maison, peut-être n'aurais-je pas eu la force d'étouffer le secret qui me dévorait...

Je vous le dis, j'étais fou. Aussi je fus cruellement puni. Le vent du malheur vint souffler sur le frêle édifice que j'avais élevé. Une lettre, lettre infâme, écrite par je ne sais quel calomniateur bien inspiré, informa son père du danger que courait Ahce.

Quel danger courait-elle pourtant? Qui l'aurait aimée et respectée plus que moi? Est-ce que depuis deux mois je n'usais pas mes genoux à prier devant elle, pendant les heures de sohtude que mon imagination éclairait de sa présence?... Il paraît que ce culte silencieux l'ofTensait.

Sou bras inerte peudait hors du lit. ^1\ 343.)

M. Darncville m'interrogea; je n'eus pas la lâcheté de mentir; je confessai mon crime!... C'en était un impardonnable, faut-il croire, car je fus chassé, sinon comme un laquais, du moins comme un insensé, plus digne de pitié que de colère.

Hélas! qui me la rendra, ma douce Alice? Qui lui dira que je souffre loin d'elle, que je meurs d'amour, de désespoir?... Personne.

LIV. 43. — LE DRAME DE PO^TCnAHRA. — P. SAUNIÈRE. — J. ROUFF ET C'«, ÉD. UV. 43.

Dieu m'a condamné. Il me punit de mon orgueil... je meurs... je meurs!

A ces mots, épuisé de fatigue, il retomba sans force sur l'oreil 1er.

— Chère Alice! murmura-t-il encore, priez pour moi!

En le voyant immobile, la jeune fille, effrayée, oublia toute prudence et se pencha sur lui.

— Monsieur Gaétan ! Gaétan ! supplia-t-elle avec des larmes dans la voix, revenez à vous, je vous en conjure! vous me faites peur.

Et, comme il demeurait inanimé, malgré cet appel déchirant :

— 0 mon Dieu! que faire? gémit-elle.

Elle se tourna vers dame Balbine, qui n'était guère moins épouvantée qu'elle, bien qu'elle assistât depuis trois jours à ce navrant spectacle.

— Je l'ai donc tué? fit Alice dont les dents claquaient. Il est donc mort? Non, c'est impossible! Gaétan! cher Gaétan! écoutezmoi, entendez-moi! C'est moi, c'est votre Alice qui vous appelle, votre Alice qui vous aime, qui ne vous survivra pas...

Gomme s'il y avait décidément dans le son de cette voixle miracle de la résurrection, le malade ouvrit les yeux.

Il était plus calme, cette fois. Ses traits n'étaient plus altérés, son visage était moins enfiammé, la peau avait cette transparence rosée de la vie, le regard, encore incertain, était moins fixe et plus brillant.

Il jeta les yeux autour de lui, et aperçut sa gouvernante.

— Ahl c'est vous, ma bonne Balbine! fit-il. Merci!

Puis, il reconnut Alice, encore tout émue et toute rougissante des aveux que le désespoir lui avait arrachés.

— Mademoiselle Darneville!s'écria-t-il. Comment! Je ne rêve pas? Il est possible que Mademoiselle Alice ait bien voulu venir jusqu'ici!

— Non, monsieur, vous ne rêvez pas, répondit-elle. C'est moi, bien moi. J'ai appris par dame Balbine que vous étiez dangereusement blessé, j'ai voulu vous consoler, vous prier de guérir bien vite, aliu de nous épargner à tous la douleur de vous perdre.

— Oh! que vous êtes bonne! balbutia- t-il.

Mais c'était trop exiger de ses forces que de lui en demander davantage. Il s'évanouit.

Pendant que dame Balbine s'empressait autour de lui, Alice profita de ce moment pour se retirer et promit qu'elle reviendrait le lendemain, mais toujours à la condition que la vieille fille serait absolument seule.

Elle partit, remonta en voiture et regagna son appartement. Son père n'était pas encore rentré.

A peine était-elle sortie que Clara sonna chez Gaétan. Évidemment, par la porte entre-bâillée, elle avait guetté l'arrivée et le départ d'Alice, car elle ne doutait pas que la jeune fille viendrait.

