‹ Le drame de PontcharraChapitre 38 sur 77 · DE SAINT-RÉMY · texte numérisé non relu

DE SAINT-RÉMY

Vers deux heures et demie du matin, c'est-à-dire une heure environ après les incidents que nous venons de raconter, une vingtaine de patrouilles sillonnaient en tous sens le pays environnant.

Liv. 68. — LE DRAME DE PONTCHAURA. —P. SAUNIÈRE. — f. ROUFF BT C'*, ÉD. UY. 68

L'une de ces patrouilles, composée de francs-tireurs de Neuillv, venait frapper bruyamment à la porte de l'auberge des Quatre-Chemins .

Cette mesure exceptionnelle avait été motivée par un événement assez important, qui avait eu pour résultat de mettre en émoi tous les avant-postes.

Un chien, le même que Gaétan avait signalé au capitaine Matifon, avait été tué vers minuit, au moment où il atterrissait à quelque distance du Port-aux-Anglajs. C'en était fait des va-et-vient continuels de la pauvre bête.

Depuis plus de huit jours il passait et repassait sans cesse la rivière il avait essuyé une trentaine de coups de feu sans jamais avoir été atteint. Un franc-tireur, plus adroit, l'avait enfin abattu.

Au bruit de l'explosion, le poste entier accourut; on releva le corps de l'animal et on le visita avec soin. On s'attendait à le trouver porteur d'une lettre, d'un papier quelconque, mais tout d'abord on ne découvrit absolument rien.

Ce malheureux chien était-il réellement un espion? N'avait-il pas été abandonné par son maître? N'était-ce pas purement et simplement son instinct qui le poussait à aller demander sa nourriture, tantôt aux Français, tantôt aux Prussiens? C'est ce que ne pouvaient pas s'expliquer les soldats et francs-tireurs penchés sur son cadavre.

Déjà l'on s'apitoyait sur le sort de la pauvre bête, on regreltail presque ce meurtre inutile, lorsqu'en l'examinant de plus près, ou plutôt en le palpant, un des officiers présents s'étonna de sentir sous le doigt une peau dure et sèche, qui ressemblait à une enveloppe bien plus qu'à tout autre chose.

Aussitôt il tourna et retourna l'animal dans tous les sens, et finit par découvrir que le corps entier, depuis le cou jusqu'à la queue et le haut des pattes, était recouvert d'une peau fort habilement cousue sous le ventre. On déchira sur-le-champ cette enveloppe d'un nouveau genre, et l'on aperçut enfin un papier roulé sur les reins de l'animal.

A là lueur d'un falot, on jeta avidement les yeux sur ce papier ; mais il ne contenait qu'une longue liste de journaux.

L'encre était du reste toute fraîche et le papier tout humide.

On en conclut nécessairement que ce chien servait de facteur aux Prussiens.

Il partait pour Paris, avec la liste des journaux que ces messieurs désiraient lire sans doute,- et il revenait, portant dans cette peau supplémentaire les feuilles qu'ils avaient demandées. On n'en avait pas une.preuve manifeste, mais cela ne soulevait pas l'ombre d'un doute.

Où allait-il? Quel traître se prêtait à cette infâme correspondance? Comment cet animal avait-il été dressé à cet exercice? C*est ce que l'on ne put jamais découvrir.

Il aurait fallu prendre le chien vivant, le tenir en laisse et se faire conduire par lui chez le misérable à qui il appartenait probablement. Aussi l'on regretta de s'être tant pressé. Malheureusement, il était trop tard!

Cette découverte eut cependant pour résultat de tenir sur le quivive l'attention de nos soldats. On redoubla de vigilance, on ordonna des patrouilles, dans le vague espoir de mettre la main sur le correspondant mystérieux, 11 n'eut garde de se montrer.

L'auberge des Quatre-Chemins n'était pas encore suspecte à cette époque. Seuls, Gaétan, Henri et leurs amis avaient été mis en éveil par les étrangetés qu'ils y avaient surprises. Aussi, comme leur bataillon fournissait une patrouille, Matifon chargea le sous-officier qui la commandait de passer par l'auberge et de s'assurer que tout y était en bon ordre.

Sous-officier et soldats n'étaient pas fâchés d'une telle mission. En même temps que c'était remplir leur devoir, c'était pour eux une occasion de boire et de se réchauffer. Arrivés devant la porte, ils frappèrent donc à coups redoublés.

— On y va! cria une voix de femme effrayée.

Pendant près de dix minutes, à travers la porte close, les soldats entendirent un piétinement confus, un bruit de porte et.d'armoires qui s'ouvraient et se refermaient. Enfin Bishmuller en personne vint leur ouvrir.

— On ne peut donc pas dormir une nuit tranquille? fit-il d'un ton de mauvaise humeur.

— Fâché de vous déranger, répondit le sous-officier, en portant la main à son képi ; mais c'est ma consigne. Vous avez mis le temps, du reste, avant de vous décider.

— Ne fallait-il pas nous habiller? dit Bishmuller sur le même ton. Croyez-vous qu'on ait envie de se promener en chemise par quinze degrés de froid?

— Mais vous n'aviez pas besoin de vous lever tous les quatre, fit observer le sergent, en apercevant derrière lui Ferdinand, Ernesta et Kettly.

— Ah ! vous êtes bon, réphqua Bishmuller. Si vous vous imaginez qu'on repose à l'aise ici ! Ces messieurs s'en vont à une heure du matin et reviennent à cinq heures. Ils nous envoient maintenant des patrouilles

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pendant la nuit. Ils feront tant, que nous n'y pourrons plus tenir et que nous serons forcés de quitter la maison.

— Eli bien! vous la quitterez, fit le sous-officier impatienté. Vous figurez-vous aussi que c'est pour mon plaisir que je me promène dans la plaine à pareille heure? Non fichtre pas, mon bonhomme! Allons, dépêchez-vous! Laissez-moi visiter votre cambuse et que tout soit dit !

Bishmuller perdit aussitôt son aplomb et échangea avec sa femme et ses cousins un regard inquiet.

Ernesta crut devoir intervenir.

— Monsieur a raison, fit-elle doucement. Ce n'est certainement pas pour flâner ou pour nous tourmenter qu'il est ici dans ce moment. Tu ferais mieux, au lieu de bougonner, de lui offrir un petit-verre ainsi qu'à ses camarades.

— A la bonne heure! dit le sergent enchanté. Vous êtes raisonnable, vous, la petite mère.

— Donnez-vous la peine d'entrer, messieurs, reprit-elle avec un sourire contraint.

A ces mots, elle s'empara de la bougie, leur montra du geste le couloir par lequel on pénétrait dans la salle, et les fit défiler un à un devant elle. Ils étaient neuf.

Lorsque le dernier fut passé, elle se tourna rapidement vers Bishmuller et Ferdinand.

— Dans le puits, et vite ! dit-elle à voix basse.

Elle suivit les soldats, les fit asseoir sur les bancs et rangea lentement devant eux les petits verres dans leur plateau d'étain.

