‹ Le drame de PontcharraChapitre 5 sur 77 · DANS LEQUEL GAÉTAN RENCONTRE UN AMI · texte numérisé non relu

DANS LEQUEL GAÉTAN RENCONTRE UN AMI

Le dîner fut ce qu'il est toujours dans les familles de la haute bourgeoisie, c'est-à-dire simple, copieux et bon.

Gaétan se sentit tout de suite à Taise, entre ces deux personnes dont la principale occupation était de prévenir ses moindres désirs. Pas d'étiquette prétentieuse, pas de domestique derrière le dos, pas de luxe, mais un confort irréprochable.

]\p« Duval le questionna juste assez pour connaître son nom, et s'informa s'il avait des parents à Paris.

— Pas un, répondit Gaétan.

— Mais vous y avez des amis?

— Pas davantage.

— Des connaissances pour le moins?

— Pas même cela, madame.

— Ouoi! vous n'avez été recommandé à personne?

— Non, madame.

— Alors, monsieur, je m'estime heureuse d'être la première à vous tendre la main. Je connais Paris depuis cinquante-cinq ans, j'y suis née, je ne l'ai jamais quitté, comme mon frère Henri qui est allé faire du commerce à l'étranger; je puis donc vous garantir que c'est une ville calomniée, et que s'il y a beaucoup de mauvais, il y a aussi ijeaucoup de bon.

— C'est un peu comme cela partout, dit Gaétan.

— C'est ce que je voulais dire, continua M""* Duval. Dans tous les cas, monsieur, je ne vous permettrai plus de croire que vous n'ayez à Paris ni connaissances ni amis. A l'avenir, veuillez nous compter au nombre de vos amis, et des meilleurs. Considérez donc dès à présent cette maison comme la vôtre. Le service que vous avez rendu à mon neveu est de ceux qui rompent la glace à jamais entre gens de cœur. J'espère que vous daignerez accepter aussi franchement que nous vous l'offrons une amitié qui ne demande qu'à faire ses preuves.

— - Avec grand plaisir, madame, répondit Gaétan. Je ne m'attendais pas, je vous le confesse, à découvrir un si précieux trésor en arrivant à Paris.

Quand le repas fut fini, M"^ Duval se leva.

— Messieurs, dit-elle, vous êtes libres. Allez fumer votre cigare sur les boulevards, si cela vous plaît, je ne vous retiens plus.

Gaétan voulut s'en défendre, mais Henri se dirigea vers la porte de la salle à manger.

— Allons! dit-il, envoyant que Gaétan hésitait.

Celui-ci adressa à M""' Duval un dernier salut. Elle y répondit en lui tendant la main, qu'il s'empressa de serrer avec effusion.

Elle accompagna son neveu et son invité jusque sur le seuil de l'escalier.

— Ne croyez pas en être quitte toules les fois à si bon marché, dit-elle en souriant. Un de ces jours, je vous emprunterai votre bras pour faire un tour de promenade en votre compagnie. Demandez à Henri, cela m'arrive quelquefois.

— Voulez-vous que ce soit aujourd'hui? proposa Gaétan.

— Non, répondit-elle, je préfère vous laisser faire plus ample connaissance avec mon neveu. Il a le même âge que vous, à peu près, et quoiqu'il m'ait causé çà et là de grands chagrins par son étourderie, je vous le donne pour un bon cœur et un honnête homme.

Elle salua familièrement et rentra.

Henri offrit un cigare à Gaétan, lui prit le bras et l'entraîna du côté des boulevards.

Gaétan n'avait pas encore vu de nuit cette promenade sans rivale par son luxe, son animation et sa gaieté. Il n'avait pas encore eu l'occasion de sortir le soir.

Ce fut donc pour lui un grand sujet d'étonnement et d'admiration que ces larges trottoirs, encombrés de flâneurs, inondés de lumière, garnis de chaque côté de splendides magasins.

Henri voulut lui faire savourer jusqu'au bout et par degrés cette jouissance nouvelle.

On sait que chacun des boulevards, qui se succèdent, de la Bastille à la Madeleine, a sa physionomie bien tranchée, que le luxe y grandit successivement et y étale de plus éblouissantes merveilles, à mesure que l'on se rapproche des beaux quartiers.

Ils parcoururent donc dans toute sa longueur la ligne des boulevards, s'arrêtèrent pour se rafraîchir au Grand-Café, mais ils causèrent peu, caries admirations de Gaétan se multipliaient avec tant de vivacité que toute conversation suivie était impossible.

A côté de ces splendeurs, si inconcevables qu'elles dépassaient

tout ce que Gaétan avait imaginé. Henri voulut lui faire toucher du doigt le réalisme de la vie pratique.

Il le conduisit jusqu'à l'église de la Madeleine, s'arrêta à la station des omnibus et le fit monter sur l'impériale. Trente-cinq minutes après, ils étaient place de la Bastille.

