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I: parvint à aboi-Uei- daus l'île. (P. 58i

Alors, avec la même lenteur, ils poursuivirent leur chemin.

— Et de deux! compta Gaétan avec une joie sauvage.

Jamais il n'aurait cru prendre tant de joie à la chose. Il emportait comme un trophée le casque de cette seconde victime.

Ils s'avancèrent, cette fois, d'un pas plus rapide. En moins d'une demi-heure ils avaient atteint la rive droite de la Seine, et apercevaient en face d'eux la petite hauteur qui longe le fleuve, et sur laquelle sont

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disséminées coquettement les charmantes villas de xMaisons-Laffitte.

Que faire? Gomment traverser les deux bras de Seine qui les séparaient de ce coteau? Comment se procurer des renseignements certains?

Us se consultaient, cherchaient en vain des yeux le long de la berge un bateau dans lequel il fût possible de s'embarquer. Rien! S'il ne s'était agi que de traversera la nage, Gaétan l'aurait bientôt fait; mais Henri ne savait pas nager. Alfred et Ernest nageaient juste assez pour se noyer avant d'avoir atteint l'autre rive.

Ils étaient donc fort embarrassés, lorsque, sur le chemin de halage, ils entrevirent deux soldats qui marchaient de compagnie dans la direction du poste qui gardait probablement la tête du pont du chemin de fer.

— Ah! ceux-là, dit Gaétan, il ne s'agit plus de les tuer, il s'agit de les prendre.

Ils se dissimulèrent alors derrière les peupliers qui se trouvent à trois cents mètres en amont du pont et attendirent.

Les deux soldats causaient et cheminaient sans défiance. Ils étaient en pays conquis, et à si courte distance du poste qu'ils ne se croyaient menacés par aucun danger.

Mais, au moment où ils passaient devant le rideau de peupliers, quatre hommes se jetèrent sur eux. Tandis qu'Alfred et Ernest s'emparaient de leurs fusils, Gaétan et Henri leur mettaient le pistolet sous la gorge.

— Un cri, un geste, et vous êtes morts! dit Gaétan.

Les malheureux soldats étaient plus surpris encore qu'effrayés. Quoi! des Français en plein camp prussien! A plus d'une lieue et demie de leurs avant-postes ! Ils se gardèrent bien de pousser un cri. Le dévouement du chevalier d'Assas ne faisait pas partie de leur bagage.

— Vous occupez Maisons-Laffitte? interrogea Gaétan.

— Oui.

— Quels travaux y exécute-t-on ?

— Aucuns.

— Ni travaux de défense, ni travaux d'attaque? Ni batteries, ni bastions, ni fossés?

— Absolument rien.

— Combien d'hommes êtes-vous?...

— Cinq cents environ.

— Et vous logez chez l'habitant?

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— Oui.

— Bien. Êtes-vous prêts à jurer sur le salut de votre âme que vous avez dit la vérité?

— Que Dieu nous foudroie si nous avons menti! fit le soldat en étendant solennellement la main.

Gaétan se retourna vers ses amis.

— Qu'allons-nous faire de ces deux hommes? leur demanda-t-il en français cette fois.

— Leur passer notre baïonnette à travers le corps, dit Henri.

— Et jeter leurs cadavres dans la Seine, ajouta Alfred.

— Quoi! fit Gaétan. Tuer de sang-froid ces deux pauvres diables!

— Aimez-vous mieux qu'ils nous tuent ou qu'ils nous fassent tuer? dit Ernest.

— Assurément non, mais il y aurait peut-être un moyen de les épargner et de nous sauver nous-mêmes.

— Lequel? interrogea Henri.

— Ce serait de leur faire promettre sous serment qu'ils ne répéteront pas un mot de ce qui vient de se passer.

— Ils ne le tiendront pas.

— Le ticndriez-vous si on exigeait de vous un pareil serment?

— Oui, mais je ne suis pas Prussien, moi.

— Bah! il y a des honnêtes gens partout, fit Gaétan.

— Vous le voulez? soit! mais s'il nous arrive malheur, souvenez-vous que ce sera par votre faute, dit Henri. Pour ma part, je ne fais pas de sentimentalisme en temps de guerre, et je suis d'avis qu'il faut les tuer.

— Et vous aussi, messieurs? demanda Gaétan.

— Plutôt deux fois qu'une, répondirent à la fois Ernest et Alfred. — r Alors faites, je m'en lave les mains, dit Gaétan.