A l'étonnement qu'avait manifesté dame Balbine, en apercevant Alice, on voit du reste que Clara avait tenu parole à la jeune fille, et n'avait pas même annoncé à la gouvernante qu'elle eût fait auprès de M"" Darneville la démarche dont elle s'était chargée.

— Vous êtes donc allée ce matin chez M. Darneville? lui demanda la vieille fille.

— Sans doute, ne vous l'avais-je pas promis?

Dame Balbine la considéra avec une émotion mal dissimulée. Puis, comprenant sans doute ce que la pauvre fille avait souffert, et touchée de cette abnégation :

— C'est bien! fît-elle en lui serrant la main. C'est très bien. Jamais, assurément, Clara ne se serait imaginée que de si simples

paroles dans la bouche d'une vieille femme l'auraient si doucement émue. Cependant elle était toute confuse, tout embarrassée, — disons le mot, toute fière de cet honneur.

Elle entra.

Gaétan reposait.

Cette respiration courte, rauque, sifflante, des jours précédents, avait fait place à un souffle lent, régulier; les traits étaient tranquilles, le pouls beaucoup moins agité.

Le soir, lorsque arriva le docteur, il fut stupéfait du changement qui s'était opéré dans l'état du malade.

— Que s'est-il donc passé? demanda-t-il. A quoi attribuez-vous cette amélioration?

Dame Balbine sourit.

— Nous avons suivi votre ordonnance, docteur, répondit-elle.

— Je l'espère bien!

— Non pas celle que vous aviez écrite, mais celle que vous nous aviez donnée de vive voix. Nous l'avons fait prévenir, « elle » ; elle est venue ici.

— Qui, elle?

— Alice.

— Ah! c'est juste, je l'avais oubliée, fit le docteur. Mais alors, reprit-il joyeusement, notre malade est sauvé.

— Vous croyez? demanda la gouvernante, que cet espoir vint ranimer.

— Avec quelques jours de ce traitement-là, j'en réponds.

— Dieu vous entende! soupira dame Balbine.

Le lendemain, elle était moins triste, la nuit s'était assez bien passée. Elle avait même congédié Clara, qui avait veillé les deux nuits orécédentes.

A la même heure que la veille, Alice arriva.

Gaétan la reconnut, lui sourit, la remercia.

La fièvre avait disparu comme par enchantement, mais la faiblesse du malade était extrême. Cela devait arriver inévitablement.

Cependant il put échanger avec Alice quelques paroles oii pas un mot d'amour ne fut prononcé. Il ne se souvenait plus de ce que le délire lui avait fait dire, il n'avait pas entendu les aveux que la jeune fiUe avait laissé échapper. Il lui parlait avec le même respect que s'il avait été encore le précepteur de son frère.

Pendant quatre jours encore, mais toujours en présence de dame Balbine, Alice revint s'asseoir auprès de ce lit de souffrance.

Gaétan allait de mieux en mieux. Une douce intimité commençait à s'établir entre la jeune fdle et lui.

Enfin, le docteur annonça que le malade ne courait plus aucun danger, à moins d'une rechute que rien ne faisait prévoir.

Devant cet oracle, Alice déclara nettement à dame Balbine qu'elle avait accompli son œuvre ,et qu'eUe allait se retirer.

Elle recommanda une dernière fois à la vieille fille le secret que celle-ci lui avait si fidèlement gardé, et se rassura en songeant que Gaétan ignorait qu'il était aimé.

Jusque-là, Clara s'était scrupuleusement tenue à l'écart aux heures où Alice venait chez Gaétan, heures qui ne variaient guère que de quelques minutes. Ne se sentait-elle pas la force d'assister aux entrevues de Gaétan et d'Alice? Bespectait-elle l'éloignement que la jeune fille avait ressenti contre elle au seul nom d'Ambroise Desrochers? A personne elle n'avait confié les motifs de sa conduite.

Mais, dès qu'elle apprit qu'Alice ne reparaîtrait plus et que Gaétan était sauvé, animée peut-être du dernier espoir de le ramener à elle à force de soins et de sollicitude, elle revint s'asseoir au chevet du blessé.

