DANS LEQUEL GAÉTAN ET SES AMIS SE METTENT EN CAMPAGNE
Des sentinelles avaient été placées devant la porte de l'auberge, afin de contenir la curiosité des soldats, que le bruit de cette découverte avait attirés autour de la maison.
Les galons du capitaine Matifon trouvèrent grâce devant la consigne, et eurent même assez de prestige pour faire passer Gaétan sur le bras duquel s'appuyait le jeune officier.
Us pénétrèrent dans la salle, où ils aperçurent le commandant des mobiles auquel était confiée la défense de la redoute de Charlebourg, et qu*^"-r avait -immédiatement fait avertir.
Devant lui, maintenus par une haie de soldats armés, se tenaient les quatre propriétaires de l'auberge, dont la contenance embarrassée, la pâleur, dénotaient suffisamment les angoisses.
LE DRAME DE PONTCHARRA. Kt>5
Au moment où Gaétan et Henri parurent, le commandant donnait l'ordre de conduire les quatre prisonniers au quartier générai, ei chargeait un capitaine de son bataillon de les accompagner et a 'annoncer au général X... que son rapport serait fait avant deux heures.
En effet, les Alsaciens furent amenés sous une bonne escorte, ei s'éloignèrent, poursuivis par les malédictions des soldats, qui voulaient les fusiller séance tenante.
Henri s'approcha du commandant, qui avait demandé du papier, une plume et de l'encre.
Les mobiles fouillaient la maison pour en trouver.
En attendant, il voulut bien mettre le jeune officier et son ami au courant de ce que s'était passé.
Le poste de Charlebourg, r^us l'avons dit, était situé à une très faible distance de l'auberge.
Le bataillon qui l'occupait, après avoir essayé de tous les puits environnants, sans y trouver d'eau potable, avait fini par recourir à celui de l'auberge.
Ils en furent si contents qu'ils y retournèrent.
Dans les premiers jours, les propriétaires n'avaient fait mine de s'y opposer par aucun moyen. Au contraire, conformément à leur tactique habituelle, ils s'étaient montrés très prévenants et très empressés.
Ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'ils tentèrent d'empêcher les soldats de s'approvisionner chez eux. Il était trop tard : le pli était pris. Les mobiles ne firent que rire de leurs observations, et agirent ainsi qu'en pays conquis. Il est vrai qu'il n'y avait guère moyen de faire autrement.
Les puits disséminés çà et là dans les plaines d'alentour n'avaient été creusés par -les maraîchers que pour leur fournir une quantité d'eau suffisante à l'entretien de leurs jardins. Ils n'avaient donc été que très peu fouillés et fort mal construits.
Celui de l'auberge, au contraire, réunissait toutes les conditions désirables. Il était large, profond et parfaitement maçonné. Entin, l'eau y était très bonne, — et de toutes les raisons, c'était la meilleure.
Cependant, depuis quelques jours, cette eau, que l'on savourait jusqu'à lors avec délices, avait un goût étrange.
Les soldats s'en plaignirent au commandant, qui la goûta et qui, en effet, la trouva détestable.
La garde mobile, on le sait, se recrutait parmi tous les corps d'état existants.
Le commandant rassembla ses hommes et fit appel à la bonne volonté des puisatiers. Il s'en présenta cinq, qui furent immédiatement dirigés sur l'auberge des Quatre-Chemins.
Quand ils se présentèrent pour exécuter la mission dont ils étaient chargés, BishmuUers'y opposa, prétendit que son puits était en parfait état et n'avait besoin d'aucune réparation de curage.
Une heure après, les ouvriers revenaient, appuyés par une douzaine de mobiles, sous la conduite d'un sous-officier, auquel le commandant avait donné plein pouvoir de faire procéder, fût-ce par la force, à une opération que Fhygiène avait rendue indispensable.
Cette fois, Bishmullher fut bien forcé de se rendre. Bien plus, il accompagna les ouvriers, convint même qu'ils avaient raison et déclara qu'il était enchanté, car il avait fait^ même remarque, et ne pouvait pas s'expliquer pourquoi son eau avait pris le goût détestable qu'on lui trouvait.
