LIV
sa compagnie. De cette façon ils étaient à peu près sûrs de ne pas se quitter.
11 faut rendre à Malifon cette justice que, pendant quinze jours, il pâlit sur la théorie et se fit donner des leçons de commandenaenl et d'intonation par une vieille moustache à qui l'on avait octroyé
les galons de sous-lieutenant.
Le nouveau capitaine fit des progrès tellement rapides qu'au bout d'un mois il manœuvrait son peloton comme le plus hargneux des vétérans.
COMMENT HENRI ÉCLAIRCIT LES SOL'PÇONS Qu'iL AVAIT CONÇUS
Entre le chemin de fer de Saint-Germain, sur l'extrême gauche, et Colombes, sur 1 extrême droite, s'étend un vaste parallélogramme, dont la Seine forme la hmite naturelle, et qui comprend toutes les plaines circonscrites dans le large périmètre dont Rueil, Nanterre et Colombes forment les extrémités.
Sur cet espace entièrement nu, et presque absolument plat, que rien ne défendait contre les entreprises de l'ennemi, trois redoutes avaient été étabhes.
En arrière, celle de Charlebourg était située presque au point d'intersection formé par la route de Paris à Bezons et par celle de Colombes à Nanterre. Cet espèce de rond-point était occupé par une auberge dite des Quatre-Chemins. C'est là que la Dame noire avait recueilli le capitaine Matifon.
Cette auberge jouera, du reste, dans la troisième partie de ce récit, un rôle assez important pour que le lecteur retienne bien exactement sa situation topographique.
En avant, à gauche de la redoute de Charlebourg, se trouvait celle du Moulin-Joly, presque en face de l'île Morand.
Enfin, en avant encore de ces points de défense, tout le long des rives de la Seine, un cordon de troupes surveillait sans cesse les mouvements des Prussiens.
Pendant la plus grande partie du siège, ces avant-postes ont été occupés par les francs-tireurs parisiens, les carabiniers parisiens, les
LE DRAME DE PONTGHARRA ,,y^
francs-tireurs des Ternes, les francs-tireurs de Neuilly, et parle bataillon des gardes mobdes deSeine-et-Oise, dépendant de l'arrondissement de Saint-Germain. L'extrême droite était occupée à tour de rôle par des bataillons de garde nationale mobilisée, par celui de Montmartre, entre autres, que commandait le tristement célèbre Razoua.
De ces points divers on apercevait en face soi Garrières-Saint- Denis, Sartrouville, le Ghâteau-Morand et Orgemont.
Le Pont-aux-Anglais, ainsi que ceux de Bezons et d'Argenteuil, avaient été coupés depuis longtemps.
G'est donc dans le rayon que nous venons de décrire que manœuvrait le capitaine Matifon, que vivaient Gaétan et ses amis, échangeant avec l'ennemi une fusillade perpétuelle, assez inoffensive pour nous, mais, paraît-il, assez meurtrière pour les Prussiens.
Gomment vivait-on? Assez mal, bien entendu. Bien que nos soldats n'aient jamais précisément souffert de la faim, les vivres se faisaient rares — les vivres frais surtout — et l'on avait recours à tous les expédients.
Pas une maison, pas un jardin des environs n'avaient échappé aux recherches minutieuses des gardes mobiles ou des francs-tireurs. Quand on ne trouvait rien dans la maison, on prenait, en guise de sonde, une tringle de fer et l'on explorait le jardin. Si la tringle s'enfonçait plus facilement à un endroit qu'à l'autre, vite on fouillait le sol, d'où l'on retirait le plus souvent des bouteilles de vin et des confitures.
Un de ces jeunes mobiles de Seine-et-Oise avait découvert une cachette inépuisable, grâce à laquelle il ne manqua jamais de rien. A l'heure des repas, il arrivait régulièrement avec deux bouteilles d'un bordeaux exquis, dont il donnait un verre en échange d'un morceau de choix.
