LE BL-^SSÉ
Lorsqu'ils s'étaient présentés chez Clara, Henri et Gaétan n'étaient poussés que par le désir d'éclaircir les soupçons qu'ils avaient conçus sur l'étrange famille qui habitait alors l'auberge des Quatre-Chemins.
Aucune autre curiosité ne les poussait. Henri connaissait, en effet, mieux que personne la vie de Clara et tout ce qui la concernait.
(Juant à Gaétan, on a pu voir, par l'hésitation qu'il mit à pénétrer chezla jeune femme, qu'il ne tenait aucunement à renouer avec elle des relations depuis longtemps rompues, et que les événements avaient ' rendues pour ainsi dire impossibles.
Tout l'éloignail d'elle au contraire. Sans parler de sa nouvelle situation d'époux et de père, qui lui interdisait tout commerce damitié avec une femme aussi affichée en apparence que M"'*' de Saint-Rémy, les révélations épouvantables qui avaient suivi la mort de Fontagnol et celle de Desrochers devaient avoir ponr résultat infaillible d'éloigner à jamais la fille d'Ambroise du fils de Frédéric.
Les liens du sang qui les unissaient, loin d'êlre un motif de rapprochemenl entre eux, étaient plulôtla barrière qui devait les séparer saijs appel. Tout ce que pouvait faire Gaétan, c'était de ne pas poursuivre de sa haine sa cousine, mais il ne pouvait pas oublier non plus qu'elle était la fille de celui qui avait assassiné son père.
Or, non seulement il ne haïssait pas Clara, mais encore, en souvenir des soins qu'elle lui avait prodigués, il avait pour ehe une reconnaissance profonde, sinon un certain respect. Il était bien évident, puisque Clara n'était pas née à l'époque où s'accomplit le crime de Pontcharra, qu'elle ne pouvait pas être responsable d'un meurtre auquel elle n'avait pris aucune part.
Cependant, il élait impossible à Gaétan de no pas retrouver Ambroise en la personne de Clara. Le père et la fille étaient inséparables
LE DRÂAIE DE POMCHARRA 387
l'iiiî de l'aulre dans sa pensée. Il lui aurait donc paru monstrueux, dans le cas même où Clara serait restée la plus honnête fille du monde, de se considérer comme attaché à elle par aucun lien de parenté.
Quant à Clara, elle n'avait pas envers Gaétan les mêmes motifs d'éloignement. Bien qu'elle n'eût en rien participé à la mort de Frédéric, elle sentait queFhorreur du crime rejaillissait sur elle, et qu'elle ne s'humilierait jamais assez pour se faire pardormer d'être la fille d'Ambroise.
Elle avait si bien compris cette nuance que., désespérant à jamais de l'amour qui la consumait, elle avait rompu brusquement avec le monde, pour chercher ailleurs les distractions et l'oubli dont elle avait besoin.
Heureusement, ou plutôt malheureusement pour elle, la pauvre tille n'avait pas trouvé ce qu'elle souhaitait. Son amour pour Gaétan l'avait sauvée de la pire de toutes les hontes, qui aurait été de se jeter dans les bras d'Alcibiade.
En se rangeant elle-même dans la catégorie des filles perdues, Clara avait trop présumé de son courage. Elle ne parvint pas à violenter son cœur. Le souvenir de Gaétan la poursuivait en dépit d'elle-même. Ce fut alors qu'elle sentit le vide immi?nse que son passé, et celui de son père surtout, avait creusé autour d'elle.
Sa beauté et sa fortune lui permettaient assurément de tenir le premier rang parmi les Phrynés de son époque. Si elle avai.t pu se jeter à corps perdu dans la débauche, elle serait devenue sans aucun doule la plus célèbre et la plus courue des héroïnes de boudoir.
Loin de là, elle offrit ce type — unique peut-être en son genre -de la courtisane chaste, à qui r^^pugne tout ce qui précisément constitue son méiicr.
11, se produisit alors dans son entourage ce phénomène non moins bicarré : c'est qu'elle eut plus de vogue que les amies qu'elle s'était choisies. En vain ces rivales dénouaient leur ceinture en faveur du premier venu, elles étaient presque délaissées, tandis que Clara, qi.i ne voulait pas d'amants, réunissait dans son salon l'élite de la jeunesse et de l'aristocratie parisienne.