Pendant ce temps, les puisatiers assuraient leurs cordages.
Lorsque ces préparatifs furent terminés, un ouvrier descendit. Arrivé presque au niveau de l'eati, il s'arrêta subitement :
— Oh! fit-il.
— Quoi donc? lui demandèrent ses camarades.
Au heu de répondre, il se pencha vivement en avant et examina attentivement un objet qui flottait à la surface. Soudain il se redressa effrayé.
— Mais il y a un « iVIachabée » là-dedans! s'écria-t-il. Machabée, en style de marinier ou de pêcheur, signifie noyé.
— Vous plaisantez! fit Bishmuller en riant aux éclats.
— Je ne plaisante pas du tout, dit l'ouvrier. J'aperçois sa tête, ses cheveux, ses épaules, son bourgeron. Envoyez-moi une corde et vous allez voir...
On fit passer dans la pouhe la corde qu'on en avait retirée; un second puisatier descendit pour aider au premier à attacher le cadavre.
— Est-ce bien vrai? interrogea le sergent, qui se penchait sur la margelle.
— Parfaitement, répondit le deuxième ouvrier.
Aussitôt le sergent se tourna vers an de ses hommes et lui ordonna d'aller prévenir le commandant.
Le soldat partit en courant.
Pendant ce temps, ses deux camarades avaient passé sous les épaules du noyé la corde qu'on avait installée et l'avaient solidement assujettie.
LE DRAME DE POiNTGHARRA 'i'îl
— Oh! hisse! crièrent-ils ensuite à pleins poumons.
Dix mains se précipitèrent à la fois sur la corde et ramenèreLt. en effet, le corps d'un homme vêtu d'un mauvais pantalon de toile bleue et d'une mauvaise blouse déchirée en vingt endroits. Il était chaussé de souliers informes à la semelle usée desquels l'empeigne ne tenait que par miracle.
— Oh! par exemple, c'est trop fort, fit Bishmuller. Aussitôt il se mit à crier :
— Kettly! Ernesta! Ferdinand! venez donc voir!
Ils accoururent tous les trois, et poussèrent à la fois de bruyantes exclamations de surprise et de terreur. Ce n'était pas une comédie. Il suffisait de les regarder pour voir qu'ils avaient réellement peur.
On déposa à terre le cadavre, dont on voulut examiner les traits, mais la face était tellement tuméfiée, tellement couverte de boursouflures noirâtres, qu'il était impossible de rien distinguer.
Des cheveux châtains assez abondants, quelques poils de moustaches c'était à peu près tout ce que l'on pouvait découvrir.
Le reste du visage était un amas d'ecchymoses, de sang extravasé, que le séjour du cadavre dans Teau avait délayé en une espèce de bouiUie multicolore.
Dans cette hideuse masse de chair et de sang, les yeux, le nez, la bouche, le menton n'avaient plus ni forme, ni consistance, ni contours. Le plus intime parent de ce pauvre mort n'aurait pas été capable de le reconnaître.
Evidemment il y avait crime. Évidemment, on avait à dessein meurtri ce visage avec un instrument contondant, pour dérouter toute investigation, pour que l'identité du cadavre fût impossible à constater.
Par ses vêtements, il semblait appartenir à la classe des paysans ou des garçons maraîchers environnants.
En fait de linge, il n'avait qu'une chemise de grosse toile, sur laquelle on espéra d'abord trouver une marque; mais elle ne portait aucune initiale. Elle était du reste en aussi mauvais état que la blouse, le pantalon et les souliers dont ses pieds nus étaient chaussés.
Le cadavre n'avait pas séjourné dans l'eau plus de douze ou quinze jours. 11 fallait donc que cet homme fût bien misérable pour être vêtu si légèrement en plein hiver.
Enfin, dans ses poches que Ton avait fouillées, on n'avait trouvé que trois sous.
Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva le commandant. 11 procéda de
nouveau à toutes les investigations qui avaient été faites, mais sans autre résultat.
Alors, en présence de trois ou quatre officiers qui l'avaient accompagné, il procéda successivement et séparément à l'interrogatoire des maîtres de la maison.
Tous quatre, ils déclarèrent qu'ils ignoraient ce que cela voulait dire, qu'ils ne savaient pas d'oii provenait ce cadavre, ni qui l'avait jeté dans leur puits.
Kettly et Ernesta pleurèrent, sanglotèrent, et ne craignirent pas d'accuser les voisins de leur avoir joué ce tour infâme pour les mettre dans l'embarras.
Le commandant expédia des soldats dans toutes les directions, et leur donna l'ordre de lui amener de gré ou de force tous les paysans qu'ils rencontreraient.
On réussit à en rassembler une dizaine, que l'on mit tour à tour en présence du cadavre. Pas un d'eux ne le connaissait.
Il était difficile de découvrir la vérité.
Cependant d'un avis unanime, en dépit de leurs déclarations conformes, on accusait les Bishmuller d'être les auteurs du crime.
Une instruction devenait nécessaire.
Le commandant n'avait pas pouvoir de la diriger. Il se contenta de consigner dans un rapport détaillé tous les faits qui se groupaient autour de cette affaire, et adressa ce rapport au général X...
Au moment oii le capitaine, chargé de transmettre ce document à l'état-major allait partir, Gaétan qui était allé voir le cadavre, revint auprès du commandant.
Il lui apportait une bague en or, ornée d'un jaspe sanguin, qui n'avait pas grande valeur, il est vrai, mais qui avait échappé jusque là aux investigations des soldats.
Cette bague, en forme de chevalière, dont la pierre était gravée d'une tête antique, il avait eu le courage de l'arracher du petit doigt, dans les chairs duquel elle était pour ainsi dire incrustée.
Le commandant prit note de tous ces détails, en dressa une sorte de procès-verbal, qu'il joignit à son rapport, et y indiqua soigneusement les noms du capitaine Matifon, de Gaétan, d'Alfred et d'Ernest, du témoignage desquels il résultait que les Bishmuller n'étaient autres que des espions.
Ainsi présentée, l'affaire de ces quatre individus ne leur promettait rien de bon. Ce qui devait la rendre pire encore, c'était la déposition de Clara, dont Gaétan et Henri n'avaient pas dit un mot,
Lo Bavarois tombait. (P. 516.)
mais qu'ils réservaient en quelque sorte pour la bonne bouche.
En effet, ce quil y avait de plus compromettant pour les Bishmuller, c'était la visite de Ferdinand chez M""" de Saint-Rémy, et la lettre qu'il lui avait apportée de la part de Fontagnol.
Il était donc probable qu'avec tant de données certaines, on arriverait à pénétrer le mystère dons ils s'entouraient et à obtenir des
UV. 12. — LE DRAME DE PON CIIAURA. — P. SALMÈHE. — J. ROUFP ET C'" , ÉD. LIV. '2.
570 LE DRAME DE POiNTCHARRA.
renseignements positifs sur l'identité du cadavre qu'on avait trouvé chez eux.
Il est certain qu'en toute autre circonstance la justice serait parvenue à débrouiller ce chaos, mais l'autorité militaire n'avait ni l'expérience, ni le temps, ni la patience de mener à bien en ce moment une instruction si compliquée.
Elle l'essaya pourtant, mais alors qu'elle voulut invoquer le témoignage de ceux qui étaient à même de l'éclairer, tout lui fît défaut à la fois.
Elle ne trouva plus ni le capitaine Matifon, ni Gaétan, ni Alfred, ni Ernest, les seuls témoins qui auraient pu apporter quelque lumière au fond de ce drame obscur.
Qu'étaient donc devenus nos quatre francs-tireurs?
L'année 1871, plus néfaste encore que la précédente, avait commencé sans apporter dans la situation des assiégés aucune amélioration. Bien loin de là, aux souffrances et aux privations venaient s'ajouter les angoisses du désespoir. On commençait, non pas à croire, mais à redouter que l'héroïque défense de Paris n'aboutît à une désastreuse capitulation.
