‹ Le drame de PontcharraChapitre 44 sur 77 · CI · texte numérisé non relu

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Couché dans cette esuèce de Irauclice. (P. 620.)

Fort heureusement, un bruit inattendu vint faire diversion à ce pénible découragement.

La porte extérieure s'ouvrit avec fracas, et des pas précipités retentirent dans rantichambre.

Puis, comme la porte de la pièce où reposait Gaétan était restée ouverte, un homme, couvert d'un uniforme débraillé, souillé do boue, le visage entlammé, les traits amaigris, se préc'i[)ita dans la riianibre.

LIV. 78. — LE DHAME DE PONTCnARRA. — P. SAUMÈnE. — J. BOIFF ET C"', ÉD. U" "S

Gaétan considérait d'un œil stupéfait cet homme qui lui tendait les bras, et qu'il ne reconnaissait pas.

— Henri ! s'écria-t-il tout à coup. Vous! c'est vous î

C'était bien, en effet, ce brillant et joyeux Malifon, dont tout le monde jusqu'à ce jour avait exalté l'élégante tenue et la belle humeui*. C'était iui qui revenait dans un tel état qu'il semblait s'être pour ainsi dire vautré dans ia boue.

— Excusez-moi. mon clier ami, dit-il à Gaétan, de me présenter en pareille tenue, mais lorsque je suis revenu ce matin aux avantj)0stes, il ne m'a pas été possible de trouver mon brosseur ni ma cantine, de sorte que je n'ai pas eu le temps de me changer ni même de me débarbouiller. On m'a dit que vous étiez blessé daugereusement, je n'ai pas voulu perdre une minute pour venir vous serrer la main. Eh bien? il me semble que pour un blessé vous ne vous portez pas trop mal? ^

— C'est vrai. Grâce aux soins que l'on m'a prodigués, je serai à peu près rétabh dans deux ou trois jours. Le docteur me permet aujourd'hui de me lever pour la première fois, mes blessures sont fermées et à peu près guéries. Dans un mois il n'y paraîtra plus.

— A la bonne heure! fit joyeusement le capitaine.

— Mais vous, mon cher, reprit Gaétan, comment êtes-vous ici? Car, en vérité, je me demande si je dors ou si je veille, si c'est bien vous qui êtes là devant moi.

Et Alfred? interrogea Gaétan.

— Alfred a reçu une balle dans le côté, cinq ou six coups de sabre sur tout le corps. Il était condamné, mais il a inlerjeté appel, comme nous disons au palais. Seulement il est prisonnier.

— Mais il guérira?

— Il paraît que oui.

— Et Ernest?

— Ah! Ernest... balbutia Matifon en secouant gravement la tête,

— Il est mort? demanda Gaétan, dont le cœur se serra. Henri ne répondit pas.

— Mort ! gémit Gaétan. Et c'est moi qui l'ai tué. - Comment, vous? fit Henri avec vivacité.

— Sans doute. N'est-ce pas grâce à ma sotte intervention que tes deux soldats ont lancé sur nos traces cet infernal peloton de cavaliers?

— Je ne dis pas le contraire, mais...

— N'est-ce pas ce peloton de cavaliers qui a fini par nous atteindre, alors que nous étions déjà hors de tout autre danger?

— Je le reconnais...

— Vous voyez donc bien que sans moi ce pauvre Ernest serait encore de ce monde! soupira Gaétan.

— Vous avez des raisonnements subtils auxquels il est assez difficile de se soustraire, dit Henri ; mais laissez -moi vous faire observer qu'ils n'ont pas le sens commun. Voulez-vous savoir ce qui m'étonne le plus, moi?

— Oui.

— C'est que nous soyons trois, encore vivants, sur quatre que nous sommes partis.

— Assurément, c'est quelque chose, mais cela ne suffit pas à apaiser les remords que je ressens.

— C'est de l'enfantillage, cela, mon ami. Daignez répondre catégoriquement à la question que je vais vous poser.

— Je vous écoute.

— Lorsque vous vous êtes mis en route ce jour-là, vous alteudiezvous à revenir?

— Non, j'en conviens.

— Eh bien, mon cher, chacun de nous était dans le même cas. Donc c'est un hasard — que dis-je? c'est un miracle! — si nous nous retrouvons tous les deux face à face et si Alfred n'a pas succombé à ses sept ou huit blessures. Donc, loin de nous plaindre et de nous désoler, nous devons remercier le ciel d'avoir été pour nous si clément.

— Quant à cela, je suis absolument de votre avis, répondit Gaétan. Cependant...

— Et vous êtes là à ergoter, à discuter, à regretter, au lieu de me demander pourquoi je suis en si piteux état, et comment je suis arrivé ici, fit Matifon pour détourner la conversation.

— C'est juste. Vous étiez pourtant prisonnier?

— Je l'étais encore hier matin. Bien plus, j'étais destiné à faire partie d'un convoi qui s'achemine ce soir vers l'Allemagne.

— Et vous vous êtes échappé?

— Hier, dès le commencement de la bataille. Et ce qui me surprend le plus, c'est de n'avoir pas été tué vingt fois dans la journée.

— Comment?

— J'étais entre deux feux, mon pauvre ami. Profitant d'un moment où mes gardiens battaient en retraite ; j'ai vris la îir/iv. rampant dans la boue, entre le^ Prussiens qui me canarûai-a' *>♦ *-.

Français qui leur ripostaient. Si les nôtres avaient pu reconnaître de loin mon uniforme, je me serais montré; mais lever seulement la tête était le plus grand de tous les dangers qui me menaçaient.

Enfin, je réussis à atteindre une maisonnette, derrière laquelle je j)us me mettre à Tabri — au moins des balles prussiennes — mais non pas des balles françaises.

Pour ne pas être maltraité, il fallut donc, dans la singulière position où je me trouvais, c'est-à-dire à plat ventre, que je rassemblasse devant moi, les matériaux de cette maison ruinée, de façon à former une barricade.

J'y réussis enfin, et, depuis ce moment, couché dans cette espèce de tranchée, dont la mur de la maison formait l'une des parois, et dont celui que j'avais élevé formait l'autre, il me fut donné d'assister au plus magnifique spectacle qui jamais ait frappé mes regards.

J'ai tout vu, et cependant je mentirais si je vous disais qu'il me reste autre chose que des impressions confuses, une fatigue excessive, et un bourdonnement d'oreilles qui n'est pas encore dissipé,

J'avoue que je ne me faisais aucune idée de ce que c'est que la guerre, et je finis par croire qu'il faut, en effet, de cet horrible métier un assez long apprentissage, pour faire ce que l'on appelle un bon soldat.

Bien qu'il ne me souvienne que de sensations mal définies, je sais que ce que j'ai vu était vraiment d'une splendeur saisissante.

Devant moi, étagées sur le coteau, les batteries prussiennes disparaissaient dans un nuage de fumée blanchâtre, cachées derrière un brouillard laiteux, dont l'éclair livide des pièces déchirait par intervalles le rideau cotonneux.

Au-dessous, un bruit crépitant de mousqueterie, précédant une sorte de serpent noir, qui se ruait en avant sur une muraille blanche el crénelée.

Le temps, sombre et brumeux, ne me permettait de distinguer les objets que par grandes masses entrecoupées.

Dans cette atmosphère de brouillard et de salpêtre, ou entrevoyait vaguement la ligne de nos tirailleurs, courant, allant, venant, fourmillant sur le champ de bataille, emportés par un irrésistible élan.

Tout cela > agitait devant moi avec une sorte de frénésie héroïque. El partout autour de moi, j'entendais ce bruit incessant, je voyais Cfîtte brume, sillonnée de sinistres éclairs.

De temps en temps, tout disparaissait à mes yeux, tant le rideau de yapeur était épais; puis le vent souffiait par rafales emportait ce

LE DRAME DE PONTGHARRA 62t

voile impénétrable, et tout à coup je distinguais de nouveau nos courageux soldats s'agitant au milieu de la mêlée formidable.

Derrière moi, c'était pis encore.

Les batteries du Mont-Valérien et des redoutes tonnaient sans relâche avec un épouventable vacarme. Par-dessus ma tête passaient, avec un frémissement étrange, des balles et des obus.

C'était comme une pluie de fer et de plomb qui siftlait, hurlait, criait, pleurait, en faisant sa sanglante moisson.

Les régiments succédaient aux régiments et se précipitaient dans la fournaise, au milieu de laquelle ils semblaient s'engouffrer.-

Une force surhumaine me poussait en avant, une fièvre inconnue me possédait.

Alors je voulais me lever, sortir de celte ornière de boue et de moellons au fond de laquelle j'étais couché ; je voulais m'élancer avec eux, mais les balles sifflaient si dru au-dessus de moi, que je reprenais aussitôt mon immobilité craintive. Je n'aurais pas fait dix pas sans être transpercé vingt fois.

Et toujours je regardais, malgré moi, sans calculer le temps, sans me rendre compte de ce qui se passait.