Ge fut en vain qu'on l'interrogea, qu'on l'épia, il ne voulut jamais révéler la source mystérieuse à laquelle il puisait, et fut assez habile pour ne jamais se laisser surprendre. Ge ne fut qu'à la fin du siège qu'il raconta à ses camarades de quelle façon il avait procédé. Sa tante possédait à peu de distance une maison de campagne et avait enfoui sa cave dans une cachette si ingénieuse qu'elle devait défier toutes les investigations.
Elle avait fait part à son neveu de cet heureux stratagème, et le rusé neveu l'exploitait à son profit.
Malheureusement, tout le monde n'avait pas une tante à son arc. Aussi, pour se procurer des vivres, il n'était pas de danger
devant lequel on reculât, tant on se familiarise vite avec lui.
Les pauvres alouettes furent les premières victimes de ces appétits. Ce que l'on tua de ces infortunées bêtes est incalculable. On a vu des tireurs adroits en abattre cinquante dans une journée avec leur simple fusil de munition.
Cette chasse avait deux inconvénients : d'abord c'était littéralement tirer sa poudre aux moineaux; ensuite c'était attirer l'attention d'un ennemi auquel la moindre faute n'échappait jamais.
C'est en se livrant à cet exercice dangereux que le capitaine Matifon avait failli perdre la vie. Cette circonstance, jointe à beaucoup d'autres plus désastreuses encore, provoqua un ordre du jour qui prohibait sévèrement la chasse aux alouettes.
Tout était danger, du reste, à cette époque funeste. La nuil^ lorsqu'on plaçait les sentinelles dans les trous qui avaient été pratiqués en terre, on leur donnait pour consigne de n'allumer aucun feu, de ne pas fumer même.
Mais, soit qu'elles ne respectassent pas la consigne, soit qu'elles s'imaginassent trouver dans la pipe un remède contre le froid qui les engourdissait, ces sentinelles payèrent souvent de la vie leur imprudence...
La lueur de leur allumette avait suffi pour servir de cible aux Prussiens qui, de leur côté, gardaient la rive droite de la Seine et ne commettaient pas les mêmes légèretés.
Cette vie fatigante, sans résultats, ne plaisait que médiocrement à Gaétan. Comme tous les gens sans expérience, il était persuadé dans le principe qu'il suffirait à la France de se lever en masse, et de se jeter, torrent humain, sur les hordes allemandes pour les anéantir.
11 n'avait pas plus calculé que les autres que le nouveau système de guerre inauguré par la Prusse avec les fcanons à longue portée déroutait la vieille tactique française, pour qui la baïonnette avait été jusqu'alors l'argument décisif.
Il comparait l'invasion de 1870 à celle de 1815, sans réfléchir qu'un paysan armé de son fusil à pierre, ou même d'un Lefaucheux, ne combattait plus également contre les fusils Dreyse,- Werder ou Chassepot, puisqu'il pouvait essuyer dix ou quinze coups de feu avant d'être en mesure de riposter.
A ces motifs de mécontentement, qui grondaient sourdement, non pas seulement dans son âme, mais dans celle de tous les défenseurs ée Paris, venaient se joindre l'impatience et l'inquiétude.
11 l'avait pas laissé partir un ballon sans y placer une lettre, mais il n'en recevait aucune.
Une seule fois, un pigeon sauveur lui avait apporté une dépêche ainsi conçue :
« Genève, 5 novembre. — Tout va bien. — Darneville. »
C'était laconique, mais consolant. Malheureusement, les semaines, les mois se succédaient, sans que lui parvînt aucun autre télégramme.
Qu'étaient devenus Alice et ce pauvre petit baby qu'il avait quitté presque le jour où il était né?...
C'était donc au milieu d'une fièvre perpétuelle que vivait Gaétan. Peut-être serait-il tombé malade, s'il n'avait eu pour le soutenir l'intarissable bonne humeur de Matifon, et l'insouciante gaieté de ses deux amis.
Dame Balbine contribuait également pour beaucoup à relever le moral énervé de son jeune maître.
Jamais jeune homme ou jeune femme ne supporta avec un stoïcisme plus exemplaire les privations de toute nature, dont les infortunés habitants de Paris souffraient si cruellement pendant le siège.