On essayait bien de se raidir encore. On parlait bien de luttes, de combats. On pensait bien qu'un suprême effort serait tenté au dernier moment; mais on n'avait plus cette confiance qui soutenait et animait en octobre la population électrisée.
Le bombardement, tout en faisant quelques victimes, ne parvenait pas à intimider la défense. On n'ignorait pas que, d'après les positions qu'ils occupaient, les Prussiens ne pouvaient dépasser un certain rayon. Ce qu'il fallait empêcher, c'était que leurs énormes obusiers se rapprochassent pour atteindre des quartiers jusqu'alors hors de portée.
Or, sur la rive gauche de la Seine s'élève le coteau de Maisons- Laffîtte, du haut duquel on domine les plaines de Houilles et de Carrière-Saint-Denis, situées dans une sorte de presqu'île que dessine le fleuve en revenant, pour ainsi dire, sur ses pas.
Cette vaste étendue était occupée parles Prussiens. Ils y avaient établi des postes, afin de soutenir le cordon de sentinelles qui gardait la rive droite de la Seine, en face des positions que nous occupions nous-mêmes.
Mobiles et francs-tireurs, cantonnés depuis plus de deux longs mois dans ces parages, fatigués de l'inaction dans laquelle ils vivaient, impatients de se trouver face à face avec l'ennemi, s'attendaient sans
cesse à quelque démonstration liostile, qui leur permît enfin de se signaler.
Mais non. Les partis demeuraient toujours en présence, s'observaient d'une rive à l'autre, et gardaient une stérile immobilité.
Nos soldats étaient exaspérés. Qu'y avait-il devant eux? Que faisaient ces ennemis invisibles? Allaient-ils enfin donner la mesure de leur courage? Construisaient-ils quelque part une batterie, qu'ils démasqueraient un beau jour pour balayer la plaine?
On le craignait, mais on n'en savait rien, et cette incertitude même venait s'ajouter aux inquiétudes, aux fatigues, que la faim et l'insomnie occasionnaient dans nos rangs.
Officiers et soldats, quand ils se rencontraient, échangeaient entre eux leurs secrètes appréhensions, sans que nul songeât à s'assurer du fait.
Comment l'entreprendre d'ailleurs? Il aurait fallu des ailes pour passer le fleuve, pour traverser la plaine de Houilles, pour gagner Maisons-Laffitte à travers les lignes prussiennes.
Cependant, plus on approchait du dénouement, plus on aurait souhaité pousser de ce côté une reconnaissance.
C'était difficile, pour ne pas dire impossible.
Sur ce pays plat et découvert, la plus petite troupe d'hommes aurait été signalée sur-le-champ, cernée, prise ou anéantie en un instant.
La seule chance qui se présentât, c'était de trouver un homme connaissant parfaitement le pays, qui se dévouât au nom de tous.
Un homme, en effet, la nuit surtout, peut se glisser inaperçu à travers les vignes ou se faufiler le long d'une haie, ce qu'une troupe ne peut pas faire.
On songeait déjà sérieusement à essayer de ce moyen, lorsqu'une note communiquée par l'état-major aux commandants des divers corps échelonnés sur la rive gauche vint en hâter l'exécution.
Le commandant du Mont-Valérien demandait s'il ne s'établissait pas de batteries dans ces parages.
Répondre qu'on n'en savait rien n'était pas répondre.
Il fallait un oui ou un non catégorique.
Ce fut aux francs-tireurs de Neuilly que revint l'honneur de donner la réponse tant souhaitée.
Pour accomplir cette mission périlleuse, on craignait de ne pas trouver un homme, on en trouva quatre.
A la première proposition de ce genre qui leur fut soumise par
le commandant, Gaétan, Alfred et Ernest se présentèrent à la fois, et le capitaine Matifon, qui ne pouvait pas rester en arrière, se proposa de son côté. On n'avait donc plus que l'embarras du choix.
