LIV
Quant à Malifon, il n'avait pas même osé prononcer le nom d'Alcibiade. Depuis plus de deux mois qu'il n'avait vu Clara, il ne savait pas si Fonlagnol jouissait encore dans la maison du titre de protecteur honoraire de la jeune femme.
De son côté, Clara n'en avait pas ouvert la bouche. Aussi, quelque envie qu'eût Matifon de s'informer de ce personnage, il s'abstint.
C'était curiosité pure assurément ; car le fils Fontagnol était loin de lui inspirer aucun intérêt.
Il allait donc se lever pour prendre congé de la belle indolente, lorsque la porte s'ouvrit et le valet de chambre annonça cette fois :
— M. Fontagnol!
Henri se retourna et salua d'un signe de tête imperceptible. En même temps, il examina Alcibiade sans cacher la surprise qu'il éprouvait.
Fontagnol portait, en effet, un de ces uniformes multiples dont on avait affublé la garde nationale mobilisée, c'est-à-dire un pantalon gris de fer, avec passe-poil rouges, un képi et une capote de drap vert, — mais d'un vert à défier tous les tapis de billard de la capitale.
Alcibiade avait l'air visiblement contrarié. Il fit le tour du salon, comme un ours enfermé dans sa cage.
— Bonjour, dit-il en se laissant tomber sur un siège.
— Comment, bonjour? fit Clara qui jusque-là n'avait pas fait un mouvement. A qui donc croyez-vous parler, monsieur Fontagnol?
En même temps elle fronçait ses beaux sourcils.
— Oh! pardon, se reprit Alcibiade. C'est que, voyez-vous, ce damné siège me fera perdre la tête.
— Je m'aperçois, en effet, que vous en agissez avec un sansfaçon que je n'ai autorisé par aucune concession, et que je n'autoriserai jamais. Si vous ne voulez pas rompre définitivement avec vos anciennes habitudes d'estaminet, libre à vous; mais ne venez pas les apporter chez moi, sous prétexte de mauvaise humeur.
— L'accueil que vous me faites chaque fois que j'y viens n'est guère propre à me dérider, grogna Alcibiade. Vous me recevez littéralement comme un chien dans un jeu de quilles.
— C'est votre faute, vous n'êtes jamais content.
— M. Fontagnol est sans doute comme nous tous, dit ironiquement Matifon. Les lenteurs du siège l'impatientent.
-- Oh! pour ça, oui, fit Alcibiade en relevant la tête.
— Vous ne vous êtes donc pas battu?
LE DRAME DE PONTCHARRA i^
— Ma foi ! non... fort heureusement! Une seule fois, on nous a fait marcher, comme réserve, sur le plateau d'Avron. Ah! je m'en souviendrai longtemps, par exemple! hiimobiles, l'arme au pied.., des balles qui vous sifflaient sur la tête, des obus qui éclataient de tous côtés. Çà et là des hommes qui tombaient, des chevaux éventrés, des caissons brisés... le pain, la boue, le biscuit, le sang, tout cela mêlé en une bouilhe rouge, dans laquelle on piétinait... Brr. .. comme c'est régalant ! Et que voilà bien de quoi vous donner de la gaieté !
En effet, Alcibiade frissonnait à ce seul souvenir.
— Ajoutez à cela, pour vous remettre, huit jours de grand'garde aux avant-postes, par des froids de quinze ou dix-huit degrés. Un jour par-ci... un jour par-là... on nous fait promener comme ça tout autour de Paris. Et pourquoi faire, je vous le demande! Ah! vous aurez beau dire, c'est dur, quand on y est pas habitué, de faire un métier semblable.
— Mais vous n'êtes pas une exception, monsieur Fontagnol, répliqua Henri. Tout le monde en fait autant.
— Vous imaginez-vous que ça me console? fît Alcibiade. Qu'estce que cela me fait, les autres? Ce n'est pas pour eux que je me plains, c'est pour moi. Aussi, je vous jure que si je pouvais m'en dispenser... Voilà qu'aujourd'hui on nous annonce que nous partons pour Argenteuil! Encore! toujours. Eh bien non ! parole d'honneur, j'en ai assez !
Clara ne daigna pas répondre. Elle haussa les épaules avec mépris et se détourna.
Quant à Henri, il ne s'était pas trompé sur le compte de Fontagnol. S'il ressentait quelque impatience, ce n'était pas la fièvre du patiotisme qui la causait.
— Alors il ne fallait pas rester à Paris, dit l'officier.
— Ah! je vous prie de croire que je ne m'en souciais guère, répondit vivement Alcibiade.
— Ma foi! vous auriez aussi bien fait. Il suffirait d'un homme comme vous pour démoraliser toute une compagnie, riposta Henri, avec non moins de vivacité.
— Et pourquoi me force-t-on à faire une chose qui répugne à mes^habiludes, à mes instincts?...
— Qui vous y force?
— Dame! du moment que je restais à Paris...
— Il fallait vous en aller, je vous Tai déjà dit. Cela aurait mieux valu pour vous et pour ceux qui vous entourent.
— Et je l'aurais bigrement préféré ! fit Alcibiade.
4v2 LE DRAME DE PONTCHARBA
— Eh bien? qui vous retenait?
■ — Qui? c'est Clara, parbleu ! Elle a sur toutes choses des idées si baroques depuis cette guerre...
Clara se redressa vivement et jeta sur Fontagnol un regard qui lui coupa la parole instantanément.
— J'ai les idées que tout Français doit ou plutôt devrait avoir, répondit-elle. Regardez si M. Matifon a hésité, s'il regrette rien, lui. Était-ce dans ses habitudes, dans ses instincts, de s'engager comme franc -tireur, de se faire casser la tête? Ah! tenez : vous n'êtes pas un homme...
— Pardon ! je suis un homme de paix, voilà tout, interrompit Alcibiade. Que voulez-vous? On ne se refait pas. Je n'ai pas les goûts belliqueux; je déteste le froid, la pluie; je ne peux pas manger du cheval. Demandez à mon estomac pourquoi il ne peut pas digérer le cheval? 11 n'en sait rien, assurément. Eh bien! je suis comme lui. .Je ne peux pas m'habituer au régime que vous me condamnez à suivre depuis trois mois. C'est une affaire de tempérament, pas autre chose.
Henri se leva tout d'une pièce. Il avait peur d'éclater. La lâcheté de Fontagnol le révoltait.
— Je vous demanderai la permission de me retirer, dit-il à Clara. J'ai une autre visite à faire, et le docteur m'a bien recommandé de rentrer avant la nuit.
— Mais vous reviendrez, fît Clara, ne serait-ce que pendant le temps que vous êtes à l'ambulance...
— Oh ! je n'y resterai pas longtemps, dit Henri. Je me sens beaucoup mieux, et je ne veux pas occuper une place à laquelle d'autres ont malheureusement plus droit que moi.
A ces mots, il serra la main de Clara, salua à peine Alcibiade et s'éloigna. Il se dirigea alors vers le boulevard Malesherbes.
Chemin faisant, songeant à tout ce qu'il avait vu et entendu, il se demandait quel parti la jeune femme pouvait réellement tirer de ce Fontagnol.
Il n'était pas douteux que Clara voulût venger sur lui la mort d'Ambroise elle ruiner, mais par quel moyen? L'hôtel était devenu silencieux. Plus d'amis, plus de fêtes, plus de dîners, plus de réceptions coûteuses. Les revenus d'Alcibiade devaient à peu près suffire aux dépenses de la maison. Celte guerre avait-elle donc modifié les plans de Clara?
Cependant elle n'avait pas montré devant Henri à Alcibiade des
sentiments plus conciliants que par le passé. C'était avec la même arrogance qu'elle le traitait. C'était de la même façon cavalière qu'elle exerçait sur lui son empire. Et cette domination était bien réelle, puisque d'un regard elle avait arrêté sur les lèvres de Fontagnol les paroles qui allaient s'en échapper.
Il avait parlé d'idées baroques. Mais qu'entendait par idées baroques cet homme, qui regrettait de servir son pays, qui n'avait aucun courage, aucun élan, aucun patriotisme? 11 fallait donc que ces idées fussent tout à fait contraires aux siennes, que Clara fût animée de tous les instincts généreux qui ne pouvaient trouver accès auprès do l'égoïste Fontagnol?
Ces réflexions forçaient pour ainsi dire Henri de revenir à la dame noire.
Celle-là aussi avait des idées baroques, selon l'expression d'Alcibiade. Mais ressemblait-elle à Clara, cette femme si courageuse et si modeste? Non, mille fois non.
Henri venait de surprendre Clara, paresseuse, indifférente, ennuyée, parcourant d'un œil distrait le dernier roman paru, jouant avec l'amour de Fontagnol, comme le chat avec la souris qu'il va croquer.
Était-ce ainsi qu'il était possible de se représenter la femme dévouée, charitable, énergique, qui se multipliait et se prodiguait auprès des blessés, pour acquitter envers le pays une dette en rapport avec ses forces?
Plus il y songeait, plus Henri bannissait de sa pensée les soupçons qu'il avait conçus tout d'abord.
Ce fut dans ces dispositions qu'il arriva chez dame Balbine.
La pauvre vieille lui sauta au cou. Elle l'adorait à cause des services qu'il avait rendus à Gaétan.
Elle s'informa de sa blessure avec une tendresse toute maternelle, et poussa un gros soupir de soulagement quand elle le vit si gai, si insouciant. Mais soudain son front se rembrunit.
— Et quand je pense qu'il peut arriver pis encore à Gaétan ! gémit-elle. Mon Dieu! que dirait la pauvre Alice? C'est à moi qu'elle s'en prendrait, monsieur Matifon, à moi qui donnerais tout mon vieux sang pour épargner une goutte du sien. Ah! les hommes sont féroces, en vérité. Ce n'est pas assez que la mort les guette à chaque pas, les menace de tous côtés, sous toutes les formes, il a fallu qu'ils inventent la guerre. La guerre, c'est-à-dire un moyen de tuer d'un coup deux ou trois cent mille hommes, qui ont autant de mères, de pères,
d'enfants, d'épouses, de fiancées. On dit que les tigres sont cruels- Mais les tigres n'ont jamais imaginé semblable boucherie.
— Ma bonne dame, vous avez parfaitement raison en principe, répliqua doucement Henri; mais vous ne changerez malheureusement rien à cette plaie de la nature entière. Vous vous en prenez aux hommes de leur cruauté, et vous ne voyez pas que la guerre est partout, dans tout, même dans l'acharnement de deux roquets qui se disputent un os. D'ailleurs tout le monde ne meurt pas à la guerre : Gaétan sera de ceux-là, croyez-le bien.
— Dieu vous entende! pria la pauvre femme.
Henri, avec une patience angélique rassura, sermonna, endoctrina cette vieille enfant, et finit presque par lui faire partager cette gaieté communicative qui ne l'abandonnait jamais.
Enfin il rentra à l'ambulance.
Le chirurgien l'attendait et causait avec la Dame noire dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Eh bien? fit-il, en accourant au-devant du blessé, cette promenade ne vous a pas trop fatigué ?
— Elle m'a fait au contraire tant de bien, répondit Henri, que demain j'aurai le regret de vous quitter.
— Oh! pas encore, dit le docteur avec vivacité.
— Pardon, répliqua nettement Henri. Il n'est pas juste que je me dorlotte lorsque tant d'autres ont besoin de soins plus urgents. J'apphquerai bien moi-même la compresse qui guérira cette insignifiante blessure.
Et, comme le docteur allait protester d'un geste :
— N'insistez pas, reprit Henri, mon parti est bien pris. Je n'ai plus qu'à vous remercier de la soHicitude avec laquelle vous m'avez traité.
A ces mots, il s'avança vers la Dame noire.
— Quant à vous, madame, continua-t-il, vous devez être blasée sur les remerciements que vous méritez, sur les admirations que vous provoquez. Je ne délayerai donc pas dans de longues périodes la reconnaissance dont je suis pénétré. Je ne chercherai pas davaatage à vous en offrir un gage qui offenserait à la fois votre fierté et votre modestie. Bien loin de là, je solliciterai de vous une faveur, une seule, la dernière. Je serais heureux de serrer dans la mienne votre main, madame, afin de m' expliquer comment, si petite et si fluette, elle peut contenir un pareil trésor de charité.
Sans prononcer une parole, la Dame noire tendit à l'officier sa main gantée.
Cette main tremblait, comme agitée par une violente émotion.