Vous ne vous imaginez pas, mon cher Gaétan avec quelle rapiditrs'écoulent les heures en pareil cas.

Je me figurais que j'étais là depuis quelques minutes, lorsque je vis peu à peu l'horizon s'obscurcir. Les masses que je distinguais lins tant d'avant s'estompaient par degrés et ne formaient plus que des silhouettes fugitives, qui glissaient comme des fantômes.

La fusillade se ralentissait, le combat allait cesser. Seule, l'artillerie grondait toujours.

Je crus être le jouet dune erreur. Comment! j'étais coucht' depuis le matin dans ce lit de boue, et je n'étais pas glacé! Je n'avais pas mangé depuis la veille, et je n'avais pas faim! Je consultai ma montre, elle marquait cinq heures et demie. Je ne pouvais pas en croire mes yeux. Je l'approchai de mou oreille... elle marcliait, d'un mouvement régulier, immuable.

Enfin la fusillade cessa tout à fait.

J'allais sortir de ma retraite, lorsqu'à lavers l'ombre bleuâtre je vis s'avancer une longue procession qui me glaça d'horreur.

C'étaient les brancardiers, les mulets porteurs de cacolets, les frères de la Doctrine chrétienne, qui venaient ramasser les blessés.

Je voyais défiler à quelques pas de moi cette escorte silencieuse et morne, et je me sentais navré.

N'importe. C'était le salât qui savançait.

Je me hasardai enfin à travers la plaine, je courus à eux, je me fis reconnaître et je racontai ma triste odyssée.

Pendant douze heures j'étais resté entre deux feux sans recevoir une égratignure.

On me conduisit au quartier général, on m'interrogea. Je fournis sur les forces ennemies les renseignements les plus précis.

Enfin on me donna à manger. Il était temps! Mes forces étaient épuisées, mes jambes me soutenaient à peine.

Je me roulai dans une couverture et je m'endormis d'un somniril de plomb.

Ce matin au petit jour, je me réveillai et je sollicitai la permission, qu'on m'accorda, de rejoindre mon bataillon.

Là, je fus traité comme un revenant.

Le commandant, mes camarades, me sautèrent au cou; mesoldats me serraient les mains avec frénésie.

Pour moi, j'avais peine à comprendre tant de joie. Ah! mon cher Gaétan, quel délicieux moment j'ai passé là, et que c'est bon de se sentir aimé !

Assurément, Henri n'avait pas la prétention de raconter la bataille de Buzenval.

Aux généraux, depuis longtemps familiarisés avec ces sortes de combats, il appartient de tout embrasser du regard, et de deviner ce qui se passe derrière ces nuages, au delà desquels le novice ne voit rien, de suivre les mouvements d'un ennemi invisible, et de se rendre un compte exact de ce qui se passe.

Le jeune avocat n'avait pas la prescience militaire.

Ainsi qu'il l'avait dit lui-môme, il ne rendait compte que d'impressions personnelles et très indécises.

Pourtant il réussit à produire une grande impression sur Gaétan, tout aussi novice que lui en pareille matière, et même sur le docteur qui, sans être ce que l'on est convenu d'appeler « une vieille culotte de peau », avait déjà de ces luttes sanglantes une certaine expérience.

Tous deux, malgré l'insuffisance du tableau et le peu d'espace que le rayon visuel de Matifon avait embrassé, ils comprenaient qu'une lutte gigantesque avait rempli cette longue journée,

Ouant au résultat négatif qu'elle obtint, ils ne l'apprirent que sept ou huit heures plus tard.

Après avoir adressé à Henri plusieurs questions relatives au

combat, à la position de l'ennemi, le docteur se retira pour laisser nos deux amis causer à l'aise.

— Eli bien! fit alors Matifon, vous voilà hors de danger. Décidément, cette Dame noire est une fée des contes orientaux.

— Je commence à le croire, répondit Gaétan pensif.

— Et dame lialbinc, qu'a-t-elle dit? Sait-elle que vous êtes blessé?

— Après m'avoir attendu dix jours, la pauvre femme s'est décidée à pousser jusqu'à nos avant-postes pour obtenir de mes nouvelles.

— Vous ne l'aviez donc pas fait avertir?

— Non. Je voulais auparavant être en état de la recevoir et de la rassurer. Fort heureusement, ce n'est qu'hier qu'elle s'est mise en route, qu'elle a appris TexpédiLion que nous avion? faite et ce que j'en avais rapporté. Je vous laisse à penser si elle m'a grondé! Mais c'est égal. Elle est partie d'ici pleinement rassurée, et je lui ai épargné onze jours d'inutiles angoisses.

— Tant mieux, chère bonne vieille. Je veux la voir en vous quittant.

— Et je ne répondrais pas qu'elle ne vous sautât au cou comme vos camarades, ajouta Gaétan en souriant. Attendez-vous à cette accolade, mon cher. Faites-vous servir un bon déjeuner, demandezlui du linge, des habits, tout ce dont vous aurez besoin, car je vous le jure, vous êtes à faire peur.

— Je le sais. Aussi ne serais-je pas venu dans une tenue semblable, si je n'avais eu hâte de vous serrer la main. Mais mon brosseur était de grand'garde, il avait mis ma cantine en sûreté... j'aurais été forcé d'attendre son retour. Je n'en ai pas eu la patience, je l'avoue.

— Et je vous en remercie, dit Gaétan avec effusion. Ainsi vcus n'avez plus rien à m'apprendre?

— • Absolument rien.

— Vous n'avez pas revu Clara?

— Pas encore.

— Et celle affaire de l'auberge des Quatre-Chemins, qu'est-elle devenue?

• — Je l'ignore.

— hiforinez-vous en donc, je vous prie.

— Dès aujourd'hui, je vous en donne ma parole.

— Vous savez que j'ai toujours entre les mains cette bague que j'ai arrachée du doigt du cadavj-e.

-^ Ah! on ne vous l'a pas réclamée encore?

— Je n'ai entendu parler de rien.

— Cependant le commandant du 5° mobiles a consigné ce détail dans son rapport, il me semble?

— Oui, je voulais niême joindre à son rapport cette pièce de conviction, fit Gaétan, mais il m'a fait observer qu'elle s'égarerait, qu'elle serait plus en surêté dans ma poche que partout ailleurs, et que d'ailleurs on me la demanderait en temps et lieu.

— Et personne ne s'est présenté?

— Personne.

— Voilà qui est singulier, dit Henri. Dans tous les cas, j'irai voir Clara tout à l'heure, je verrai aussi le commandant, et ce soir ou demain je vous rapporterai ce que j'aurai recueilli.

— C'est cela.

— Et vous? n'avez-vous non plus rien à m apprendre?

— Moi! fit Gaétan. Voilà treize jours que je n'ai pas quitté mon lit.

— C'est juste, mais vous avez reçu des visites, on me l'r. dit. Ne serait-ce que celle de dame Balbine...

— Sans doute, et même il faut que je vous fasse part à ce sujet d'une coïncidence assez bizarre.

— Laquelle?

— Lorsque dame Balbine s'est présentée hier ici, l'infirmier ne la connaissait pas et ne voulait pas la laisser entrer sans l'autorisatioii du major. Vous devinez si dame Balbine s'est récriée! A ce bruit, la Dame noire est accourue et s'est informée de ce qui se passai!. \u son de cette voix, la pauvre vieille s'est arrêtée net. Elle aurait éclaté peut-être, si l'infirmier n'avait pris soin delà calmer et de lui présenter la Dame noire.

— Comment, elle aurait éclaté? demanda Henri surpris. A propos de quoi?

— C'est que l'organe de l'inconnue lui avait rappelé comme à vous celui d'une autre femme;

— De Clara? s'écria Matifon stupéfait.

— Précisément.

— En effet, voilà qui est singulier!

— Si singuher que j'ai résolu d'en avoir le cœur net, poursuivit Gaétan.

— Que comptez-vous donc faire?

— Je veux aujourd'hui même solliciter de la Dame nou'e une entrevue, et lui faire rompre le silence obstiné qu'elle garde vis-àvis de moi.

Gaétan reconnut Clara! (P. 632.)

— Bien, mais y consentira-t-elle?

— Pourquoi s'y refuserail-elle?

— Dame... balbutia Henri, si c'est réellement Clara...

— Et si elle n'accepte pas, croyez-vous que nos soupçons en seront moins fondés?

— Non, mais ce ne seront toujours que des soupçons.

LIV. '39. — LE DfiAME DE PONTCHARRA. — P. SAUNIÉRE. — J. ROL'FF liT C'«, ÉD.

LTV. 79

— Qui, iiiaiiitenant, se changeront pour moi en une irrévocoblo certitude, acheva Gaétan.

— Prenez garde! fit Henri en souriant. Vous allez devenir plus crédule que nwi, vous, le sceptique d'il y a quinze jours.

— N'ayez peur, répondit Gaétan, je ne me laisserai convaincre qu'à bon escient.

A ces mots ils se séparèrent.