Pour en finir avec la généreuse rivalité qui allait probablement surgir, le commandant résolut de mettre les quatre noms dans un chapeau et de tirer au sort.
Henri l'arrêta d'un geste.
— Faites mieux, lui dit-il. Permettez-nous de pousser tous les quatre à la fois cette reconnaissance.
— Mais c'est sacrifier inutilement quatre hommes au lieu d'un! s'écria le commandant.
— Peut-être, répliqua Henri. Dans tous les cas, qu'importe que nous soyons tués ensemble ou séparément? Au contraire, si nous sommes quatre, il peut s'en échapper un, et cela suffit.
— Vous le voulez, soit! accepta le commandant. Je n'ai pas besoin de vous dire que d'avance je n'accepte pas le sacrifice inutile de votre vie. Si l'entreprise que vous allez tenter est inexécutable, ne mettez pas de faux amour-propre à la poursuivre.
— Soyez tranquille, dit Henri. Nous ne pouvons nous engager à rien; nous ferons le possible, peut-être même l'impossible, c'est tout ce que nous pouvons vous promettre.
— Et quand vous mettrez-vous en compagne?
— Ce soir.
— Alors prenez vos dispositions en conséquence. Aussitôt nos quatre amis se concertèrent.
Gaétan avait chez lui un fusil à vent que lui avait laissé le capitaine Théroin, et qui était une véritable merveille de précision et d'exécution. 11 manifesta le désir d'aller le prendre.
— Vous comprenez, dit-il, qu'au cas où nous serions arrêtés et surpris par une sentinelle, nous sommes forcés de la tuer. Or, si cette sentinelle n'est pas à portée de notre baïonnette, un coup de fusil aura pour résultat immédiat d'attirer sur le point oii il aura été tiré l'attention de l'ennemi. Nous serons donc découverts et massacrés avant défaire un pas. Avec le fusil à vent, la sentinelle tombe sans pousser un cri et, comme il n'y a pas eu détonation, l'ennemi ne se doute de rien.
L'observation en était si sensée que Matifon, Alfred et Ernest en sentirent la justesse, et qu'ils résolurent de se procurer, si faire se pouvait, une arme du même genre.
Le commandant leur accorda toute la journée pour se préparer.
LE DRAME D3 PONTCHARRA 573
Ils se rendirent à Paris, et, après avoir parcouru peut-être vingt boutiques d'armuriers, ils parvinrent à trouver ce qu'ils cherchaient.
Dame Balbine, sur les ordres de son maître, avait dressé une table abondante, sur laquelle parurent tour à tour toutes les conserves imaginables.
A sept heures, les quatre amis regagnaient les avant-postes. Ils avaient gardé la baïonnette au fourreau, avaient passé dans leur ceinture un revolver et étaient armés chacun d'un fusil à vent, qu'ils avaient longuement essayé, dont ils connaissaient par conséquent le maniement et la portée.
A huit heures et demie, ils prenaient congé du commandant et se dirigeaient vers la Seine.
Un peu en aval du Pont-aux-Anglais, dans la petite île, dont la pointe ferme sur la droite le barrage de Bezons, sur le milieu de laquelle s'appuie lui-même le pont du chemin de fer, on aperçoit uu petit cabaret qui sert pendant l'été de rendez-vous aux pêcheurs et aux conotiers.
Le maître de ce cabaret est pêcheur lui-même, de sorte qu'il a des bateaux.
L'un de ces bateaux était amarré sous l'arche du pont qui se rattache à la terre ferme.
Gaétan et ses amis y sautèrent. Ernest prit les avirons et rama sans bruit, pour ne pas mettre l'ennemi en éveil, dans le cas où il se trouverait dans l'île.
L'ile jouissait, en effet, de ce singulier privilège d'être occupée tantôt par les Français tantôt par les Prussiens.
Comme elle n'avait aucune importance stratégique, et comme les communications étaient aussi difficiles d'une part que de l'autre, puisqu'on était séparé de chaque côté par un bras de rivière du gros des forces amies, ni Prussiens ni Français n'essayaient de s'y maintenir.