]\lais, en dehors de ces heures occupées, auxquelles M""' de Sainl-Rémy recevait à sa table ou dans ses appartements les adorateurs qui s'empressaient autour d'elle, restaient les heures de solitude, pendant lesquelles son passé, son amour, ses douleurs, se représenlaient à son esprit. Comment utiliser ces instants interminables (le désœuvrement? Comment chasser les souvenirs aui l'obsédaient?
o8S . LE DRAME UE POMCHAKHA
Certainemeiil ce n'était pas Alcibiade qui pouvait combler celte lacune. Il fallut donc bien que Clara imaginât une distraction quelconque.
En dépit du train de maison qu'elle avait pris, elle vivait avec la plus grande simplicité.
Elle ne portait pas de toilettes, elle n'avait aucun de ces caprices onéreux qui font la fortune des bijoutiers; sa caisse regorgeait d'argent... De quelle façon l'employer?
Un beau jour, en lisant un journal, elle y trouva la lamentable épopée d'une famille que les événements avaient réduite à la plus horrible misère.
— Tout de même, se dit-elle, comme ces gens-là seraient heureux si une fée leur envoyait d'un coup de baguette trois ou quatre mille francs.
En prononçant ces paroles, elle ne songeait pas le moins du monde qu'elle pouvait être celte fée, qu'elle avait dans son tiroir assez d'argent pour réaliser ce miracle. Co ne fut qu'insensiblement que celte idée germa dans son cerveau.
— Tiens! si j'en essayais? murmura-l-clle.
Elle i^arda précieusement le numéro du journal, et, le lendemain matin, vêtue avec une simplicité exemplaire, elle se fit conduire en fiacre à l'adresse qu'elle avait retenue.
Là, au milieu d'un père, d'une mère, de trois enfants, qui mouraient presque de faim, elle ouvrit sa main et. sur la table, elle déposa deux billets de mille francs !
Elle lut sur ces figures attristées une telle stupéfaction, suivie d'un rayonnement de joie si lumineux, elle entendit des paroles si peu en harmonie avec celles qui résonnaient chaque jour à son oreille, elle se relira comblée de tant de bénédictions, qu'elle fut toute surprise qu'une action si simple pût causer tant de bonheur à ceux qui en étaient l'objet et donner tant de satisfaction à celui qui l'accomplissait.
Ce fui pour elle une nouvelle jouissance — une nouvelle toquade, comme disait Alcibiade. Elle y prit d'autant plus goût qu'elle avait enfin trouvé le moven de ruiner et de martyriser Fonlagnol. Seulement, elle se cacha soigneusement de ces libéralités.
Elle voulut que ce plaisir ne fut savouré que par elle. N'aurait-ce pas été le profaner que de le raconter à ses rivales? N'aurait-ce pas été se rendre ridicule que de « poser » pour la dame de charité, après avoir arl)oré si ouvertement le drapeau de la dissipation?
Au bout de quinze mois. Clara, pour elle seule — elle le croyait
du moins — était de beaucoup meilleure qu'autrefois. Loin de perdre, et quoi qu'elle fit pour le laisser croire, elle avait gagné.
Mais il n'y a pas de fumée sans feu. De même qu'il suffit de lindiscrétion d'un domestique pour vous déconsidérer si vous faites mal, de même il suffit d'un mot pour vous réhabiliter.
La femme de chambre que Clara avait renvoyée avait surpris le singulier travers de sa jeune maîtresse. Elle crut, en le racontant, que M""" de Saint-Rémy périrait par le ridicule. Elle dépassa le but qu'elle voulait atteindre.
Par le zèle convaincu avec lequel Matifon avait défendu Clara contrôles railleries de Gaétan, on peut juger de l'impression que la jeune femme avait définitivement produite sur ses amis, et, comme elle ne disait rien à personne de ces largesses, ils eurent le bon goût de lui laisser croire qu'ils les ignoraient.
Qu'on se fasse une idée de la révolution qui se produisit chez Clara lorsque son valet de chambre lui annonça la visite de Gaétan.
Gommnt! c'était possible? Elle allait le revoir! chez elle! lui! A peine eut-elle la force de congédier du geste son domestique. Elle se laissa tomber sur un fauteuil et crut que tout s'effondrait autour d'elle. Jamais pareille faiblesse ne s'était emparée de son être
Elle n'eut que le temps de saisir le llacon de sels qui se trouvait sur la cheminée de sa chambre pour ne pas défaillir.
Il ne lui fallut pas moins de cinq minutes avant de surmonter cet évanouissement presque complet. Enfin, après avoir fait provision de courage, elle se présenta, pâle et calme, devant Gaétan.
