‹ Le drame de PontcharraChapitre 43 sur 77 · COMMENT RÉAPPARUT TOUT A COUP MATIFON · texte numérisé non relu

COMMENT RÉAPPARUT TOUT A COUP MATIFON

Cette fois, Gaétan était ébranlé. Il ne riait plus. Il ne se raillait plus, comme il l'avait fait quelques jours auparavant, de la crédulité d'Henri. Il commençait à croire que Matifon avait très sérieusement étudié le caractère de Clara, et que les convictions de l'avocat étaient réellement assises sur autre chose que sur une naïve crédulité.

Maintes fois, entre Alice et son mari, il avait été question des

assiduités d'Henri chez M""* de Saint-Rémy. Alice ne les voyait pas d'un œil indulgent, il faut l'avouer.

Elle ne supposait pas que leur jeune ami n'allât chez cette femme que pour y faire des études de mœurs. Donc, pensait-elle, il a un intérêt quelconque à se montrer assidu.

Il est vrai que Matifon avait noué chez elle de magnifiques relations, qu'il s'y faisait peu à peu une clientèle de choix. Au point de vue de son intérêt, ce n'était déjà pas trop maladroit. iMais était-ce bien son véritable but? Ne nourrissait-il pas l'arrière-pensée de conquérir un jour les faveurs de cette vestale apocryphe?

Gaétan n'était pas éloigné de le croire avec Alice.

Jamais plus il n'avait été question de Clara devant M°" Desrochers. Elle ne cachait pas l'aversion que cette femme lui inspirait.

De son côté, quand il était seul avec Henri, Gaétan était trop plein de son récent bonheur pour s'entretenir d'autre chose que de son amour. Il n'avait, en outre, aucune raison de provoquer les confidences d'Henri, qui ne lui en faisait pas.

Pour lui, Clara était un simple souvenir, qui, sans lui laisser la moindre amertume, ne lui causait aucun plaisir. Il avait conservé pour elle une certaine reconnaissance, mais c'était tout.

Depuis le commencement du siège, que nos deux amis vivaient en camarades, en garçons, jamais ils n'avaient mis Clara sur le tapis.

De la part d'Henri c'était faire preuve de tact. Il ne voulait pas remuer des cendres, mal refroidies peut-être.

Il fallut que le hasard l'y contraignît, pour que Matifon, poussé à bout, mît enfin Gaétan au courant de ce qu'il avait observé, des soup çons qu'il avait conçus. Or, voilà que ces soupçons trouvaient un écho chez dame Balbine elle-même!

Gaétan n'était pas loin de les partager. Le silence obstiné que gardait la Dame noire semblait les corroborer encore. Aussi était-it bien décidé, le lendemain, à lui faire rompre ce mutisme étranee, lorsque le chirurgien entra dans sa chambre.

11 était grave et soucieux. Il marchait à grands pas, la tèle baissée, impatient, préoccupé. %

— Qu'avez-vous donc, docteur? demanda Gaétan.

— Vous n'avez pas entendu?

— Quoi?

— Le canon.

— En effet, il m'avait bien semblé... mais je croyais me tromper.

— Du tout, il gronde depuis ce matin avec une violence dont le siège n'a pas encore fourni d!exemple.

— On se bat donc?

Il paraît que oui.

— De quel côté?

— Du côté de Buzenval.

— Connaît-on le résultat de la bataille?

— Pas encore.

— Mais espère-t-on un heureux résultat?

— Si on ne l'espérait pas, répondit le major, à quoi bon faire tuer inutilement tant de braves cœurs ?

— Ah! si vous voyiez Paris en ce moment! mon cher! il a îa fièvre, il est magnifique.

Le docteur avait raison.

Quelles illusions furent les nôtres pendant cette campagne sans précédent! La province et Paris les partageaient également.

A la province on disait : Ne craignez rien : Paris a six cent mille hommes sous les armes. Il est bien pourvu, bien ^approvisionné, il a fabriqué des canons, des mitrailleuses; il n'attend que le moment où l'instruction de son armée sera complète, oii ses batteries seront montées, pour faire une sortie devant laquelle ne pourra tenir aucun obstacle.

Et la province le croyait.

Six cent mille soldats à Paris, pensait-elle. En voilà plus qu'il n'en faut pour balayer les deux cent cinquante mille hommes espacés autour de lui!

Quant à ce pauvre Paris, il ne savait pas grand'chose, pour ne pas dire qu'il ne savait rien. On lui avait dit que les mobilisés allaient fournir un contingent de douze cent mille hommes.

Paris le croyait aussi.

Il ignorait ce qui se passait au dehors. Il ne recevait que de loin en loin ces bulletins mensongers, que les journaux de province répandaient avec une candeur voisine de l'innocence.

D'après ces rapports — et, en vérité, l'on devrait dire d'après ces cancans — les Prussiens étaient hors d'état de se maintenir en France pendant l'hiver. Ils avaient les fièvres ; Tarmée était atteinte d'une ophthalmie qui la menaçait d'une cécité générale; les soldais avaient des maux de pieds qui les empêchaient d'avancer. Ils ne demandaient qu'à mettre bas les armes. Ils étaient mal équipés, mal habillés, mal nourris.