— Que désirez-vous prendre, messieurs? demanda-t-elle.

Il est bien rare que neuf personnes, fût-ce neuf soldais, soient du même goût. Elle eut donc à servir quatre ou cinq liqueurs ditïérentes.

Aussi, soit que l'arrivée inattendue de cette patrouille l'eût troublée, soit qu'elle ne fût pas bien réveillée, Ernesta, ordinairement si vive, si habile, si entendue, se trompa trois ou quatre fois de bouteille et dut retourner par conséquent trois ou quatre fois au rayon sur lequel elles étaient rangées.

Bref, tout en causant, tout en s'excusant sur sa maladresse avec une verve qui ne tarissait pas un instant, elle mit à les servir dix fois plus de temps qu'il ne lui en fallait généralement pour tenir tête aux quinze ou vingt consommateurs qui s'attablaient quotidiennement dans la salle.

Enfin elle y réussit.

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Alors elle interrogea le sergent, s'informa des motifs de la sévérité dont Fauberge était l'objet.

Le sous-officier, bon enfant, enchanté de boire sans bourse délier, lui conta tout au long l'histoire du chien et de la ruse qu'on avait éventée.

Ernesta s'extasiait avec une naïveté qui faisait sourire le narrateur, au moment où Bishmuller, Ferdinand et Kettly pénétrèrent dans la salle.

Alors, sans affectation, elle se tourna vers Kettly.

— Eh bien? interrogea-t-elle à voix basse.

— C'est fait, répondit la jeune femme.

Ernesta poussa un soupir de satisfaction.

— Maintenant, dit-elle, si ces messieurs désirent visiter la maison, nous sohimes à leurs ordres.

Le sergent fit signe à ses hommes de le suivre. Il revint avec les propriétaires de la maison dans la première pièce, pénétra dans la cour, visita le hangar, et se retira.

Mais au moment de s'en aller, il eut un remords.

— A propos! fît-il. Combien vous dois-je, la mère?

— Vous plaisantez, répondit Ernesta. Vous ne me devez rien. Seulement, ajouta-t-elle en riant, ne vous y habituez pas.

Elle les reconduisit jusqu'à la porte, sans que, par ses gestes ou par l'expression de sa physionomie, elle laissât paraître la moindre impatience.

Deux minutes après, le pas cadencé des francs-tireurs se perdait dans le silence de la nuit.

Lorsque revint le sous-officier de son expédition, le capitaine Matifon le fît appeler.

— Rien de nouveau? demanda-t-il brièvement.

— Rien, capitaine.

— Etes-vous allé allé à l'auberge des Quatre-Chemins?

— J'en arrive, capitaine.

— Vous n'avez rien à me signaler à cet égard?

— Non, capitaine. Nous avons visité la maison de fond en comble. Ces pauvres diables avaient une peur effroyable.

— De quoi?

— De nous probablement. Ils ne comprenaient pas ce que cela signifiait, mais je le leur ai expliqué; jeteur ai raconté l'histoire du chien...

— C'est cela, fit Henri, vous avez bavardé... et bu, sans doute? ajouta-t-il.

— Un petit verre, capitaine; un seul, parole d'honneur!

— Bien, dit Matifon, en le congédiant d'un geste.

Alors il se tourna vers Gaétan, qui se trouvait à côté de lui, et qui avait entendu d'un bout à l'autre le rapport peu intéressant du sousofficier :

— Vous voyez, dit-il.

— Oui, je vois, répliqua Gaétan, mais je ne suis pas convaincu.

— Ainsi, vous persistez à croire...

— Je persiste à croire que ces gens-là ont à se reprocher quelque chose comme un crime ou un vol; enfin, connaissant M. Fontagnol comme je le connais, je ne puis pas admettre, du moment qu'il est en relations avec eux, que ces gens-là soient d'honnêtes gens.

Plusieurs jours se passèrent sans amener aucun changement dans la position respective des assiégés et des assiégeants, si ce n'est que les vivres devenaient de plus en plus rares à Paris et que l'on s'acheminait chaque jour davantage vers une capitulation fatale.

De jour en jour les Prussiens resserraient le cercle étroit dans lequel ils nous tenaient enfermés.

A mesure qu'ils sentaient râler la capitale sous leur formidable étreinte, ils redoublaient de vigilance, de précautions et de stériles cruautés.

En vain les journaux essayaient de leur en imposer; en vain essayait-on de leur faire croire que nous étions approvisionnés de farine jusqu'au mois d'avril: ils savaient mieux que nous ce qu'il en était.

Comme ils nous faisaient une véritable guerre de chiffres, qui se réduisait à l'aride mais implacable arithmétique, ils avaient calculé que la capitale pouvait résister encore jusqu'au 15 ou 20 janvier et, pour hâter ce moment prévu, ils avaient commencé le bombardement.

Il n'est pas besoin d'insister sur la façon sauvage dont ils procédèrent à cette inutile barbarie. Ce n'était ni aux forts, ni aux remparts qu'ils s'attaquaient : ils tiraient à pleine volée, au hasard, — dans le tas, — comme on dit vulgairement. Peu leur importait d'atteindre d'innocentes victimes.

Le bombardement n'était pour eux qu'un moyen d'intimidation. Ajouter les angoisses de la terreur aux horreurs de la famine, tel était le but qu'ils se proposaient.

Henri et Gaétan avaient inutilement rôdé autour de l'auberge des

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Quatre-Chemins, ils n'avaient rien découvert qui confirmât leurs sombres conjectures.

Au contraire, le cabaret était plus fréquenté que jamais et ne désemplissait ni jour ni nuit. Bien plus, les mobiles cantonnés dans la redoute de Charlebourg avaient pris l'habitude de venir puiser chez Bishmuller l'eau dont ils avaient besoin.

Les propriétaires de l'auberge faisaient des affaires d'or, mais ils étaient obligés de se relayer pour passer la nuit.

Comme ils étaient quatre, cette fatigue aurait été insignifiante s'ils avaient su ou voulu se l'imposer à tour de rôle, et ils auraient dû se frotter les mains de voir leur infime établissement si bien achalandé.

Au contraire, plus ils avaient de monde, plus ils semblaient tristes, soucieux, inquiets. Rien ne parvenait à les dérider : ni la vue de l'or qui s'amoncelait dans leur tiroir, ni la sécurité exceptionnelle dont ils jouissaient.

Lorsque, pour la première fois, les hommes du 5^ bataillon de mobiles étaient venus chercher de l'eau, Bishmuller avait essayé de s'y opposer, prétextant que l'eau de leur puits n'était pas bonne.

En campagne, le soldat n'y regarde pas de si près. Loin de s'arrêter aux observations que leur opposait Bishmuller, ils l'avaient tout bonnement écarté de la main et avaient passé outre.

Le puits était large, profond et bien approvisionné.

Aussi, après en avoir essayé, ils y retournèrent et finirent par en faire le quartier général de leurs approvisionnements.