Dans les causeries fréquentes, si courtes qu'elles fussent, que le malade avaient eues depuis trois ou quatre jours avec dame Balbine, celle-ci lui avait raconté avec quel zèle Clara s'était dévouée à sa gué-

rison, et par quel serment solennel elle s'était défendue d'avtir jamais écrit la lettre infâme dont il l'avait accusée d'être Fauteur.

C'était Clara qui avait passé les deux premières nuits et la moitié des autres auprès de lui; c'était Clara qui lui avait fait boire les potions qu'avait prescrites le docteur; c'était enfin Clara qui, foulant aux pieds son amour et se sacrifiant au salut de son amant, était allée chercher Alice et l'avait amenée chez lui.

Il aurait été bien ingrat s'il avait méconnu tant de délicatesse et de dévouement. Aussi ce n'étuit plus avec la même froideur qu'il accueillait la fille de l'avare. Il lui souriait avec bonté et lui témoignait sa reconnaissance par tous les moyens en son pouvoir Le geste, au besoin, supplée si bien à la parole !

Lorsque le docteur arriva ce jour-là, la période de neuf jours au bout de laquelle il avait promis de se prononcer venait d'expirer.

Il déclara donc que le malade était absolument hors de danger, et qu'il ne reviendrait plus qu'une fois par jour, uniquement pour suivre les progrès de son rétablissement. Puis il prescrivit un régime et sortit.

Personne n'avait attendu l'oracle de la Faculté pour juger que Gaétan était sauvé. Une si grande amélioration s'était opérée dans l'état du blessé, que toute crainte s'était évanouie. Pendant les trois derniers jours surtout, un mieux sensible s'était déclaré. Il respirait facilement, il parlait clairement, ses yeux avaient repris leur éclat, la rougeur de la lièvre ne colorait plus son visage pâli.

Alice avait accompli son œuvre.

. Quanta Gaétan, il se sentait renaître à la vie et à l'espérance. Jamais il n'avait été plus heureux que depuis l'instant oii cette blessure l'avait cloué sur son lit.

N'était-ce pas à elle qu'il devait la présence d'Alice? Avait-il au cœur un autre amour que celui-là? Le but unique de sa vie n'était-il pas de vivre et de mourir auprès d'elle? Que lui importait la cause qui l'appelait à son chevet pourvu qu'il la vît, qu'il s'enivrât du son de sa voix aimée, de la vue de son angélique beauté?

Depuis qu'elle avait embelli par sa présence son intérieur solitaire et désolé, Gaétan ne vivait plus que pour épier l'heure à laquelle Alice devait arriver.

L Immobile dans son lit, les yeux fixés sur la pendule qui se trouvait en face de lui, il regardait marcher l'aiguille, trop lente au gré de son impatience.

— Encore deux heures! pensait-il, encore une heure !... encore dix minutes !... /

Puis il entendait la sonnette vibrer, le frou-frou d'une robe de soie arrivait jusqu'à lui...

— La voilà! se disait-il.

Et le sang affluait à son cœur.

Le jour oîi le docteur prononça devant lui son oracle définitif, Gaétan se sentit plus mal. Pourquoi? Était-ce un sinistre pressentiment qui l'agitait? Sans se l'expliquer, il était plus triste.

Enfin arriva l'heure où Alice lui faisait sa visite accoutumée. Ah ! comme il dévorait des yeux ce cadran, dont l'immuable régularité sonnait indistinctement les heures de soufTrance et de joie.

Cependant l'aiguille avançait toujours, l'heure était passée depuis longtemps.

— Elle est en retard, murmurait Gaétan. M. Darneville n'est peut-être pas sorti après son déjeuner...

— Mais les minutes rapides s'écoulèrent, et le timbre de la porte d'entrée restait muet.

Dame Balbine et Clara causaient dans la pièce voisine, et venaient de temps en temps jeter un coup d'œil dans la chambre du blessé, pour s'assurer qu'il n'avait besoin de rien.

Au moment où la vieille fille se levait et s'approchait avec précaution delà porte ouverte, Gaétan l'aperçut.

— Est-ce que cette pendule va bien? demanda-t-il.

Après avoir consulté celle de sa chambre et celle du malade, dame Balbine revint auprès de lui.