Le hasard permit que ce soir-là l'île fût inoccupée.
Gaétan et ses amis mirent pied à terre, puis, réunissant leurs efforts, ils hissèrent le bateau et le transportèrent de l'autre côté de l'île, c'est-à-dire juste en face du second bras, sur l'autre rive duquel étaient espacées les sentinelles prussiennes.
Enfin, ils réussirent à mettre à l'eau l'embarcation, et s'y jetèrent de nouveau.
Cette fois tout était danger.
Le courant est tellement rapide dans ce second bras que, pour le surmonter, il fallait faire force de rames.
Aussi, à peine s'étaieiit-ils éloignés du bord que, sur la rive droite, une voix se mit à crier :
— Qui vive !
— Silence ! répondit en allemand Gaétan. Tu vas nous faire prendre, coquin ! Ne devines-tu pas que nous sommes allés visiter le cabaret d'en face?
Ni Matifon ni ses amis n'avaient songé à la précieuse ressource que leur offrait l'érudition de Gaétan. Ils écoutaient, silencieux et attentifs, prêts à tirer.
Persuadée qu'elle avait affaire à des compatriotes, la sentinelle ne criait plus, mais elle ne se montrait pas. Elle était sans doute au fond d'un trou, ou se cachait dans un repli de terrain. Cependant le bateau s'avançait toujours.
Au moment où il allait aborder, la sentinelle se leva enfin, défiante, le fusil croisé, le doigt sur la détente.
Soudain Matifon la vit tomber. Il n'avait rien entendu qu'un petit bruit sec à côté de lui. C'était Gaétan qui essayait in anima vili le fusil à vent que lui avait légué Fabbé Théroin.
Le fusil était juste, Gaétan était bon tireur. Il avait visé à la tête et le soldat était tombé comme froudroyé.
Nos quatre francs-tireurs sautèrent lestement à terre et coururent sus à la sentinelle, pour s'assurer qu'elle était bien morte.
Le malheureux soldat ne bougeait plus ; il avait été frappé juste entre les deux yeux : la mort avait été instantanée.
Gaétan, qui s'était penché sur lui pour l'achever, dans le cas oià il aurait donné signe de vie, se redressa, le cœur serré, et poussa un profond soupir: c'était la première fois de sa vie qu'il tuait un homme! Pourtant cette impression de tristesse dura peu.
Au souvenir de ce que l'ennemi nous avait fait souffrir, il secoua résolument la tête :
— Et d'un ! murmura-t-il en rechargeant son fusil.
Pendant ce temps, Matifon, Ernest et Alfred se tenaient autour de lui, l'œil et l'oreille au guet, faisant face à tous les côtés d'où pouvait surgir le danger. *
Autour d'eux tout était calme et silencieux. Pas un bruit ne troublait la tranquillité morne de la nuit sombre.
— En avant! dit Gaétan, encouragé par ce premier succès.
Ils s'avancèrent alors avec des précautions inouïes, lentement, interrogeant du regard l'horizon assombri, attentifs au moindre bruit, longeant à une certaine distance le chemin de fer de Rouen, tantôt
rampant à plat ventre, tantôt se dissimulant derrière les tas d'échalas que les paysans avaient amoncelés dans les vignes, étonnés euxmêmes de la facilité avec laquelle ils exploraient ce pays conquis.
Au moment de traverser un chemin qui se trouvait dans les terres, ils firent halte. Ils avaient entendu résonner sur les cailloux les sabots de plusieurs chevaux. Ils aperçurent sur leur gauche un champ d'asperges montées, dans lequel ils se jetèrent. Puis, étendus tout de leur long sur le sol, retenant leur haleine, s'aplatissant comme des découpages de papier, ils écoutèrent.
Le groupe des cavaliers se rapprochait de plus en plus et paraissait assez nombreux. Bientôt ils purent les distinguer. Leurs silhouettes noirâtres se détachaient à peine sur le ciel terne.