Gaétan et Henri, toujours inséparables, se dédommageaient le plu? souvent possible, grâce aux conserves que dame Balbine s'était procurées, du maigre ordinaire de la cantine. Ils allaient et venaient dans Paris, écoutant, étudiant les impressions de ceux qu'ils rencontraient.

Or, en dépit des souifrances qu'il endurait, Paris était si ferme, si « enragé », devrions-nous dire, que les deux amis sentaient grandir leur courage et retournaient plus résolus que jamais au poste ([ui leur avait été assigné.

Un jour, ou plutôt un soir, qu'ils remontaient l'avenue Friedland pour aller explorer Neuilly, ils virent se fermer la porte d'un hôtel dôu sortait une espèce de Quasimodo, difforme, contrefait, bossu, les jambes en cerceau, dont la démarche singulière attira leur attention.

Ils ne pouvaient pas voir son visage, puisqu'ils étaient éloignés

d'une vinglaine de pas, et cependant Gaélan s'arrêta court, en même temps qu'il retenait Henri par le bras.

— Oh! c'est curieux! murmura-t-il.

— Quoi donc? demanda le capitaine.

— Ne trouvez-vous pas que ce grotesque personnage ressemble de loin à quelqu'un de notre connaissance?

— Qui donc? fit Henri étonné.

— Ferdinand, un des propriétaires, ou soi-disant tel, de l'auberge des Quatre-Chemins.

— En effet, dit Matifon, mais il y a mieux encore...

— Quoi? interrogea Gaétan.

— Je connais également le, ou plutôt, la propriétaire de l'hôtel qu'il vient de quitter.

— Vraiment?

— Oui, c'est madame de Saint-Remy.

— Clara! s'écria Gaétan confondu.

— Elle-même.

— Vous voyez donc bien que j'avais raison lorsque je vous affirmais, il y a quelque jours, que Fontagnol était en relations avec ces gens-là ! C'est évidemment par Alcibiade que ce Ferdinand a connu Clara. Mais quels rapports peut-elle avoir avec ce coquin-là?

Il se prit à réfléchir pendant quelques secondes.

— Au fait, reprit-il avec mépris. Clara, Fontagnol, Ferdinand... j'ai bien peur que tout cela soit fait pour s'entendre ensemble.

— Tout beau, mon cher! l'arrêta Henri. Je vous abandonne Fontagnol et Ferdinand, mais Clara, c'est autre chose. Ce que vous venez de dire me surprend, car, dans votre bouche, c'est presque de l'ingratitude. Moins que personne vous ignorez ce que vaut Clara. Je serais même tenté d'ajouter que c'est à elle, à elle seule, que vous devez la vie, puisque c'est elle qui a eu le courage d'aller chercher Alice pour l'amener à votre chevet. Eh bien ! je m'en rapporte à vous : qui serait allé chercher M"° Darneville si Clara ne l'avait pas fait? Quant aux soins qu'elle vous a prodigués, vous ne les contesterez pas,

je pense?

— A Dieu ne plaise! fit Gaétan. Les termes dans lesquels je me suis séparé d'elle ne laissent aucun doute à personne sur la reconnaissance que je lui ai vouée. Je l'ai dit à ma femme elle-même, ainsi... Mais, depuis que je sais que Clara tolère les assiduités de ce Fontagnol, et passe pubhquement pour sa maîtresse, j'avoue que cela m'a beaucoup refroidi.

Vous entendez hien ? M. Gaétan. (P. oo2.)

— Prenez garde! fit en souriant Matifon. On pourrait supposar que vous en ressentez du dépit.

— Par exemple! se récria Gaétan.

— Alorssoyez juste, répliqua Henri. Que vous ne voyiez plus Clara dans votre position do père et de mari, je le comprends sans peins; mais que vous soyez pour elle aussi sévère que ceux qui ne l'ont jamaisapprochée, voilà ce que je ne puis pas admettre.

I.IV. 6ff. — IS. DH\>IF. PE PONTCHAP.nA. — p. SAL'MÈnF. — J. ROIFF ET C'<', ÉD. LIV. 6â

— Vous avez raison, confessa franchement Gaétan, j'ai peut-être été un peu vif.

— Mon cher, continua Henri, je connais Clara mieux que vous, et cela pour deux bonnes raisons.

— Lesquelles?

— La première, c'est que j'ai vécu plus que vous; la seconde, c'est que je n'ai pas été son amant et que je ne chercherai jamais à le devenir. Ainsi donc, écoutez-moi. Aussi bien votre femme esta cent cinquante lieues d'ici, nous sommes garçons, je puis bien vous dire une pauvre fois ce que je pense de Clara.

— Allez, fit Gaétan. Pourvu que nous ne perdions pas de vue ce Quasi modo qui marche devant nous.

— Ne craignez rien. Il ne marche pas si vite que nous ayons de la peine à le suivre.

— Je vous disais donc que je croyais connaître Clara, et vous allez savoir pourquoi. Votre femme m'a raillé un joursurmes relations avec la fille d'Ambroise, et je me suis laissé faire. C'est que si j'avais confié à Alice que j'étudiais ce caractère et que j'obéissais à la curiosité plutôt qu'à tout autre sentiment, elle ne m'aurait pas cru. Vous, envers qui je n'ai besoin de dissimuler aucune peccadille, si je vous affirme que c'est vrai, vous me croirez, n'est-ce pas?

— Assurément, dit Gaétan sans arrière-pensée.

— Eh bien! mon cher, c'est rigoureusement exact. Lorsque j'ai retrouvé Clara dans les conditions que je vous ai racontées, j'ai cru d'abord, comme tout le monde, qu'elle s'était jetée par goût, au moins autantquepour s'étourdir, dans les bras de ce monde interlope dont elle était une étoile. Dès ma première visite, je m'aperçus que je m'étais trompé, et que Fontagnol était son hochet. Il ne fallait pas que cela fût bien difficile à deviner, puisque tout le monde s'en est aperçu comme moi, et que cela se répète à haute voix parmi les groupes qui composent son salon, ou parmi les gens de l'antichambre.

— Oh! celui-là ou un autre... fit dédaigneusement Gaétan.

— Pas du tout, mon ami, vous vous trompez encore. Aussi je vais vous stupéfier bien davantage quand je vous dirai que Clara n'a pas d'amant !

— Bah! qui sait...

— Moi, répliqua nettement Henri. Vous êtes superbe, mon cher! Vous faites là du scepticisme à peu de frais. Connaissez-vous un mot de la vie? Non. Vous n'avez pas coudoyé ce monde-là. Vous n'y avez jamais mis les pieds.

Eh bien! continua Henri, je vous le dis moi : dans une maison ouverte à tout venant, pourvu qu'il soit titré, riche, célèbre à quelque titre que ce soit, un amant ne passerait pas trois jours inaperçu, non pas seulement aux yeux des domestiques, à qui cela n'échapperait pas, mais encore aux yeux non moins exercés de ceux qui ont de ce genre de liaisons une longue et coûteuse expérience.