Ainsi qu'il Favait promis, Henri se rendit chez dame Balbine, et dut subir l'accolade que lui avait prophétisée Gaétan.

Exclamations, reproches, embrassades, serrements de main, cris de détresse et de joie, la pauvre vieille entremêlait tout cela dans la bruyante expansion de son ravissement.

Deux heures après, le capitaine Matifon, bien repu, bien brossé, bien astiqué, se présentait chez M""" de Saint-Rémy.

— Enfin ! s'écria-t-elle en l'apercevant. Ce n'est pas malheureux ! Voilà près de quinze jours que vous me laissez sans nouvelles. D'où sortez-vous donc? Je vous croyais prisonnier...

— Prisonnier, moi! qui vous l'a dit?

— Mon domestique, que j'ai envoyé inutilement à l'auberge des Quatre-Chemins, aux avant-postes. Ne vous souvient-il plus de ce que nous avions décidé au sujet de Quasimodo?...

— En effet, je me rappelle à présent...

— Eh bicE ! le lendemain du jour où vous m'avez quittée, ]'ai envoyé mon domestique à l'auberge. 11 a trouvé porte close. Ces individus, paraît-il, avaient été arrêtés pendant la nuit. Est-ce vrai?

— Parfaitement, j'étais là avec Gaétan, Nous avons aidé au commandant de la redoute de Charlebourg pour dresser procès-verbal.

— Bien, mais je l'ignorais, moi. Aussi vous ai-je attendu toute la journée du lendemain, espérant que vous m'apporteriez une explication.

— Je le voulais, mais le temps nous a manqué.

— Mais pourquoi, le soir, ne m'avez-vous pas envoyé avec un mot l'homme de confiance que vous m'aviez annoncé? demanda Clara.

— J'ai tous les torts, je le confesse; niais je vous avouerai ég'-aleiiient que, ce jour-là, celte affaire de l'auberge des Quatre-Chemins n'avait plus pour moi qu'un intérêt accessoire. Nous avons passé tout notre temps à préparer l'expédition que nous avions projetée.

— Et dans laquelle M. Gaétan a été blessé, lit Clara.

— Ah çà! Vous savez donc tout? demanda Henri.

— Mais, mon ami, c'est bien naturel, répondit la jeune femme. Du moment que vous ne veniez pas à moi, il fallait bien que j'allasse à vous. Ne vous ai-je pas dit que j'avais envoyé mon domestique aux avant-postes? Croyez-vous que votre expédition fût un secret pour vos camarades?

— Non.

— A la bonne heure! sans cela, je vous aurais détrompé. Mais votre tentative de reconnaissance est connue de tout Paris. Il n'y a pas une feuille qui se respecte qui ne l'ait racontée. Tenez : regardez ce paquet de journaux qui est là, sur ma table, à côté de ma carte de l'état-major, il est rempli de vos prouesses, de celles de M. Gaétan surtout, qui, ayant eu la chance de s'échapper des griffes prussiennes, a eu tous les honneurs du récit.

— Fichtre ! 11 ne les a pas volés, s'écria Henri. Une balle dans la jambe, une dans l'épaule... deux bras de la Seine à traverser avec cela... un bain froid par quinze degrés... merci. Je me demande encore comment il en a réchappé.

— Comprenez-vous à présent que je sache que vous étiez mort ou prisonnier? interrogea Clara.

— Parfaitement, mais j'ignorais avoir fait tant do bruit dans Landerneau, répondit i\latifon. Et save/.-vous aussi comment se porte Gaétan?

— Oui, j'ai fait prendre de ses nouvelles, on m'a dit qu'il allait mieux, qu'il guérirait.

— Où vous a-t-on dit cela?

— A l'ambulance de la Dame noire, fit naïvement Clara. i\Iais d'où venez-vous donc, mon cher? Vous imaginez-vous, depuis que vous l'avez quitté, que Paris soit un pays perdu, que Ton ne sache rien de ce qui arrive, que je ne connaisse pas au moins de nom la Dame noire, dont tout les journaux s'occupent également, dont vous m'avez parlé vous-même.

Henri était abasourdi.

Ce que venait de lui confier Gaétan, ce que lui avait confié dauK^ P)albine et ce qu'il entendait, étaient en opposition si flagrante qu'il s'y perdait.

Était-il possible, si Clara n'était autre que la Dame noire, qu'elle jouât ces deux rôles avec tant de perfection? Plus il la regardait, moins il acquérait la certitude qu'il cherchait.

Elle lui souriait avec un calme, une sérénité qui déroutaient entièrement sa jeune expérience d'avocat, — dont il avait pourtant une assez bonne opinion.

028 LB Dr, A Ml' Db: POMCIIAIUIV

CE QUE c'était DÉCIDÉMENT QUE LA DAME NOIRE

Lorsque Henri sortit de chez M"" de Saiut-Rémy, il n'était guère plus avancé que lorsqu'il vêtait entré. C'était au moment où il croyait la prendre au piège que Clara lui échappait le plus facilemeut.

Il regagna les avant-postes, alla revoir tous ceux qu'il avait connus, entre autre autres le commandant de la redoute de Charlebourg, ce qui amena tout naturellement la conversation sur les propriétaires de l'auberge.

Matifon ne fut pas médiocrement étonné d'apprendre que l'instruction sommaire à laquelle s'était livrée l'autorité militaire n'avait produit aucun résultat.

Pas un des paysans voisins n'avait reconnu le cadavre, et n'avait pu fournir de renseignements sur les Bishmuller.

Ainsi que le constatait le procès-verbal, on avait appelé Henri, Gaétan, Ernest et Alfred; mais leur disparition subite avait, dès lo principe, arrêté toute nouvelle instruction.

C'étaient, en effet, les seuls témoins qui auraient pu déposer utilement contre les propriétaires de l'auberge.

Au bout de trois ou quatre jours, on était plus embarrassé d'eux que s'il se fut agi d'un régiment de prisonniers ennemis.

A la tni de la semaine, faute de charges suftîsautes, ils furent rendus à la liberté.

On se promettait bien d'exercer sur eux une surveihance plus active à l'avenir; mais ils s'y dérobèrent aussitôt.

Ils ne séjournèrent à l'auberge que juste le temps nécessaire pour faire un paquet de leurs bardes, et, soit qu'ils ne voulussent pas braver l'inquisition perpétuelle dont ils se savaient menacés, soit, comme ils le prétendaient, que les précautions auxquelles ils étaient en butte les dégoûtassent du métier, ils disparurent la nuit suivante, sans que l'on sût ce qu'ils étaient devenus.

Depuis ce temps, l'auberge serait demeurée obstinément fermée si les mobiles n'avaient cru devoir y établir un poste, après avoir consciencieusement vidé les tonneaux et les bouteilles qu'ils y trouvèrent.

Ce dénouement était loin de satisfaire la curiosité de Matifon. II est certain qu'en d'autres temps la justice et la police n'auraient pas si facilement relâché leurs prisonniers, et qu'elles auraient fini par déchiffrer le mot de cet énigme.

Mais toutes les administrations étaient alors dans un désarroi tel, les préoccupations militaires et politiques absorbaient à ce point l'attention, que ce crime, ainsi que beaucoup d'autres, échappa à leurs yeux clairvoyants.

Lorsque, le lendemain, Henri vint faire part à Gaétan du résultat de ses investigations, il était très désappointé. Cependant, cette affaire ne les intéressait pas assez directement pour qu'ils s'y appesantissent plus longtemps.

De son côté, Gaétan n'avait pas été beaucoup plus heureux.

Depuis la veille, il avait prié le docteur de le prévenir aussitôt que la Dame noire viendrait à l'ambulance, et, depuis la veille, la Dame noire n'avait pas paru. Le fait était même assez extraordinaire ppur être remarqué.

Depuis le commencement du siège, c'était la première fois que pareille chose se présentait.

A peine les deux amis avaient-ils échangé leurs mutuelles confidences, que le docteur entra dans la chambre du blessé.

— La Dame noire est là, dit-il à voix basse.

— Seriez-vous assez bon pour lui demander de ma part quelques minutes d'entretien? fît Gaétan.

Puis il se tourna vers Henri.

— Et vous, mon ami, voudriez-vous me laisser seul un instant? ajouta-t-il.

Matifon se retira sur-le-champ, en adressant à Gaétan un regaid d'intelligence.

Au bout de cinq minutes, parut enfin la Dame noire.

Elle tenait à la main un flacon de sels, qui attira de suite l'attention de Gaétan, car il l'examina soigneusement avant même de lever les yeux sur la mystérieuse ambulancière.

Celle-ci s'aperçut-elle de ce sentiment de curiosité? Essaya-t-elle d'y soustraire cet objet? Toujours est-il qu'elle le referma et le fit

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disparaître dans sa poche, non pas avec une précipitation révélatrice, mais d'un mouvement lent et naturel.

Alors elle s'inclina silencieusement devant le blessé, comme pour l'engager à parler.