Les deux soldais ne comprenaient pas, mais ils sentaient que c'était leur sort qui s'agitait.

lis avaient peur.

Lorsqu'ils virent les francs-tireurs sortir leur sabre-baïonnette du fourreau, ils devinèrent qu'ils venaient d'être condamnés.

Aussitôt, ils se laissèrent tomber à genoux et se traînèrent aux pieds de Gaétan.

Probablement l'instinct leur disait qu'il était plus humain que ses camarades. — Au nom du ciel! monsieur, supplièrent-ils dans leur langage, si vous avez une mère, un père, une femme, un enfant, une

fiancée, ayez pitié de nous! Ce n'est pas la haine qui nous a conduits chez vous, c'est la force. On commande, nous obéissons. Sauvez-nous, monsieur, et nous vous bénirons, et tous ceux qui nous aiment vous béniront à leur tour, lorsqu'ils sauront que nous vous devons la vie. Déjà Henri et ses amis levaient leur sabre pour couper court à ces lamentations. Gaétan les arrêta.

— De grâce! dit-il, le cœur me manque. Henri ne put réprimer un juron énergique.

— Mais vous ne voyez donc pas que vous nous perdez! fit-il avec véhémence.

— Non, répondit Gaétan. Dieu ne permettra pas que cette arme se tourne contre nous, j'en suis certain.

A ces mots, il fit prêter serment aux deux soldats, qui jurèrent par tous les saints du paradis de garder un silence absolu. Puis ils s'enfuirent à toutes jambes.

— Et nous, détalons! fit Henri, car je connais le jeu des Prussiens. Quand ils lèvent la crosse en l'air c'est pour mieux nous assassiner; quand ils jurent, c'est pour mieux nous trahir. Ah! les fourbes et les hypocrites! Vous allez voir si j'ai raison...

Alfred et Ernest n'avaient guère plus confiance que leur compagnon dans la bonne foi germanique. Gaétan lui-même n'était pas très rassuré. Aussi revinrent-ils sur leurs pas avec une précipitation sans égale.

D'ailleurs, ils avaient déjà exploré le pays; ils savaient à peu près quels étaient les passages les plus dangereux.

Pour regagner le bateau qu'ils avaient laissé sur la berge, ils étaient forcés de suivre la même direction qu'ils avaient déjà prise.

Or les dangers n'étaient pas moins grands, au contraire. Si l'ennemi était venu relever ses sentinelles, et s'il avait trouvé leurs cadavres, il devait être sur ses gardes.

Néanmoins, Gaétan et ses amis avaient atteint déjà sans encombre le village de Houilles, le long duquel ils se ghssaient à distance, lorsqu'un cri sinistre retentit.

— Qui vive! cria tout à coup en langue allemande un soldat qui se leva à vingt pas d'eux.

Pour toute réponse, Gaétan le mit en joue et le soldat tomba. Mais il n'était que blessé, cette fois.

Il eut la force de se mettre à genoux et de faire feu sur ceux qui l'avaient touché.

Cette première détonation, qui troublait le silence de la nuit,

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retentit douloureusement aux oreilles de nos quatre francs-tireurs. Le soldat avait mal tiré, ils étaient sains et saufs; mais l'explosion allait nécessairement jeter l'alarme dans le camp ennemi.

Ils ne croyaient pas que leurs craintes se réaliseraient sitôt.

A peine avaient-ils abattu cette troisième victime — et c'était pour ainsi dire à la même place qu'ils avaient abattu la seconde — que cinq ou six Bavarois surgirent à la fois.

Évidemment, ils étaient venus relever la sentinelle que Gaétan avait tuée, et ne la trouvant pas, ou ne trouvant que son cadavre, ils avaient renforcé celle qu'ils avaient posée.

Ils étaient sans doute un peu surpris de n'avoir pas entendu le coup qui avait atteint leur camarade, car ils hésitèrent à faire feu. Cette hésitation fut certainement de courte durée. Cependant elle permit à nos francs-tireurs de s'abriter derrière les tas d'échalas au milieu desquels ils se faufdaient.

Ils n'avaient pas encore eu le temps de se baisser, lorsqu'une décharge générale les salua. Les balles passèrent en sifflant au-dessus de leur tête.

Ils ripostèrent à leur tour, épaulant lentement, appuyant sur le rempart improvisé qu'ils s'étaient fait le canon de leur fusil.

Trois hommes tombèrent.