Si cela était, je ne prétends pas qu'on le crierait par-dessus les toits; mais on en jaserait, on en rirait, et^ depuis plus de quinze mois que je suis un hôte assidu de la maison, je le saurais.

— Peste! ricana Gaétan. Et à quoi allribue-t-on cette chasteté de vestale?

— Ceux qui ne la connaissent pas comme vous répondront que c'est un caprice, qu'elle n'a pas encore trouvé l'homme sur lequel son choix se fixera tôt ou tard... moi, je crois en avoir deviné la véritable cause.

A ces mots, Henri regarda fixement Gaétan.

— Et si vous ne l'avez pas devinée comme moi, railleur impitoyable, et moins naïf que ne voulez le paraître, je vous la donnerai, continua-t-il. Parlez, exigez-vous que je m'explique catégoriquement?

— C'est inutile, balbutia Gaétan, confus et rougissant.

— Enfin! s'écria Henri. Ce n'est pas malheureux I Vous avez compris qu'elle vous aime encore.

Tout en causant — et avec beaucoup d'animation — Gaétan et Henri ne perdaient pas de vue Ferdinand, qui s'engageait sur les boulevards extérieurs, pour regagner sans doute la route d'Asnières, et de là, celle d'Argenteuil.

Henri surtout avait mis dans ses paroles une grande vivacité et même une certaine amertume. 11 trouvait que réellement Gaétan était injuste, sinon ingrat, envers la fille de Desrochers. H ne se gênait point pour le lui dire.

— Est-ce une victoire d'amour-propre que vous voulez remporter? reprit-il? Eh bien! vous voilà satisfait. Oui, Clara, qui a failli je ne sais combien de fois, n'aime et n'aimera que vous. Et, afin de tlatter jusqu'au bout votre vanité, j'ajouterai ceci: C'est que cet amour, qui a brisé son cœur, l'a pour ainsi dire . régénérée et l'a sauvée de la corruption.

— Comment! s'écria Gaétan interdit, vous croyez...

— Si je vous parle aussi franc, c'est que j'en suis sûr, interrompit Henri. Depuis que vous m'avez confié quelles relations avaient

été les vôtres, j'y vois plus clair, mon cher ami. Clara ignore que j'ai été votre conlidenl, elle croit ensevelir le secret qui vous a livrés l'un l'autre pendant une heure et je me suis bien gardé de lui laisser entendre que j'avais du passé une connaissance si approfondie. Aussi, sans se livrer devant moi, elle n'a pu réprimer parfois certaines phrases, certains soupirs, certains regrets ...

Ces réticences, je pouvais enfin me les expliquer! Ah! cela vous étonne? Tant mieux, mon cher! Cela vous apprendra que pour être sceptique, comme vous l'étiez il y a cinq minutes, il faut en avoir le droit. Il n'est pas plus courageux d'insulter une femme tombée et de la condamner, que d'attaquer un ennemi désarmé et de le tuer. Le feriez-vous? Non.

Eh bien ! laissez au moins à cette pauvre Clara la sincérité de son repentir et de ses larmes. Je ne parierais pas ma tête que cette douleur sera éternelle, car il ne faut rien parier lorsque l'enjeu est une femme; mais je me tromperais étrangement si la destinée de Clara ne se terminait pas par un coup d'éclat.

— Qu'appelez-vous un coup d'éclat? demanda vivement Gaétan.

— J'entends que, lasse de pleurer, Clara se jettera à corps perdu, pour s'étourdir, dans la vie bruyante et tapageuse, ou qu'elle se tuera de désespoir, en face d'un boisseau de charbon qu'elle regardera courageusement brûler, en véritable grisette qu'elle est, et qu'elle a toujours été en matière d'amour.

— Que dites-vous? s'écria Gaétan bouleversé.

— A moins, reprit Matifon, que pour faire pénitence ici-bas, elle ne se jette dans la dévotion et ne finisse par rentrer au couvent.

— A-t-elle donc des idées de ce genre?

— Je ne serais pas éloigné de le croire. D'après les indiscrétions d'une femme de chambre infidèle qu'elle a congédiée, il paraîtrait que M"" de Saint-Rémy pratique l'aumône sur une très large échelle, et la pratique elle-même, qui plus est. Cela vous étonne? Ce n'est rien, mon cher. Je vais vous étonner bien plus encore.

— Voyons! fit Gaétan qui était devenu très attentif.

— Vous avez entendu parler de la Dame noire, vous l'avez même aperçue deux ou trois fois...

— Oui, je m'en souviens.

— Alors il vous souvient aussi que vous me surprîtes un jour à la suivre longuement des yeux.

— Parfaitement. Je vous en fis même l'observation.

— Et je VOUS répondis que, par sa taille, sa tournure, elle me rappelait une autre femme.

— C est vrai.

— Ehbien! à votre tour, cherchez, dit Matifon.

Cette fois, il avait précisé pour que les souvenirs de son ami ne s'égarent pas trop loin.

— En effet... balbutia Gaétan. C'est bien la même taille... et, autant qu'on peut en juger à travers son voile, la même couleur de cheveux... les mêmes yeux... Ne vous en êtes-vous pas assuré?

— Je l'ai essayé.

— Quand?

— Le jour de ma première sortie.

— Comment?

— J'ai laissé ici la dame noire, et j'ai couru tout d'une traite avenue Friedland, chez Clara.

— Sans en rien dire à personne?

— Si, je crois l'avoir dit au chirurgien en chef.

— Ehbien? interrogea Gaétan avec curiosité.

— Sans que l'on me fît attendre une seconde, répondit Henri, le valet de chambre m'a introduit auprès de Clara, que j'ai trouvée en robe de chambre, triste, ennuyée, paresseusement étendue au coin du feu, chaussée de mules de satin, et lisant. Elle ne me reconnaissait même pas sous mon uniforme !

— Mais l'avez-vous questionnée?

— Tout ce qu'un avocat ou un juge d'instruction peut faire pour embarrasser un accusé, je l'ai tenté.

— Sans résultat?

— Aucun.

— De sorte que vous êtes à peu près convaincu que la Dame noire et Clara sont deux personnes bien distinctes, lit Gaétan. Remarquez que je crois comme vous, car je me souviens encore du mot que vous avez employé: Il serait abracadabrant qu'il en fût autrement. Pourtant je ne vois pas d'après ce que vous m'avez dit, que ce soit matériellement impossible.

— Comment? demanda Henri surpris.

— Vous avouez vous-même avoir annoncé au major que vous alliez faire une visite...

— C'est vrai.

— Lui avez-vous nommé la personne chez qui vous alliez?

— Je crois avoir prononcé le nom de M""' de Saint-Rémy.

— Donc, si la Dame noire était Clara, il lui a suffi d'interroger le major pour savoir que vous alliez chez elle. Peut-être même est-ce le major qui le lui a appris sans qu'elle le demandât.

— Je le reconnais, mais songez que je n'ai pas mis un quart d'heure à atteindre Favenue Friedland!