Mais Gaétan n'y paraissait pas disposé. Il n'avait d'yeux que pour le bijou qvie la Dame noire tenait à la main.

Quelque précaution qu'elle eût prise pour le faire disparaître, il avait semblé à Gaétan reconnaître ce même flacon, dont Clara s'était si fréquemment servie le jour où il était allé lui faire visite en compagnie de Matifon.

Ainsi chaque pas qu'il faisait en avant, lui faisait pressentir la véracité des présomptions qu'il avait conçues.

— Voulez-vous, madame, commença-t-il, me faire l'honneur de m'accorder quelques instants et prendre la peine de vous asseoir?...

En même temps, il lui désignait du geste la chaise qui se trouvait à trois pas de son lit.

La Dame noire se conforma sans difficulté h ce désir.

— 3îadame, reprit-il alors, il est impossible, lorsque vous avez choisi l'admirable rôle que vous remplissez si magnifiquement depuis bientôt quatre mois, que vous n'ayez pas prévu ce qui vous arrive aujourd'hui et ce qui a dû vous arriver déjà.

La Dame noire écarta ses mains jointes et prêta une oreille attentive. Elle ne comprenait pas.

— Sans parler de la reconnaissance que vous inspirez à ceux que vous avez sauvés, et je suis de ceux-là, je m]en vante, continua Gaétan, vous ne pouvez pas ignorer que la touchante charité dont vous donnez tant de preuves, la générosité princière avec laquelle vous avez pourvu à l'installation de cette ambulance, le courage qu'en maintes occasions vous avez déployé sur le champ de bataille et, pardessus tout, le soin extrême avec lequel vous dissimulez votre personnalité, ont animé principalement ceux qui vous approchent d'une curiosité bien légitime.

A ces mots, la Dame noire se redressa vivement.

— Il ne faut pas leur en vouloir de cette curiosité, madame. Non seulement elle est innée chez l'homme, mais encore n'est-il pas tout naturel qu'il souhaite connaître le nom que lui et les siens sont appelés à bénir éternellement? Je n'ignore pas qu'on vous a vainement supphée jusqu'ici de le livrer à la gratitude publique — car ce n'est pas la première fois que je m'informe de vous; mais j'espère ardemment que vous daignerez faire en ma faveur une exception à

LE DHAME DE PO-NTCHAHRA 631

cette règle générale. Bien plus, je vous avouerai franchement qu'en vous priant de m'accorder quelques instants, j'ai tendu un piège à votre exquise délicatesse, j'ai résolu de lui l'aire violence...

La Dame noire fît un mouvement pour se lever, mais Gaétan l'uiTÔta d'un geste.

— Si je m'accuse aussi franchement de cette indiscrétion, poursuivit-il, c'est que vous ne pouvez pas m'échapper. Votre silence, votre fuite même, seraient pour moi la preuve la plus convaincante b l'appui des soupçons qui m'ont traversé l'esprit.

— Comment?... balbutia la Dame noire.

— Je m'imagine vous connaître, madame, et ce qui me confirme dans cette idée, c'est qu'elle est partagée par tous ceux qui jadis ont approché comme moi la personne que je crois retrouver en vous. Demandez au capitaine Matifon : il vous répondra qu'il a été frappé de cette simililudo de taille, d'allures, de couleur des cheveux et des yeux; interrogez dame Balbine : elle s'excusera de nouveau, ainsi qu'elle l'a fait avant-hier, de s'être méprise au son de votre voix.

« Joignez à ces graves présomptions le voile épais qui recouvre votre visage, le silence obstiné que vous gardez vis-à-vis d'Henri et de moi-môme, et vous comprendrez, madame, que vous taire plus longtemps, c'est donner libre carrière à nos conjectures et dire clairement : Oui, c'est bien moi. »

— Et quand cela serait, monsieur? demanda résolument la Dame noire. Quel puissant intérêt vous pousse à me faire violence?

C'était la première fois que Gaétan entendait le son de celle voix. Il tressaillit.

Dame Balbine avait décidément raison. C'était bien Clara qui se cachait sous le manteau de la Dame noire.

— J'y ai un intérêt immense, madame, je dirais presque un remords à dissiper, répondit-il. De la personne dont je veux parler, il me restait un excellent souvenir, puisque je lui dois déjà la vie; mais, depuis que je l'ai perdue de vue, Un tel changement s'est produit dans son existence, que le souvenir que j'avais conservé d'elle avait sensiblement diminué de vivacité.

« C'est tout simple. Je rencontrais cette femme au Bois dans des calèches éblouissantes, je voyais caracoler à sa portière un homme que j'avais le droit de mépriser profondément, et j'étais persuadé qu'entre ces deux êtres il y avait al'linité d'idées, de sentiments, communauté de vie même. Avouez, madame, qu'une telle chute n'était pas faite pour relever cette ^emme à mes yeux.

(( Or, voilà que dernièrement le hasard me conduit devant l'hôtel qu'habitait cette femme! Je vois sortir de chez elle un homme, aux pas duquel je m'étais attaché depuis quelques jours. Je m'étonne, je veux savoir quelles relations peuvent exister entre elle et ce misérable. Pourtant j'hésite à entrer, ne sachant pas trop de quel air elle m'accueillera.

« Une exphcation s'ensuit entre son ami Matifon et moi, de laquelle semble résulter que je me suis mépris du tout au tout sur le genre de vie de cette personne, sur ses sentiments, sur sa conduite. J'étais ébranlé mais non pas convaincu.

« J'entre, et le hasard veut qu'en poursuivant l'afTaire qui m'amène chez elle, je trouve précisément, dans une lettre de date récente, la preuve écrite qu'en efTet, je me suis grossièrement trompé sur le compte de cette femme !

« Eh bien! madame, je vous en fais juge : ne dois-je pas à celle que j'ai laissé calomnier devant moi, que j'ai calomniée moi-même, une éclatante réparation? Évidemment si. Plus j'ai été aveugle, plus je dois m'en accuser. Bien mieux, cette indifférence, voisine du mépris, devient un crime, si celle que j'ai insultée, rachetant noble^ ment un passé d'erreurs, est devenue l'ange de charité dont vous nous offrez la merveilleuse incarnation.

« Alors, je me jetterais aux genoux de cette femme et je lui dirais : Pardonnez-moi, madame! Non seulement j'ai été lâche, en ne vous défendant pas contre les médisances dont vous étiez l'objet, mais j'ai été lâche en me faisant l'écho de ces médisances.

« Puisque l'occasion se présente de réparer le mal que je vous ai causé, permettez-moi de la saisir, et de vous exprimer la reconnaissance que je ressens, l'admiration que m'inspire votre sublime abnégation.

« Vous vous êtes plus sainement relevée à mes yeux, que si l'un des puissants de la terre avait effacé, en vous donnant un nom retentissant, les fautes que vous avez commises.

« Que mon respect vous accompagne et que mes bénédictions vous suivent pour tout le bien que vous avez fait, car vous êtes devenue lu plus sainte et la plus digne femme que j'ai jamais connue! »

A ces mots, la Dame noire, profondément émue, releva d'un geste saccadé le voile épais qui lui recouvrait le visage, et Gaétan reconnut Clara!

Gaétan s'empara vivement de ses deux mains, sur lesquelles il appuya son front brûlant.

Ce que j"ai scuffrrt: (P. C3G.)

Il demeura dans celle humble poslure, attendant un mot de pardon.

Mais, la Dame noire était en proie à une telle agitation, son sein se soulevait avec tant de précipitation, que pas un son ne pouvait sortir de sa poitrine oppressée.

— Eh bien! oui. C'est moi, dit-elle enlin. Que me voulez-vous?

LIV. 80. — LK DRAME DE PONTCIURRA. — P. SAVMÈRE. — J. ROL'FF KT C'«. ÉD.

UV. 80

Dans quel but m'avez-vous contrainte de vous révéler un secret que je tenais à vous cacher? Parlez, je vous écoute. Et elle se croisa les bras devant lui,

— Mais je vous l'ai dit... balbutia Gaétan un peu déconcerté par cette attitude inattendue. Je voulais rendre à Clara ce qui appartient à la Dame noire.

— Ainsi, pour la stérile satisfaction démontrer à vous, à vos amis et à moi-même que vous ne vous êtes pas trompé, vous n'avez pas craint de troubler la paix relative dans laquelle je vivais, de violer l'incognito que je désirais garder! s'écrialajeun.e femme.

« Cependant, j'attends. Qu'allez-vous faire de ce secret que vous m'avez volé? Allez-vous le jeter en pâture aux journaux, occuper de ma chétive personne Paris, la province, l'étranger? »

— A Dieu ne plaise! se défendit Gaétan. Votre secret, ma chère Clara, est aussi en sûreté au fond de mon cœur que du vôtre.

— Alors qu'aviez-vous besoin de me l'arracher? continua-t-elle en s'animant. Ne pouviez-vous garder pour vous vos doutes, vos certitudes, si vous aimez mieux le mot que vous avez employé. Vous voilà bien avancé! Vous me regardez avec vos yeux tout grands ouverts et vous ne savez plus quelle contenance tenir.