Mais il ne lui avait pas été possible de dissimuler au point que celui-ci ne s'aperçût pas du bouleversement qu'il avait opéré. Si elle eut le bons sens de ne pas même effieurer cette question, il ne fut pas assez aveugle pour ne pas voir qu'Henri lui avait dit la vérité, que Clara l'aimait toujours.
Cela même l'aurait un peu gêné si la jeuqe femme n'avait eu le tact d'amener la conversation sur le terrain qui lui avait été désigné d'avance.
Gaétan ne venait que pour lui parler d'affaires. Il le lui avait l'ail dire. A cet égard elle ne conservait pas la moindre illusion.
L'intérêt qu'elle prit elle-même à cette conversation acheva do dissiper entre eux toute contrainte.
Lorsqu'enfin Henri et Gaétan se retirèrent, Clara put se livrer à la joie dont son cœur était inondé.
Elle l'avait revu! c'était plus qu'elle n'aurait jamais osé espérer!
Bien plus, oUe allait sans doute le revoir encore, puisqu'ils poursuivaient en commun le même but.
Aussi, fidèle à la parole donnée, elle envoya le lendemain matin son domestif[ue à l'auberge des Quatre-Chemins.
— Vous demanderez M. Ferdinand, lui avait-elle dit, et vous lui annoncerez que j'ai changé d'avis; qu'en conséquence je le prie de vouloir bien passer chez moi de midi à une heure.
Lorsque revint le domestique, r,lara fut très étonnée de la réponse qu'il apportait.
Il avait trouvé l'auberge fermée, et les soldats qu'il avait interrogés lui avaient appris que les propriétaires avaient été arrêtés la veille, sous l'inculpation de meurtre, et conduits devant l'autorité militaire.
Jusqu'ici cette arrestation n'avait rien que de très logique. Elle coïncidait avec les soupçons qu'Henri et Gaétan avaient communiqués à la jeune femme.
Elle se flatta donc qu'ils lui apporteraient dans la journée Texpliralion qu'elle attendait.
Or, non seulement ils ne se présentèrent pas à l'hôtel, mais encore Clara ne vit pas arriver le soir, ainsi que cela avait été convenu, l'homme de confiance par lequel Henri devait envoyer chercher sa réponse.
Cela commençait à l'inquiéter.
Au milieu des préparatifs que nécessitait leur expédition, Hemi et Gaétan avaient complètement oublié Clara.
D'ailleurs, alors même qu'ils y auraient songé, les recherches qu'ils avaient dû faire pour se procurer des armes de choix les auraient empêchés de se rendre chez elle. Ils étaient préoccupés en ce moment de bien autre chose, en vérité, que du sort de Ferdmand et des Bishmuller
Leur projet de reconnaissance avait été ébruité. Non seulement leurs camarades les avaient accompagnés jusqu'aux avant-postes, mais encore beaucoup d'autres soldats de toutes armes, aux oreilles desquels était paivenu le bruit de celte héroïque tentative, étaient anxieux d'en connaître le résultat
Aussi la ligne des curieux était-elle assez compacte en arrièic du cordon de sentinelles.
Les factionnaires avaient été prévenus, et, sur toute la hgne, avaient reçu l'ordre de surveiller attentivement la Seine.
Depuis huit heures du soir. Gaétan et ses amis étaient partis. Vers deux heures du matin, on ne les avait pas revus encore.
A \rai dire, on ne comptait pas beaucoup sur llieureux succès d'une entreprise si hardie, et cependant on s'intéressait au sort de ces courageux aventuriers.
Bon nombre de curieux, à mesure que Fheure s'avançait et que le froid se faisait plus vivement sentir, avaient déserté la place; mais la plus grande partie était restée.
Ce qui pouvait, dès le début, faire bien augurer du résultat, c'est que l'on n'avait pas entendu un seul coup de fusil pendant les deux heures qui avaient suivi leur départ.
Donc il est probable qu'ils avaient réussi à aborder sans être découverts sur la rive opposée; donc ils devaient être déjà sur le territoire occupé par l'ennemi.
De temps en temps, ceux qui avaient une montre la tiraient de leur gousset pour la consulter. On avait calculé que, pour atteindre Maisons-Laflitte et pour en revenir, il leur fallait au moins quatre ou cinq heures.
Or, six heures s'étaient écoulées, et l'on ne -^savait à quoi s'en tenir.
Tout à coup, à travers le silence de la nuit, retentirent à la fois plusieurs détonations. Chacun sauta sur son fusil et se tint prêt à tout événement. Les sentinelles redoublèrent de viiiilance.