A part quelques malédictions qui lui échappaient de temps à autre contre les Prussiens — malédictions qu'elle corrigeait aussitôt par un « meâ culpâ » accompagné d'un signe de croix — cette courageuse et Qîgne vieille ne fit pas entendre devant Gaétan la moindre plainte.
Patiemment, les pieds dans la neige ou dans la boue, elle s'en allait faire queue tous les jours, pour toucher sa ration de viande, de pain ou de bois.
En arrivant à Paris, Gaétan n'avait pas voulu faire de provisions.
— A quoi bon? avait-il dit. C'est l'affaire d'un mois au plus...
Dame Balbine n'avait pas daigné l'écouter.
A son insu, sans le consulter, elle avait fait de l'office un véritable magasin de comestibles.
Beurre fondu, conserves de viande, de poisson, de légumes, de lait concentré, de Liébig, de farineux, elle avait tout entassé comme une fourmi, et à des prix relativement très modérés.
Ce ne fut que plus tard, à mesure que les ressources diminuaient et atteignaient des chiffres fabuleux, qu'elle confessa à Gaétan les sages précautions qu'elle avait prises contre la famine.
Son jeune maître, loin de l'en blâmer, en fut réduit à s'incliner devant cette sage prévoyance.
Toutes les fois qu'en compagnie d'Henri, et parfois de leurs amis, ils pouvaient quitter les avant-postes, ils venaient se refaire un peu à la cuisine de dame Balbine de l'ordinaire de la cantine.
Voilà donc comment ils vivaient depuis près de trois mois, lorsque, le premier, Matifon, reçut la blessure qui l'avait conduit à l'ambulance de la Dame noire.
Fort beureusement, cette blessure était sans gravité.
Néanmoins, après avoir rendu compte au corps d'officiers de la visite qu'il avait faite au capitaine, Gaétan sollicita le surlendemain la permission de lui en faire une seconde. 11 l'obtint sans la moindre difficulté.
Au moment où il pénétra dans la cbambre, le cbirurgien achevait le pansement du blessé, et la Dame noire se tenait immobile au seuil de la porte qui communiquait avec le salon.
En voyant arriver le franc-tireur, elle se retira précipitamment, et le docteur la suivit.
Quant à Henri, il ne semblait pas s'être aperçu de la présence de Gaétan, à qui pourtant il avait adressé un regard d'intelligence.
Ses yeux ne se détachaient pas de la Dame noire, et de l'endroit par lequel elle avait disparu, comme s'il avait espéré, à travers les murs et les portes closes, percer le mystère dont elle s'enveloppait.
Cette préoccupation ne pouvait pas échapper à Gaétan. Il attendait que l'officier reportât sur lui ses regards distraits.
Enfin, celui-ci aperçut son ami, debout et immobile à la tête dulit,
— Oh! pardon... fit-il en lui tendant la main. Gaétan lui rendit aussitôt cette cordiale étreinte.
— Décidément, vous allez tout à fait bien, dit-il.
— Oui, pourquoi?
— C'est qu'à la façon dont vous suiviez des yeux la Dame noire, on aurait pu supposer...
— Quoi donc?
— Que vous en êtes amoureux.
^- Amoureux! En temps de siège!, se défendit Henri. Croyezvous que ce soit réellement possible?
— Peut-être seriez-vous mieux que moi en état de répondre à cette question.
— Vous vous trompez, mon cher, répliqua Matifon avec un sourire.
— Pourtant, l'expression de vos regards... la persistance avec laquelle ils se fixaient sur celte dame... longtemps même après son départ...
— N'est que de la curiosité, interrompit Henri.
— En êtes-vous bien sûr?
— D'autant plus sûr que la personne à laquelle me fait songer cette fée bienfaisante ne m'a jamais inspiré un amour sérieux.
— Ah ! interrogea Gaétan très attentif. La vue de cette dame a donc éveillé en vous certaines réminiscences?
— Non pas sa vue, puisque je n'ai pas encore aperçu ses traits, mais son extérieur, sa taille, sa démarche...