Matifon était de plus en plus intrigué. Pourquoi cette émotion manifeste chez la Dame noire? Puisqu'elle n'était pas Clara, qui était-elle donc? Que signifiait le silence obstiné qu'elle gardait?
Au moment de lâcher la main qu'on lui avait tendue, il releva les yeux sur cette femme-sphynx et essaya de distinguer les traits de son visage, mais le réseau du voile de laine était si serré qu'il ressemblait pour ainsi dire à un masque.
En outre, non seulement la nuit tombait, mais encore — était-ce hasard ou précaution? — la Dame noire tournait le dos à la fenêtre devant laquelle elle se trouvait.
La curiosité d'Henri vint donc échouer contre ces deux obstacles.
— Madame, dit-il dans une dernière étreinte, je vous remercie d avoir daigné m'accorder la faveur que j'avais sollicitée. C'est un grand honneur pour moi d'avoir serré une main comme la vôtre. Je ne suispas grand'chose, je ne suis qu'un honnête homme. A ce titre pourtant, je crois m''y connaître en matière de délicatesse et de dévouement. Eh bien! je vous le dis comme je le pense, si toutes les femmes de France étaient animées de sentiments aussi nobles, si tous les hommes avaient votre énergie et votre courage, nous serions sauvés. Désormais, votre nom sera inséparable pour moi du souvenir que me laissera le siège de Paris.
Pour toute réponse, avec une émotion de plus en plus prononcée, la Dame noire se courba pour ainsi dire aux genoux d'Henri, et pressa avec effusion — dans ses deux mains jointes cette fois — la main que le jeune capitaine allait retirer. Puis troublée, presque chancelante, elle gagna la porte voisine et disparut.
Pour le coup c'était étrange! Pourquoi ce trouble, cette attitude humble, repentante? Quelle ivresse inexplicable inondait le cœur de cette fée charitable? Comment les paroles du jeune officier avaientelles pu provoquer le mouvement de reconnaissance auquel lu Dame noire avait cédé avant de s'éloigner.
Henri demeura interdit.
— Du diable si j'y comprends rien! murmura-t-il.
Le chirurgien lui-même, bien qu'il fût resté discrètementà l'écart, était surpris du spectacle auquel il venait d'assister et ne prenait pas la peine de s'en cacher. Il avait entendu les paroles d'Henri, il
n'avait perdu aucune des impressions que semblait avoir ressenties la
Dame noire. . ,
— Bien sûr, pensa-t-il, elle connaît ce capitaine.
Cependant il ne communiqua pas à Matifon la conviction qu il croyait avoir acquise. Au contraire, il ressentait pour la Dame noire un respect et une admiration tels qu'il l'aurait défendue contre loutes les indiscrétions, si elle avait fait le moindre appel à sa loyauté.
— Eh bien, major? fit Henri, que vous en semble?
— De quoi? interrogea le docteur avec une feinte naïveté.
— De ce qui vient de se passer.
— Il s'est donc passé quelque chose?
— Comment! vous n'avez pas remarqué l'émotion à laquelle la
Dame noire était en proie?
— Parfaitement! au contraire, répondit le chirurgien, vous m en
voyez même tout interloqué.
— A la bonne heure! s'écria curieusement Henri. Et, tout bas, il ajouta d un ton confidentiel :
— ' Est-ce que vous avez aussi conçu quelques soupçons?
— Sur qui?
— Sur la Dame noire.
— Pas du tout.
— Alors d'où vient l'étonnement que je lis sur votre hgure.
demanda Henri un peu déconcerté.
— Je suis étonné, en effet, que la Dame noire soit encore si sensible aux remerciements qu'on lui adresse, car depuis trois mois bientôt, elle en a tant reçu de part et d'autre qH elle devrait réellement
en être rassasiée. . -, <>
— Ah! dit Matifon. Elle est donc toujours amsi en pareil cas.^ - Toujours, répondit le major d'un ton débonnaire.
Henri n'insista pas. Ou le docteur ne savait rien, ou bien il savait nuelque chose et il ne voulait pas le dire -ce qui revenait au même
Après avoir dîné de bon appétit, le jeune capitame se coucha et s'endormit d'un profond sommeil.
Le lendemain matin, il se sentit tout dispos.
11 fit ses adieux au docteur, mais ce fut en vain qu'il chercha des yeux la Dame noire.
Elle n'était pas là.
Vers quatre heures du soir, le capitaine Matifon revint aux avant-postes prendre le commandement de sa compagnie qui î" acclama.
Eutrons-nous là? (P. 500.1
l'auberge des quatre chemins
Avant le siège de Paris une route soigneusement entretenue conduisait de Courbevoie au pont de Bezons, mais à l'époque qui nous occupe cette route n'existait plus guère que de nom.
LIV. 63. — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUNIÈKE. — J. BOLFF ET C",
UV. 63
Bouleversée en maint endroit pour les besoins de la défense, barricadée en d'autres, défendue par plusieurs redoutes, occupée par la garde mobile jusqu'au pont de Bezons, parles Prussiens de l'autre côté de la rivière, n'aboutissant plus à aucune issue, puisque le pont avait été détruit parla mine, elle ne servait plus de communication à personne.
D'ailleurs le pays environnant avait été presque totalement abandonné par ses habitants et nul voyageur ne songeait à s'aventurer dans cette impasse.
A chaque extrémité du pont de Bezons , une barricade avait été construite et était occupée par les deux partis en présence, qui ne faisaient pas faute, à la moindre occasion, de se saluer inutilement d'une grêle de balles.
A douze cents mètres environ du pont, la route avait été coupée, et on y avait construit à la hâte une redoute de campagne, formant courtine flanquée de bastions.
Cette redoute, armée de quelques canons, avait pour but d'empêcher l'occupation par l'ennemi de la grande presqu'île de Gennevilliers, but que se proposaient encore plusieurs autres redoutes, placées sur d'autres lignes parallèles — le tout dominé par le mont Valérien, à l'extrême gauche, et par le fort de la Briche, à l'extrême droite.
A mi-chemin, entre la redoute que nous avons signalée, qu'on appelait la redoute de Charlebourg, et le pont de Bezons, se trouvait un petit hameau, ou plutôt un ramassis de petites bicoques, espacées des deux côtés de la route, à quelque distance les unes des autres.
Ce pâté de maisonnettes, composé de demeures de paysans ou de pêcheurs, de méchants cabarets de routiers, se nommait le Petit- Nanterre.
Un chemin qui aboutissait de Gennevilliers à Bois-Colombes et à Nanterre traversait la route départementale et formait au point d'intersection le carrefour des Quatre-Chemins.
A deux pas de là, on apercevait une misérable auberge. C'était le rendez-vous ordinaire des charretiers qui transportaient à Paris les moellons ou les pierres de taille que fournissaient en abondance les carrières situées sur la rive droite de la Seine, au pied des colhnes sur lesquelles s'étend le village de Carrières-Saint-Denis.
Militairement parlant, le carrefour des Quatre-Chemins était une position stratégique qui ne pouvait rester inoccupée. Un poste détaché de la redoute de Charlebourg y avait donc été installé. Il servait de
LE DRAME DE PONTCHARRA. 4ft9
point de jonction à la barricade du pont de Bezons et aux deux redoutes placées à droite et à gauche.
Ces redoutes, dépourvues d'artillerie, s'appelaient l'une la redoute du Moulin, située en face du moulin Joly, sur la Seine, l'autre la redoute du Petit-Nanterre, située près le remblai du chemin de fer de Paris à Rouen, dont le pont, dit le Pont-aux-Anglais, avait été également détruit.
Que faire au poste en ce temps de guerre? Comment occuper les loisirs que laisse le service? De quelle façon tuer les interminables jours et les nuits plus longues encore? Quelle distraction imaginer?
On marche, on erre au hasard, on cherche. Quoi?
On ne le sait pas, mais on cherche tout de même.
Or, parmi les maisonnettes d'alentour, la plupart étaient veuves de leurs habitants, que la terreur en avait chassés depuis longtemps.
Pourtant quelques paysans plus tenaces — car on ne saurait dire plus hardis — avaient préféré courir les cl -es de la guerre, pour essayer de sauver les rares épaves de leur for, uie.
Au nombre de ces maisons habitées malgré tout se trouvait l'auberge dont nous avons déjà indiqué la situation topographique. • Quant à ceux qui l'exploitaient, ils avaient donné lieu à des conjectures de toute sorte. Etaient-ils réellement les propriétaires de la maison? L'avaient-ils liuivée vacante et s'y étaient-ils installés, en l'absence des véritables u\:\ i ■. Is droit, pour exercer un commercelucralif avec les marchandises aLc.ndonnées? C'est ce que la suite de ce récit nous apprendra.
Il est bien vrai que ces soupçons avaient germé, dès le principe, dans l'esprit de ceux qui s'y étaient arrêtés. Cependant, comme personne n'avait alors intérêt à déchiffrer cette énigme, les habitants de riiôtellerie représentaient, aux yeux des soldats, les véritables maîtres de céans, et nul n'avait songé à troubler la quiétude au sein de laquelle ils semblaient vivre.
Une maison triste et basse, montée d'un unique étage sur rez-dechaussée peu élevé, lézardée en maints endroits, présentant un aspect misérable à l'œil du curieux, encore émerveillé des splendeurs de la capitale; une branche de pin desséchée, scellée par son extrémité dans le plâtre de la muraille, au-dessus d'une porte bâtarde; des volets jadis d'un brun rouge, dont le soleil et la pluie avaient estompé sur la façade la silhouette délabrée; un toit à moitié dégarni de tuiles décolorées, couvertes çà et là d'une mousse verdâtre : voilà quel était du dehors l'aspect général et peu engageant de l'auberge des Quatre-
Chemins. De chaque côté de la porte, une main peu exercée avait tracé cette inscription prétentieuse : « On loge à la nuit. — Café, bière, liqueurs. »
C'est devant cette porte que, trois jours après, quatre jeunes gens s'arrêtaient étonnés... Ils étaient vêtus de l'uniforme des francstireurs de Neuilly.
A leur tête marchait un capitaine, la tête enveloppée d'une bande de linge dont la blancheur immaculée se découpait sous les rebords du képi.
— Entrons-nous là? demanda-t-il avec défiance.
— Pourquoi pas? répondit un des soldats qui l'accompagnaient. Cela ne vaudra pas Brébant, j'en suis certain, mais quand on n'a pas le choix...
— Que vous en semble, Gaétan? interrogea le capitaine.
— Ma foi! mon cher Henri, je suis de l'avis de ces messieurs. Que cherchons-nous? Une distraction, un abri contre le froid, n'estce pas? Eh bien! qui sait? peut-être allons-nous trouver tout cela derrière les murs chétifs que vous contemplez avec tant de dédaigneuse arrogance.
— Entrons, fit résolument Matifon, qui sur-le-champ prêcha d'exemple et pénétra dans l'auberge.
En campagne, on ne regarde pas de trop près les enseignes, etl'on est même souvent fort heureux d'en rencontrer.
D'ailleurs un intérieur de cabaret de banlieue, resté ouvert dans des circonstances aussi exceptionnelles, n'est jamais à dédaigner lorsqu'il gèle à dix degrés, que la neige crie sous la botte et que la bise vous siffle aux oreilles.
11 était environ sept heures du soir. A la fin de décembre, la nuit a succédé déjà depuis près de deux heures au jour brumeux. Les ais disjoints de la porte de l'auberge laissaient filtrer un imperceptible rayon de lumière rougeâtre.
Matifon poussa la porte mal fermée et s'orienta.
— Attention! cria-t-il. Il y a trois marches à descendre.
Il s'avança avec précaution, car le sol, absolument nu, était de cinquante centimètres au moins plus bas que le niveau de la route.
Il se trouvait dans une pièce complètement obscure, au fond de laquelle ses trois amis et lui cherchèrent en vain à rien distinguer. Pourtant, ils aperçurent à leur droite un rayon lumineux, qui s'échappait comme à regret d'une pièce voisine, formant une espèce de corridor, d9>i7,s lequel ils s'engagèrent.
LE DRAME DE PONTCHARRA oOt
Ils arrivèrent enfin au seuil d'une seconde porte toute grande ouverte.
Deux groupes distincts occupaient cette pièce, fort petite du reste, plus longue que large, et que la porte d'entrée partageait, pour ainsi dire, en deux parties égales.
A gauche, autour d'un mauvais poêle de fonte rougi par le feu, se tenaient deux hommes et deux femmes. C'étaient les propriétaires de l'établissement.