— Mais oui, répondit-elle. Elle va bien.

— C'est singulier! fit-il. Voilà plus de trois quarts d'heure que M"^ Alice devrait être ici!

La gouvernante échangea avec Clara un regard d'intelligence. Elle n'avait pas osé avouer à Gaétan que la jeune fille renonçait à ses visites. Espérait-elle qu'il l'oublierait? Peut-être. Aussi cette réflexion l'embarrassa fort. Elle feignit de n'y attacher aucune importance.

— Ah! je vois que vous vous y habitueriez, dit-elle en souriant. Cependant, il est bien aisé de comprendre que cette bonne demoiselle ne peut pas venir jusqu'à la consommation des siècles.

— Elle vous l'a dit?

— Eh! sans doute, elle me l'a dit, mais ne m'en aurait-elle pas ouvert la bouche, je savais bien qu'il ne pouvait pas en être autrement, Que voulez-vous que cette chère enfant réponde à son père, s'il

s'aperçoit un jour qu'elle est sortie seule, ce qui tôt ou tard ne pourrait pas manquer d'arriver? Et puis... cela fait jaser les domestiques. Elle vous a pourtant fait le sacrifice de toutes ces misères, et je trouve qu'au lieu de vous plaindre de ce qu'elle ne vienne pas, vous devriez la remercier et la bénir, comme je l'ai fait moi-même, de s'être compromise pour vous sauver.

Évidemment elle avait raison la pauvre femme; mais allez donc parler raison à un malade affaibli par la fièvre, — et à un amoureux, qui plus est!

— Ainsi, elle ne viendra pas? fit sourdement Gaétan.

— Pas aujourd'hui, non.

— Mais demain ?

— Encore moins, puisque vous ne courez plus aucun danger.

— Ahl c'est pour cela?

— Certainement.

— Et vous croyez que si j'étais de nouveau en danger de mort, je la reverrais?

— Je le crois.

— Merci, dit Gaétan avec un sourire étrange. Et il ferma les yeux.

Dame Balbine pensa qu'il voulait dormir et s'éloigna.

De la chambre voisine, où se tenait Clara, elle avait entendu cette courte conversation. Instinctivement elle eut peur. De quoi? Elle n'en savait rien. Pourtant, elle fit part à la gouvernante de ses appréhensions.

Celle-ci s'en rapporta aux déclarations du médecin. Quelle catastrophe pouvait-on redouter?

Elle était si convaincue, qu'elle réussit momentanément à rassurer Clara.

Cependant, au bout d'une demi-heure, la pauvre fille, n'entendant aucun bruit dans la chambre du malade, se leva, et jota par la porte un regard curieux.

Aussitôt elle poussa un cri déchirant.

Dame Balbine accourut à la hâte.

Un horrible spectacle s'olfraità leurs regards.

Gaétan était étendu sur son lit, sans connaissance. Sa tête, plus pâle que le marbre, retombait inanimée à coté de Toreiller, son bras inerte pendait hors du lit, sa poitrine était découverte et laissait voir sa chemise et ses draps inondés de sang.

— Vite! vite, s'écria Clara, étanchez ce sang, pansez cette plaie par où sa vie s'échappe! moi, je vais chercher un médecin.

Elle s'élança au dehors, tête nue, courut au plus près et finit par ramener un médecin.

Pendant que celui-ci posait rapidement un appareil sur la blessure, il s'informait du collègue qui avait jusqu'ici soigné le malade.

Lorsqu'on le lui eût nommé, il s'inclina et déclara n'accepter le traitement qui lui était confié que jusqu'à l'arrivée de son confrère.

Clara, accablée, terrifiée, debout, ne s'apercevant même pas que deux grosses larmes coulaient de ses yeux, contemplait ce cadavre, qu'on essayait en vain de ressusciter.

Ainsi, le malheureux avait mieux aimé arracher son appareil, rouvrir sa blessure, que de vivre loin d'Alice ! C'est pour qu'elle revînt auprès de lui qu'il avait refusé la santé, la vie ! Comme il l'aimait!

Celte fois, la pauvre Clara désespéra bien définitivement de son amour. Elle comprit que nulle puissance humaine ne lui rendrait ce cœur, qu'elle essayait de ramener à elle à force de dévouement.