Cependant ils aperçurent nettement deux officiers qui marchaient en tête d'une escorte.
L'un était probablement un général, l'autre son officier d'étatmajor. Instinctivement nos quatre francs-tireurs posèrent leur doigt sur la détente de leur fusil.
C'était bien tentant, en effet : deux officiers ennemis, à si belle portée ! Mais la prudence leur donna la force de ne pas succomber.
Ils n'avaient pas encore accompli la mission dont ils s'étaient chargés. Ah! si seulement ils avaient en revenant eu semblable rencontre, certes, ils n'auraient pas résisté. Mais les officiers n'étaient pas seuls. Cinq cavahers les escortaient. Nos héros eurent le courage les laisser passer.
Leur salut ne tenait en cette circonstance qu'à un cheveu. Le moindre bruit pouvait les trahir. Un accès de toux et ils étaient découverts, signalés, poursuivis, traqués comme des bêtes fauves.
Fort heureusement, les cavaliers passèrent, sans se douter qu'à vingt pas d'eux la mort venait de les guelter pendant près de deux minutes.
Gaétan se releva le premier. De fait il devenait le chef de l'expédition. Les galons du capitaine Matifon ne représentaient plus rien. Us étaient là quatre hommes, quatre amis, qui avaient résolu d'atteindre le même but. Toute nuance de grade, toute supériorité fictive avait disparu.
Sur la droite, ils apercevaient le village de Houilles, qui était habité par les Prussiens. Çà et là, quelques lumières brillaient à travers les carreaux ou les persiennes closes des maisons.
Us firent à travers champs un assez long détour pour n'être pas vus.
Évidemment la petite station qui porte le nom de ce village devait être occupé par un poste ennemi.
Ils ne se trompaient pas. Au moment d'arriver à la route qui va d'Argenteuil à Carrières-Saint-Denis et qui passe sous le chemin de fer ils aperçurent une sentinelle avancée. Elle se promenait bruyamment sur le chemin, en frappant du pied.
— Attention! recommanda Henri à voix basse. Et ne tirons qu'à coup sûr.
Aussitôt il se jeta à plat venlie, mouvement que ses camarades imitèrent; puis il se mita ramper.
Ils ne gagnaient peut-être pas trois mètres par minute, mais ils avançaient, protégés par le bruit que faisaient sur la terre durcie les lourdes bottes du soldat.
Pourtant la sentinelle s'arrêta tout à coup. Avait-elle entendu quelque chose? Obéissait-elle purement et simplement à un sentiment de défiance bien naturel? Peut-être. Quoi qu'il en soit, les francs-tireurs s'arrêtèrent également. Ils n'étaient plus guère qu'à cinquante pas du soldat.
Au bout de quelques instants, soit que celui-ci n'entendît plus rien, soit que le froid lui eût fait sentir de nouveau ses cruelles atteintes, il reprit sa marche bruyante, qu'il accompagna cette fois d'un chant triste et mélancolique.
Avait-il peur? Était-ce pour se donner du courage que ce pauvre diable jetait sa chanson au vent? Lui rappelait-elle quelque cher souvenir du pays? Tout cela était possible. Mais il était un obstacle : il fallait que l'obstacle disparût.
Nos francs-tireurs n'étaient plus qu'à vingt pas de lui. Ils distinguaient parfaitement son casque élevé surmonté d'une chenille noire.
C'était un Bavarois.
Il tenait négligemment son fusil sur l'épaule.
Au moment oh il tourna le dos, Gaétan fît signe à ses amis et épaula son fusil.
Quelques secondes après, le Bavarois tombait sur les genoux, puis, par un mouvement saccadé, se relevait à moitié pour retomber lourdement en arrière.
Laisser ce cadavre au beau milieu du chemin c'était trahir sa présence d'une manière par trop évidente.
Nos quatre amis le ramassèrent, le portèrent dans un champ voisin et le couchèrent au milieu des herbes desséchées. De cette façon, il était à peu près impossible qu'on le découvrît avant le jour.