Au fond de la salle, autour d'une table rectangulaire en bois blanc, garnie de chaque côté de deux bancs parallèles, et semblable à celles qui figurent chez tous les gargotiers des environs de Paris, étaient rangés une vingtaine de soldats appartenant à tous les grades, à toutes les armes.
Parmi les trois officiers qui s'y trouvaient, Henri reconnut le capitaine adjudant-major qui commandait le bataillon des mobiles de Seine-et-Oise et qui occupait la redoute de Charlebourg.
Matifonne le connaissait pas particulièrement, mais les exigences du service les avaient souvent rapprochés déjà et leur avaient fourni mutuellement l'occasion de s'apprécier.
Lorsqu'avaient paru les nouveaux venus, tout le monde s'était retourné. Le commandant des mobiles reconnut à son tour le capitaine des francs-tireurs.
— Capitaine, lui dit-il aussitôt, voulez-vous me faire l'amitié d'accepter un verre de punch?
— A charge de revanche, commandant; ce n'est pas de refus, répondit Henri avec rondeur.
Les soldats se rangèrent sur-le-champ pour faire place à l'officier et à ses amis, que Matifon présenta au commandant.
Devant eux flambait un énorme brûlot, dont la flamme bleuâtre et la chaleur réchauffèrent par avance nos quatre francs-tireurs.
Entre les officiers, aussi bien qu'entre les sous-officiers et soldats que le hasard avait réunis, la conversation n'avait rien de particulièrement intéressant. Elle roulait naturellement sur les événements du jour, sur les plans de campagne adoptés ou proposés, sur les moyens de défense à employer, sur nos revers et sur les succès de Tennemi.
Tout naturellement aussi, chacun, à tour de rôle, se faisait fort d'avoir trouvé un plan infaiflible, qu'il développait, pour débloquer Paris, faire sa jonction avec l'armée de la Loire ou l'armée du IVord^ et purger la France des hordes qui la souiflaient.
Il y avait si longtemps que Gaétan entendait répéter la même chose et sur tous les tons, qu'il ne prêta aucune attention à cette stragédie de cabaret. Ses yeux se portèrent donc vers l'autre partie de la salle, occupée par la famille qu'il avait tout d'abord aperçue en arrivant.
Ces quatre personnages, silencieusement rangés autour du poêle, avaient chacun un caractère bien marqué. De temps en temps les deux femmes jetaient sur le groupe des officiers et soldats un regard oblique, échangeaient quelques mots à voix basse et reprenaient leur immobilité.
Gaétan prêta l'oreille. Il n'avait rien entendu et pourtant il lui avait semblé que ces deux femmes s'entretenaient en langue allemande.
Comment! des Allemands aux portes de Paris, dans notre camp! Cela méritait bien quelque attention.
Sous ce rapport, Gaétan n'était pas embarrassé.
La connaissance approfondie qu'il possédait de l'anglais et de l'allemand lui permettait de tout comprendre.
Malheureuseïnent, il se faisait un tel vacarme à ses côtés, les discussions stratégiques atteignaient un diapason si élevé, qu'il était impossible de saisir les lambeaux de phrase que prononçaient les deux femmes.
Quant à elles, elles étaient sans défiance, ignorant qu'à trois pas d'elles se trouvât quelqu'un qui pût comprendre leur langage.
Aussi, comme la discussion s'était momentanément apaisée, Gaétan finit par entendre distinctement ces mots :
— As-tu bien fait tout disparaître? demanda la plus jeune femme.
— Je n'ai pas pu brûler, mais c'est tout comme, répondit la vieille.
— Ah! j'ai peur que tu n'aies commis quelque imprudence, reprit la jeune, en secouant la tête avec incréduhté.
— Non, te dis-je, il n'y a aucun danger. Rassure-toi.
— Mais alors, qu'en as-tu fait?
La vieille femme ne répondit, cette fois, que par un grognement sourd et sur un ton de mauvaise humeur évidente. Elle haussa les épaules et se détourna.
Presque immédiatement, le bruit des con versations atteignit la même intensité que tout à l'heure, et le capitaine Matifon, ayant à cœur de rendre la politesse qu'il avait reçue, commanda d'une voix retentissante :
— Eh! la maison ! Un second brûlot, s'il vous plaît.
Aussitôt la jeune femme se leva et se dirigea vers la pièce voisine.
Les phrases que Gaétan avait surprises n'étaient pas précisément une révélation, mais elles prouvaient qu'un secret existait entre les deux femmes, et semblaient même indiquer qu'elles avaient commis une faute, sinon un crime, dont il s'agissait de faire disparaître la preuve accusatrice.
Gaétan ne savait pas trop quel parti prendre.
A tout hasard il examina donc avec soin les singuliers propriétaires de l'auberge, afin de bien graver leurs traits dans sa mémoire.
La salle n'était absolument éclairée que par la lueur de l'unique bougie qui brûlait sur la table des consommateurs.
Autant qu'on pouvait en juger, au fon d de l'obscurité dans laquelle elle était plongée, la plus âgée de ces deux femmes avait dépassé la cinquantaine.
Grande, maigre, étique, la figure pâle et osseuse, le nez recourbé comme un bec d'oiseau de proie, les yeux gris, petits et excessivement rapprochés, elle semblait résumer le type de ces Juifs allemands qui se perpétue à travers les siècles dans toute sa hfdeuse pureté.
Malgré sa voix éraillée, ses rides, ses traits fatigués, elle était vive et alerte encore sous les vêtements sordides qui la couvraient, sans atténuer son effrayante maigreur.
La plus jeune avait un tout autre aspect. Il aurait été difficile de
préciser son âge. Elle pouvait aussi bien avoir vingt ans que trente.
Brune de teint, noire de cheveux, sa physionomie, éclairée par deux
beaux yeux noirs, ne manquait pas d'une certaine distinction.
Volontiers on l'aurait prise pour une bohémienne.
Elle n'était guère plus richement vêtue que sa compagne.
Enfin, quand elle s'était levée pour répondre à l'appel du capitaine, Gaétan avait remarqué qu'elle était dans un état de grossesse déjà avancé.
Quant aux deux hommes, ils étaient jeunes tous les deux. L'un était grand et mince, ses cheveux d'un blond fade encadraient son visage imberbe et ravagé. Ses yeux et son sourire paraissaient doués d'une excessive mobihlé. Tantôt ironiques, tantôt bassement niais, ils n'avaient pourtant pas cette expression gouailleuse et fine qu'on rencontre ordinairement chez le type qu'il représentait.
Son camarade, petit, noir, avec quelques poils de barbe clairsemés autour de la figure, dos lèvres et du menton, avait la tête rentrée dans les épaules. Ses traits, intelligents mais ditlormes, étaient empreints de ruse et d'audace.
i>04 LE DRAME DE PONTCHARRA.
Au moment où Matifon avait frappé sur la table il s'était levé, ce qui avait permis à Gaétan d'apercevoir ses jambes courtes, écartées, tournées en dehors.
C'est ce qui s'appelle, dans le langage trivial, mais imaginé des ouvriers et des soldats, avoir les jambes « en manches de veste. »
Pendant tout le temps que Gaétan demeura dans l'auberge il ne cessa d'étudier ces quatre individus.
Placés à côté l'un de l'autre, les deux hommes gardaient entre eux un silence obstiné, qu'ils ne rompaient de temps à autre que pour répondre aux interpellations que leur adressaient les consommateurs.
La jeune femme n'échangeait plus un seul mot avec la vieille. Elle était immobile et paraissait plongée dans de sombres réflexions. Elle ne se levait de sa chaise que pour aider, en cas d'urgence, sa compagne qui présidait au service.
La plus âgée, au contraire, était toujours en l'air et paraissait dévorée d'un besoin perpétuel de locomotion. Sa marche et ses mouvements avaient quelque chose de fiévreux. Non seulement elle servait aux clients ce qu'ils demandaient, mais encore elle s'attachait à prévenir leurs moindres désirs.
Elle préparait des bouts de papier pour mettre le feu au punch, pour rallumer les pipes éteintes ; elle mouchait la bougie qui n'en avait pas besoin, essuyait la table à chaque instant, cherchait même à se mêler de la conversation dès qu'une question indirecte s'élevait sur la configuration topographique du pays.
Au bout de deux heures, enfin, Matifon et ses amis avaient ingurgité trois ou quatre bols de punch, quand ils songèrent à se retirer.
Au moment où ils prenaient congé du commandant, un nouveau groupe de soldats pénétrait dans le cabaret. C'étaient des gardes nationaux mobihsés du 9" bataillon.
A leur tête s'avançait un homme que Matifon et Gaétan reconnurent en même temps : c'était Alcibiade Fontagnol.
En les apercevant, il rougit légèrement, mais il paya d'audace et passa fièrement devant eux pour aller occuper avec ses compagnons la place que venaient de quitter les quatre francs-tireurs.
En sortant de l'auberge des Quatre-Chemins, Gaétan et ses amis se dirigèrent vers leur cantonnement, dont ils étaient peu éloignés.
• Chemin faisant, Gaétan leur fit part des observations qu'il avait faites, des lambeaux de conversation qu'il avait surpris, et des soupçons que lui avait inspirés cette découverte.
— Parbleu! dit Henri, voilà qui est singulier. Dès demain j'irai
îci, Douf pourrons causer sans crainte. (P. îiî2.)
^n -user avec le chef du baiaiîlon de moDiies aue nous Tenons ut quitter, et qui commande la redoute de Ciiarlehourg Quant ànou^' rien ne nous empêche de surveiller de notre mieux à l'avenir ceit" maison suspecte. ' "
En effet, ce bataillon de Seme-et-Oise était campé depuis plus de deux grands mois dans le pays et ses environs.
Le poste des Quatre-Cliemins existait donc depuis cette époque
LIV. U. - LE DRAME DK POMCHARRA. - P. SAUNIÈRE. - J. rquFF ET C-, ÉD. UV. 64
et les officiers qui l'avaient occupé à tour de rôle avaient noué des relations assez suivies avec les propriétaires de l'auberge.
La rareté des vivres, la nécessité de s'approvisionner forçaient un peu les soldats de frapper alors à toutes les portes.
On s'était adressé d'abord à cette maison, sans grand espoir d'en obtenir un résultat satisfaisant. Pourtant, quoiqu'elle ne payât pas de mine, on n'eut pas à se repentir de cette tentavive.
Placés entre les assiégeants et les assiégés, à cinq cents mètres environ des uns et des autres, sous le feu pour ainsi dire des deux partis en présence, au centre d'une presqu'île immense et à peu près déserte, séparée par plus de deux kilomètres, à gauche età droite, des villages de Colombes et de Nanterre, l'auberge des Quatre-Chemins ne paraissait pas devoir offrir de grandes provisions aux malheureux affamés qui venaient s'asseoira sa table, alors que les troupes cantonnées dans les environs n'y avaient découvert aucune ressource alimentaire.
Contre tout attente, on trouva au contraire l'auberge des Quatre- Chemins largement approvisionnée.
L'administration militaire ne délivrait que du biscuit, sans pain: on y avait du pain; elle ne distribuait de viande fraîche — viande de cheval, bien entendu — que tous les trois ou quatre jours: l'auberge en avait régulièrement tous les jours, et c'étaient des morceaux de choix.
Les pommes de terre y abondaient.
On y achetait même du vin en bouteilles! Il est vrar qu'on en aurait difficilement désigné la provenance et qu'il paraissait avoir été fraîchement déterré de quelque cachette pratiquée au moment de la panique qui avait précédé l'investissement de la capitale. Tout en profitant des avantages qui résultaient pour les « popottes » de cet approvisionnement facile et commode, les officiers, qui y avaient principalement recours, s'étaient bien étonnés quelque peu de trouver là tant de ressources inespérées; mais ils avaient bien autre chose à faire que de s'enquérir des moyens employés par les aubergistes pour les satisfaire.
Cependant on s'était informé d'eux auprès des rares habitants d'alentour, et ceux-ci n'avaient pu fournir sur leur compte aucun renseignement.
Aussi peut-être aurait-on pris à cœur de les surveiller de plus près s'ils n'avaient en quelque sorte pressenti la curiosité dont ils étaient l'objet et s'ils n'étaient' allés au-devant de toutes les questions en racontant à leur clientèle une histoire plus ou moins vraisemblable,
dont, faute de mieux, il fallut momentanément se contenter. Le grand blond était le mari de la jeune femme et se nommait Bishmuller. Quoiqu'il se dît Alsacien, il prétendait ne pas connaître un mot de la langue germanique, que sa femme au contraire parlait assez facilement.