— Donc, avec une voiture, il ne fallait pas plus de cinq minutes pour accomplir le même trajet.

— iMais vous savez bien qu'elle n'a pas pu prendre de voiture puisque nous avons mangé tous les chevaux.

— Et les siens? objecta Gaétan.

— Tiens! je n'y avais pas songé, fit Henri interdit.

— Enfin, continua Gaétan, quand on a une femme de chambre à son service, rien n'est plus facile que de laisser tomber une robe, des jupons, de retirer ses bottines, de passer un peignoir et de chausser des mules. La dernière des cabotines de théâtre se transforme bien autrement en moins de deux ou trois minutes, vous le savez mieux que moi.

— C'est juste, mais alors vous croyez que...

— Je ne crois rien, interrompit Gaétan. Je veux seulement vous démontrer que votre expérience n'a rien de concluant.

— Et vous avez raison, confessa Henri pensif. Je n'avais fait aucun de ces calculs. C'est à recommencer,

— Vous tenez donc bien à vous assurer que la Dame noire et Clara sont ou ne sont pas une seule et même personne?

— Oui, j'y tiens, parce que vous venez de me prouver, ou à peu près que mes soupçons étaient mieux fondés que je ne me le figurais moi-même.

— Libre à vous, fit Gaétan; mais, dites-moi, allons-nous suivre éternellement ce grotesque individu qui chemine devant nous?

— Comme il vous plaira. Je n'y tiens aucunement.

— Ni moi. Cependant je voudrais être bien sûr que ce nain difforme est bien le même que nous avons rencontré à l'auberge des Quatre-Chemins.

— Et moi je serai curieux surtout de savoir ce que ce drôle est allé faire chez M""" de Saint-Rémy.

— Rien n'est plus facile, proposa Gaétan. Pressons le pas, et, au moment où nous l'aurons dépassé, retournons-nous brusquement, ou feignons de nous arrêter pour causer.

— C'est cela, approuva Henri, qui prit le bras de son ami et l'entraîna.

En effet, au bout de deux minutes, et sans difficulté, ils rejoignirent promptement le bossu, à côte duquel ils passèrent rapidement.

— Mais nous nous sommes trompés! s'écria bruyamment Henri. Nons tournons le dos à l'Arc-de-Triomphe !

Aussitôt ils firent volte-face, comme pour s'orienter, et se trouvèrent pour ainsi dire nez à nez avec Ferdinand.

Celui-ci les reconnut de son côté.

Instinctivement, il tressaillit et fit un mouvement pour leur échapper, mais ils étaient si près de lui qu'ils le touchaient presque.

Il poursuivit donc sa route, et môme il porta la main à son chapeau de feutre mou.

Cette fois, il n'y avait plus à en douter. C'était bien d'un des propriétaires de l'auberge qu'il s'agissait.

Les deux amis échangèrent un regard étonné.

— Que diable ce coquin-là peut-il avoir de commun avec Clara? murmura Matifon, de plus en plus intrigué.

— En effet, c'est assez bizarre, fit Gaétan.

— Après tout il y a un moyen bien simple de le savoir, reprit Henri en relevant la tête.

— Lequel?

— C'est d'aller chez Clara et de le lui demander.

— Eh bien ! vous irez demain ou après, dit Gaétan.

— Sans doute, mais je ne sais pourquoi... lit Henri. Maintenant que je suis certain que c'est de ce drôle qu'il s'agit, tout ce que vous m'avez confié des allures mystérieuses, des propos étranges de ces gens-là, me revient à l'esprit. Si c'était dans des intentions coupables que Ferdinand s'est présenté chez Clara... il serait peut-être trop tard demain ou après pour la prévenir...

— Alors, allez-y tout de suite, je vous attendrai.

— Dans la rue.

— Sans doute.

— Et pourquoi n'y viendriez-vous pas avec moi?

— Moi! se récria Gaétan.

— Certainement.

— Jamais de la vie !

— N'êtes-vous donc pas assez sûr de vous pour vous retrouver impunément en face de Clara.

— Ah! par exemple ! se défendit Gaétan. N'ai-je pas rompu avec

elle alors qu'il m'aurait été permis et facile de continuer mes relations. A plus forte raison maintenant que je suis marié...

— Eh bien! alors... interrompit Henri. Quel scrupule vous arrête? Au contraire, nous l'interrogeons, nous lui faisons part da nos appréhensions, nous la tirons peut-être d'un mauvais pas... Franchement, vous lui devez bien cela!

— Vous croyez? fit Gaétan avec indifférence.

— C'est mon avis, répondit Matifon.

■ — Alors, je vous suis, dit docilement Gaétan.

Cinq minutes après, nos deux amis sonnaient à la porte de l'hôtel de M"^ de*Saint-Rémy

Malgré l'indifférence qu'il affichait et l'imperturable sang-froid dont il faisait parade, ce ne fut pas sans émotion que Gaétan vit s'ouvrir la porte de l'hôtel.

Henri venait de lui rappeler en peu de mots ce que Clara avait fait pour lui sous l'empire de l'incontestable passion dont elle avait brûlé, dont elle brûlait encore, et Gaétan ne pouvait nier que son ami lui eût dit purement et simplement la vérité.

Comment allait le recevoir Clara? Éclaterait-elle en reproches? Se fondrait-elle en un déluge de larmes? Dans les deux cas, la situation était délicate.

Henri le comprenait tout aussi bien que Gaétan.

En apercevant le valet de chambre, et au moment oh. celui-ci allait lui ouvrir la porte du petit salon, il l'arrêta d'un geste.

— Veuillez, lui dit-il prévenir M'^'' deSaint-Rémy que M. Matifon et son ami M. Gaétan — vous entendez bien? M. Gaétan, insista-t-il, désirent lui parler d'affaires.

Le laquais s'inclina et disparut.

Quelques secondes après, il était de retour et ouvrit silencieusement la porte du petit salon.

Il était vide.

— Madame est à vous dans un instant, fit le valet de chambre en se retirant.

Gaétan promena autour de lui un regard surpris. Henri ne l'avait pas trompé : tout ce qu'il voyait était simple, riche et d'un goût exquis.

Décidément la fille de l'avare Ambroise aimait le beau. Or, il fallait que ce fût d'instinct, car ce n'était pas a l'école du sordide Desrochers qu'elle avait puisé des goûts semblables.

Examinez bien cette lettre. (P. 5i/a.)

Au bout de trois ou quatre minutes parut Clara, immuablement vêtue de deuil, pâle et paraissant se soutenir à peine.

Quand elle entra, une forte odeur de vinaigre anglais se répandit dans la pièce. Elle tenait du reste à la main un flacon de sels dont le bouchon d'or était ouverl.

Henri le désigna d'un coup d'œil à Gaétan, comme pour lui montrer quelle révolution son nom seul avait produit chez la jeune

LIV. 70. — Mî DlîAME HE PONTClIAniîA. — P. SA IMKK E. — J.. ROC FF ET C'", ÉD. LIV. 10

femme. Ainsi elle avait été forcée de faire provision de courage et d'énergie pom- se préparera cet entretien.