Gaétan ne pouvait pas en croire ses yeux, ni se figurer que pour quinze centimes, à Paris, on pût faire un trajet qu'il avait mis une heure et demie à parcourir en se promenant.

— Au contraire, lui dit Henri. Paris n'est que contrastes. A dix pas de la « Maison d'or », du « café Anglais », soyez certain de rencontrer une crémerie ou un étabhssement de bouillon. Il n'y a pas de ville au monde oii les extrêmes se touchent de plus près. Pour qui connaît la vie de Paris, rien n'est plus facile que de s'y ruiner ou de faire des économies. On n'y dépense que ce que l'on veut, à paît l'énormité du prix des loyers. En dehors de cela, vous avez la faculté de vous vêtir, de vous nourrir, de vous procurer même certains plaisirs, selon le prix que vous pouvez y mettre. C'est ainsi que poiuquinze centimes vous venez de taire une course pour laquelle une voiture vous aurait demandé deux francs, avec le même droit d'accrocher ou d'écraser que si vous aviez le plus beau des équipages.

Il était dix heures du soir quand ils arrivèrent rue du Petit- Musc.

— Êtes-vous pressé? demanda Henri.

— Pressé de quoi? fit Gaétan.

— Je veux dire : av^z-vous une occupation qui vous force à vous lever matin?

— Hélas! non, soupira Gaétan.

— Alors, si vous le voulez bien, nous allons grimper mes quatre étages, nous prendrons du thé ou nous ferons des grogs, et nous causerons, car nous n'avons pas encore causé.

— Volontiers, accepta Gaétan. Seulement je vous demanderai la permission de prévenir dame Balbine qu'elle peut se coucher, sans cela elle serait de force à m'attendre une partie de la nuit.

— Faites, dit Henri. Je vous attends.

Gaétan fit jouer la clef dans la serrure et put s'assurer, rien qu'en ouvrant la porte, que dame Balbine n'était pas seule.

En effet, Clara avait apporté son ouvrage et était venue tenir compagnie à la gouvernante.

Celle-ci, qui considérait comme un. grand honneur pour Gaétan de dîner chez M"' Duval, avait conté à la jeune fille comçient son

maître avait fait la connaissance de M. Matifon et avait risqué sa vie pour le sauver.

Sans s'en douter, dame Balbine augmentait encore par ce récit

imagé l'intérêt profond que Clara portait à Gaétan, et comme elle

n'était pas chiche d'éloges quand il s'agissait de faire le panégyrique

""de celui qu'elle avait élevé, elle attisait le feu de toute la force de ses

poumons.

Clara n'en perdait pas un mot, tout en se courbant sur son ouvrage et en se piquant les doigts à chaque coup d'aiguille.

Ce fut sur ces entrefaites que Gaétan entra.

11 salua légèrement et annonça à dame Balbine qu'il allait passer quelques instants chez M. Matifon, qu'il ne savait pas au juste à quelle heure il redescendrait, qu'il était par conséquent inutile de l'attendre.

Il sortit aussitôt pour rejoindre Henri.

— Me suis-je trompé? demanda celui-ci. 11 m'a semblé que votre dame Balbine n'était pas seule.

— En effet, il y avait quelqu'un auprès d'elle.

— Elle a donc des relations à Paris?

— Aucune.

— Mais alors qui donc... •

— C'est la fille du propriétaire.

— Qui... M"^ Clara?

— Oui, confessa Gaétan avec un peu d'embarras.

— Ah! ah! ricana Henri, qui leva sur le jeune provincial un regard narquois.

Mais ils avaient franchi les deux étages et étaient arrivés devant la porte du logement de Henri.

La conversation en resta là pour le moment.

Quelques instants après, Gaétan pénétrait dans l'appartement.

C'était identiquement la même distribution de pièces que chez lui, mais les meubles étaient plus beaux, les tentures plus riches.

Pourtant ce ne furent pas ces somptuosités qui attirèrent l'atlcution de Gaétan, mais les tableaux, les aquarelles, les dessins originaux, les statuettes, les armes, les faïences, tous ces objets en un mot qu'on entasse peu à peu dans un appartement et qui n'y viennent qu'à la suite d'un long séjour et de recherches patientes.

Gaétan saisit cette nuance du premier coup d'œil.

Les inutilités dont les murs et les meubles étaient couverts valaient évidemment dix fois plus que les meubles eux-mêmes.

— A présent, causons, dit Henri, qui s'étendit paresseusement dans un fauteuil.

La lampe qu'il avait allumée répandait une vive lumière, dont les rayons se reflétaient capricieusement sur l'or des cadres, sur l'argent et l'acier des armes, sur le vernis des faïences, et éclairaient en même temps sa douce et intéressante physionomie.

En effet, à côté de Gaétan, Henri semblait fluet et chétif. Non pas qu'il fût malingre ou même maladif, mais il était loin d'avoir celte apparence robuste du montagnard, qui semblait défier les fatigues, les dangers, les épidémies même.

Henri avait vingt-quatre ans, n'était ni brun ni blond, ni beau ni laid, mais avait un œil noir et vif excessivement intelligent.