En effet, tout surpris de ce langage, Gaétan ne trouvait pas un mot à répondre.

— Vous m'avez remerciée, vous m'avez bénie, poursuivit Clara avec amertume, et puis?... Mais le dernier des malheureux que j'ai soignés ici pendant ces quatre mois en a fait autant!

« Comme vous, il m'a poursuivie de ses supplications pour que je lui livre un nom dont il n'avait que faire. J'ai refusé.

« Et, plus discret que vous, ce misérable n'a point cherché à me faire violence, à surprendre traîtreusement mon secret.

— Vous avez raison, fît humblement Gaétan. L'hommage que je rendais à votre mérite n'a pas plus de valeur que celui de ces pauvres diables. Moi, je suis un blessé comme eux, n'est-ce pas? Vous, vous êtes blasée sur les remerciements et les bénédictions. Je n'insiste plus et vous prie d'oublier la scène ridicule que j'ai provoquée, madame. »

— A partir de ce moment, continua Gaétan, vous restez toujours pour moi la Dame noire, l'inconnue, et vous n'avez rien de commun avec Clara.

« Je suis aux regrets de vous avoir dérangée. » Ce fut le tour de Clara de demeurer interdite.

LE DllAAlE DE POMGHARR.V 635

Elle se dirigea lentement vers la porte, et Gaétan crut qu'en eiîel elle allait se retirer; mais, au moment de l'ouvrir, elle revint d'un bond au chevet du blessé.

— Mais qu'espériez-vous? donc? fit-elle en éclatant tout à coup. Ali! si vous aviez prononcé, il y a dix-huit mois, les paroles que je viens d'entendre tomber de votre bouche, mon cœur se serait, fondu de joie, car je n'aspirais alors qu'à me réhabiliter à vos yeux, car je vous aimais, et pour être aimée de vous pendant un an, un mois, une heure, j'aurais donné ma viece Vous ne l'ignoriez pas au temps dont je parle, et vous avez été pour moi sans pitié! Quand je cherchais à ressaisir cette unique occasion qui s'était présentée de me trouver seule avec vous, vous me chassiez ou vous m'offriez de Targent.

« Est-ce que je vous demandais rien de semblable, moi? Est-ce que j'avais l'ambition de compter môme pour quelque chose dans votre existence? Tout ce que j'ambitionnais, c'était de vous dérobar une seconde de vos loisirs, une parcelle de votre jeunesse.

<( Le bonheur ne dure guère et ne tient pas beaucoup de place, allez! Combien de fois me suis-je souvenue, les larmes aux yeux, de ce cabinet trivial de restaurant, au fond duquel nous nous étions égarés un soir! Rien n'est moins poétique, je le sais; mais à qui la faute? C'est le seul souvenir dont vous ayez daigné faire l'aumône à mon cœur.

« Pourtant, en dépit de vos rigueurs, de vos injustices, del'aver.siun que vous me témoigniez, je vous aimais toujours, moi.

« J'ignorais qui vous étiez, vous ne le saviez pas vous-même, et je souhaitais la fortune pour la déposer à vos pieds.

« En attendant, je m'étais remise au travail, je croyais que je finirais, à force de bonne conduite, par vous faire oublier un passé qui, pour la première fois, me faisait rougir.

« Pour m'entretenir de vous, j'étais devenue l'ami de dame Balbine, je lui tenais compagnie, je m'isolais de tous les plaisirs auxquels j'aspirais auparavant, je rompais avec toutes mes relations.

a Ilélas! vous ne voyiez rien de tout cela, vous n'aviez d'yeux que pour la fille de M. Darneville, de M. Darneville qui vous chassait parce que vous osiez aimer Alice!

« Mais qui donc, de l'honnête femme ou de la fille perdue, vous a le plus aimé, Gaétan? Je vous le demande. Qui donc, lorsque vous étiez condamné, est allée prendre par la main sa rivale pour l'amener à votre chevet?

« Qui donc pleurait, sanglotait, se déchirait la poitrine, pendant que vous échangiez avec l'autre des mots d'amour et des rêves d'avenir? Était-ce moi? Qui vous rendait à la vie, à la santé? Etaitce elle, à qui vous en faisiez tout Thonneur, ou moi, à qui vous ne laissiez que le désespoir?

(( Ce que j'ai soufTert ! Ah! vous n'en avez pas idée, Gaétan! Vous souvient-il du jour où vous vous êtes réveillé au bruit d'une tasse qui se brisait sur le pavé du quai? »

— Oui, fit Gaétan, étonné que ce détail se représentât en pared moment à la mémoire de Clara.

— Eh bien! ce jour-là, reprit-elle à voix basse en lui saisissant le bras, si je n'avais pas été auprès de vous, en dépit de mes soins, en dépit même de cr 'x d'Alice, vous étiez mort.

— Comment? s'écria le blessé qui tressaillit involontairement.

— Oui, je ne vous ai rien dit à cette époque, continua la jeune femme. Je savais que mon père était avare, égoïste, lâche; mais je ne savais pas qu'il fût un assassin.

u Je ne pressentais aucune des infamies que sa mort nous a révélées, et pourtant, ce jour-là, je compris qu'il était capable de tout.

(( Je puis vous le dire aujourd'hui que sa mémoire flétrie n'a pas conservé l'ombre d'un respect, même dans le cœur de sa fille : il voulait vous empoisonner.

— Est-ce possible? fit Gaétan stupéfait.

— J'étais assise aux pieds de votre lit, lorsque j'entendis marcher dans la pièce voisine. Je me penchai et j'aperçus dans la glace Ambroise, qui s'avançait sur la pointe du pied. Curieuse de voir ce qu'il venait faire, je me cachai sous les rideaux du lit.

« Il entra dans votre chambre, s'approcha de votre lit, et — faut-il que ce soit sa fille qui raconte de telles monstruosités ! — versa dans votre tasse un liquide, qu'il agita ensuite avec la cuillère. Je sortis de ma retraite, et je le vis, pâle, terrifié, tremblant de tous ses membres. Cependante je n'osais pas comprendre encore. Je l'intervo-eai.

« 11 tenait toujours à la main le tlacou qu'il avait vidé ; il essaya de nier encore. Alors je portai la tasse à mes lèvres, et je voulus en boire le contenu.

« Mû par je ne sais quel sentiment, qui ressemblait à celui de la paternité, il m'arracha la tasse des mains et la jeta par la lenêtre.

« Et VOUS VOUS demandiez pourquoi je restais si fidèlement à votre chevet! Et vous vous plaigniez de mes importunités ! Et ma présence était pour vous une sorte de cauchemar ! Mais vous ne sentiez donc pas que, pour vous sauver, j'aurais perdu mon père. Je l'en ai m.enacé.

« Oui, je vous préférais à cet homme. L'amour avait étouffé en moi tout ce qui ne se rattachait pas à vous. Vos ennemis devenaient les miens.

« Cela vous étonne. Vous vous demandez si je dis vrai, si je ne charge pas à plaisir d'un crime de plus la mémoire d'Ambroise Desrochers? 11 y a un moyen bien simple de vous en convaincre.

« Le jour même oii je fus témoin de cet épouvantable forfait, je remis àdame Balbine une lettre, en lui faisant jurer de ne l'ouvrir que dans le cas où il vous arriverait malheur.

« Les événement nous ont si violemment séparées, que je n'ai pas eu occasion de la lui redemander. Elle doit l'avoir encore. Priezla de vous la remettre. Vous y trouverez tout au long le récit de cette criminelle tentative.

« C'était l'arme que je tenais suspendue sur la tête de mon père, dans le cas oii il aurait déjoué ma vigilance. Je l'en avais prévenu, il eut peur.

« Vous expliquerez-vous maintenant pourquoi il revint à des sentiments plus humains, pourquoi il vous offrit un million avec ma main? C'est que je ne lui avais pas laissé d'autre issue.

« Ah! vous ne vous imaginiez pas avoir si bien rempli ma vie ! Vous croyiez m'avoir inspiré un de ces amours de grisette dont on change comme de chemise.

« Eh bien ! prononcez à présent. N'ai-je pas assez fait pour mériter quelque pitié? »

Gaétan se taisait et hochait gravement la tête.

— Depuis l'instant fatal où nos destinées nous ont emportés loin l'un de l'autre, nous que les liens du sang auraient dû rapprocher, poursuivit Clara, faut-il vous dire que je n'ai vécu que de votre souvenir, que j'ai failli mourir le jour où l'on m'a annoncé votre visite, qu'aujourd'hui je tremble devant vous comme la feuille, que tout à l'heure encore je n'ai pas eu la force de m'éloigner, fit Clara d'une voix étouffée par les sanglots.

<( Eh bien! c'est la vérité. Réjouis-toi, Gaétan, je t'ai ouvert mon àme tout entière; torture-moi, déchire-moi le cœur, repousse-moi encore, toujours, mais je l'aime et je '^'aimerai jamais que toi !