Étaient-ils morts? n'étaient-ils que grièvement blessés? Cela importait peu, pourvu qu'ils ne se relevassent pas.

Les deux qui restaient debout rechargeaient leurs armes et semblaient se consulter. Positivement ils avaient peur.

Cette mort qui les frappait à l'improviste, sans qu'ils pussent s'expliquer d'oii elle venait, les effrayait.

Quant à Gaétan, il ajusta une seconde fois et, de ce poste de six hommes, il n'en resta plus qu'un, lequel, pris d'une panique insurmontable, se mita fuir à toutes jambes en appelant du secours.

Courir après lui eût été perdre un temps précieux.

Nos quatre amis se gardèrent bien de commettre cette imprudence.

— Alerte! fît Gaétan à demi-voix. Nous sommes poursuivis.

Tout en prononçant ces paroles, il prêtait l'oreille, et, du geste, faisait signe à ses compagnons de ne pas bouger.

En effet, on entendait retentir sur la terre le galop de plusieurs chevaux.

Ce bruit venait du côté de Maisons-Laftîtte et se rapprochait de plus en plus.

— Voilà comment les deux soldats que vous nous avez empêchés de tuer tiennent leur serment, fit Henri. Ils ont fait leur rapport à qui de droit et ont lancé sur nos traces une escouade de cavalerie.

Gaétan n'avait rien à répondre à ce juste reproche. Il leva les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de ce parjure.

— En avant! cria-t-il avec une sorte de rage.

Alors, nos quatre francs-tireurs prirent dans la main gauche le fourreau de leur sabre et se mirent à courir dans la direction de la Seine, vers l'endroit où était amarré leur bateau. Mais ils en étaient éloignés de plus de deux kilomètres.

Pendant ce temps, le galop des chevaux se rapprochait sensiblement.

En outre, le soldat qui avait réussi à s'échapper était allé prévenir le poste qui occupait la station de Houilles.

Les ennemis savaient qu'ils n'avaient pas plus de quatre hommes devant eux. Ils étaient vingt dans le poste, ils se mirent tous à la poursuite des audacieux aventuriers.

Sur ceux-là, Gaétan et ses amis avaient une assez grande avance, pour n'avoir rien à redouter de leur part, si aucun nouvel obstacle ne se dressait sur leur route. Mais les cavaliers gagnaient sur eux à chaque minute.

De temps en temps, un cheval buttait contre un caillou, contre un pied de vigne, perdait pied dans un fossé, tombait et entraînait dans sa chute celui qui le montait; mais l'homme se relevait, se remettait en selle et rejoignait le gros de la troupe.

Bientôt ces cavaliers poussèrent de joyeux hourras. Ils venaient d'apercevoir enfin les quatre francs-tireurs qui leur avaient été signalés. Ils enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de !; urs montures et dégainèrent.

Gaétan et ses amis étaient à bout de forces et d'halc'.; j; mais ils distinguaient à peu de distance un groupe d'arbres, et c'était au pied de ces arbres que coulait la Seine. Encore un effort et ils seraient sauvés.

— Courage ! cria Gaétan d'une voix forte.

Cette fois, toute précaution était inutile. Le gibier était éventé, la meute chassait à vue.

Les cavaliers comprirent sans aucun doute que s'ils laissaient ces quatre hommes arriver jusqu'au bord du fleuve leurs victimes leur échapperaient. Ils exécutèrent une autre manœuvre.

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Sans ralentir en rien leur allure, ils s'espacèrent et commencèrent par former un demi-cercle qui s'agrandit, s'étendit, se développa peu à peu, et finit par déborder la ligne que formaient les francstireurs.

Puis, sur un commandement de celui qui était à leur tête, les deux extrémités du demi-cercle se rapprochèrent, et les quatre amis se trouvèrent enfermés par les cavaliers dans un cercle parfait, qui commença à se resserrer aussitôt.

Ils n'étaient plus qu'à cent pas de la Seine. Une minute de plus et ils étaient sauvés. Maintenant le salut était impossible.

— Droit devant vous toujours, fît Gaétan animé d'un feu inconnu. Coûte que coûte, il faut briser la barrière qui nous entoure. Tuez, tuez à lout prix ceux qui nous barrent le passage!

Sur cet ordre précis, les quatre amis firent halte, juste le temps nécessaire pour viser, et jetèrent à bas de leur cheval les quatre soldats qui se trouvaient devant eux.