Suivant eux, ils dirigeaient déjà l'auberge avant la guerre, avec l'aide de leurs grands-parents, qu'ils avaient fait partir pour leur pays, un village nommé Ensisbeim et situé à peu de distance de iMulhouse.
Comme on leur avait fait observer que c'était les envoyer audevant de l'invasion au lieu de leur en éviter les dangers, ils avaient reconnu que leurs prévisions avaient été cruellement déçues.
Ils avaient espéré que la France serait victorieuse, que dans tous les cas la guerre se concentrerait au nord-est de la France, entre Strasbourg et Paris, et que les armées prussiennes ne descendraient jamais l'Alsace plus bas que la ville de Colmar.
Cette histoire n'avait en somme rien qui choquât trop ouvertement le bon sens. On n'avait en outre aucun moyen de contrôler leurs assertions.
Leur complaisance, les soins empressés qu'ils prodiguaient à leurs clients, achevèrent de dissiper, ou plutôt endormirent les soupçons que l'on avait conçus.
La vieille femme était une cousine germaine de leur père, disaientils, et le jeune Quasimodo dont nous avons esquissé le portrait était son fils. Elle se nommait Ernesta ; il répondait au nom de Ferdinand.
Aux yeux de tous, Bishmuller et Kettly, sa femme, étaient donc les vrais propriétaires de l'auberge,
La version qu'ils avaient donnée n'était du reste un secret pour aucun de ceux qui fréquentaient habituellement le cabaret.
Aussi, lorsque, le lendemain, le capitaine Matifon fit part au commandant des observations que Gaétan lui avait communiquées, cet officier se prit à sourire et lui raconta ce qu'il savait.
— En somme, dit-il en terminant, je ne crois pas que, pour le moment, il y ait lieu de s'inquiéter.
Votre ami, M. Gaétan, convient lui-même qu'il n'a entendu que des fragments de conversation : il est fort possible qu'il les ait mal entendus ou mal interprétés.
A tout hasard, rien ne nous empêche, bien que cela se concilie difficilement avec notre service, de ne pas perdre de vue les habitants de cette auberge.
Essayons-en, je le veux bien. Si vous découvrez quelque chose, ayez la bonté de m'en prévenir; si, démon côté, je recueillais des indications précises, soyez certain que je vous les ferais connaître.
Sur cette promesse, les deux officiers se séparèrent.
Hâtons-nous de le dire pourtant, le soir même ils avaient à peu près oublié cet incident.
Quelle importance, en effet, avait-il pour des hommes qui poursuivaient un bien autre but et dont la responsabihté devait satisfaire à toute heure du jour et de la nuit aux multiples exigences de leur commandant? Avant tout on songeait à se défendre.
Gaétan et Henri, Alfred et Ernest, leurs deux amis, furent les seuls sur qui cette aventure produisit une impression durable. Encore les préoccupations du siège ne laissaient que bien peu de temps à leurs pensées pour s'y arrêter sérieusement.
Toujours à la recherche de ruses nouvelles pour dépister l'ennemi, vivant sur un qui-vive perpétuel, imaginant en vain le moyen de percer la ligne infranchissable dans laquelle ils étaient enfermés, ils remplissaient avec l'ardeur du soldat et du citoyen le devoir qu'ils s'étaient imposé.
Malheureusement, le même patriotisme ne faisait pas battre tous les cœurs à l'unisson.
Quelques exceptions rares, il est vrai, comme toutes les exceptions, juraient honteusement avec l'élan subhme dont Paris était animé.
Parmi celle-là figurait Alcibiade Fontagnol.
Ce siège interminable , cette vie restreinte et difficile l'exaspéraient. Dans le principe, il s'était résigné, croyant comme beaucoup d'autres que la capitale serait promptement débloquée; mais, à mesure que les semaines succédaient aux jours et les mois aux semaines, l'impatience et la mauvaise humeur l'avaient emporté sur la résignation.
Aujourd'hui, il ne se donnait même plus la peine de dissimuler. Il avait laissé percer devant Clara et devant Henri les regrets qu'il éprouvait.
Sans aucun doute il aurait souhaité ardemment se soustraire aux privations et aux dangers que le siège lui imposait.
En attendant, du moment où il découvrit le cabaret dans lequel il était entré une première fois, il ne manqua pas d'y revenir, dès qu'il lui fut possible de quitter les avant-postes. Le jour, la nuit, à toute heure, il était là : tantôt dégustant un verre d'absinthe, tantôt un verre de punch, tantôt une tasse de café.
Comme tout le monde, il avait appris en deux mots l'histoire de Bishmuller, les conjectures auxquelles elle avait donné lieu, et, loin que ces soupçons parussent produire en lui une impression fâcheuse, il semblait, au contraire, les avoir écoutés avec une secrète satisfaction. Aussi, tout en causant avec les camarades qui l'accompagnaient, ou avec ceux qu'il rencontrait dans la salle, il ne chercha pas à cacher l'ennui qu'il éprouvait, et déclara hautement qu'il donnerait beaucoup pour en être délivré.
Ernesta, toujours aussi vive, aussi empressée, avait levé les yeux sur lui à plusieurs reprises et l'avait considéré avec attention. Puis elle était venue rejoindre ses cousins, son fils, et leur avait adressé quelques mots rapides.
Quant à Alcibiade, il avait continué de boire et de fumer.
Cette nouvelle manière de vivre ne rompait pas trop avec les habitudes qu'il avait jadis contractées à Castres, en compagnie de messieurs les sous-ofliciers.
D'ailleurs, à son point de vue, on était partout mieux qu'aux avant-postes.
Cependant, comme à de certaines heures il était tenu de se présenter, il fallait bien quitter l'auberge et reprendre la route du camp, lorsqu'il n'avait pas le temps d'aller chez Clara.
On a dû s'apercevoir, en effet, que son amour pour la jeune femme n'avait rien perdu de son intensité. Jamais esclave plus soumis ne subit le joug avec une docilité semblable. Elle était la seule personne au monde en faveur de qui Alcibiade fît à peu près le sacrifice de son égoïsme.
Cependant le dévouement de Fontagnol n'allait pas jusqu'à sacrifier inutilement sa vie, sort auquel lui semblaient condamnés tous ceux que les balles et les obus avaient épargnés jusqu'alors.
11 aimait beaucoup Clara; mais il aimait ses aises avant tout. 11 serait mort d'amour, mais il ne voulait pas mourir de faim. C'était le seul obstacle — et était-il assez trivial! — devant lequel l'empire de la jeune femme avait échoué.
Pour sortir de l'horrible position dans laquelle il se trouvait, Alcibiade aurait renoncé même à voir Clara, si Clara avait refusé de le suivre.
Il est vrai qu'il ne l'espérait plus. Aussi, lorsque, le troisième jour, il sortit de l'auberge des Quatre-Chemins, son étonnement fut extrême de voir Ferdinand le retenir doucement par la patte de sa tunique.
510 DRAME DE PONTCHARRA
Il se retourna. Cette laide figure grimaçait un horrible sourire.
— Tout de même, lui glissa à l'oreille cette manière de Quasimodo, si monsieur avait bien envie de quitter Paris et si monsieur y mettait le prix, il y aurait peut-être moyen de s'arranger.
Alcibiade s'arrêta court. Lui faire une proposition semblable c'était demander à un homme qui se noie s'il veut qu'on le tire de l'eau, à un pendu s'il désire qu'on le décroche, à un meurt-de-faim s'il veut vivre de ses rentes. Aussi serait-il immédiatement entré en pourparlers si cela avait été possible. Mais ses amis s'étaient arrêtés sur le seuil de la porte et lui criaient :
— Venez-vous, Fontagnol? Que faites-vous donc là?
— Me voici, répondit Alcibiade. Je m'informais si toutes les consommations étaient payées.
Au même instant, le bossu posa un doigt sur ses lèvres et le poussa doucement en avant.
Fontagnol comprit que le moment était mal choisi pour traiter une affaire de ce genre et s'éloigna à regret. Mais il se promit bien de revenir seul, aussitôt qu'il aurait un instant de loisir.
Il regagna son cantonnement, et, pour la première fois peut-être, monta sa faction avec un certain plaisir. En effet, l'isolement au sein duquel il se trouvait lui permettait de réfléchir longuement à la proposition qui lui avait été soumise.
La nuit était venue «ans qu'il y prît garde. Il ne faisait du reste attention à rien de ce qui se passait autour de lui, tant il était préoccupé.
Cependant, depuis quelques jours, un fait assez bizarre se représentait régulièrement à la nuit tombante.
De l'autre côté de la rivière, et par conséquent dans les lignes ennemies, presque en face la barricade du pont de Bezons, qui était occupée par les Français, une maison de campagne s'illuminait tout à coup, et l'on entendait distinctement le son du piano que touchait une main habile.'
Aussitôt, mobiles, francs-tireurs, gardes nationaux faisaient pleuvoir sur la maison une grêle de balles, qui eut pour premier résultat e casserions les carreaux.
Quant au pianiste, il égrenait paisiblement tous les morceaux de son répertoire, valses, polkas, polkas-mazurkas, schottishs, quadrilles, morceaux d'opéra, il attaquait indifféremment tous les genres avec une incroyable facilité d'exécution.
On sait combien le son a de puissance pendant la nuit, lorsque surtout il gèle à 12 ou 15 degrés.
Tantôt les soldats écoutaient, charmés malgré eux par ce virtuose invisible, tantôt cette musique les irritait. C'était comme une raillerie amère, comme un défi que leur jetaient les Prussiens. Alors ils épaulaient leurs chassepots et la fusillade recommençait.
Cela durait ainsi depuis trois jours, lorsque par une nuit claire on s'aperçut qu'à gauche de la maison si luxueusement illuminée se trouvait une autre villa, qui demeurait entièrement plongée dans l'ombre. Or, c'était précisément de cette villa que paraissaient provenir les étincelantes fantaisies du pianiste.
Ce fut donc contre cette maison que le feu s'acharna immédiatement. Cette démonstration imposa-t-elle à l'ennemi et le rendit-elle moins fanfaron? Le virtuose d'outre-Rhin fut-il atteint par une balle égarée? Il était difficile de s'en rendre compte. Ce qu'il y a de certain c'est que la musique cessa comme par enchantement.
Blotti dans son trou, Alcibiade n'avait rien vu, rien entendu. La fusillade était perpétuelle. On en avait tellement pris l'habilude, qu'on n'y prêtait plus la moindre attention.
Prussiens et Français s'en amusaient comme des enfants. A tour de rôle ils posaient au bout d'une perche les uns un képi, les autres un casque, et, de part et d'autre, on saluait cette gaminerie par un feu roulant de mousqueterie. On était enchanté d'entendre sifller audessus de sa tête les balles inutiles qu'on échangeait.
Fontagnol n'avait aucun goût pour cette musique désagréable. Ce n'est pas lui qui aurait manqué à sa consigne, qui aurait risqué sa vie pour fumer une pipe. La scène dont il avait été témoin la veille avait été pour lui une leçon dont il s'était bien juré de tirer profit.
Il venait relever une sentinelle, conduit par l'officier qui chaque fois était chargé de cette mission. On était à dix pas du trou occupé par elle, et pas un « qui vive? » ne s'était fait entendre.
On supposa qu'elle s'était endormie ; on se pencha sur le trou, et l'on aperçut, en effet, la sentinelle accroupie, tenant à la main une pipe fraîchement bourrée.
On l'appela... Pas de réponse. Pour l'arracher à ce sommeil léthargique, on le secoua... Alors seulement on s'aperçut qu'elle avait reçu une balle dans la tête et qu'elle était morte.
Qu'on se fasse une idée du frisson qui parcourut le corps d'Alcibiade lorsqu'on le plaça en faction dans ce même trou oi^i son cama-
rade venait d'être tué! A peine, de temps à autre, osait-il élever la tête pour s'assurer que nul aulre danger ne le menaçait.
Toutes ces circonstances n'étaient pas faites pour encourager sa lâcheté ou pour amoindrir son égoïsme. Or, voilà que précisément on lui proposait un moyen d'en finir avec les transes au milieu desquelles il vivait depuis près de trois mois.
Certes, il était bien décidé à ne pas laisser échapper une occasion si inespérée. Aussi, dès que sa faction fut terminée, il reprit le chemin de l'auberge.
Comme elle était à peu près ouverte à toute heure, il n'eut pas la peine d'en réveiller les propriétaires.