638 LE DRAME DE POiNTGHARRA

« En vain ma pensée s'ingénie à se créer des occupations, en vain je brise mon corps à toutes les fatigues; la tranquillité m'a fui, le repos ne ferme plus mes paupières.

(( Plus je te vois, plus cet amour ardent, implacable comme un châtiment, m'obsède, me poursuit, me consume, me dévore.

« Tu as cru ne retrouver en moi qu'une sainte, qu'une fée charitable, qui s'est fait un cilice de son amour, qui se plaît dans l'ascétisme, tu t'es trompé.

« Tant que tu étais loin de moi, j'ai pu me faire illusion à moimême. Mais en te revoyant, je redeviens femme. Parle, réponds, veuxtu de mon dévouement, de mon amour?

« As-tu rêvé jamais d'avoir une vassale, une esclave, un chien, qui passent à tes pieds la vie qu'ils t'auraient consacrée. Je serai cette femme, cet animal.

« Dis un mot, un seul, et nous serons unis à jamais devant Dieu; nous fuirons Paris, nous nous en irons loin, bien loin, dans un pays au fond duquel ne parviennent pas les échos d'un monde avec lequel nous aurons brisé toutes relations.

« Là, lu seras aimé commene l'est pas, un mortel, comme ne le sera pas un Dieu, car mon Dieu, mon culte, c'est toi, Gaétan, c'est loi! »

A ces mots, suffoquée parles larmes, étouffée par les sanglots. Clara se laissa tomber à genoux devant le lit de Gaétan.

Notre héros était positivement effrayé de l'incroyable exaltation qui s'était emparée de la jeune femme, et commençait à comprendre l'imprudence qu'il avait commise.

Les hommes sont ainsi bâtis qu'ils veulent acquérir à tout prix la certitude d'être aimés, sauf à reculer plus tard devant la situation qu'ils ont fait naître.

Ce n'était pas précisément un sentiment de vain amour-propre qui avait poussé Gaétan, et cependant, tout en regrettant d'avoir ranimé si fort une passion mal éteinte, il éprouvait une secrète satisfaction de penser que Clara lui était restée fidèle.

Explique qui voudra ces contradictions de l'esprit et du cœur.

Elles n'en sont pas moins inhérentes à notre nature, dont elles consacrent en quelque sorte l'inconséquente fragilité.

Pourtant, élevé par un homme qui avait été à la fois prêtre et soldat, Gaétan était d'une loyauté à toute épreuve.

L'idée ne lui vint même pas qu'il pouvait tirer de ces avantages un plaisir facile, qu'il était seul à Paris, libre d'agir sans contrôle, que depuis quatre mois il était éloigné d',\lice et qu'il en était encore

LE DRAME DE PONTGHARRA (3jy

séparé pour un temps dont il lui était impossible de prévoir la durée,

\u contraire, la violence d'une telle passion l'épouvanta.

Clara avait raison quand elle lui disait qu'il aurait mieux fait de ne jamais soulever le voile qui recouvrait les traits de la Dame noire.

Qu'allait-il l'aire?

Par quels mots magiques calmerait-il l'incendie qu'il avait allumé?

En vain, il tournait vers la porte un regard inquiet, espérant que la porte allait s'ouvrir et qu'un secours inattendu lui tomberait du ciel... La porte demeurait close.

Cependant il fallait prendre un parti. "

Clara, toujours agenouillée, se prosternait devant son idole, et essuyait les pleurs qui inondaient son visage.

— Relevez-vous, je vous en conjure? supplia Gaétan, en l'y aidant de tout son pouvoir, et écoutez-moi, ma bonne Clara, ajoutat-il d'une voix persuasive.

Elle se laissa faire et jeta sur lui un regard éploré.

Sans doute elle ne lut pas sur ses traits le môme trouble qui l'agitait, car elle se laissa tomber sur sa chaise avec un geste de découragement douloureux.

— Vous étiez dans le vrai tout à l'heure, lui dit Gaétan. Il eût été plus sage à moi de vous laisser dans la paix relative ou vous viviez, et de ne pas vous contraindre à jeter le masque de charité sous lequel vous vous abritez.

« Mais il ne faut pas m'en vouloir, ma pauvre Clara. C'est justement cette apparente sérénité qui m'a trompé.

« J'ai cru que vous n'aviez conservé de nos anciennes relations qu'un souvenir amical, et, comme j'avais été envers vous ingrat et cruel, je voulais réparer hautement mes torts.

« Votre pensée n'est assurément pas de m'en faire repentir. Si vous m'aimez réellement, comme vous le prétendez, l'opinion que j'ai de vous ne peut pas vous être indifférente.

« Je vous croyais une fille perdue, et je retrouve en vous la plus pure et la plus respectable femme que je connaisse. N'est-ce donc rien? N'est-ce pas le but que vous vous proposiez, si c'est pour vous réhabiliter que vousavez choisi le rôle admirable que vous jouez depuis quatre mois?

Clara releva sur lui un œil humide, qu'un éclair de joie vint illuminer.

— Oui, reprit Gaétan, je me plais à vous rendre cet hommage, ma chère Clara. Et ce n'est pas mon avis seulement que j'exprime en termes si chaleureux, c'est celui de Matifon, de tous ceux qui vous ont approchée.

« C'est quelque chose, croyez-moi, que l'estime des honnêtes gens. Si elle est insuffisante à donner la paix du cœur, elle donne la paix de la conscience, ce qui vaut mieux encore. Etes-vous plus calme? Puis-je raisonner un instant avec vous? Voulez-vous m'entendre?

— Qh! oui, fit Clara, parlez, parlez encore.

— Eh bien! mon enfant, admettons que, séduit par votre beaulé, touché par la noblesse de voire conduite, enflammé du même amour, j'accepte ce que vous me proposiez dans un instant d'égarement. Que ferons-nous? Nous fuirons, n'est-ce pas? Bien, mais oii irons-nous? Les pays sauvages au fond desquels nous nous réfugierons ne sont plus si inexplorés de nos jours que les bruits du monde, avec lequel nous n'aurons jamais complètement rompu, ne parviennent pas jusqu'à nous.

« A moins de nous enfoncer dans un désert, où les naturels seraient pour nous un pire danger que les fauves, nous ne pourrons pas vivre seuls.

« Que serons-nous l'un à l'autre aux yeux de ceux qui nous entoureront? Mari et femme? Ce n'est pas possible, vous le savez puisque je suis déjà époux et père.

« Amant et maîtresse? Mais cette fausse situation nous fermera toutes les portes auxquelles nous voudrions frapper.

« Frère et sœur? Mais la communauté de notre vie nous trahira; nos relations seront un crime! Nous vivrons donc seuls, face à face avec notre amour? Mais c'est précisément cet isolement qui le tuera.

« La preuve que vous n'êtes pas pervertie, c'est que vous avez su conquérir l'estime et l'admiration de Paris entier. Moi-même, vous ne l'ignorez pas, je suis loin d'être un fanfaron de vice.

« L'éducation sévère que j'ai reçue a laissé en moi des germes féconds, qu'aucune ivraie ne parviendra jamais à étouffer.

« Nous resterons donc cachés au plus profond de notre demeure, et, plus éloignée sera notre retraite, plus nos remords viendront nous y poursuivre et jeter d'amertume dans les ivresses que nous savourerons.

C'est celle que portait Alcibiade. (P. 647.)

UV. 81 . ^ LE DHAME DE PONTCHARnA. - P. SAUMÈRE. - ;. ROUEr ET Q-e. ÉD.

uv. 8L

Clara ne répondit pas. Elle courba la tête. Son corps s'affaissait peu a peu sous l'impression d'un désespoir accablant.

- Voilà ce qui arriverait infailliblement, continua Gaétan Au contraire, ma bonne Clara, vivons franchement notre vie. Domptons des passions que le ciel semble avoir condamnées - et ce ne sera pas un plus mince mérite que de nous laisser emporter par elles

« Marchons la main dans la main, le front haut, l'âme sereine Je ne d.s pas que notre cœur n'en souffrira pas, mais notre conscience ne nous reprochera rien du moins.

« Nous pourrons nous rencontrer sans rougir et nous saluer en gens qui se respectent, qui s'estiment, et qui savent ce qu'ils valent ; Là seulement est le repos, le bonheur, la vérité, croyez-moi Les fumées de la passion se dissipent tôt ou tard, comme celles du vm; 1 honneur est immuable, inflexible.

« C'est un métal impondérable, plus solide que l'acier, que le bronze, que le diamant, qu'aucun fol égarement ne peut entamer Vivre en paix avec lui, c'est vivre en paix avec Dieu, avec les hommes' avec soi-même. Loin que les douleurs ou les épreuves le diminuent,' elles le grandissent.