LE DRAME DE PONTCHARRA eio

Et tout cela, on le croyait encore!

En ^'ain voyait-on les Allemands répandre sur toute la France leur multitude envahissante; on lisait cela dans les journaux, on le répétait, on espérait que c'était vrai.

Et tandis que ces illusions aveugles faisaient battre à l'unisson tous les cœurs, on ne s'apercevait pas que des voleurs impudents spéculaient hideusement sur les désastres du pays! On ne voyait pa? nos pauvres soldats marcher sans souliers dans la neige avec des habits « neufs » en lambeaux, tellement en lambeaux que Ton 'distinguait la peau à travers les déchirures, et que la décence elle-même en était cruellement ofï'ensée.

Non, on ne voyait rien de tout cela. Et, jusqu'au dernier moment, on se figurait que la victoire infidèle nous reviendrait. C'est inouï, insensé, mais c'est ainsi.

A peine le désastre de Bourbaki commençait-il à ouvrir les yeux de la province, que le bruit de la capitulation de Paris achevait de les dessiller, et plongea finalement la France dans une prostration dont elle s'est à peine relevée depuis cette époque.

Mais, avant de capituler, Paris voulait tenter un suprême effort. Le désenchantement n'était pas assez complet, et ce que la capitale avait amassé de hainer pendant quatre mois de privations et d'angoisses avait besoin de déborder.

Quel enthousiasme brillait dans les yeux de ces gardes nationaux ([ui allaient au feu pour la première fois! Par quel élan patriotique ils étaient emportés! Les troupes de ligne en juraient de jalousie. On ne se moquait plus de ces soldats d'occasion. On ne chantait pas sur leur passage l'air des « Pompiers de Nanterre. » On se découvrait, on les saluait, on les acclamait, car, à voir de quel pas ils marchaient, on comprenait qu'ils allaient mourir et mourir gaiement — « pro patriâl »

Oh! la patrie! Quelle note subhme! Et dire que l'on entend des gens se plaindre qu'il n'y a plus de patrie, que nous sommes « pourris. »

Misérables! Trouvez-moi donc un sentiment plus fort et plus sacré que celui-là. C'est vous qui n'avez plus ri-en dans le cœur ni dans les entrailles. Plus de patrie!

Conduisez-les bien, ces héroïques Français, dont vous faites si peu de cas, et vous verrez...

Vous n'étiez donc pas à Buzenval? Vous n'avez donc pas vu quelle impétueuse ardeur et quel sang-froid déployaient ces recrues

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de trente ans, qui s'avançaient malgré les balles, les obus, la mitraille sans s'inquiéter de l'artillerie qui devait les soutenir et qui n'arrivait pas?

Les avez-vous comptés, les héros de cette journée sinistre?

Savez-vous combien de dévouements ont été enterrés inutilement dans ce combat du désespoir? Plus de patrie! Allez donc le dire aux mères, aux pères, aux épouses, aux fiancés, aux parents, aux amis de ces martyrs. Ils vous élrangleront de rage et de douleur, et ce sera l)ien fait!

Ah! mon pauvre Paris! Tu les a payées cher, tes erreurs d'un jour! Tout ce que tu as fait, tout ce que tu as souffert, tout ce que tu as versé de larmes et de sang, tout cela n'a pas pu retarder d'un»' heure les humiliations de la défaite!-..

Sans prévoir l'avenir, Gaétan et le docteur écoutaient silencieusement les furieux grondements du canon. Ils sentaient que la France jouait son vatout. Il y avait bien là de quoi réfléchir!

Peu à peu la nuit tomba. Un grand silence se fît. Le bronze cessa (le tonner.

— D(\jà!... pensa Gaétan, dont le cœur se serra.

Pendant toute la soirée le docteur courut aux nouvelles. Lorsqu'i revint, il ne savait rien. Des bruits contradictoires, des affirmations sans consistance, des découragements précoces: voilà tout ce qu'il avait recueilli.

Le lendemain matin, avant l'aurore, il était sur pied. Il écoula. Il croyait que de nouveau le canon allait faire entendre sa voix formidable... Rien! Quoi? c'était fini?

Il revint auprès de Gaétan.

De tous les blessés qu'il soignait, c'était le seul qui pût le comprendre, le seul dont l'éducation et les sentiments généreux fussent eu harmonie avec ses propres instincts.

Gaétan aussi avait écouté, et n'avait rien entendu.

Ils se regardèrent sans mot dire. Ils n'eurent pas besoin d'échanger de longues phrases pour traduire le morne abattement qui s'empara d'eux. La tragédie était jouée. Il ne restait plus qu'à relever les victimes. C'en était fait !

Et cependant, illusion suprême, on ne le croyait pas encore. Au fond des regards de ces deux hommes silencieux brillait encore une vague lueur... De quoi? ils auraient été fort embarrassés de le diie eux-mêmes.

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