Elle rentra chez elle, s'habilla en un clin d'œil, et se rendit chez M. Darneville, sans accorder un mot d'explication ni un regard à son père, qui l'observait curieusement.

Desrochers avait, en effet, suivi pas à pas le progrès de la maladie de Gaétan. Il n'avait besoin pour cela ni de se renseigner au dehors, ni de questionner au dedans; il lui suffisait d'étudier le visage de Clara.

S'il la voyait triste, c'est que le blessé allait mal, s'il la voyait tranquille, sinon gaie, c'est que le blessé allait mieux. Le plus inexpérimenté des observateurs ne s'y serait pas trompé.

Or, depuis deux ou trois jours il était inquiet : Clara était tranquille. Donc, c'est que Gaétan allait bien — ce qui ne faisait pas le compte de l'avare. Maintenant, il était rassuré. N'avait-il pas vu sa fille dans un état de trouble et d'agitation inexprimable? C'est qu'un événement imprévu avait surgi, qu'une rechute avait eu lieu — et les rechutes sont souvent plus dangereuses que le mal.

Singulier père! qui se réjouissait de ce qui faisait le malheur et la désolation de son enfant.

Sans plus de réflexion, Clara s'était rendue chez M. Darneville, et avait demandé Alice, auprès de qui la femme de chambre l'avait introduite.

La douleur l'aveuglait à ce point qu'elle ne remarqua pas qu'une porte était ouverte, et que la jeune fille posait un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence.

Uue tiuus aucuu prétexte... (P. 348.)

— Ah! mademoiselle! s'écria-t-elle. Tout est perdu! En apprenant que vous ne viendriez plus, M. Gaétan a arraché sou appareil. Sa blessure s'est rouverte... Il se meurt!...

Tout à coup M. Darneville parut sur le seuil.

La porte qui était restée ouverte était celle qui communiquait avec le cabinet de M. Darneville. Il était assis devant son bureau, et, en entendant entrer Clara, il avait prêté l'oreille.

LIV. 44. — LE DIU.MK DK VON rCll.Mill.^. — l". SALMÈKE. — J. UÛUfF ET C'», ÉD.

uv. 44.

Qu'on juge de l'efTet que produisirent sur lui les paroles qu'elle venait de prononcer! Comment! M. Gaétan était blessé! Comment! sa fille était allée chez lui !

Il bondit de son fauteuil, et apparut aux deux jeunes fdles, pâle de colère et d'indignation.

En le voyant, Alice courba la tête et se voilà le visage de ses deux mains, tandis que Clara, toute déconcertée, essayait une révérence et ébauchait un sourire contraint.

— Que venez-vous de dire, mademoiselle? interrogea le père d'un ton courroucé.

— Rien, monsieur, balbutia Clara. Je venais... pour...

— Oh! pas de subterfuges, mademoiselle. Vous en avez dit trop long pour me tromper plus longtemps. Il me faut une explication, je la veux, je l'exige.

Alors, comme pour couper toute retraite à Clara, il lui prit le bras et l'emmena au milieu de la chambre, et se plaça résolument devant la porte.

— Parlez, dit il enfin, en se contenant à grand'peine. Vous avez dit que M. Gaétan avait arraché son appareil. M. Gaétan est donc blessé?

— Oui, monsieur, répondit Clara interdite.

— Et vous avez ajouté que ma fille ne reviendrait plus chez lui. Donc elle y est allée.

Clara fixa les yeux à terre et garda le silence.

— Répondrez-vous? cria M. Darneville d'une voix tonnante. Et, comme il vit qu'elle ne se sourcillait pas, il s'approcha d'elle

et lui serra le bras avec force.

— Vous me faites du mal, monsieur, dit froidement Clara.

— Alors parlez, ou sinon...

La colère l'aveuglait tellement qu'il s'oublia jusqu'à lever la main sur elle.

Alice s'élança de son fauteuil, indignée à son tour, la lèvre frémissante, les narines dilatées.

— Si tu dois frapper, mon père, dit-elle, c'est sur moi et non sur mademoiselle que doit retomber ton couroux.