Cependant elle vint s'asseoir sur sa chaise longue et salua froidement Gaétan, tandis qu'elle adressait à Matifon un sourire — un peu triste peut-être.

— Vous vous êtes toujours bien porté, monsieur? demanda-t-elle d'une voix un peu tremblante.

— Oui, madame, je vous remercie, répondit Gaétan.

— C'est à moi, monsieur, qu'il appartient de vous remercier de l'insigne honneur que vous daignez me faire, en accompagnant chez moi M. Matifon, répliqua vivement Clara. S'il n'était pas un deuil pour la France et une cause de mortelles angoisses pour vous-même, je bénirais presque ce siège maudit, qui me procure une si précieuse faveur .

— C'est faire trop de cas d'une démarche dans laquelle il n'entre guère qu'un peu de curiosité et, peut-être, beaucoup d'indiscrétion, fit Gaétan.

— Il n'y en aura jamais de votre part, ni de celle de M. Henri, dit Clara, dont la voix commençait à se raffermir. Mais pardon. On m'a dit que vous désiriez me parlerd'affaires et j'oublie que vos instants sont comptés. Je suis à vos ordres, messieurs.

Gaétan était un peu déconcerté.

Le ton d'exquise urbanité avec lequel s'exprimait Clara, l'accueil digne et mesuré qu'elle lui faisait, l'aisance apparente avec laquelle elle ramenait la conversation à son but véritable, ne laissaient pas que de le surprendre. Néanmoins Matifon crut devoir prendre la parole.

— Mon Dieu! ma chère amie, dit-il, ce qui nous amène est bien simple. Tout à l'heure, en passant dans le quartier, nous avons vu sortir de votre hôtel une façon de Quasimodo, bossu, bancal, laid à faire peur, que nous avons eu déjà le désagrément de rencontrer dans des circonstances étranges.

— Quoi! fît vivement Clara. Vous connaissez aussi cet homme?

— Oui et non. Pourtant nous le connaissons assez pour que nous ayons été surpris de le retrouver au seuil de votre hôtel.

— Ah! vous n'en avez pas été plus surpris que moi! s'écria Clara.

— Est-ce la première fois qu'il vient chez vous?

— La première et la dernière, je l'espère bien, car je l'ai consigné sévèrement à ma porte.

— Mais de la part de qui s'est-il présenté?

LE DRAME DE PONTCHARRA 5oo

— De la part de M. Alcibiade Fontagnol. Il était même porteur d'une lettre dont il n'a voulu se dessaisir qu'entre mes mains.

— Singulier commissionnaire qu'a choisi là M. Alcibiade ! Vous ne le voyez donc plus? Il est donc malade, blessé?

— Lui ! fit Clara avec un souverain mépris. Il n'y a pas de danger.

— Alors, vous êtes brouillés?

— A peu près, quoique j'aie à lui trois cent cinquante mille francs dans ma caisse.

— Il vous les a donnés?

— Il me les a confiés en parlant.

— En parlant d'où? interrogea Matifon stupéfait.

— De Paris, répondit la jeune femme.

— Que dites-vous? M. Fontagnol a quitté Paris?

— Ace qu'il paraît...

— Mais nous l'y avons vu il y a dix jours à peine.

— En effet, c'est à peu près l'époque à laquelle il l'a quitté.

— Vous en êtes sûre ?

— Lisez plutôt, fit Clara.

A ces mots, du bout des doigts, comme si elle craignait de les salir, elle prit une lettre qui se trouvait sur la cheminée et la tendit à l'officier :

Henri la prit et lut à haute voix :

« Ma chère Clara,

(( C'en est fait! j'ai passé les avant-postes prussiens, j'ai dans ma poche mon laissez-passer, je suis libre.

« Ils sont donc finis ces jours attristants qui, depuis près de trois mois, me causaient une espèce de vertige. Libre! Je suis libre! Je puis aller où bon me semble, manger quand j'ai faim, boire quand j'ai soif, me chauffer quand j'ai froid, dormir quand j'ai sommeil. Je n'aurai .plus devant les yeux cet horrible spectacle de morts et de blessés. Je n'aurai plus dans les oreilles le fracas du canon, des obus, le sifflement de ces balles traîtresses...

« Je respire. Hélas! que n'avez-vous consenti à me suivre? mon bonheur eût été complet. J'aurais eu pour vous les mêmes égards, le même respect fraternel que vous m'avez imposé, contre lequel je me révolte, mais que je subis...

« Vous ne l'avez pas voulu, soit ! mais si vous veniez à changer d'idée, si vous vouliez à votre tour quitter Paris, adressez-vous à celui qui vous remettra cette lettre et venez à Bruxelles. C'est là que je vais

me réfugier en passant par... je ne sais trop par oii. Si vous ne vous décidiez pas, croyez que je reviendrai à Paris dès que cette affreuse guerre sera terminée.

« Dans tous les cas, gardez-moi le secret, je vous en conjure. Que Tourne croie blessé, prisonnier, mort, pau m'importe. Je raconterai ensuite ce qu'il me plaira.

« Ainsi, à bientôt, je l'espère, ma chère Clara. En attendant, croyez à l'aveugle affection

« De votre dévoué pour la vie.

« Alcibiade Fontagnol. »

— Mais comment a-t-il pu. exécuter un projet semblable? s'écria Henri quand il eut achevé sa lecture.

— Ah! je ne vous le dirai pas, répondit Clara.. Tout ce que je sais, c'est que cet homme est veau ici et a prétendu qu'Alcibiade lui avait remis cette lettre, en lui répétant presque mot pour mot ce qu'elle contenait. En conséquence, il venait voir si je me décidais à suivre l'exemple de Fontagnol.

— Et que lui avez- vous répondu?

— Je l'ai mis à la porte à l'instant même.

— Tant pis ! fît Henri avec vivacité.

— Pourquoi?

— Parce que j'aurais bien voulu connaître le fin mot de cette énigme .

— Si je l'avais pensé, rien ne m'était plus facile, dit Clara, puisque avant de s'éloigner cet homme a essayé de me donner son adresse, dans le cas, a-t-il eu l'audace d'ajouter, oh je me raviserais.

— Ah! fit Henri, il vous a donné son nom et son...

— Oui, mais je les ai oubliés — ou plutôt je n'y ai fait aucune attention.

— Pardon, intervint Gaétan. Voulez-vous me permettre de venir en aide à votre mémoire?

— Volontiers, monsieur.

— Cet homme ne s'appelle-t-il pas Ferdinand?

— Oui... je crois que oui...

— Ne demeure-t-il pas sur la route de Paris àBezons, à l'auberge dite des Quatre- Ckemi?is?

— C'est bien cela, je me souvi-en^ à présent, fit Clara. Décidément vous le connaissez mieux que moi.