Son regard était clair et franc, sa figure ouverte et souriante, sa parole nette et sa voix sympathique.

Distingué d'éducation et de manières, vêtu correctement, mais sans prétentions à l'extrême élégance, il ne fascinait pas, il plaisait. Ce n'était pas un homme qui s'imposait par la beauté, par la noblesse, par le talent. Il passait plutôt inaperçu au premier abord, mais dès qu'on l'avait vu, qu'on avait passé quelques instants en sa compagnie, on éprouvait le désir de le connaître davantage.

Jusqu'ici, ce n'était guère que par sa bonhomie et la simpHcité de ses allures qu'il avait plu à Gaétan, car ni l'un ni l'autre n'avaient échangé un seul mot relatif à leur situation respective.

Henri, qui voulait mériter la confiance et l'amitié de son sauveur, comprit que c'était à lui de combler le premier cette lacune et s'exécuta de bonne grâce.

— Mon cher monsieur, dit-il, puisque nous en sommes encore à nous donner du « monsieur », vous m'avez retiré de l'eau, vous m'avez sauvé la vie, sans vous inquiéter si c'était à un pleutre ou à un brave garçon que vous rendiez un si grand service, je vous en sais un gré infini; mais puisque vous ne savez pas qui je suis, je vais vous demander la permission de me présenter moi-même.

— Faites, consentit Gaétan, ce sera plus original.

— Attention! je commence, fit Henri en souriant.

J'ai vingt-quatre ans, trois mois et deux jours, je suis orphehn et j'ai une petite fortune de huit mille francs de rente, que je mets d'ores et déjà à votre service.

Mon père n'avait pas grand'chose et végétait pauvrement à Paris dans la bijouterie, lorsque l'idée lui prit de fonder en Suisse une fabrique d'horlogerie. Cela lui réussit assez bien, puisque après une

C'est elle qui vous a élevé. (P. 79.)

quinzaine d'annôos d'un labeur a-^sidu, il avait mis de côté une somme de cent quatre-vingt mille francs.

Malheureusement, ma mère était morte. Pour toute famille il ne restait à mon père que sa sœur et moi.

M™" Duval était à son aise. Son mari lui avait laissé en mourant une quinzaine de mille francs de rente. Elle était seule, elle s'ennuyait, elle avait vingt fois écrit à mon père ou l'avait supplié de vive voix de

UV. 10. — I.V nilAVl- DF, PONTCHAnnA. — p. SAUNIÈRE. — J. Ut»UFF ET C'", ÉD. LIV. 10.

revenir vivre auprès d'elle, ajoutant qu'elle en avait assez pour nous trois; mais mon père n'avait pas voulu.

Il m'avait mis au collège à Paris, je venais tous les dimanches chez ma tante, et j'allais passer mes vacances auprès de mon père, qui, voyant prospérer ses affaires, s'était mis en tête de ne pas se retirer avant d'avoir complété un chiffre rond de deux cent mille francs.

— Cent pour moi, cent pour toi, me répétait-il sans cessje.

Je >iens de vous le dire, il en était à cent quatre-vingt mille lorsque \ihe bronchite aiguë l'emporta.

J'avais dix-sept ans^ je n'entendais absolument rien au commerce, moins encore à l'horlogerie; je ne pouvais donc pas songer à prendre la suite de ses affaires.

D'ailleurs, M""" Duval, dont la tendresse et les consolations me furent d'un grand prix en cette douloureuse circonstance, ne permit pas que je la quittasse, et me conseilla de vendre comme je le pourrais le fonds de mon père.

J'y consentis ; mais je ne voulus me défaire à aucun prix de la maison qu'il habitait à Genève, maison que j'ai conservée, et vers laquelle je fais chaque année un pèlerinage de deux mois, à la même époque où j'allais autrefois passer les vacances auprès de mes parents.

L'entretien de cette maison ne me coûte absolument rien, en ce sens que j'y ai consacré les intérêts de ce qu'a produit la vente du fonds de mon pauvre père. Et puis, je, vous l'avouerai, malgré les représentations de ma tante, qui m'a fait vingt fois observer que cette bicoque absorbait un capital inutile, je la garderais cdors même qu'elle me coûterait quelque chose. La preuve, c'est qu'on m'a demajidé cent fois à la louer ou à l'acheter, et que je n'y ai jamais consenti.

Je ne vais pas là pour renouveler ma douleur, je n'y verse point des larmes amères, je ne songe pas à me faire un bûcher des meubles qui la garnissent. Au contraire, le sentiment qui m'y conduit m'est doux au cœur. Il me semble que je suis en famille, que mon père et ma mère me parlent, que je les entends. C'est à ce point que si je me mariais, c'est là que je voudrais passer ma lune de miel.

Gaétan leva sur Henri un regard étonné.

— Oui, fit mélancoliquement Henri, je vois bien que je vous surprends, mais aussi n'allez pas croire que cette maison soit un mausolée. C'est une villa, et une des plus jolies qui soient au bord du lac de Genève.