Ainsi que l'avait souhaité Gaétan, cette décharge fit une trouée par laquelle ils s'élancèrent à la fois. Mais, si courte qu'eût été cette halte, elle avait permis aux cavaliers de se rapprocher.

Juste au moment oti les malheureux arrivaient sur la berge, les Prussiens se jetèrent sur eux à coups de sabre et de revolver.

Gaétan se vit perdu.

Alfred et Ernest venaient de tomber à côté de lui.

Henri avait tiré son sabre de la main droite, saisi de la main gauche son revolver et tenait tête aux assaillants.

Mais ils étaient déjà dix autour de lui.

— A la nage! A la nage ! Fuyez! cria-t-il à Gaétan. Qu'il y en ait au moins un qui revienne !

— Malédiction! fît Gaétan. C'est moi qui les aurai tués! Cependant il suivit le conseil de Matifon. D'un bond il sauta au

bas de la berge et se précipita dans le fleuve.

Cet incident attira sur-le-champ l'attention des cavaliers. Au lieu de s'acharner sur les victimes qu'ils venaient d'abattre à leurs pieds, ils accoururent en masse sur le bord du fleuve.

Bien que la nuit fût obscure, le bruit que faisait Gaétan en nageant, le sillage lumineux qu'il laissait derrière lui les guidait à peu près. Pendant les quelques minutes qu'il mit à traverser ce bras de la Seine, il servit de cible aux pistolets de Fennemi.

Pourtant, en dépit de ces décharges incessantes, de la violence

du courant, il parvint à aborder dans l'île, à deux cents mètres en aval du Pont-aux- Anglais.

Les cavaliers exaspérés se démenaient avec furie, lorsqu'ils aperçurent enfin le bateau dans lequel Gaétan et ses amis avaient passé la Seine. Sur un ordre de leur chef, cinq hommes mirent pied à terre, sautèrent dans le bateau et se mirent à la poursuite de Gaétan.

Il leur avait semblé, en effet, que le franc-tireur était blessé, et qu'il s'était arrêté en abordant, au lieu de continuer à fuir.

Ils ne s'étaient pas trompés. Gaétan avait été atteint à la cuisse.

Sur le premier moment il n'avait ressenti qu'une sorte de brûlure, dont l'âpreté cuisante contrastait singulièrement avec la température glaciale du fleuve. Néanmoins, il atteignit sans accident la rive opposée.

Mais quand il voulut marcher, escalader la berge, il s'aperçut qu'il boitait. Le froid de l'eau l'avait saisi et paralysait encore ses mouvements.

Or, l'île qu'il fallait traverser à pied était encombrée de la végétation la plus diffuse et la plus inégale. Pour un homme valide, marcher à travers ces arbres, ces arbustes, ces ronces, était déjà fort incommode, pendant la nuit surtout. A plus forte raison était-ce difficile pour Gaétan.

Il était épuisé par la course désordonnée qu'il avait fournie, par la lutte qu'il avait souteiiue contre le courant, par le sang qu'il perdait.

Il fut obligé de s'arrêter pour reprendre haleine.

A peine se croyait-il à l'abri qu'-il entendit le bruit des cavahers qui sautaient dans le bateau, et que le mouvement cadencé des avirons l'avertit que les Prussiens ne renonçaient pas à s'emparer de leur proie.

Fort heureusement, il se souvint que le terrain qui entourait le cabaret était cultivé et par'conséquent parfaitement défriché. Aussi, comme il était à peu près à la hauteur du cabaret, il rassembla ses forces et réussit à traverser l'île.

Il ne lui restait plus à franchir que le second bras de la Seine pour atteindre la rive gauche, le long de laquelle étaient échelonnées les sentinelles françaises. Le salut était là, à cent mètres! mais sa blessure le faisait si cruellement souffrir qu'il fut contraint de s'arrêter encore. Il prêta l'oreille.

[,1": DRAME DE PO.Xr Cil AURA

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Morts ou uiisouiiieis, iv|)(iudil-il eucui-e. ;P. 'o'J-2.)

A quelques pas de lui, il entendit un imperceptible froissement de branches et un bruit de pas étouffés. Décidément lennemi était là, derrière lui.

— Allons! fit-il. Si je dois mourir aujourd'hui, que la volonté de Dieu soit faite!

Et il se précipita de nouveau dans la Seine.

LIV. 14. — LC DHAMK DE PCNTCHAUHA. — 1'. SAU.MÈIIE. — J. ROLKF F.T C'*, ÉD.

UV. "4

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