— En effet, dit Gaétan. Le hasard et le désœuvrement nous ont

LE DRAME DE PONTCHARRA 5o7

conduits un jour dans ce bouge, il y a une quinzaine environ, et j'y ai entendu certaines phrases qui, dès le premier jour, m'ont mis en garde contre ces prétendus Alsaciens.

— Ah! ils sont Alsaciens?

— Ils l'affirment, mais j'en doute fortement. Je n'étais pas loin déjà de les prendre pour des espions, et je vous avoue que la lettre que vous nous avez communiquée m'en donne la presque certitude. Aussi, les avons-nous surveillés de près pendant quelques jours, de si près que nous avons vu ce Ferdinand s'entretenir mystérieusement avec Fontagnol. Certes, nous étions loin de soupçonner quels projets nourrissaient ces deux... hommes, dit Gaétan avec un peu d'hésitation, mais nous pensions bien qu'il ne s'agissait de rien de bon. Cependant, en dépit de notre vigilance, ils nous ont glissé dans les mains.

— Ainsi vous ignoriez que M. Fontagnol avait quitté Paris? demanda Clara.

— Oui, madame, et pourtant nous l'avions entendu distinctement échanger avec ce Ferdinand un rendez-vous pour le lendemain.

— Et le lendemain est-il venu?

— C'est à n'y rien comprendre, madame, fît Gaétan, qui s'empara subitement de la lettre d'Alcibiade et qui y jeta un coup d'œil rapide. Le lendemain, reprit-il alors, c'était bien le 22 décembre, c'est-à-dire la date qui figure en tête de cette lettre. Alfred, Ernest et moi, nous étions en observation sur la route; nous n'avons pas quitté les environs de l'auberge, nous y sommes même entrés, nous y avons demeuré fort avant dans la soirée ; nous avons en outre monté une bonne demi-heure de faction devant la porte après l'avoir quittée...

« Eh bien! non seulement nous n'avons pas vu venir M. Fontagnol, mais encore lorsque, deux heures après notre départ, une patrouille de notre compagnie est venu fouiller, sur Tordre d'Henri, l'auberge des ^^'^^^^'^-^''^^^^'''^-^i ses quatre propriétaires s'y trouvaient sans exception. Donc il est matériellement impossible que, cette nuit-là, Ferdinand ait pu faire évader Fontagnol, et que Fontagnol lui ait remis cette lettre après avoir franchi les lignes prussiennes.

Il se fit un moment de silence, pendant lequel les trois interlocuteurs se regardèrent étonnés.

— Décidément, fit Henri, vous auriez fait un excellent juge d'instruction, mon cher Gaétan.

— Bref, monsieur, que concluez-vous de tout ceci? interrogea la jeune femme très attentive.

hàê LE DRAIVrE DE PUMCHAKUA

— J'en conclus, madame, que ce n'est pas dans la nuit du 22 décembre, que M. Fontagnol est parti.

— Cependant cette lettre semblerait indiquer...

— Vous avez dit le mot, madame : elle semble indiquer, mais elle ne prouve pas.

A ces mots, Gaétan saisit de nouveau le billet d'Alcibiade et se rapprocha d'Henri et de Clara.

— Examinez bien cette lettre, reprit-il. Voyez dans quelles conditions elle a été rédigée. L'écriture est tracée d'une main ferme et posée, le papier et l'enveloppe sont timbrés d'un chiffre élégant.

— C'est vrai, fît Matifon, dont les instincts avocassiers se réveillèrent.

— Donc, continua Gaétan, celui qui l'a écrite, ne l'a pas fait dans un moment de presse. Il n'était pas troublé par le danger auquel il venait d'échapper, par la vue des masses ennemies qu'il venait de traverser; sans cela l'écriture s'en ressentirait. En outre, un homme qui fuit dans des circonstances semblables, un déserteur, — il faut bien prononcer ce vilain mot; — n'écrit pas, ou s'il écrit, il le fait sur un coin d'une table, à la hâte, sur le premier morceau de papier venu qui lui tombe sous la main. Croyez-vous qu'un homme qui se sauve parce qu'il a perdu la tête aurait songé, avant de s'en aller, à prendre dans son portefeuille une feuille et une enveloppe timbrées à ses initiales pour écrire une lettre qu'il n'est pas même sûr de pouvoir écrire?

— Évidemment non, accorda Henri convaincu.

— Donc, poursuivit Gaétan, cet homme a rédigé chez lui cette lettre, à tête reposée, et ne l'a préparée d'avance, au contraire, qu'afm de ne pas perdre un temps précieux quand l'heure de la fuite aurait sonné.

— Mais, à ce compte-là, fît observer Clara, rien ne prouve que M. Alcibiade ait quitté Paris.

— C'est ce que j'avais l'honneur de vous dire, répondit Gaétan. Pourtant cela est probable, puisque vous ne l'avez pas revu depuis une dizaine de jours.

— Bien, mais s'il ne l'a pas fait le 22 décembre, ainsi que cela I paraissait convenu...

• — Il a pu le faire le 23, interrompit Gaétan. Dans tous les cas, 'cela ne lui a pas été facile, car, depuis l'époque où je vous parle, l'auberge des Quatre- Chemins ne désemplit ni jour ni nuit, et jamais on n'y a remarqué l'absence prolongée d'aucun de ses quatre propriétaires.

LE DRAME DE POiNTCHARRA 55f)

— Enfin, monsieur, que supposez-vous? fit Clara.

— Rien encore, madame. Cependant, si vous vouliez bien nous y aider, rien ne serait plus facile que de démasquer les batteries de ce Quasimodo.

— Parlez, monsieur, je suis prête, dit spontanément la jeune femme.

— Il faudrait, à votre tour, feindre de vouloir quitter Paris, écrire à cet homme ou le faire prévenir verbalement, consentir à le recevoir et tâcher de lui arracher son secret.

— Mais s'il se retranche derrière un silence obstiné...

— Il faudra alors accepter le rendez- vous qu'il ne manquera pas de vous donner, et avertir immédiatement le capitaine Matifon.

— Comptez sur moi, messieurs, promit Clara. Seulement, permettez-moi de prendre l'adresse de ce singulier personnage.

Elle se leva, ouvrit un petit bureau-secrétaire en bois de rose, et, sous la dictée de Gaétan, prit la note dont elle avait besoin,

— Dois-je faire prévenir aujourd'hui même ce Ferdinand? demanda-t-elle encore.

Aujourd'hui il serait bien tard, car voilà déjà la nuit qui s'avance, mais demain... dans la journée...

— Dès le matin, promit Clara, je le ferai prier de passer chez moi. Ainsi c'est bien la route de Paris à Bezons qu'il faut prendre pour y arriver?

— Oui, répondit Matifon, jusqu'à l'endroit oià elle se croise avec celle de Nanterre à Colombes. Et tenez : c'est précisément dans cette auberge qu'on m'a transporté le jour oii jai été blessé.

— Oh! alors, je la vois d'ici, fit vivement Clara.

— Comment vous la voyez! s'écria Henri, a qui ses soupçons sur l'identité de la Dame noire revinrent aussitôt.. Vous y êtes donc allée?