— .Ah ! c'est à Genève, fît curieusement Gaétan.

— Vous voyez que cela n'a rien d'effrayant. Toutes les saisons je

LE DRAME DE PONTCHARllV

reçois une demi-douzaine de lettres d'Anglais qui m'en offrent des prix fabuleux, et je n'en dis rien à ma tante, bien entendu, sans cela elle m'arracherait les yeux. N'allez pas me trahir, au moins!

— Ne craignez rien, répondit Gaétan. Je comprends trop bien ce culte du souvenir.

— Ce qu'il y a de certain, poursuivit Henri, c'est que dans cette petite maisonnette je me sens moins seul que partout ailleurs. J'v retrouve 'la chambre de mon père et de ma mère dans le même état où elle était lorsque le pauvre cher homme y est mort.

Je vois encore, rangés dans un ordre sévère, les registres sur lesquels il relevait ses ventes depuis vingt ans. Ces vingt gros registres gris sont là, portant sur le dos le numéro de l'année dont ils contiennent les opérations. Je ne les ai jamais ouverts, ils ne me servent à rien, mais je les respecte. Que voulez-vous? Chacun a ses petits travers. J'ai celui-là, je m'en accuse franchement.

Je loge là un jardinier que je paye peu, dont la femme soigne l'intérieur en mon absence et me sert de domestique quand j'arrive avec ma tante. Ces braves gens savent que je ne viens jamais avant le commencement d'août, et cultivent leur jardin de façon à ce que j'y trouve à cette époque l'utile et l'agréable, c'est-à-dire de jolies fleurs et des légumes succulents. Moi, je me fais une fête d'y aller, de sorte que tout est pour le mieux.

C'est du reste la seule distraction que j'accorde à mes études de droit. Tel que vous me voyez, je vais passer cette année mon dernier examen et devenir docteur. Que ferai-je à ce titre? Je l'ignore. Seraijc avocat, magistrat; serai-je même quelque chose? Je n'en sais rien encore; mais cela m'occupe, c'est tout ce qu'il me faut.

— Alors que faisicz-vous donc en canot le jour où je vous ai vu pour la première fois? demanda Gaétan. Vous me paraissiez très expert dans le maniement de l'aviron.

— Vous avez raison. C'était encore une distraction, ou plutôt une gymnastique à laquelle je m'étais laissé entraîner par des amis. J'y avais pris même un goût très vif, en même temps que ma santé ne s'en trouvait pas plus mal.

— Je conçois cela, j'en ai fait tout autant que vous.

— Oui, mais matante n'était pas de cet avis et, comme je ne sais pas nager, passait son temps à me prédire que je finirais par me noyer... Ma foi! je ne croyais jamais lui donner si bien raison, puisque sans vous... c'était fait.

— Qui sait? fit évasivement Gaétan.

— Ah! par exemple, si je ne le sais pas, qui le saura? s'6cria Henri. Vous figurez-vous que je ne me sentais pas défaillir à mesure que j'avalais cette eau dont le souvenir me pèse aujourd'hui encore sur le cœur autant que si j'étais à pareille fête?

Quand je racontai ma sotte noyade à ma pauvre tante, je la vis si pâle, si effrayée, si profondément bouleversée, que je cédai à ses instances, bien plus que je ne reculai devant le danger que j'avais couru. Aussi j'ai vendu mon canot, mes agrès, mes habits même, et je suis résolu à ne plus mettre pour mon plaisir le pied sur ce perfide élément, auquel je ne reconnais définitivement qu'un avantage...

— Lequel? interrogea Gaétan.

— Celui de m'avoir procuré le plaisir de faire votre connaissance, mon cher, dit Henri.

— A la bonne heure! fît cordialement Gaétan. Cette fois, je suis de votre avis.

— Mais vous, reprit Henri, vous avez donc ét^ élevé sur les bords de la mer, d'un fleuve ou d'une rivière pour nager d'une façon si remarquable ?

— Ni l'un ni l'autre. J'ai été élevé près d'un lac.

— Quel lac?

— Celui auquel le pays que j'h abitais doit le nom de Sainte- Hélène-du-Lac.

— Où esi situe ce Days. sans mdiscrer.ion i'

— Près de Pontcharra. à quelques jieues de Grenoble et de Chambéry.

— Mais vous-même ne vous nommez-vous pas du Lac?

— C'est vrai, dit Gaétan qui rougit légèrement.

— Alors il n'est pas étonnant que vous sachiez si bien nager. Votre pays et vous, vous portiez un nom prédestiné.

— Prédestiné, vous l'avez dit, fit Gaétan avec un sourire empreint de tristesse et d'amertume.

Henri remarqua cette expression douloureuse.

— Oh! pardon, dit-il vivement. Est-ce que j'aurais, sans le vouloir, réveillé des souvenirs pénibles?

— Pas du tout, répliqua Gaétan avec non moins de vivacité. Je vais, du reste, pour imiter votre franchise, me présenter à vous tel que je suis réellement, c'est-à-dire... peu de chose.