« Et vous l'avez si bien compris, vous, Clara, la fille de l'avare Ambroise, vous, que la fatalité semblait destiner à de précoces erreurs, que vous êtes sortie vous-même de l'ornière dans laquelle vous étiez embourbée, que vous avez rejeté avec horreur cette livrée d infamie dont vous essayez de vous revêtir. Vous vous êtes sentie enfin te le que vous étiez, c'est-à-dire bonne, complaisante, généreuse « Et ne vous imaginez pas que votre passé soit un argument contre vous aux yeux de ceux qui vous connaissent. Il se dresse au contraire de toute la hauteur de sa fragilité en faveur de la robuste énergie avec laquelle vous l'avez abjuré. » ^

Toute trace de surexcitation avait disparu chez Clara Elle écoutait parler Gaétan avec le même recueillement qu'on écoute involontairement les sons de l'orgue dans une église. C était comme un chant pieux qui vibrait à son oreille. Elle pleurait, mais ses larmes coulaient lentement sur sa ioue Ce n étaien plus des larmes brûlantes, c'était comme une rosée qui rafraîchissait le cœur. ^

- Allons, ma bonne Clara, lit Gaétan avec douceur en lui tendan la mam. Donnez-moi votre main comme une honnête femme h donne a un honnête homme qu'elle aime, qu'elle honore, dont elle est hère elle-même d avoir conquis l'estime et le respect

C'était demander beaucoup à une malheureuse qui, tout à l'iieure encore, avait perdu la raison.

Néanmoins, Clara lui tendit silencieusement la main et la laissa tomber dans celle de Gaétan.

Au même instant, on frappa discrètement à la porte de la chambre.

— Répondez que l'on peut entrer, fit Clara en abaissant son voile de laine noire.'

— Entrez, éria Gaétan enchanté de l'heureuse diversion qui se présentait.

En effet, c'était Matifon.

Probablement il avait fini par mettre la main sur son brosseur et sur sa cantine, car il arrivait tout frais, tout pimpant, tout souriant.

Mais, en apercevant la Dame noire assise auprès du blessé, le sourire se figea sur ses lèvres.

11 promena alternativement sur Gaétan et sur Clara un regard investigateur, comme pour chercher sur leurs traits Fexphcation de l'énigme qu'il s'était posée.

La jeune femme le pria d'un geste de fermer la porte, puis aussitôt, relevant le voile, elle courut au-devant de lui.

— Clara! s'écria Henri. Oh! pardon, madame, reprit-il surle-champ.

— Non, Clara, vous avez bien dit, fit un peu tristement la jeune femme. Vous serez les seuls, messieurs, à qui j'aurai révélé le peu de chose que vaut la Dame noire. Je ne le regretterai pas, si réellement cette découverte ne m'enlève rien de la précieuse amitié que vous avez bien voulu me témoigner.

— Mais au contraire, protesta chaleureusement Matiton.

— Je vous le disais bien, fit Gaétan triomphant.

— Du plus profond de mon cœur, merci, messieurs, continua Clara. Ma plus grande consolation est d'avoir pu vous être utile, à vous, mes deux, mes seuls, mes vrais amis.

« C'est un peu le hasard qui m'a permis de vous recueillir, de vous soigner, monsieur Henri.

« Cependant, je m'étais informée de vous, je savais ce que vùas étiez, oii vous campiez, en société de qui vous vous trouviez el -'allais souvent errer dans vos parages. Le ciel a permis que j'arrivasse à propos ce jour-là.

« Quant à la façon dont j'ai recueilli M. Gaétan, il y a peut-être un DBU moins de hasard. J'attendais ce jour-là, dans mon hôtel,

votre visite, ou tout au moins celle de l'homme que vous deviez m'envoyer. Ne recevant ni l'un ni l'autre, inquiète de votre silence, je résolus de me rendre aux avant-postes.

« En ma qualité de Dame noire, je pouvais passer partout. J'arrivai donc, et j'appris quelle téméraire entreprise vous aviez tentée! Je voulus en attendre le résultat. Un pressentiment secret me disait que ces craintes ne seraient pas déçues.

« Elles se réalisèrent cruellement, en effet, puisque je pus ramener à l'ambulance le corps à peu près inanimé de M. Gaétan.

« Aujourd'hui je n'ai plus rien à désirer. Il est malheureusement probable que j'ai fini de jouer mon rôle dans la lugubre tragédie qui ensanglante notre pauvre pays.

« Certains personnages que j'ai reçus hier soir, et qui sont dans une situation à ne rien ignorer de ce qui se passe en haut lieu, m'ont affirmé que Paris épuisé ne pouvait plus tenir au delà de cinq ou six jours... »

— Que dites-vous? s'écrièrent à la fois les deux amis.

— La douloureuse vérité, messieurs, je n'en doute pas. Si je vous livrais les noms de ces personnages, vous seriez convaincus comme moi...

— Quoi! s'écria Gaétan. Tant de souffrances, tant de sang versé, pour aboutir à une honteuse capitulation! Allons donc! ce n'est pas possible!

Capituler! Puisque le mot paraissait si dur à Gaétan, que serait donc pour lui la chose?

Pour le moment, la grosse nouvelle qu'apportait Clara eut cet excellent résultat de détourner non seulement la conversation, mais encore les idées, du diapason élevé auquel elles étaient montées tout à l'heure.

Henri ne lisait aucun trouble sur le visage du Gaétan, mais il voyait bien que Clara avait pleuré.

Donc l'explication n'avait pas été violente. Qu'en était-il résulté?

Voilà ce qu'il ne pouvait pas deviner.

Néanmoins il crut être également agréable à son ami et à la jeune femme en profitant de cette occasion pour détourner sur un autre sujet leur attention.

— Et moi aussi, dit-il, je vous apportais une autre nouvelle, beaucoup moins importante que celle-là, mais qui nous intéresse pourtant, parce que nous nous sommes trouvés tous les trois indirectement mêlés à cette affaire.

• — Quelle affaire? interrogea vivement Clara.

— Celle des Bishmuller.

— Qu'est-ce que ce nom-là?

— Ah! c'est juste, fit Henri, vous ne connaissez pas celui de l'horrible monstre qui s'est présenté chez vous de la part de Fontagnol.

— Ce Ferdinand...

— Précisément...

— Eh bien ! Qu'est-il devenu?

— On n'en sait rien.

— Comment! s'écria Gaétan. Il s'est donc évadé?

— Il n'a pas eu cette peine, on l'a simplement relâché.

— Malgré les charges qui pesaient sur lui?

— Malgré cela.

— Et les autres?

— Sont libres également.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr. Cela vous étonne? Moi je me l'explique parfaitement, répondit Malifon. L'autorité militaire, à laquelle était déférée cette affaire, a malheureusement pour l'instant de bien autrement graves sujets de préocupation que Iês Bishmuller. En outre, elle n'est pas constituée, elle ne fonctionne pas régulièrement.

« Il faut lui rendre cette justice, elle a essayé de dresser une instruction; mais, par une inconcevable fatalité, elle n'a pu mettre la main sur aucun de ceux qui seraient venus en aide à son inexpérience.

« Personne dans les environs, parmi les rares habitants qui sont restés, ne connaît les Bishmuller; personne n'a pu donner la plus légère indication sur l'identité du cadavre.

« Enfin, quand on nous a fait appeler pour déposer des faits à notre connaissance, pas un de nous ne s'est trouvé là. »

— C'est vrai, fit Gaétan. Ernest mort, Alfred et vous prisonniers, moi blessé.

— Voilà pourquoi l'autorité militaire, faute de preuves suffisantes, a été forcée de les relâcher.

— De sorte qu'il n'y a plus à y revenir?

— D'autant moins que les Bishmuller n'ont pas jugé prudent d'attendre qu'on se ravisât.

— Ils sont partis?

^- Dans les vingt-quatre heures qui ont suivi leur élargissement

LE DRAME DE POiNTCHARRA 647

— Mais alors que vais-je faire de l'affreux trophée que j'ai entre les mains? demanda Gaétan.

— Quel trophée? tît Clara.

— La bague que j'ai arrachée du doigt de la victime.

— Vous avez donc une bague entre les mains?

— Oui, elle avait passé inaperçue, c'est moi-même qui l'ai détachée. Je voulais la joindre au procès-verbal du commandant, mais il me fît observer que cet objet pourrait s'égarer et qu'il valait mieux ne le produire qu'au moment oh je serais appelé à faire ma déposition.

— Et vous l'avez encore? interrogea Clara.

— Elle doit être dans mon porte-monnaie.

— Comment est-elle, cette bague?

— Assez laide. C'est un simple morceau de jaspe sanguin, enchâssé dans une monture d'or creux. Ce bijou doit être vieux, car il est usé, bossue...

— Et vous souvenez-vous à quel doigt du cadavre était passée cette bague? fit la jeune femme en proie, à une excessive agitation.

— Sans doute, répondit Gaétan surpris, c'était à l'auriculaire de la main gauche.

— Est-il possible ! s'écria Clara de plus en plus agitée. Voulezvous me permettre de l'examiner?

— Assurément, dit Gaétan.