— Moi, jamais... balbutia la jeune femme.

— Alors comment savez-vous où cette auberge est placée? Comment pouvez-vous la voir d'ici? interrogea coup sur coup Matifon.

— D'une manière bien simple, répondit Clara avec un sourire. Vous m'avez expliqué avec tant de soin le poste que vous occupiez, les divertissements auxquels vous vous livriez, que j'ai voulu me rendre compte par moi-même de la topographie des environs. Alors j'ai jeté les yeux sur celte carte de l'état-major, que vous voyez là, sur cette table, qui se trouve en ce moment chez presque tous les habitants de Paris, et j'ai si bien étudié la configuration du terrain, que je pourrais

VOUS indiquer, pour ainsi dire les yeux fermés, l'endroit précis où est située l'auberge que vous me signalez.

Cette explication était, en effet, si simple, elle avait été fournie avec un si grand calme, qu'Henri fut tout déconcerté.

Lui qui croyait prendre Clara en fragrant délit, qui s'imaginait déjà la confondre, lui arracher son masque de Dame noire, pour lui rendre les honneurs qu'elle méritait... il demeura coi.

De son côté, Gaétan n'avait rien perdu de cet incident. Il avait parfaitement vu Clara rougir, se troubler... Il est vrai que cette émotion avait eu la durée de l'éclair, mais elle n'en avait pas moins été très sensible.

Henri ne s'était donc pas trompé? La Dame noire et Clara n'étaient qu'un seul et même personnage? Gaétan doutait. Il ne raillait plus. Son scepticisme s'était évanoui. Le mépris qu'il aflectait tout à l'heure pour la jeune femme se changeait peu à peu en certain respect et, s'il avait acquis la preuve immédiate que Clara était la Dame noire, ce respect serait certainement devenu de l'admiration.

N'était-ce pas le sentiment général qu'elle inspirait?

N'avait-elle pas, en pareil cas, plus de mérite à ses yeux qu'à ceux des indifférents?

Alors qu'il se levait pour prendre congé d'elle, il la poursuivait encore du regard, espérant trouver sur sa belle figure pâle le mot de l'énigme qu'il cherchait.

Elle ne lui en donna pas la satisfaction. Depuis longtemps elle avait recouvré ce sang-froid, dont elle semblait avoir fait provision avant de se présenter.

Elle discutait avec le plus grand calme, elle se faisait donner par Matifon des indications plus précises encore, afin de pouvoir lui adresser directement les renseignements qu'il demandait.

Enfin, il fut convenu que le lendemain matin elle enverrait quelqu'un chez Ferdinand, le ferait prier de passer chez elle, accepterait toutes les conditions qu'il lui imposerait, le rendez-vous qu'il lui fixerait, et que le soir, vers sept heures, s'il était impossible à Matifon de revenir en personne, il lui enverrait un homme sûr, à qui elle pourrait remettre sans crainte une lettre pour l'officier.

Sur cette promesse mutuelle, Henri et Clara échangèrent un serrement de main amical.

Puis elle se tourna vers Gaétan.

— Monsieur, lui dit-elle, je n'ose pas vous dire que ma maison vous est ouverte. Vous êtes meilleur juge que moi de ce que vous

LE DRAME DE PONTCHAKKa

Le corps d'un homme. cP. 567.3

UV. 71. - LE DRAME DE PO.NTCHARRA. - P. SAUMÉRE. - J. ROCFP ET C'e. ÉD.

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LE DKA.ME DE PONTCHARRA h»»*

avez à faire. Si vous daignez m'honorer d'une seconde visite, vous me comblerez de joie; si vous ne croyez pas à propos de revenir, je ne vous en serai pas moins reconnaissante d'avoir bien voulu me consacrer ces quelques instants.

Elle s'inclina devant lui avec une gracieuse révérence, tandis que, de son côté, Gaétan la saluait avec une véritable condescendance.

Quand il fut sorti de l'hôtel, il respira librement:

— Eh bien! demanda Henri, qu'en pensez-vous?

— De qui? de quoi?

— Vous le sivez bien : de Clara?

— Ma foi! mon cher ami, je serai franc, répondit Gaétan. Vous me voyezlittéiale lient abasourdi. Ces manières exquises, ces expressions de cl.oix, l'habileté avec laquelle elle s'est tirée deux fois au moins d'une situation difficile, m'ont véritablement surpris au delà de ce que je pourrais vous dire.

— Oui, vous avez raison, dit Henri pensif. Pour qui n'a pas vu Clara depuis quinze mois, comme vous, cette métamorphose doit être renversante. Positivement ce n'est plus la même femme.

— Et maintenant, continua Gaétan, je ne serais pas éloigné de croire que vos soupçons étaient fondés...

— Sur l'identité de la Dame noire, n'est-ce pas?

— Précisément. N'est-ce pas elle qui vous recueilli dans sa voiture à la porte de l'auberge?

— Justement.

— Alors c'est clair, fit Gaétan, elle s'est coupée. Elle a eu beau réparer tant bien que mal son imprudence, le fait n'en est pas moins acquis pour moi. Pourtant ce serait tellement renversant, qu'à moins d'une preuve palpable, indiscutable, je ne pourrai jamais me décider à croire que la fille d'Ambroise ne soit autre que cette fée charitable dont Paris entier chante les louanges.

— Eh bien! repartit Matifon, je n'en suis pas plus sûr que vous, mais cela serait que je n'en serais nullement étonné.

— Attendons, fit Gaétan. Peut-être aurons-nous un jour la clef de tous ces mystères.

Tout en devisant, nos deux amis regagnaient à grands pas leur cantonnement.

Déjà ils avaient suivi la route de Bezons et allaient arriver au carrefour des Quatre-Chemins, lorsqu'à travers Tobcurité, ils distinguèrent le bruit d'un piétinement sourd et le murmure confus d'un grand nombre de voix.

LE DBAME DE PONTCHARR\

Ils s'arrêtèrent pour écouter.

C'était dans la direction de l'auberge que ce bruit et ce piétin^^ment semblaient se produire. S'agissait-il de quelques revers? Les avant-postes avaient-ils été surpris?

Telle fut leur première crainte.

Cependant, pas un coup de fusil n'avait été échangé. Une surprise n'était donc pas possible. Aussi ils pressèrent le pas, et, à mesure qu'ils se rapprochaient, les exclamations, les jurons, les malédictions qui arrivaient jusqu'à eux, leur prouvèrent que c'étaient bien des Français qui se trouvaient rassemblés sur le carrefour.

Enfin ils atteignirent un premier groupe, entièrement composé de mobiles du cinquième bataillon de Seine-et-Oise.

— Que se passe-t-il donc? interrogea Gaétan.

■ — Nous ne savons pas encore, répondit un soldat. Il paraît qu'on vient de retirer un cadavre du puits de l'auberge des Quatre-Chemins.

— Un cadavre! répétèrent à la fois Gaétan et Henri, qui se précipitèrent dans cette direction.

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