Gaétan se recueillit quelques instants, comme pour descendre au fond de son passé. Puis, lentement, d'une voix grave, il commença en ces termes :

— Comme vous, mon cher monsieur, je suis orphelin. Seulement je n'ai jamais connu ma mère, et mon père a été lâchement assassiné.

— Assassiné! se récria Henri, à qui ce lugubre début donna le frisson.

— Oui, monsieur, affirma Gaétan avec un accent de farouche désespoir.

— Mais par qui? Par un malfaiteur vulgaire? Par un rival? Par une femme jalouse?

— Par un malfaiteur vulgaire probablement, car lorsqu'on Fa relevé sur la route, il était dépouillé de tout, de son argent et de ses papiers.

— Vous avez dit : probablement, fît observer Henri , vous n'en êtes donc pas sûr?

— Non, monsieur.

— L'auteur de l'assassinat n'a donc pas été découvert?

— Non.

— Y a-t-ii longtemps que le crime a été commis?

— Vingt-trois ans bientôt.

— Vingt-trois ans! fît Henri de plus en plus surpris. Quel âge aviez-vous donc?

— Deux ans au plus,

— Et vous ne vous souvenez de rien, cans doute?

— Absolument de rien.

— Ainsi, à deux ans, vous n'aviez déjà plus ni père ni mère?

— Ni fortune^, ajouta Gaétan.

— Ah! mon pauvre ami î dit Henri sérieusement ému.

11 était loin de s'attendre à un récit aussi mouvementé. Aussi avait-il quitté la pose nonchalante qu'il avait gardée depuis son arrivée, pour se rapprocher de Gaétan.

Celui-ci avait répondu aux questions qui lui avaient été adressées avec beaucoup de précision, mais son regard se lîxait dans le vide avec une persistance étrange.

On aurait dit qu'à travers le voile sombre qui recouvrait ce drame mystérieux, il cherchait encore à découvrir la lumière.

— Vousle voyez, reprit-il, j'ai débuté dans la vie d'une manière assez triste.

— En effet, dit Henri, vivement impressionné.

— Cependant, continua Gaétan, je ne me plains pas, car j'étais voué par le double deuil qui pesait sur mon berceau à une existence

précaire, dont la Providence daigna m'épargner les souffrances.

On m'avait ramassé sur la route, pleurant auprès de mon père assassiné, tout couvert du sang qui s'était échappé de trois horribles blessures.

Lorsque le bruit se répandit de ce terrible assassinat, tous les paysans accoururent pour assister à la levée du corps.

De son côté, le parquet de Grenoble avait été prévenu, était accouru sur les heux, et se livrait à une instruction préliminaire, qui ne devait malheureusement aboutir à rien, sinon qu'à constater ceci : c'est que la victime avait été frappée d'abord d'un coup de feu qui l'avait renversée, puis de deux coups de poignard qui l'avaient achevée, l'un à la gorge, l'autre au cœur. Ce dernier avait déterminé la mort immédiate.

On procéda à des investigations minutieuses, mais c'était en plein été, la terre était sèche et n'avait conservé aucune empreinte.

On recueillit seulement la déclaration de quelques paysans, qui affirmèrent avoir entendu entre onze heures et minuit la détonation d'une arme à feu.

ils ne s'en étaient pas autrement préjoccupés, croyant qu'il s'agissait du simple coup de fusil d'un braconnier à l'affût.

Leurs témoignages concordaient parfaitement, du reste, avec les constatations du médecin qu'on avait appelé tout d'abord, et qui prétendit que la mort remontait au moins à sept heures.

Yoilà tout ce qui résulta de l'enquête, sauf certains petits détails dont je crois inutile de vous entretenir, tels qu'une description minutieuse du costume que portait la victime et de celui que je portais moi-môme.

Pendant qu'on se livrait à ces inutiles perquisitions, il paraît que que je pleurais, que j'appelais mon père, dont on m'avait séparé, et que je demandais dupain. Aussi la justice aurait-elle été fort embar rassée de ma chétive personne, si un homme généreux ne s'était avancé et n'avait solhcité l'autorisation de me garder auprès de lui.

C'était un prêtre. Il était curé d'une bourgade voisine, qui avait nom Sainte-Hélène-du-Lac.

On accéda sans difficulté à sa demande, il m'emporta dans ses bras, comme un avare ferait d'un trésor, et, en arrivant au presbytère, me remit entre les mains de sa gouvernante.

Celle-ci jeta les hauts cris, jura que c'était une folie, déclara qu'elle n'entendait rien à l'éducation des enfants, puisqu'elle était iille.

L'abbé Théroin la calma par ces simples paroles : « — C'est bien, dame Balbine, ce que vous ne saurez pas faire, je le ferai. » '

— Ali! je comprends, s'écria Henri.

— Quoi donc? demanda Gaétan.

— La présence de cette vieille femme auprès de vous. C'est elle {[ui vous a élevé.