— Et sa voix peut-être, hasarda Gaétan.
— Non pas sa voix non plus, car, depuis deux jours que je suis ici, elle ne m'a pas adressé la parole.
— Peut-être est-elle muette...
— Non, puisqu'elle cause tout bas devant moi avec le chirurgien.
— En effet, c'est une raison, reconnut Gaétan de plus en plus intrigué. Vous croyez donc avoir rencontré déjà cette personne?
— C'est vrai.
— Et peut-être supposez-vous que si elle ne vous adresse pas la parole, c'est dans la crainte que vous ne reconnaissiez le timbre de son organe.
— Je vous avoue que j'ai cette arrière-pensée.
— Vous étiez donc intimement lié avec la femme qu'elle vous rappelle? demanda Gaétan.
— Intimement n'est pas le mol, répondit Henri. J'étais de ses amis et des meilleurs.
— Est-ce que je l'ai connue également?
— Sans doute.
Gaétan s'arrêta et chercha pendant quelques instants au fond de ses souvenirs.
Mais, depuis qu'il avait épousé la fille de Darneville, tant de femmes jeunes et jolies avaient défilé sous ses yeux, qu'il lui était difficile de retrouver une ressemblance quelconque sur des données aussi vagues.
D'ailleurs, à peine avait-il entrevu la Dame noire. C'était la seconde fois qu'il se présentait, et, chaque fois, elle s'était retirée discrètement à son approche.
— J'y renonce, dit-il enfin. Mais, au fait, puisque nous corinais-
sons tous deux celte femme, vous pourriez bien me dire de qui il s'agit.
— Non pas, répondit Henri avec vivacité, car j'ose à peine encore m'arrêter à la pensée que je vous ai communiquée tout à l'heure.
— Pour quels motifs?
— Parce qu'il serait si étonnant, si bizarre, si abracadabrant, de retrouver en pareil lieu la personne dont je vous parle, que je ne puis admettre sans réserve que je ne sois pas le jouet d'une illusion! Aussi, comme le major vient de m'annoncer que je pourrai sorlirdès demain, j'ai l'intention de choisir mon heure, de manière à confirmer les soupçons que j'ai conçus.
— De quelle façon? interrogea Gaétan.
— C'est bien simple. Je choisirai pour sortir l'heure où la Dame noire sera ici, et je me rendrai chez la femme que je m'imagine retrouver en elle.
— Cette femme est donc à Paris?
— Elle y était du moins au commencement du siège.
— Vous l'avez vue?
— Je lui ai fait une visite à mon retour; une seule, il est vrai, mais c'était cinq ou six jours après l'investissement.
— Alors elle doit y être encore, fit Gaétan.
— C'est très probable, dit Matifon. Aussi, 9i je ne rencontre pas chez elle cette jeune dame, ce sera, non pas précisément une preuve, mais une grande présomption. Et, pour peu que je renouvelle cette expérience tous les jours, pendant le temps que j'ai encore à passer ici, cette présomption ne tardera pas à devenir une certitude.
— Et vous m'en ferez part?
— Pourquoi non? Je n'ai aucune raison pour garder un secret que j'ai surpris.
— Allons, fit Gaétan, je vois que vous êtes en excellentes dispositions. Donc, hâtez-vous de guérir et de revenir prendre le commandement de votre compagnie, car vous l'avez quittée depuis deux jours à peine et déjà l'on vous regrette, mon cher capitaine.
— C'est vous qui le dites, se récria Henri.
— Pas le moins du monde, riposta Gaétan en affectant un air grave. Vous voyez en moi le délégué de la compagnie — officiellement chargé par elle de vous transmettre les vœux qu'elle forme pour votre rétablissement et votre prompt retour.
'.E DRAME DE PONTCHARRA
Et je vis sortir de leau.... un chien I (P. 483.)
-IV. (31. — LE DRAME DE PONICI'VRR» i> c. ,•...,•
lU.MCL.VRR.V. — P. S.\INIERE. — J. ROVFF ET C'f. ÉD.