Le jour commençait à poindre. Déjà quelques soldats étaient attablés dans la salle basse. Fort heureusement pour Fontagnol, il n'y connaissait personne.
Du reste, en l'apercevant, Ferdinand se leva comme mû par un ressort. Sans lui adresser un mot, il lui fit signe de le suivre, sortit de Fauberge, et se dirigea vers une maison voisine, hermétiquement fermée, derrière laquelle il se glissa.
C'était une chaumière de maraîchers, depuis longtemps abandonnée par ses habitants.
Fontagnol l'avait suivi sans affectation, à quelque distance. Il se faufila à son tour derrière la maison et vit Ferdinand arrêté devant une petite porte qui donnait sur la campagne. Celui-ci tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la serrure, ouvrit et fit signe à Alcibiade de passer.
Fontagnol se trouva dans une pièce étroite, carrelée de méchantes briques, au fond de laquelle était une cheminée de plâtre, encore garnie de son trépied. Les murailles étaient également en plâtre. Aucune couche de peinture n'en dissimulait la nudité. Çà et là, quelques souillures, des clous, plantés sur une même ligne, semblaient indiquer que cette pièce avait servi de cuisine à ses anciens maîtres.
— Ici nous pourrons causer sans crainte, dit le bossu, en refermant soigneusement la porte.
— Cette maison est donc une dépendance de votre auberge? demanda Alcibiade étonné.
— Non; mais comme elle est vide et comme cela ne fait de tort à personne, nous nous en servons momentanément pour y mettre quelques provisions.
— Le propriétaire vous en a donc laissé la clef?
Oi'i, vous pouve? pnri^ raaîrrteoaat. (?, 5ï6.)
— Non... balbutia le bossu avec un peu d'embarras. C'est par hasard... en passant... j'avais une clef dans ma poche... et je me suis amusé à voir si elle entrerait dans la serrure.
— Et elle y entrait, n'est-ce pas? ricana Fonlagnol.
— A peu près, oui. Avec deux ou trois coups de lime...
— Je comprends, fit Alcibiade, Mais on n'y voit rien ici, repritil en se dirigeant vers la fenêtre.
LIY. Gj. — LE l.itA.Vi: IiE rO.MCllAmiA. — p. SAU.MIiHE. — J. BOUKF ET C'«, ÉD.
uv. 65
— Que faites-vous, monsieur! s'écria Fernand, qui se jeta audevant de lui pour l'arrêter.
— Vous le voyez bien. Depuis que vous avez fermé la porte il fait plus noir ici que dans un four.
— C'est bien pour cela que je vous y ai amené, répliqua le bossu. Tant qu'on voit les volets de la maison fermés, on ne s'en inquiète pas; mais, si vous aviez le malheur de les ouvrir, soldats, mobiles et francs-tireurs seraient bientôt là pour savoir ce qui s'y passe. D'ailleurs, on n'a pas besoin de lumière pour causer.
Alcibiade se rendit immédiatement à la justesse de cette observation.
— Eh bien! voyons, fit-il, vous m'avez fait entendre que, si je voulais y mettre le prix, vous pourriez me faire quitter Paris, n'est-il pas vrai?
— Oui, monsieur.
— C'est-à-dire franchir les lignes prussiennes, et gagner, sans être inquiété, tel pays qui me conviendra.
— Naturellement.
— Mais par quel moyen espérez-vous atteindre ce résultat?
— Ceci ne regarde que moi.
— Ah! pardon, fît vivement Alcibiade, cela me regarde bien un peu. Si je paye, je veux du moins être sûr que vous m'en donnerez pour mon argent.
— C'est trop juste, mais ce n'est que le jour oh nous en serons là que je vous livrerai mon secret.
— Et moi je ne vous compterai certainement pas mon argent avant de le connaître, dit Fontagnol.
— Comme il vous plaira, répondit froidement le bossu, gardez votre argent, je garde mon secret.
En même temps, îi posa le doigt sur le bouton de la serrure, et il fit un pas en avant,
— Un instant, que diable! fit Alcibiade. Daignerez-vous au moins, quand nous serons d'accord et quand je vous aurai payé, me faire part de votre projet?
— Oh! quand vous aurez payé, monsieur, ce sera une autre affaire, répondit le bossu; mais, jusque-là, vous n'auriez qu'à changer d'idées, qu'à répéter les propositions que je vous ai faites. Vous nous mettriez, ma fille et moi, dans un terrible embarras.
— Soyez tranquille, je ne changerai pas d'idée. ^ Tant mieux pour vous!
— Ainsi, interrogea Alcibiade, vous me promettez de me révéler au dernier moment le moyen que vous comptez employer?
— Je m'y engage, monsieur.
— Et si le moyen ne me semble pas praticable...
— Il est d'une simplicité telle qu'il vous séduira certainement, dit Ferdinand avec assurance.
— Allons, j'en accepte l'augure, fît Alcibiade. Il ne nous reste donc plus qu'à discuter le prix auquel vous estimez ce léger service.
— Léger ! se récria le bossu. Un service pour lequel je risque ma vie ! Merci ! comme vous y allez I
— Mettons important service, si vous y tenez, accorda Fontagnol, et dites-moi vite combien vous exigez.
— Ce sera vingt mille francs, monsieur, répondit Ferdinand, en l'examinant d'un regard oblique.
— Vingt mille francs! se défendit Alcibiade stupéfait. Ah çà! vous êtes fou, mon pauvre garçon?
— Monsieur, si l'affaire ne peut pas se conclure, elle ne se conclura pas ; je n'en rabattrai pas un centime, répliqua tranquillement le bossu.
DANS LEQUEL ALCIBIADE ET FERDINAND SONT ENFIN d'aCCORD
Fontagnol était grave et réfléchissait. Vingt mille francs ! C'était presque une fortune que lui demandait ce Quasimodo. Mais comment comptait-il s'y prendre? Il avait donc des intelligences avec les Prussiens? Évidemment oui. Voilà ce qui intriguait Alcibiade, bien plus encore que ne l'épouvantait la somme qu'exigeait Ferdinand.
Cependant un tel chiffre méritait bien qu'on y regardât à deux fois. Aussi ne put-il se résoudre à adopter immédiatement un parti.
— C'est bien, répondit-il après un court instant de silence, je verrai...
Le bossu devint pâle. Il craignait probablement que cette proie ne lui échappât.
— Comme il VOUS plaira, dit-il pourtant avec un calme apparent. Seulement, je vous en avertis, monsieur, il faudra que vous me préveniez au moins vingt-quatre heures à l'avance, pour que j'aie le temps de prendre mes dispositions.
— Et à quelle heure votre projet sera-t-il réalisable ?
— Oh ! la nuit seulement, monsieur, vous le pensez bien. Le jour, trop d'yeux sont ouverts sur ce qui se passe dans les environs et sur nous-mêmes.
— De sorte que si je vous rendais réponse avant ce soir, je pourrais demain...
— Sans inconvénient.
— Même si j'étais accompagné d'une dame?
— Même dans ces conditions-là. répondit Ferdinand. Seulement, ce serait quarante mille francs au lieu de vingt : c'est tout simple.
— Ah! pour le coup, allez au diable! se récria Alcibiade. Je pourrais à la rigueur vous donner la somme ridicule que vous demandez, mais quand à la doubler, ne l'espérez pas.
Le bossu examina Fontagnol.
L'obscurité n'était pas si complète que l'expression de sa physionomie fût perdue pour lui.
Sans doute il lut sur les traits d'Alcibiade une résolution bien arrêtée de ne pas dépasser le prix qui l'avait tant effrayé tout d'abord, car il se radoucit aussitôt.
— Soit, dit-il. Aussi bien il n'est pas plus difficile de faire passer deux personnes qu'une. Nous en demeurerons donc au chiffre que nous avons fixé, mais alors ne me marchandez plus.
— Eh bien ! fit Alcibiade. Aujourd'hui même, je verrai celte dame, — c'est d'une dame qu'il s'agit, ajouta-t-il en forme de parenthèse, — et ce soir, à mon retour, je vous dirai ce que nous aurons décidé.
A ces mots, il posa la main sur le bouton de la serrure, mais Ferdinand l'arrêta d'un geste.
Lui-même entr'ouvrit légèrement la porte et promena dans îa campagne un "regard investigateur. Alors, rassuré sans doute parce qu'il avait vu :
— Oui, vous pouvez partir maintenant, dit-il. Fontagnol s'esquiva avec une sorte de joie.
Cette maison déserte, sombre, humide, avait presque fini par lui faire peur.
11 n'était pas fâché d'en sortir.
Une fois en pleine campagne, il respira plus librement.
Il se retourna à deux ou trois reprises, pourvoir si le bossu le suivait, mais Ferdinand ne jugea pas à propos de se montrer avant que son interlocuteur se fût éloigné.
Alcibiade regagna les avant-postes et, pendant le trajet, eut tout le loisir de calculer les conséquences de l'acte qu'il allait commettre.
11 ne se cachait pas que c'était une véritable désertion ; mais il se flattait qu'elle passerait inaperçue.
D'ailleurs, il l'avait dit, il n'y pouvait plus tenir. Le supplice d'assiégé était au-dessus de ses forces.
Une seule chose l'avait empêché d'accepter sur-le-champ les propositions du bossu : c'étaient les vingt mille francs que celui-ci avait réclamés.
C'est qu'Alcibiade avait déjà fortement entamé les huit cent cinquante mille francs que lui avait laissés son père. Depuis plus d'un an qu'il s'était attelé au char de M""" de Saint-Rémy, ses capitaux avaient rudement souffert.
11 avait fallu meubler l'hôtel, acheter les chevaux, les voitures, payer les livrées et, cette première mise de fonds épuisée, il avait fallu pourvoir à l'entretien de la maison.
Or, Clara avait trois domestiques, un suisse, un cocher; elle ne donnait ni bals ni soirées, mais elle recevait à dîner et tenait à ce que sa table fût bien servie ; enfin, siseâ toilettes ne coûtaient pas cher, elle avait pris une autre manie : celle de l'aumône.
Elle lisait, ou plutôt elle parcourait tous les- jours cinq ou six journaux. Dès que l'un d'eux signalait une infortune imméritée, une famille nécessiteuse et digne de pitié, Clara, sans en rien dire à personne, sautait dans un fiacre, se rendait àl'adresse qu'elle avait prise, et faisait largesse aux malheureux.
Dans le principe, Alcibiade lui-même ignorait que iVP° de Saint- Rémy fût possédée de ce qu'il appela depuis une « toquade », mais un jour qu'il s'étonnait de voir disparaître si vite l'argent qu'il avait fourni, Clara, pour détourner les soupçons qu'il avait paru concevoir, voulut absolument justifier des dépenses qu'elle avait faites. Or, le chiffre de ses aumônes en un mois se montait à plus de huit mille francs.
Fontagnol se récria.
— Aimeriez-vous mieux que je vous présentasse une note de couturière de soixante ou quatre-vingt mille francs? demanda sèchement Clara.
Alcibiade n'osa pas dire oui, de peur d'être pris au mot.
Seulement, comme il était égoïste au suprême degré, il se figura que Clara lui cachait la vérité et qu'elle empochait tout bonnement l'aro^ent qu'elle prétendait distribuer aux pauvres.
Il n'eut pas le courage de l'en accuser en face ; mais après avoir soif^neusement retenu deux des adresses que Clara lui avait données, il eut la constance de s'y rendre, et ne fut pas médiocrement surpris de voir que la jeune femme ne lui avait pas menti.
Ce qui l' étonna par-dessus tout, c'est que M"*" de Saint-Rémy se fût obstinément refusée à donner son nom à ces pauvres gens ! Cependant le portrait qu'ils lui traçaient d'elle, l'exactitude du chiffre qu'ils accusaient, ne pouvaient lui laisser aucun doute à cet égard.
Singulière toquade! murmura-t-il en se retirant.
C'était un imbécile assurément que ce Fontagnol, puisque chez lui la vanité l'emportait sur tout, même sur l'égoïsme.
Il voyait bien que Clara ne lui céderait jamais, qu'elle le ruinait pour le plaisir de le ruiner ; mais il avait chez elle ses entrées libres, il passait aux yeux de ceux qu'elle recevait pour l'heureux Jupiter de cette Danaë et cela flattait si délicieusement son amour-propre, il recevait tant de compliments au sujet de cette possession fictive, qu'il ne se sentait pas de force de renoncer à une pareille jouissance.