— Vous l'avez dit, mon cher monsieur. Malgré son apparente rudesse, dame Balbine a un cœur d'or. Je continue à l'appeler de ce nom que lui donnait toujours l'abbé Théroin. Il prétendait que, passé trente ans, les filles j; uissent du même privilège que possédaient jadis les chanoinesses, et qu'elles passaient dames par rang d'ancienneté, au même titre que les capitaines deviennent chefs d'escadron dans les régiments.

Car il faut vous dire qu'avant d'être prêtre, l'abbé Théroin avait été capitaine dans les cuirassiers, ce qui faisait de sa personne une assez singulière physionomie.

Toujours mis avec une irréprochable propreté, portant haut la tête et droit le corps, il marchait d'une allure décidée qu'on n'est point habitué à rencontrer sous la robe du prêtre. Parfois même le commencement d'un juron lui échappait, qu'il achevait en se frappant trois fois la poitrine.

Il était grand, fort, excellait dans tous les exercices du corps et nourrissait à l'écurie un cheval qu'on était fort étonné de voir entre les jambes d'un curé de campagne.

Il est vrai qu'il ne restait curé de campagne que parce qu'il le voulait bien. L'évêque de Grenoble, qui lui avait donné cette cure sur sa demande, savait fort bien que le capitaine Théroin était une lumière de l'armée. Il avait essayé à plusieurs reprises de l'appeler auprès de lui, mais l'abbé avait refusé avec une persistance opiniâtre.

Pour ses ouailles il était un véritable Dieu, et je crois vraim^ent que c'est parce que qu'il ne ressemblait aux autres prêtres que par le costume et la charité.

Il avait une petite fortune personnelle, dont les reveims n'entrèrent certainement jamais dans sa poche, tant qu'il demeura à la tête du petit troupeau confié à sa garde. Reconstruisant les maisons qui brûlaient, distribuant du vin et du bouillon aux malades, du pain, de la viande, du bois aux nécessiteux, aidant les uns, gourmandant les autres, sévère pour les paresseux, encourageant les travailleurs de ses conseils, de son exemple, de sa bourse, inondant la place de

l'église de dragées au jour de l'an; il était adoré des enfants, aimé des hommes et des femmes, béni des vieillards, redouté des méchants, respecté de ses supérieurs au point que Févêque, ne pouvant l'attacher à sa personne, venait souvent passer deux ou trois jours au presbytère de Sainte-Hélène, sous prétexte de tournée pastorale.

D'ici vous voyez l'homme, poursuivit Gaétan. Ajoutez à cela une instruction sohde, une étude approfondie des langues mortes, de l'histoire, des mathématiques, de la géométrie, des notions fort étendues de physique, de chimie, d'histoire naturelle, une connaissance parfaite de l'allemand et de l'anglais, voilà quel véritable phénomène était cet humble curé de campagne.

Par-dessus tout, une patience angélique, qui allait jusqu'à souffrir les observations aigres-douces de sa gouvernante, qui ne reculait devant aucune aridité de ma pauvre intelligence, à laquelle il essayait d'inculquer ce que lui-même avait appris : tel était l'homme généreux entre les mains de qui me plaçait la Providence et que la mert m'a ravi il y a quelques mois.

— De sorte que vous avez hérité de cette remarquable érudition? demanda Henri.

— Imparfaitement, mais du mieux que j'ai pu, répondit Gaétan. Pourtant là ne s'est , pas bornée la générosité de mon protecteur. Comme s'il avait voulu encore que ses bienfaits me poursuivissent au delà du tombeau, il m'a laissé une somme de vingt-cinq mille francs qui constitue ma fortune.

— Alors je devine, fit Henri, vous êtes venu à Paris pour essayer de vous faire une position dans une carrière quelconque?

— Vous l'avez dit, mon cher monsieur.

— Mais vers quel but tendent vos désirs? Vous sentez-vous une vocation?

— Aucune pour le moment. J'attends tout des circonstances. Jusqu'à ce que les événements décident de mon avenir, j'avais résolu d'utiliser, pour vivre, l'éducation que j'ai reçue de l'abbé Théroin; je cherchais un modeste emploi de précepteur, que, selon lui, je suis capable de remplir convenablement. Malheureusement, j'ai échoué...

— Précepteur! s'écria Henri en se frappant le front. Attendez donc! J'ai votre affaire.

Gaétan releva vivement la tête. Était-ce au moment où il désespérait de sa bonne étoile que le sort allait le favoriser?

Pendant ce temps, Henri interrogeait en vain sa mémoi're.

— De qui, diable! parlait donc ma tante ce soir? C'était un de

Eufin, s'écria-t-elle. (P. 81.)

UV. 11. — LE DRAME DE l'OMCIlAltKA. — V. SAL'.MÈRE. — J. ROLFF i;T C'*, ÉD.

l:v. II.

ses amis qui justement songeait à donner un précepteur à son fils... monsieur... Ah! j'y suis! c'est M. Darneville.