M. Darneville lâcha subitement le poignet de Clara.

— Eh bien! j'aime mieux cela, fît-il avec rage. Toi, du moins, lu répondras, sans cela...

— Toute menace est inutile, mon père, dit Alice. T'ai-je jamais menti quand tu m'as interrogée?

LE DRAME DEPONTCHARRA 347

— Pas encore, mais tu m'as bien autrement menti, en allant à mon insu chez un misérable que j'avais chassé. Car tu y es allée, n'est-ce pas? Tu n'aurais pas l'audace de nier.

— C'est vrai, fit Alice.

— Et elle ose en convenir! s'écria le père, en levant les yeux au ciel, comme pour en faire descendre le châtiment. Mais, reprit-il, quels motifs impérieux t'ont fait méconnaître mon autorité, oublier toute pudeur et toute retenue?

— On est venu me dire que, dans le délire de la fièvre, mon nom était souvent sorti de la bouche du blessé, que le docteur qui le soignait avait déclaré que ma présence seule pouvait l'arracher à la mort. J'ai pensé que la vie d'un homme valait bien ce léger sacrifice; j'ai consenti et je l'ai sauvé. Aujourd'hui qu'il était hors de danger, j'avais annoncé que je cesserais mes visites.

— Et tu as su te faire un front assez impudent pour me faire, sans rougir, cet aveu de ton déshonneur !

— J'ai fait acte de charité, et rien de plus, protesta la jeune fille. Je ne suis pas restée une minute auprès du blessé, sans que dame Balbine abritât par sa présence la pureté de nos entretiens.

M. Darneville laissa échapper un ricanement amer.

— Espères-tu donc me faire croire que ce misérable ne t'a pas parlé de son amour?

— Il m'en a parlé, en effet, mais il délirait.

— Et vous avez échangé des serments éternels! rugit le père d'Alice d'une voix rauque et les poings crispées.

— La colère t'égare, répondit-elle. Je lui ai fait aussi ce jour-là l'aveu de mon amour ; mais, à mesure que la santé lui est revenue, ce souvenir s'est effacé de son esprit, et depuis, j'en prends dame Balbine à témoin, pas un mot qu'un frère ne puisse prononcer devant sa sœur n'a été échangé entre nous.

— Ainsi, tu as osé lui dire que tu l'aimais?

— Ah! que veux-tu, père? j'étais affolée de terreur! 11 était là, mourant sous mes yeux, et je voulais le rappeler à la vie. Je n'y voyais plus, je ne savais plus ce que je disais. Quel langage ai-jc tenu? Quelles expressions me sont montées du cœur aux lèvres? je l'ignore. C'est Dieu qui m'a inspirée, car je l'ai vu renaître, et alors seulement j'ai recouvré ma raison.

M. Darneville ne pouvait plus douter du malheur qui l'atteignait.

Il arpentait à grands pas la chambre de sa fille, s'arrêtait, re-

348 LE DRAME DE POiNTCHARRA

prenait sa course furieuse, soupirait, jurait, brandissait son bras menaçant.

Pendant ce temps, Clara se tenait à l'écart, admirant Théroïque bravoure avec laquelle Alice faisait face à l'orage que son imprudence avait soulevé.

Soudain, M. Darneville s'arrêta.

— Mais comment as-tu su que ce misérable était blessé? demanda-t-il. Quel démon tentateur est venu te suggérer la pensée de sacrifier ton honneur à la vie d'un homme que sa déloyauté vouait à tous les mépris?

Cette fois, Alice ne répondit pas.

- — J'attends, fit son père.

Ce fut le tour de Clara de s'élancer.

— C'est moi, répondit-elle.

— Vous, malheureuse! s'écria M. Darneville. Qui êtes-vous donc? La complice et la maîtresse de ce vil séducteur, sans doute?

— Je me nomme Clara Desrochers, répondit-elle.

— La fille d'Ambroise Desrochers ! fit M. Darneville avec une horreur qu'il rie prit pas la peine de cacher.

— Oui, monsieur, répondit Clara.

— Ah! tonna M. Darneville d'une voix éclatante. Je ne m'étonne plus que le malheur et l'infamie soient entrés dans notre maison.

A ces mots, d'un geste impérieux il montra du doigt la porte à la jeune fille.