Il est vrai que Clara résumait pour lui toutes les perfections, et qu'il éprouvait pour elle un amour voisin de l'admiration. Aussi, tout en poussant de gros soupirs, à mesure que disparaissait un fragment de sa fortune, il demeurait sous le charme, et ne pouvait parvenir à s'y soustraire.
Ni les dépenses exagérées de la jeune femme, ni les rebuffades par lesquelles elle accueillait ses déclarations, ou même s:^s simples observations, ne parvinrent à le décourager.
Le jour oii il avait définitivement acquis la certitude que Clara avait pris le tic de l'aumône, il essaya de la plaisanter.
— Oh ! par exemple ! dit-il en riant du bout des dents, vous pouvez être sûre que je le conterai à vos amis.
— Si vous vous en avisez, répondit-elle, je vous fais immédiatement défendre la porte de mon hôtel.
Fontagnol n'insista pas ; mais il ne s'expliqua jamais quel plaisir pouvait trouver Clara à faire le bien du moment que personne ne le savait.
Malgré tout, il subissait l'irrésistible ascendant de cette créature
enchanteresse. Les natures ingrates sont souvent ainsi : elles ont besoin d'être matées.
Au JDout d'un an, Alcibiade avait déjà mangé la moitié de son capital, sans se demander où l'entraînerait ce torrent, ni ce qu'il deviendrait au bout d'une seconde année, lui qui ne savait rien, qui n'avait jamais rien fait, qui était incapable de rien faire.
Pour rester auprès de Clara, il avait bravé les horreurs du siège.
Hâtons-nous de dire qu'il n'avait jamais supposé que le siège se prolongeât au delà de six semaines.
Aussi, lorsqu'il le vit s'éterniser sans résultat, lorsque surtout on le fit marcher aux avant-postes, et lorsqu'il vit tomber à ses côtés trois ou quatre de ses camarades, il commença à réfléchir.
Ce n'était pas par le courage que brillait ce triste héros. L'infâme conduite qu'il avait tenue dans son duel avec Gaétan en était une preuve irrécusable. Il eut peur, et, du jour oti la peur le prit, elle le tint si bien qu'elle lui fit perdre la tête.
Aujourd'hui, elle le galopait d'une telle façon que, pour lui échapper, il s'était décidé même à abandonner momentanément Clara. Cependant il ne voulait pas le faire sans risquer auprès d'elle une démarche dont, à la vérité, il n'augurait rien de bon.
Donc, après avoir obtenu l'autorisation nécessaire, il se dirigea vers Paris, et eut soin de choisir pour se présenter l'heure à laquelle déjeunait ordinairement la jeune femme. A onze heures et demie il sonnait à la porte de l'hôtel.
Clara était seule.
En le voyant entrer, elle ne fit pas un mouvement. Son visage resta de glace.
— Ah ! c'est vous, fit-elle d'un air ennuyé. Je vous croyais du côté d'Argenteuil...
— J'en arrive, en effet, répondit-il.
— Cela se voit. Vous n'êtes pas à prendre avec des pincettes.
— Ah! je voudrais bien vous y voir! fit Alcibiade. Passer des nuits à la belle étoile, monter sa faction dans des trous remplis de boue, quelquefois de sang... Se faire tuer bêtement, comme la sentinelle que j'ai relevée avant-hier... Merci ! j'en ai le frisson rien que d'y penser.
— Attendez donc ! ricana Clara. Vous n'êtes pas au bout.
— Eh bien ! non. Je n'attendrai pas, dit Alcibiade avec véhémence. Plutôt que de mener plus longtemps une vie semblable, j'aime mieux...
Il s'arrêta, n'osant pas encore formuler nettement sa pensée.
520 LE DRAME DE POiNTCHARRA
— Vous aimez mieux quoi?., demanda Clara.
— J'aime mieux m'en aller, parbleu ! répondit-il.
— Vous en aller où? fît la jeune femme. Qui sait?... reprit-elle avec un accent railleur, vous avez peut-être trouvé le moyen de quitter Paris...
— Justement, dit Alcibiade, qui recouvrait enfin son aplomb.
— Comment ! s'écria Clara, c'est sérieux?
— Si sérieux que je venais vous proposer de partir avec moi.
La jeune femme n'en pouvait pas croire ses oreilles. Elle levasur Alcibiade un regard incrédule, comme pour s'assurer s'il avait toute sa raison.
Alcibiade ne perdit rien de son imperturbable confiance. A son tour, il la regardait d'un air triomphant et satisfait, qui semblait dire : Oui, ma chère, j'ai trouvé ce moyen-là!
— Ah! fit Clara, décidément convaincue, vous ne veniez donc ici que pour m'annoncer votre départ?
— Non, je venais aussi vous demander si vous ne vouliez pas profiter de cette occasion...
— Vous savez bien que non, répondit-elle, en haussant les épaules.
— Le fait est que je n'y comptais guère, dit Fontagnol. Depuis quelque temps vous marchez de toquade en toquade.
Plus vous allez, plus elles deviennent... je n'ose pas dire ridicules, mais je puis me permettre bizarres.
Il y a trois ou quatre mois, vous aviez la toquade de l'aumône, maintenant vous avez celle de...
— J'ai ce qu'il me plaît, interrompit sèchement Clara. Chacun arrange sa vie selon son goût, selon ses penchants. Ma toquade — pour me servir de l'élégante expression que je n'ai pas encore pu vous faire perdre — est de vivre à ma guise, de disposer de mon temps et de moi-même à mon idée; rien ne m'en fera changer. Vous voulez partir, partez ; moi je veux rester, je resterai.
A ces mots, son visage prit une expression de souverain mépris.
— Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit-elle, comment s'appelle l'action que vous allez commettre, vous avez eu le loisir de l'apprécier. Laissez-moi seulement vous faire observer qu'il ne s'agit pas de votre part d'une désertion pure et simple en face de l'ennemi, mais d'une véritable trahison.
— Trahison ! se récria Alcibiade. Envers qui?
— Envers votre devoir, votre patrie, vos concitoyens. En pareille
Le soir m5me, il revenait à lauberge des Quatre-Chemins. (P. 526.)
tlV. 66. - LE DRAME DE PONTCHARRA. - P. SAUMÈRE. - J. ROUFF ET C>». ÉD. UV. 66,
LE DRAME DE PONTCHARRÂ ÎJ23
circonstance, vous êtes bien plus qu'un soldat, vous êtes un Français qui défend son pays.
— Bah! dit Fontagnol, il y en a bien assez d'autres sans moi!
— C'est derrière ce raisonnement monstrueux, en effet, que se retranchent d'ordinaire les égoïstes et les poltrons. C'est grâce à lui,' j'en ai bien peur, que notre pauvre pays sera livré sans défense aij joug étranger. Allez donc, monsieur Fontagnol, je ne vous retiens pas. Mais, sachez-le bien, entre vous et moi, à dater de ce jour, toutes relations sont définitivement rompues.
— Ah! oui, ricana Alcibiade. Parlons-en un peu de nos relations. Elles sont si agréables ! A quoi se réduisent-elles pour moi, je vous le demande ?
— A qui la faute? répondit Clara. Vous ai-je rien promis? Ai-je pris envers vous un engagement que je n'aie pas tenu? Est-ce moi qui vous ai contraint d'apporter chez moi votre isolement, votre désœuvrement, votre paresse? Que feriez-vous, que seriez-vous, si je ne vous avais pas ouvert les portes de mon hôtel? Quels amis, quelles relations aurait le fils de Fontagnol, l'ancien contrebandier, de Fontagnol l'assassin?
A mesure que Clara s'animait, Alcibiade baissait la tête.
— Répondez, fit la jeune femme avec une colère mal contenue. Répondez donc, je vous écoute.
— C'est vrai, dit enfin Alcibiade. Je reconnais que vous seule avez eu pour moi l'indulgence que le passé de mon père et le mien ne m'auraient permis de rencontrer chez aucun autre; mais il y avait dans notre malheureuse situation une si déplorable analogie que j'espérais mieux encore.
Ainsi que je vous l'ai dit, le jour oii mourut si tristement M. Desrochers, je me figurais que nous étions prédestinés à réunir nos deux existences, que nous étions pour ainsi dire condamnés l'un à l'autre. En dehors des lugubres souvenirs que nous conservions des événements auxquels nous a mêlés une fatalité que nous ne pouvions pas combattre, je m'imaginais qu'il y avait dans notre jeunesse, dans notre fortune, assez de compensations pour nous faire oublier précisément ce que vous prenez à tâche de me rappeler si cruellement. Voilà pourquoi vous avez trouvé en moi un esclave si docile, si humblement soumis à vos moindres caprices.
Je me suis trompé. Dans le ton sur lequel vous me parlez, il y a comme un levain de haine, que je ne crois pas mériter. Qu'avez -vous à me reprocher, à moi? D'avoir été le maladroit instrument dont
votre père et le mien ont tenté de se servir pour se débarrasser de M. Gaétan, n'est-ce pas? Mais c'est justement ce qui me semble militer le plus efficacement en ma faveur. Aurais-je été provoquer M. Gaétan, moi qui ne m'étais jamais battu, si de l'issue de ce duel n'avait pour ainsi dire dépendu le bonheur d'obtenir votre main? Vous ne Figno rez pas, Clara, c'est le seul mobile qui m'ait guidé; c'est à l'aide de ce mirage trompeur qu'on m'a mis à la main l'épée dont je me suis servi. Etais-je donc coupable en vous aimant, en risquant ma vie pour vous obtenir?...
— Et en assassinant- Gaétan pour y arriver, interrompit sans pitié la jeune femme avec un sourire amer.
— Ah! si vous saviez comment cela s'est passé... balbutia Alcibiade . Le coup est parti plus vile que je ne voulais, presque malgré moi...
— Mais il est parti, fit Clara. Non, monsieur Fontagnol, non, vous aurez beau dire : l'abîme qui nous sépare est trop profond pour que rien puisse jamais le combler. Vous avez raison de partir. Oui, notre origine est souillée de la même honte, mais, en dehors des crimes qui pèsent sur nous, rien ne nous est commun, ni les goûts, ni le cœur, ni la pensée.
Je n'ai jamais été lâche ni égoïste, comme vous, mais il fut un temps où j'étais frivole, oti je ne songeais guère qu'à la toilette et aux plaisirs. En ce temps-là, si je vous avais rencontré, tout ce que vous avez rêvé aurait pu devenir une réalité.
Malheureusement pour vous, et plus malheureusement encore pour moi, j'ai aimé, j'ai pleuré, j'ai souffert; je me suis couverte de telles infamies que l'épouvante a glacé en moi tout ce que les instincts y avaient laissé de légèreté et de faiblesse. J'ai bien changé, je ne me fais pas d'illusion. Mes yeux se sont taris, mon cœur s'est desséché.
— Vous vous calomniez, ma chère amie, réphqua Alcibiade. Pourquoi avez-vous si souvent les yeux rouges, si ce n'est parce que vous avez pleuré? Pourquoi poussez-vous si loin le dévouement etl'abégation, si ce n'est parce que votre cœur est resté bon? Ah! tenez, je vous le jure! il y a des moments oti je vous admire, où j'envie votre force de caractère, votre grandeur d'âme ! Mais que voulez-vous?... on ne se refait pas... et je n'ai pas le courage de vous
imiter.
— Vous le voyez bien, dit Clara avec mépris, vous en convenez YOUs-mCnne. Eh! bien partez, partez vite!
<=^ Soit, fit Alcibiade ; mais avant de m'éloigner, j'aurais désiré
JE
rester avec vous dans les excellents termes où nous étions. Malgré vos impitoyables rigueurs, je ne puis me défendre d'avoir pour vods, je n'ose pas dire un amour profond, puisque ce mot semble vous blesser, mais une sincère amitié.
— Qu'à cela ne tienne, dit Clara d'un ton de suprême indifférence, je ne m'y oppose pas.
— Vous ne vous y opposez pas, c'est vrai. Mais vous ne montrez pas non plus grand enthousiasme, fit Alcibiade. Pourtant vous me rendrez cette justice que, en dépit de mes répugnances, j'ai souscrit à toutes les fantaisies qui vous ont passé par la tête. Dernièrement encore, lorsque a commencé ce maudit siège, vous avez trouvé un moyen d'utiliser votre temps et votre zèle d'une façon que j'étais loin d'approuver...
Clara tressaillit et le regarda avec défiance.