— El c'est ce soir, dites-vous, que M""" Duval vous en parlait?

— Oui, quelques minutes avant votre arrivée. Elle me demandait si je ne connaissais personne de qui je pusse répondre. Il paraît que ce M. Darneville est très difficile, et ne veut prendre ce précepteur ([ue des mains d'un ami sûr.

— Alors je ne réussirai pas davantage, fit Gaétan.

— Pourquoi?

— Parce que je n'ai pas d'ami qui puisse répondre de moi.

— Mon cher, répliqua Henri, ces paroles-là sont cruellement (jii'ensantes.

— Pourquoi? demanda Gaétan étonné.

— Ma tante ne vous a-t-elle pas dit aujourd'hui qu'elle ne vous •permettait plus de croire que vous n'aviez pas d'amis à Paris? J'ajoulerai pour ma part que, sans compter M""' Duval, vous avez en moi un ami dévoué, qui ne demande qu'à reconnaître par tous les sacrifices Jc service que vous lui avez rendu.

— Je vous remercie mille fois, répondit Gaétan, mais vous ne })0uvez pas répondre de quelqu'un que vous connaissez à peine.

— Je vous connais parfaitement, puisque vous venez de me raconter votre histoire.

— Savez-vous seulement si je vous ai dit la vérité?

— Il y a certains accents auxquels on ne se trompe pas, riposta Henri. Les ternies dans lesquels vous m'avez parlé de votre bienfaiteur, la générosité avec laquelle vous avez risqué votre vie pour me sauver, ce fond d'honnêteté que l'on découvre dans vos paroles, dans vos pensées, sont pour moi les meilleurs renseignements que l'on puisse j)rendre.

— Tout ceci est très flatteur, sourit Gaétan, si flatteur que je crains bien de ne justifier jamais l'opinion que vous semblez avoir conçue de moi.

— C'est mon avis — et celui de ma tante, j'en suis convaincu. Je puis donc vous affirmer que dès demain M"° Duval ira voir M. Darneville et lui proposera de vous présenter.

— Je ne le souffrirai pas, se défendit Gaétan. Je ne puis lui laisser prendre ni cette peine ni cette responsabilité.

— Si je connaissais davantage M. Darnevifle, continua Henri, je vous aurais recommandé moi-même ; mais je l'ai vu cinq ou six fois au plus, et ma recommandation serait insuffisante. D'ailleurs, cefle de

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M"' Duval aura plii^; de poids. Son mari était jadis foil lié avec lui. Aujourd'hui ses relations avec ce monsieur sont beaucoup plus rares, car, je ne sais pas trop pourquoi, M. Darneville ne vient jamais la voir; mais elle y va assez souvent, et est restée vis-à-vis de lui sur un I)ied de très cordiale amitié. Aussi je suis persuadé que s'il n'a fixé son choix sur personne, vous serez le bienvenu de la main de ma tante.

— Je vous rends grâce, mon cher monsieur Henri, mais encore iijic fois...

— Rien, je n'écoute rien. Que vous le vouliez ou non, ce sera fiiil. Trop heureux de vous rendre service à mon tour.

— Vous me confusionnez réellement, balbutia Gaétan.

— Eh! que dirai-je donc, moi qui vous dois la vie? répliqua Henri. Croyez-vous que ma reconnaissance s'estime quitte à si bon marché? Oh! vous n'êtes pas au bout, je l'espère bien.

— Et moi, fit Gaétan en riant, j'espère bien n'avoir plus besoin do recourir à votre obligeance, car si j'étais forcé de m'y adresser de nouveau, c'est que mes affaires iraient mal, ce que vous ne souhaitez certainement pas.

— A Dieu ne plaise! protesta chaleureusement Henri. Je voulais dire seulement que je suis à vous, bien à vous, et que vous pouvez compter sur moi comme sur le plus dévoué de vos serviteurs, sinon de vos amis.

— Eh bien! disons amis, lit Gaétan, gagné parla spontanéité de ces offres de service.

Et il tendit la main à Henri, qui y laissa tomber la sienne avec joie.

Gaétan se leva pour prendre congé.

— Je remarque, dit-il, que nos commérages nous ont entraînés tort loin. Votre pendule marque minuit et semble me reprocher cette véritable débauche.

— Affaire d'habitude, lit Henri. Vous vous apercevrez plus tard ([u'à Paris il est bien difiicile de se coucher de bonne heure. Pour aujourd'hui, convenons bien de nos faits et de nos gestes. Il est inutile que j'aille réveiller ma tante pour la prier de faire la démarche que j'attends d'elle, mais domain dans la matinée...

— De grâce, ne déi-angez pas pour moi cette excellente dame! supplia Gaétan.

— Ma tante a des habitudes régulières. A huit heures, été comme hiver, elle est toujours debout. Je suis donc sûr de ne pas l'importuner, en y allant dès que je serai levé. Maintenant, je ne vous

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dis pas ce qu'elle fera, je n'en sais rien. Elle jugera mieux que vous ou moi ce qu'il est utile de tenter.