Les détonations partaient de l'autre rive, h la hauteur du Ponlaux-Angiais. On se porta dans cette direction et l'on écouta avidemenl.
Pendant quelques minutes, la nuit demeura calme, puis oïl entendit dans l'eau le bruit produit par la chute d'un corps lourd.
Presque immédiatement on vit l'île s'éclairer de plusieurs lueurs, suivies de nouvelles détonations; si rapides que fussent ces lueui's, elles avaient permis de distinguer l'uniforme prussien. Aussitôt une décharge générale du côté des Français salua cette apparition, et força ceux qu'elle n'atteignit pas à battre prudemment €n retraite.
On ne s'était pas trompé au son de leurs armes.
Ce n'était pas avec des fusils que tiraient les Prussiens, c'était avec des revolvers. Mais sur qui ou sur quoi tiraient-ils? Pas un projectile n'avait sil'ilé aux oreilles des soldats. 11 leur avait même semblé reconnaître ce frémissement que produit la balle en frappant la surface de l'eau.
Pourtant pas un bateau ne sillonnait le lleuve.
Mais, au bout de quelques secondes datlention, on aperçut quelque chose de noir qui ilotlait dans le courant et qui se rapprochait peu à peu de la berge.
— Qui vive! cria la sentinelle.
— A moi. France! repondit une voix épuisée.
Aussitôt vingt hommes emportés par leur élan, oubliant toute consigne, se précipitèrent au-devant du nageur.
Il n'avançait que lentement. Sa respiration brève et bruyante ressemblait à un râle d'agonie.
Enfin il parvint à poser une main sur Fherbe glacée, mais en vain il essaya de sortir de Feau, ses forces l'abandonnèrent.
Quarante bras l'enlevèrent à la fois et le ramenèrent sur la rive.
— Vous êtes blessé? lui demanda-t-on.
— Oui, répondit Gaétan, si bas qu'on l'entendit à peine.
— Ei les autres?
— Morts ou prisonniers, répondit-il encore.
Mais, cette fois, il tomba sans connaissance dans les bras de ceux qui le soutenaient.
Un officier se trouvait parmi les soldats.
— Allons, dit«il, ne voyez-vous pas que cet homme va mourir de froid? Déshabillez-le vivement, et que ceux qui le peuvent fassent comme moi.
En même temps, il détachait de ses épaules une lourde pelisse, qu'il étendit à terre et sur laquelle on déposa Gaétan. En un clin d'œil il fut dépouillé de ses vêtements.
Le généreux exemple de l'officier fut aussitôt suivi par ceux qui en avaient été témoins. Pelisses, manteaux, capotes même, tombèrent si dru sur le blessé, qu'il, fut littéralement enseveli sous cette avalanche de laine el de fourrures.
Ou le roula dans cette épaisse enveloppe et on le transporta au
cantonnement qu'occupait son bataillon, sans qu'il donnât signe de
vie.
Le chirurgien, qu'on avait mandé, accourut en toute hâte.
Tous les officiers présents l'accompagnaient, curieux d'assister à la résurrection de* leur compagnon d'armes el d'entendre de sa bouche le récit de l'expédition qu'il avait faite.
Quelques soldats de bonne volonté frictionnèrent Gaétan à tour de rôle sous la surveillance du major, et finirent par ramener la chaleur dans ce corps glacé. Le froid de l'eau avait arrêté le sang qui s'échappait des deux blessures qu'il avait reçues.
Ce fut peut-être à celle température exceptionnelle qu'il dut d'avoir assez de force pour traverser de nouveau la Seine, malgré la deuxième balle qui l'avait atteint à l'épaule dans sa fuite désespérée.
LE DRAME DE PONïCHARRA
Elle ùtaiL telli'iucnt absorbée. ;P. 6C0.)
Mais dès que la circulation du sani^ se rétablit, riiéiiiuiragie recommença. Fort heureusement, celte fois, le remède était à côté du mal. Le chirurgien réussit à extraire les deux balles et à poser le premier appareil. Seulement Gaétan n'avait pas encore repris connaissance — ce qui lui épai'giui, du reste, les douleurs de l'opérnlion.
Après avoir visité les blessures, le major déclara qu'elles nétaient point mortelles. La plus dangereuse, celle de 1 épaule, pouvait oiTrir
LIV. 75. — LE DRAME DE PON TCHARUA. — P. SAUMÈRE. — J. ROL'FF ET C"', ÉD.