— Que sous aucun prétexte, dit-il avec un accent de haine intraduisible, je ne vous retrouve ici. Sous aucun prétexte, vous comprenez bien ce que cela veut dire? Je vous le défends, dussé-je recourir à la violence pour faire respecter ma volonté. Allez!

Clara sortit, le cœur douloureusement serré. Que signifiait dans la bouche du père et de la fille le dégoût que le nom d'Ambroise Desrochers leur inspirait? Par quelle infamie l'avare s'élait-il condamné à cette inexplicable aversion?

Y avait-il dans son passé quelque turpitude plus grande que la sordide cupidité que lui reprochait l'indignation publique? Comment te savoir? A qui s'adresser? Non pas à son père, assurément.

La pauvre fille devait donc éprouver toutes les douleurs. Elle rentra, profcndément navrée. C'en était fait de Gaétan! Il était perdu sans ressources, car Alice ne reviendrait certainement plus l'arracher à la mort qui planait sur lui...

Après le départ de Clara, l'immense colère de M. Darneville était

tombée pour faire place à un découragement profond. Sa fille perdue... déshonorée!...

Il demeura longtemps dans cet état de prostration absolue. Enfin il se releva. Il venait de prendre un parti.

vlice n'avait pas bougé. Elle donnait libre cours aux larmes abondantes qui s'échappaient de ses grands yeux noirs.

— Tu n'as pas espéré un instant, lui dit nettement son père, que je t'autoriserais à retourner chez ce...

— Chez ce misérable, fit Alice, c'est ton expression.

— Et je la maintiens, ajouta M. Darneville. Pour couper courra ces jérémiades, nous partirons demain; nous irons retrouver ta ta' .ie à Dieppe.

— Peu m'importe où je mourrai, répondit Alice. Son père la regarda en face.

Puis, il haussâtes épaules avec pitié, fit entendre un ricanement ironique et partit.

Le soir, sa fille ne parut pas à table.

— Est-ce que mademoiselle est indisposée? demanda-t-il à la femme de chambre.

— Probablement, monsieur. Quand je l'ai prévenue que le dîner était servi, elle m'a dit qu'elle n'avait besoin de rien.

— Bien, fit M. Darneville.

Il dîna seul.

— Je connais cela, pensait-il, elle boude. Nous verrons combien de temps cela durera.

Le lendemain, à déjeuner, Alice ne vint pas. M. Darneville, exaspéré, alla la chercher dans sa chambre et la força de prendre place en face de lui.

Elle ne toucha pas à une miette de pain. Après le repas, il fit venir Irma.

— Avez-vous préparé la malle de mademoiselle? dit-il.

— Oui, monsieur, elle m'en a donné l'ordre : mais si j'osais me permettre une observation, je ferais remarquer à monsieur qu'il n'est pas prudent de faire voyager mademoiselle en pareil état. Voilà trentesix heures qu'elle n'a pas mangé!

— Eh bien! ce sera pour demain, fit M. Darneville.

Le soir, il força encore Alice à s'asseoir devant le dîner. Elle ne goûta même pas d'une cuillerée de bouillon. II la regarda. Elle était pâle et faible. Ses yeux avaient un éclat extraordinaire.

— Un peu de fièvre, se dit-il. Cela ne sera rien.

Le lendemain matin, il lui imposa encore le supplice de le regarder manger; mais à peine tenait-elle debout sur sa chaise.

Le soir, quand il voulut renouveler cette torture, la pauvre enfant s'évanouit dans ses bras.

Irma la coucha, la ranima, lui apporta un bouillon. Elle le repoussa avec tant de force que le bol tomba.

Le lendemain, M. Darneville eut peur. Il essaya de tenir bon, ce jour-là encore. Alice se refusa de son côté à toute nourriture.

Le quatrième jour, on fît appeler un médecin.

Celui-ci demanda des expHcations sur cette incompréhensible maladie. On fut bien obligé de lui avouer que depuis quatre-vingts heures Alice n'avait absolument rien mangé.

— Ce n'était pas la peine de m'envoyer chercher, dit le docteur en s'adressant à M. Darneville; votre fille meurt de faim, monsieur.

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