— Oh! rassurez-vous, reprit-il, je n'ai rien dit à personne. J'ai fidèlement gardé le secret que vous m'aviez recommandé. J'ai fait mieux. Toujours espérant triompher de votre dédaigneuse froideur, je me suis associé à vos projets, et j'en ai facilité Fexécution de tout mon pouvoir. Aujourd'hui encore, au moment de vous quitter pour un temps dont je ne saurais prévoir la durée, mais qui ne saurait se prolonger à mon avis, je voudrais vous prouver, que d'intention, sinon de fait, mon cœur et mon esprit sont toujours avec vous.
— Ah! de quelle manière donc? dit la jeune femme d'un air railleur.
— Je vais vous l'expliquer, répondit Fontagnol. A ces mots il fit une pause de quelques instants.
— Il me reste environ quatre cent mille francs de valeurs, reprit-il, que je crois absolument inutile d'emporter. Que j'en prenne le demi-quart dans ma ceinture, j'en aurai assez et au delà pour attendre le moment fatal où se terminera cette lutte inégale. Que ferai-je des autres? Les laisserai-je chez moi, exposés aux tentatives des voleurs, à qui notre désorganisation actuelle assure une sorte d'impunité? Non, ce serait absurde. Aussi, comme il n'est personne qui m'inspire plus de confiance que vous, permettez-moi de vous en faire le dépôt. Je n'ai pas besoin devons dire que vous y pouvez puiser comme dans votre propre bourse, et que j'approuve des deux mains quelque emploi qu'il vous plaise d'en faire.
— Oh! mais non, se défendit vivement Clara. Je n'accepte pas.
— Pourquoi? demanda Alcibiade étonné.
— Parce que... balbutia Clara. Que sais-je?... S'il vous arrivait malheur, si vous ne reveniez pas...
■ — Eh bien! dit Fontagnol, ai-je une famille? ai-je une autre affection que vous au monde? Vous garderez cet argent.
Et comme Clara protestait involontairement d'un geste :
— Ou s'il vous répugne trop de le garder, continua Alcibiade, vous en ferez un fonds de réserve et vous le distribuerez à votre gré.
— Mais, fit observer Clara, il serait bien plus simple de le déposer chez un notaire ou un banquier...
— Oui, si je croyais les placer plus sûrement; mais je vous l'ai dit, je n'ai foi qu'en vous.
— Comme il vous plaira, dit la jeune femme avec insouciance. Ils me gêneront plus qu'ils ne me serviront, mais je ne puis pas vous refuser cela.
— En ce cas, fit Alcibiade en se levant, je vais jusque chez moi et je reviens.
Clara le regarda s'éloigner d'un œil sec.
Une heure après il était de retour, porteur d'ane liasse volumineuse qu'il déposa sur la table.
— Maintenant, dit-il, je retourne à Argenteuil. Si demain j'étais encore aux avant-postes, et si j'avais un moment, je reviendrais vous faire mes adieux ; sinon, au revoir et à bientôt!
Il sortit, le cœur plus léger. L'espoir de recouvrer sa liberté, de se dédommager prochainement des fatigues et des privations qu'il avait endurées, lui avait rendu toute sa liberté d'esprit.
Le soir même, il revenait à Fauberge des Quatre-Chemins.
— Vous aurez vos vingt mille francs, et je serai seul, glissa-t-il, en entrant, à l'oreille du bossu qui venait à sa rencontre.
Par hasard, Gaétan et ses amis se trouvaient là, quand parut Alcibiade. Or, Gaétan avait trop de bonnes raisons pour ne pas se tenir sur ses gardes dès qu'il apercevait Fontagnol. Il le suivit donc des yeux avec une défiance involontaire, et ne perdit rien de ce qui se passait.
Il vit Ferdinand se lever et aller au-devant de ce nouveau client, mais il n'entendit pas les quelques mots qu'ils échangèrent. Alcibiade continua son chemin, entra dans la salle, et alla s'asseoir à côté de deux ou trois mobilisés de son bataillon, tandis que le bossu disparut à peine pendant une demi-minute.
Lorsque Alcibiade eut pris place à côté de ses camarades, Ferdinand revint sur ses pas. Il était un peu pâle. Il s'approcha du
poêle, autour duquel étaient rangés Bishmuller, Kettly et Ernesta.
Tous les trois, ils levèrent sur le bossu un regard interrogateur, auquel celui-ci ne répondit que par un signe affirmatif. Ils baissèrent la tête, pâlirent à leur tour et échangèrent en même temps un coup d'œil d'une singulière expression.
Il est vrai que pas un d'eux ne bougea et que Ferdinand reprit tranquillement auprès de ses cousins la place qu'il occupait tout à l'heure.
En vain Gaétan prêta l'oreille, pas un mot ne fut prononcé. Pourtant il était clair que Foutagnol était d'intelligence avec les maîtres de l'auberge, qu'il leur apportait une réponse, qu'elle était affirmative que le bossu l'avait transmise d'un signe à ses parents, et qu'enfin cette réponse les avait légèrement troublés.
La conversation était cependant très animée ce jour là.
Des francs-tireurs parisiens, qui avaient pris part à l'immense bataille qui s'était hvrée la veille entre le Mont-Valérien et Nogent, racontaient à leurs amis les incidents du combat, la prise delà villa Evrard et de la Maison-Blanche et l'horrible boucherie qui avait signalé cette nuit du 21 décembre, pendant laquelle avait été mortellement atteint le général Biaise.
Gaétan n'avait pas pris part au combat.
C'est précisément à cause de cela qu'il n'écoutait qu'à moitié les mille et un épisodes qui avaient signalé cette sortie. D regrettait d'occuper un poste que les Prussiens n'attaquaient jamais et du côté duquel aucun effort n'avait été tenté.
Ce qui se passait autour de lui l'intéressait bien davantage.
L'étrange conversation qu'il avait surprise quelques jours auparavant, ce fait non moins bizarre d'Alcibiade entretenant avec ces êtres suspects un commerce secret, attiraient de plus en plus l'attention de Gaétan.
Depuis longtemps, Albert et Ernest voulaient partir, et Gaétan les retenait toujours.
Quant à Matifon, que ce soir-là son service retenait aux avantpostes, il n'avait pas pu les accompagner.
Albert et Ernest étaient assez étonnés. Ils n'ignoraient pas que Gaétan n'aimai i point le cabaret. Pourquoi donc ne voulait-il pas s'en aller? Ils n'avaient rien vu, rien compris. Ils devinaient néanmoins que leur ami avait une arrière-pensée, mais laquelle?
Cependant l'heure s'avançait.
La plus grande partie des consommateurs avait disparu.
328 LE DRAMt DE PONTACHRRA
Alcibiade était toujours là et dissimulait assez mal l'impatience qui le dévorait.
Il devint évident pour Gaétan que Fontagnol ne s'en irait pas et attendrait que le dernier soldat fût parti. Donc ce n'était pas une erreur : il y avait un secret entre lui et les propriétaires de l'auberge.
Comment s'en assurer? Gaétan avait remarqué que la première pièce, celle dans laquelle on entrait, était toujours plongée dans une obscurité complète, et que, par conséquent, il était facile d'y rester sans être vu. Son parti fut bientôt pris.
Il fit signe à ses deux amis de le suivre, et s'engagea dans le couloir qui conduisait à la porte de sortie.
— Partez, leur dit-il. Attendez-moi sur la route, ne m'attendez pas, peu m'importe; moi, je reste ici. Tout ce que je vous demande, c'est de fermer bruyamment la porte, afin que Ton nous croie partis.
Aussitôt, sans leur fournir de plus longues explications, il disparut dans l'ombre, s'avança à tâtons, et finit par rencontrer un lit, garni de rideaux en cotonnade. Après s'être assuré que le lit était désert, il souleva les rideaux et les laissa retomber sur lui.
Quant à Alfred et Ernest, ils sortirent et allèrent se mettre en observation derrière une haie qui bordait un champ voisin. Là, ils attendirent avec une certaine anxiété le résultat des événements.
Dès que Gaétan et ses deux compagnons eurent quitté la place, Alcibiade se leva et, sans affectation, se rapprocha de Ferdinand.
— Combien vous dois-je? demanda-t-il à haute voix, en tirant de sa poche son porte-monnaie.
Mais, à voix basse, il ajouta :
— Quand vous verrai-je?
— A l'instant, répondit le bossu sur le même ton.
A son tour, il se leva et se dirigea vers la pièce dans laquelle étai^ caché Gaétan.
Alcibiade le suivit avec empressement.
— Eh bien? dit-il rapidement. Serez-vous prêt pour demain ainsi que vous vous y êtes engagé?
— Chut! fit le bossu, qui lui saisit vivement la main. Il y a encore du monde dans la salle...
— Alors sortons, dit Alcibiade en ouvrant la porte.
— Au fait, cela vaut peut-être mieux, répondit Ferdinand après quelques secondes d'hésitation.
Au moment où ils passaient près de lui. (P. 533.)
Il prit les devants, tira la porte et jeta autour de l'auberge un regard investigateur.
— Personne... murmura- t-il. Venez.
Il entraîna Fonlagnol et la porte se referma.
Caché derrière les rideaux du lil, Gaétan avait reconnu la voix d'Alcibiade et celle du bossu.
Il avait également entendu la question que le premier avait posée.
LIV. 67. — LE DUAME DE PONTCIIAHRA. — P. SAUXIÈRE. — J. ROUIT ET C''^, ÉD. LIV. Ô7
Plus que jamais il était donc certain que ces deux hommes tramaient de concert une machination quelconque. Aussi son désappointement fut extrême de les voir quitter l'auberge.
Jugeant inutile de rester plus longtemps caché, il sortit de sa retraite avec des précautions infinies, afin de ne pas attirer l'attention des maîtres de céans, et put atteindre sans bruit la porte qui donnait sur le carrefour. 11 l'ouvrit avec les mêmes précautions, se pencha en dehors et distingua sur sa gauche la silhouette d'Alcibiade et celle plus reconnaissable encore de Ferdinand.
Il se ghssa ensuite le long de la maison et se dirigea vers le chemin que ses amis avaient dû prendre pour regagner leur cantonnement.
Au moment où il passait le long d'une haie, il vit tout à coup se dresser les corps de deux individus. C'étaient Alfred et Ernest qui l'avaient reconnu.
— Gaétan! appelèrent-ils à demi-voix. Est-ce vous?
Il s'arrêta, et leur fit part des nouveaux soupçons qu'il avait conçus. Or, à en juger par le mystère dont s'entouraient Alcibiade et Fernand, ces soupçons devaient être fondés. Seulement il était plus que difficile de les formuler nettement.
Les trois amis tinrent conseil. Que convenait-il de faire? Fallaitil s'attacher aux pas de Fontagnol et du bossu? Non, car s'ils se doutaient qu'on les épiât, ils se tiendraient sur le qui-vive et il serait impossible de rien apprendre.
D'un autre côté, les observer de loin ne servait à rien, puisqu'il était impossible également de rien entendre.
Cependant Gaétan ne put se résoudre à quitter la place. Malgré le froid excessif, il se blottit avec ses deux amis le long de la haie qui déjà leur avait servi d'abri.
Pendant ce temps, Alcibiade et Ferdinand, les yeux sans cesse en éveil, dans la crainte d'une surprise, se promenaient sur la route de Nanterre et posaient les premières conditions de leur marché.
— Ainsi, dit Fontagnol, demain vous pourrez tenir votre promesse?
— Certainement.
— A quelle heure?
— Autant que possible, répondit le bossu, il vaudrait mieux que ce fût au milieu de la nuit, alors que l'auberge est déserte et que les clients sont partis.
— C'est-à-dire entre une ou deux heures du matin?
— A peu près.
— Est-ce que nous serons obligés de passer la Seine?
— Nécessairement.
— Et de traverser les lignes prussiennes.
— Oui ; mais cela ne souffrira aucune difficulté.
— Jusqu'où m'accompagnerez-vous?
— Jusqu'au quartier général ennemi, où je vous ferai délivrer un laissez-passer.
— Parfait! s'écria Alcibiade enchanté. Alors c'est en échange de ce laissez-passer que je vous compterai les vingt mille francs...
— Comme il vous plaira, fit docilement le bossu.
— C'est convenu. Ainsi demain vers une heure.
— Un mot encore, interrompit Ferdinand. Vous sentez bien que je ne puis vous faire franchir les lignes ennemies avec votre uniforme. Pour que votre fuite présente quelques chances de succès, il faut que je puisse en donner une version plausible. Or, si vous étiez un paysan des environs, vous passeriez pour ainsi dire inaperçu. Il est tout naturel, en effet, qu'un paysan ait besoin de rejoindre sa famille, de regagner son pays, d'aller surveiller ses intérêts, tandis qu'un soldat...