— J'accepte donc, puisque vous le voulez absolument, mon cher ami, dit Gaétan. Quoi que fasse M""" Duval, ce sera toujours plus que je n'aurais osé jamais espérer ou que je ne ferais moi-même.

11 sortit, après avoir échangé avec Henri une deuxième poignée de main.

Mais, en descendant, il était préoccupé.

Pourquoi Matifon avait-il eu ce sourire gouailleur en apprenant que Clara tenait compagnie à Balbine ?

11 n'avait pas voulu demander une explication à ce sujet, de peur qu'Henri n'attachât à ses questions une importance qu'elles n'avaient assurément pas.

D'ailleurs, la conversation avait pris tout à coup une allure si intéressante, que la jolie figure de Clara s'était promptement effacée devant la possibilité d'obtenir l'emploi qu'il avait vainement sollicité par l'entremise des journaux.

Quand il rentra, dame Balbine était couchée, mais ne dormait pas. Elle eut cependant le bon esprit de fermer les yeux, en voyant Gaétan se glisser sur la pointe du pied dans sa chambre.

A son tour, il se coucha.

Celte soirée avait été pour lui une série de joyeux étonnemeuts. La défaillance passagère qu'il avait éprouvée, à la suite de ses désillusions successives, s'était dissipée. Il renaissait à l'espoir, à la vie, el remerciait Dieu d'avoir jeté sur sa route cet excellent ^Intifon, an(fn(>l il avait déjà voué une sincère amitié et auquel il devrait peut-être demain le pain de chaque jour.

Ces agréables pensées finirent par le bercer si doucement ([u'il s'endormit d'un profond sommeil.

Quand il se réveilla, il était grand jour. Il n'entendit même pas, comme h l'ordinaire, dame Balbine aller et venir dans la pièce voisine.

11 consulta sa montre; elle marquait huit heures.

Au lieu de sauter vivement à bas de son lit, il diMiieura dans cette position, regardant cette montre avec des yeux humides do. larmes.

— Pauvre bijou! murmura-t-il. Et dire que c'est tout co qui me reste!...

Pendant près d'ini quart d'heure, il conserva cette immobililé rêveuse, sans quitter des yeux ce cadran, comme si le ressort qu'il entendait battre était une voix qui répondît à sa pensée.

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Ce bijou n'avait cependant rien qui le distinguât des autres. C'était un chronomètre à seconde indépendante, dont la Irolteuse marchait ou s'arrêtait à volonté au moyen d'un bouton à coulisse placé sur l'arête du boîtier. C'était une montre de prix, sans aucun doute, mais voilà tout en apparence.

Et pourtant, elle avait certainement une bien autre valeur à ses yeux. On se souvient, du reste, des recommandations expresses que lui avait faites dame Balbine en descendant du chemin de fer, de peur qu'il ne se laissât prendre cet objet, et de l'empressement avec lequel elle avait ramassé ses liabits le jour oii il s'était jeté à l'eau pouisauver Henri.

Enfin, soit qu'il eut honte de sa paresse, soit qu'il ne voulût pas s'arrêter plus longtemps aux rêveries que la vue de cette montre avait l'ait naître dans son esprit, Gaétan se leva brusquement, s'habilla à la hâte et se mit à la fenêtre, afin de respirer l'air frais du matin.

Une brume légère enveloppait Paris; les arbres du quai étaient couverts de feuilles d'un vert tendre; une brise tiède et parfumée ridait à peine la surface de la Seine ; un murmure confus s'élevait de la ville immense, dont les toits et les maisons multicolores blanchissaient aux rayons du soleil levant.

Cette magnificence du tableau, cette gaieté souriante de la nature, lui mirent Fâme en fête.

Par un contraste qui n'a rien d'étonnant chez la jeunesse, et sans raisons plausiJDles. il se reprit à espérer plus que jamais en l'avenir, et salua d'un cri de joie la splendide journée de printemps qui le pénétrait de ses mystérieuses effluves.

Comme pour donner raison à ces aspirations nouvelles, Henri se présenta chez lui vers dix heures et demie.

— Je suis descendu chez ma tante ce matin, lui dit-il. Je lui ai expliqué ce que vous attendiez d'elle; elle a pensé qu'il n'y avait pas d(^ temps h perdre et s'est rendue immédiatement chez M. Darneville.

— Eh bien? demanda Gaétan avec impatience.

— Eh bien? M""" Duval me charge de vous dire que M. Darneville vous attend à une heure.

— Où demeure-t-il?

— Boulevard Malesherbes, n" 39, derrière la Madeleine.

— N'est-ce pas de ce côté que nous sommes allés hier?

— Précisément, nous en étions à deux pas. Il ne nous restait qu'à passer devant l'église pour gagner le boulevard Malesherbes.

— Remerciez, je vous prie, M'"" Duval du plus profond de mon

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cœur, fit Gaétan, et dites-lui qu'à l'heure précise je serai clicz M. Darneville.

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