— C'est juste, approuva Fontagnol. Je tâcherai donc de me procurer des habits de paysan.
— Oh! moins que rien, dit le bossu : un mauvais pantalon, une méchante blouse, un vieux feutre... plus vous serez misérable, moins vous inspirerez de méfiance. Vous en serez quitte pour acheter de nouveaux habits quand vous serez hors de danger... car vous emportez sans doute un peu d'argent, ajouta-t-il avec une intention marquée. •
— Sans doute, fit Alcibiade. Une fois à l'abri, il faut bien vivre. L'œil du Quasimodo brilla d'une lueur sinistre.
— Eh bien! dit-il, à demain ; mais indiquez-moi une heure fixe, afin que, s'il y avait encore du monde à l'auberge, je puisse venir audevant de vous.
— A une heure du matin, je serai là, dit Alcibiade.
Ils étaient revenus sur leurs pas et s'arrêtaient au même instant devant la porte de l'auberge. Ils se séparèrent. Alcibiade tira sur la droite pour regagner la route d'Argenteuil.
Le bossu demeurait immobile et semblait ne le voir s'élois:ner qu'à regret.
— A demain, et surtout soyez exact! recommauda-t-il une dernière fois.
— Soyez tranquille, repondit Fontagnol.
Ce fut tout ce qu'entendirent Gaétan et ses amisj
Lorsque la porte de l'auberge se fut refermée et lorsqu'Alcibiade
eut disparu dans les profondeurs de la nuit, Gaétan fit un geste de
déception.
— Je n'y comprends rien, dit-il à ses amis. Et vous?
— Encore moins, répondirent-ils d'une seule voix. Renonçant pour cette fois à une plus longue surveillance, ils
s'éloignèrent à leur tour.
Quant à Fontagnol, il rayonnait.
La perspective de recouvrer prochainement sa liberté, son bienêtre, lui avait presque rendu du courage. Bien qu'il fût porteur d'une somme de cinquante mille francs en or, billets et valeurs, il cheminait en chantonnant, sans songer qu'il pouvait être attaqué, dépouillé, assassiné, — ce qui, dans toute autre circonstance, ne l'aurait que médiocrement rassuré.
Le lendemain, après avoir passablement dormi dans son épaisse couverture, il se mit en quête pour se procurer des habits de paysan; mais les paysans étaient si rares aux environs qu'il fut obligé de gagner un des faubourgs de Paris pour se procurer ce dont il avait besoin.
Ainsi que le lui avait recommandé Ferdinand, il choisit tout ce qu'il put trouver de plus mauvais, fît un paquet de ces bardes légères et regagna les avant-postes.
Il avait bien eu la pensée d'aller faire à Clara ses derniers adieux, mais il ne put s'y résoudre.
Il se défiait aujourd'hui de l'empire que la jeune femme exerçait sur lui, et craignait qu'elle ne réussît à le détourner du projet qu'il avait conçu.
La journée s'écoula pour lui avec une désespérante lenteur. Enfin, lorsque vint le soir, il ne tenait plus en place. Bien longtemps avant l'heure fixée il se mit en route.
Quand il fut en vue de l'auberge, il ralentit le pas, il devint prudent. Il n'était guère plus de minuit.
Autour de la maison, sur les quatre chemins dont elle était le centre, il aperçut des ombres qui se croisaient en tous sens. 11 s'arrêta.
A cinquante pas, sur la route qu'il suivait lui-même, mais en sens contraire, il distingua trois hommes.
Ils s'avançaient lentement autour de lui, non pas en gens qui marchent, mais en gens qui se promènent ou qui montent une faction.
Dans le cas où se trouvait Alcibiade, il avait le droit de se défier de tout. Il se jeta brusquement dans le fossé, au fond duquel il se coucha, afin de ne pas être découvert. Bien lui en prit de cette sage inspiration.
Au moment oh ils passaient près de lui, il releva légèrement la tête et reconnut l'uniforme des francs-tireurs de Neuilly. Instinctivement il se fit aussi plat que possible.
— C'est évidemment par cette route qu'il doit venir, disait Fun d'eux.
— Certainement, et c'est bien pour aujourd'hui qu'il a donné rendez-vous au bossu, ajouta le second.
— Nous l'avons entendu tous les trois, ainsi il n'y a pas à s'y tromper, fit le troisième.
— Eh bien ! puisqu'il n'est pas encore venu, continuons à marcher au-devant de lui, car il gèle encore plus fort cette nuit qu'à l'ordinaire et il ne fait pas bon de rester en place, proposa le premier.
En effet, ils pressèrent le pas et s'éloignèrent.
Alcibiade avait tressailli.
Si peu familiarisé qu'il fût avec la voix de celui qui, le premier et le dernier, avait pris la parole, il lui avait semblé reconnaître la voix de Gaétan.
Au même instant, il se rappela que la veille, en effet, Gaétan et ses deux amis avaient fait à l'auberge des Quatre-Chemins une longue station.
Dès qu'ils furent passés, il se releva et courut à Tauberge, dont il ferma précipitamment la porte. Puis il pénétra dans la salle et fit signe à Ferdinand qu'il avait à lui parler.
Celui-ci se leva aussitôt. Alcibiade l'entraîna dans la première pièce.
— Ne pouvons-nous causer ailleurs qu'ici? demanda-t-il rapidement.
— Ma foi! à moins de passer dans la cour...
— J'aime encore mieux cela, dit Fontagnol. Au moins les indiscrets ne nous y relanceront pas.
Le bossu lui prit la main pour le guider, ouvrit une porte qui se trouvait au fond de de la pièce et qui donnait dans la cour.
Sur la gauche s'élevait un hangar rempli de paille, de fagots et de charbon.
Sur la droite on apercevait la margelle d'un puits, au-dessus
duquel deux barres de fer soutenaient une poulie le long de laquelle courait la corde.
— Ah çà! qu'avez-vous donc? interrogea Ferdinand, auquel l'agitation de Fontagnol n'avait pas échappé.
— J'ai que nous sommes surveillés, répondit Alcibiade.
. — Par qui? fit le bossu, qui ne fut pas maître d'un mouvement de frayeur.
— Vous souvenez-vous de ces trois francs-tireurs qui étaient hier au soir assis à votre table?
— Parfaitement. Un grand beau garçon, brun, aux yeux bleus, accompagné de deux amis plus petits que lui...
— Précisément. Eh bien ! je ne sais comment cela se fait, mais ils devaient être près de nous lorsque nous nous sommes séparés, puisqu'ils nous ont entendus nous donner rendez-vous pour aujourd'hui.
— Diable! vous en êtes certain? interrogea Ferdinand, visiblement contrarié.
— Ils l'ont dit en passant à côté de moi sur la route.
— Ils ne savaient donc pas que vous étiez là?
— Non. En les voyant arriver je m'étais blotti dans le fossé.
— Et ils ne vous ont pas aperçu? reprit Ferdinand, dont le visage se dérida.
— Non.
— Vous en êtes sûr?
— Plus sûr que je ne le suis, pour mon malheur, d'échapper à cette gênante surveillance.
— Alors il n'y a rien de perdu, fit le bossu avec joie.
— Ah! dit Alcibiade, qui renaissait à l'espérance, vous croyez que malgré cela nous pourrons...
— Rien n'estperdu, vous dis-je, continua Ferdinand. Seulement, il est trop tôt, vous avez encore une bonne heure à attendre, ajouta-t-il.
— Comment faire? dit Alcibiade désolé.
— Rien n'est plus simple, proposa le bossu. Je vais disposer, sous ce hangard, deux ou trois bottes de paille au milieu desquelles vous vous coucherez. Vous serez ainsi à l'abri du froid, et vous pourrez dormir tranquillement jusqu'à ce que je vienne vous réveiller. Êtesvous prêt à partir? Avez-vous votre argent, vos papiers, votre blouse et votre pantalon de toile?...
— J'ai tout cela.
— En ce cas, prenez un acompte sur la nuit; car il ne faut guère espérer vous reposer avant demain.
En disant ces mots, Ferdinand déliait à la hâte trois bottes de paille qu'il éparpilla sur la terre nue, jusqu'à ce qu'elles eussent atteint une épaisseur suffisante.
— Tenez, dit-il, vous serez là comme un saint dans sa niche. Et, croyez-moi, dormez si vous le pouvez.
Alcibiade fît contre fortune bon cœur. Il s'étendit sur ce lit improvisé. Depuis qu'il était aux avant-postes, il n'avait jamais été si douillettement, si chaudement couché. Tl était harassé de fatigue. Aussi ses yeux se fermèrent, et bientôt il dormit, en effet, d'un profond sommeil.
Pendant ce temps, le bossu était revenu dans l'auberge. Quand il arriva dans la salle, sa mère, Bishmuller et Kettly l'interrogèrent d'un œil inquiet.
Il prononça rapidement à voix basse quelques paroles qui parurent les rassurer.
Au même instant, la porte de l'auberge s'ouvrit. C'était Gaétan accompagné d'Ernest et d'Henri, qui étaient revenus sur leurs pas, et qui entraient autant pour se réchauffer d'un verre de vin chaud que pour voir si Fontagnol n'était pas là.
La salle était à peu près déserte. Aussi furent-ils promptement servis.
Tout en buvant, Gaétan ne perdait pas de vue les propriétaires de la maison.
Comme toujours, ils étaient assis autour du poêle et gardaient une immobilité absolue. Ferdinand paraissait tomber de sommeil. Bishmuller fumait tranquillement sa pipe. Kettly et Ernesta ne bougeaient pas.
Ce qui justifiait pleinement l'immobilité de ces deux femmes généralement si actives, c'est qu'il n'y avait plus dans la salle que Gaétan et ses deux inséparables. Tous les autres consommateurs étaient partis.
Gaétan eut beau prêter la plus minutieuse attention, il ne parvint à surprendre aucune parole, a.icun signe compromettant. Il finit par se persuader que Fontagnol et Ferdinand s'étaient vus avant son arrivée et jugea inutile de demeurer plus longtemps.
En conséquence, il se leva, paya et sortit.
Le bossu les accompagna jusqu'à la porte, qu'il referma et qu'il feignit de barricader à grand bruit.
Mais, après avoir attentivement écouté, dès que le pas des
francs-tireurs ne résonna plus à son oreille, il entrebâilla la porte avec des précautions infinies et passa sa tête au dehors.
Il distingua nettement Gaétan et ses compagnons arrêtés à quelque distance. Ils semblaient se consulter sur ce qu'ils devaient faire. Enfin, il les vit obliquer légèrement sur la gauche et disparaître tout à coup derrière une haie.
— Ah! fit-il en se frappant le front, c'est probablement là qu'ils étaient hier soir. Mais alors ils se doutent donc de quelque chose? Comment est-ce possible? Est-ce que cet homme nous aurait trahis?
Pourtant la confiance avec laquelle Fontagnol s'abandonnait et se livrait à lui ne permettait pas de s'arrêter à cette supposition. Il se contenta d'observer.
Pourquoi n'aurait-il pas eu la même patience dont Gaétan faisait preuve? Il demeura obstinément comme eux à son poste, échangeant à peine deux ou trois mots avec Bishmuller, Ketlly et Ernesta, qui se penchaient curieusement sur son épaule.
Enfin, au bout d'une demi-heure, les francs-tireurs, à bout de patience ou engourdis parle froid, sortirent de leur retraite, promenèrent autour d'eux un dernier regard, et s'éloignèrent d'un pas rapide.
Quand le bossu les eut entièrement perdus de vue, il referma la porte en poussant un long soupir de soulagement. Ils étaient seuls. Enfin!
Ils rallumèrent la bougie, qu'ils avaient prudemment éteinte, et se consultèrent du regard.
Les deux lemmes prononcèrent alors quelques mots de mauvais allemand.
— C'est cela! dit Bishmuller, qui prétendait cependant ne pas comprendre cette langue.
— Avez-vous tout ce qu'il faut? demanda Ferdinand, dont la hideuse figure s'éclaira d'une lueur de convoitise.
— Oui, répondirent à la fois ces trois personnages.
— Alors, en avant! dit le bossu avec une énergie sauvage.
Ils pénétrèrent dans la cour et se dirigèrent vers le hangard. Kettly, qui tenait la bougie, s'approcha de Fontagnol. Il était enfoui dans la paille jusqu'au cou et dormait à poings fermés.
Elle se retourna vers les deux hommes avec un horrible sourire.
Ne trouvez-vous pas que ce grotesque personnage... (P. 544.)