A ces mots, il se tourna vers Henri et le pria d'un geste de prendre le porte-monnaie qui était dans la poche de son gilet. Puis il l'ouvrit et en tira ce bijou insignifiant.

— Je ne me trompe pas, s'écria Clara qui s'en empara rapidement et qui courut vers la fenêtre, afin de l'examiner au grand jour.

— Quoi! vous avez déjà vu cette bague?

— Plus de cent fois.

— Et elle appartient à. . .

— C'est celle que portait Alcibiade Fontagnol et dont il ne voulut jamais se défaire — l'unique bijou qui lui vînt de sa mère, m'a-t-il dit.

— Mais alors ce cadavre serait donc celui de...

— Celui d' Alcibiade, murmura Clara épouvantée.

— On peut la lui avoir volée, fil observer Gaétan.

— Et vous croyez que celui qui la lui aurait volée l'aurait portée ostensiblement, au même doigt, à la main gauche? Non, ce n'est pas admissible. Le cadavre était bien celui d'un homme, n'est-ce pas?

— Oui.

— Jeune?

— Certainement.

— La barbe, les cheveux...

— Châtains.

— Oh! c'est lui, j'en suis sûre, s'écria Clara.

— Mais il était vêtu de haillons... dit Gaétan.

— Parbleu, si on l'a assasiné pour le voler, on a dû le dépouiller de tout, de son argent, de ses habits, de son linge, qui était marqué, qui aurait aidé à constater son identité.

— Peut-être, fît Gaétan pensif... En effet, ce visage tuméfié, défiguré certainement dans un but coupable...

— Oh! ne cherchez pas plus longtemps, c'est lui! je le devine, je le sens, fît Clara d'une voix rauque et les yeux agrandis par la terreur. C'est la justice de Dieu qui suit son cours... Nous étions maudits tous les deux... Après les pères, leurs enfants... cela devait arriver... cela est.

— M. Fontagnol était donc porteur d'une somme importante? demanda Henri.

— Cinquante mille francs en or et en billets.

— 11 vous l'a dit?

— En me confiant le reste de ses valeurs. Oh! je ne doute plus, continua Clara. Vous souvenez-vous, monsieur Gaétan, du soin avec lequel vous nous avez démontré qu'Alcibiade n'avait pas pu fuir le jour oii il en était convenu, que la lettre dont Ferdinand était porteur avait été rédigée d'avance par Fontagnol, chez lui, sur du papier timbré à ses initiales?

— En effet, dit Gaétan.

— Vous aviez raison, monsieur. Alcibiade n'a pas fui. Il a été assasiné, volé, dépouillé, défiguré, dans l'espace de deux heures qui s'est écoulé entre votre départ et l'arrivée de la patrouille que vous aviez envoyée.

— Mais alors pourquoi cet infernal Quasimodo est-il venu vous apporter cette lettre? fit Henri.

— Vous ne comprenez pas? ricana la jeune femme. Les cinquante mille francs l'avaient mis en goût. 11 supposait sans doute que j'en emporterais autant, si je tombais dans le même piège où il avait attiré Fontagnol, et alors...

Matifon ne répondit pas.

Derrière elle se tenait M. Daruevllle. (P. 635.)

Ce que disait Clara n'était malheureusement que trop vraisemblable.

— Et c'est au devant d'un danger pareil que nous voulions vous faire courir ! s'écria Gaétan avec un geste d'horreur.

— Bah! celui-là ou un autre... qu'importe? dit la jeune femme avec une amère résignation.

UV. 82. — LE DRAME DE POMCIIARRA. — P. SAUNIÈRE. — J. ROUFF ET C'^, ÉD. LIV. 82

— Et elle se laissa tomber sur sa chaise avec un profond découragement.

Puis, immobile, réfléchie, les yeux secs, elle se prit à contempler cette bague, que Gaétan lui avait remise.

— Ainsi, pensait-elle. Dieu a permis que ce bijourevîntjusqu'à moi. Est-ce pour me faire comprendre qu'un sort semblaîble m'est réservé?

Elle était tellement absorbée dans ses réflexions qu'elle n'entendit même pas, que la porte delà chambre s'ouvrit brusquement, et qu'elle ne songea pas à faire retomber sur son visage le voile qui masquait ordinairement ses trails.

C'était dame Balbine, qui venait prendre des nouvelles de son ami Gaétan.

Pourtant ce ne fut pas lui qui, le premier, attira ses regards.

Elle vit une femme assise au pied de son lit et la dévisagea avec une sorte de jalousie.

Alors, avant qu'Henri et Gaétan pussent l'en empêcher, elle marcha droit vers la jeune femme et lui saisit le bras avec force.

— Que faites-vous ici, misérable? dit-elle d'une voix retentisante. N'est-ce pas assez que votre père ait tué celui de ce cher enfant, qu'il lui ait volé pendant vingt-trois ans son nom, sa fortune? voulez-vous encorelui voler son repos, son bonheur?

— Eh bien! à quoi songez-vous, dame Balbine? fit Henri qui l'arrêta aussitôt.

— Oh ! laissez-moi, répondit-elle en relevant la tête ; il faut enfin que je dise à cette créature tout ce que j'ai sur le cœur.

— Et moi, je vous ordonne de vous taire, fit Gaétan d'un ton impérieux.

— Mais, monsieur... balbutia dame Balbine interdite.

— Je vous l'ordonne,, répéta sèchement Gaétan.

La pauvre vieille femme se résignait difficilement au silence. Peut-être aurait-efle éclaté malgré tout, si Clara, beaucoup plus &îvge et plus prudente, ne s'était dirigée vers la porte.

— Adieu, mes amis! dit-elle avec un singulier accent.

En même temps, elle tendit chacune de ses mains à Gaétan et à Henri.

Une grosse larme vint perler à sa paupière...

Enfin, s'arrachant à cette émotion, efle les salua d'une dernière étreinte et disparut.

Dame Balbine était paralysée de stupeur.

Gaétan serrait la main de Clara ! Encore !

Il fallut qu'Henri expliquât à la puritaine gouvernante tout ce qui concernait à la fois la Dame noire et M""" de Saint-Rémy, pour que la vieille fille se radoucît un peu, et finît par avouer que Clara avait, en effet, quelque mérite à s'être repentie si noblement.

— Ainsi, dit-elle, cette Dame noire dont tout le monde parle tant, c'est Clara?

— Elle-même.

— Et cette ambulance est à elle? Et elle vient ici tous les jours, à toute heure?

— Sans doute.

Elle demeura quelques instants pensive.

— C'est égal, reprit-elle résolument, ça ne peut pas durer comme ça...

Dame Balbine se tourna vers Gaétan.

— Je \iens de causer avec le chirurgien, dit-elle. Il était là quandje suis entrée. Je lui ai communiqué le projet que je nourris depuis hier, il l'approuve.

— Quel projet? demanda Gaétan.

— Celui de vous faire transporter chez vous, répondit la vieille fille. Et non seulement il l'approuve, mais encore il m'engage à vous décider. Il prétend que l'air y sera beaucoup plus sain, que votre convalescence s'en ressentira et que vous guérirez beaucoup plus vite. Bien plus, il m'a offert, si vous n'aviez pas d'autre chirurgien, de vous continuer ses visites. En effet, pour lui ce n'est pas un dérangement, vous demeurez à cinq minutes de l'ambulance.

— Vrai? dit joyeusement Gaétan. Mais quand?

— Dès aujourd'hui, si vous y consentez.

— Si j'y consens! s'écria Gaétan. Et vite, mon cher ami, dit-il à Henri, soyez donc assez bon pour appeler le docteur.

Matifon se leva avec un empressement subit. Évidemment, il partageait les idées de Dame Balbine,

Quelques secondes après, il revint avec le major, qui confirma de point en point ce qu'avait dit la vieille fille.

Une heure plus tard, Gaétan était transporté par les infirmiers à son domicile du boulevard Malesherbes.

Dame Balbine était un peu étonnée de la joie que Gaétan avait montrée. i

Evidemment, la présence de Clara auprès du blessé, le pied d'amicale intimité sur lequel elle l'avait vue s'entretenir avec lui, avaient fait naître dans son esprit des craintes qu'elle n'osait pas exprimer

Matifon, de son côté, n'était pas loin de les partager.

Il commençait à regretter d'avoir rapproché les deux amants et d'avoir, pour ainsi dire, prouvé à Gaétan que Clara l'aimait toujours.

Aussi, il se garda bien de demander à son ami ce qui s'était passé entre la Dame noire et lui.

Et, comme s'il y avait eu entre eux une sorte de complicité tacite, Gaétan garda de son côté le plus profond silence à ce sujet.

A part cette discrétion, religieusement observée de part et d'autre, et qui apportait dans leurs relations quotidiennes un peu de gêne, sinon un peu de froideur, Gaétan éprouva promptement le bienheureux effet des soins empressés de dame Balbine et de Matifon, ainsi que de l'atmosphère nouvelle au sein de laquelle il respirait.

Le chirurgien, fidèle à sa promesse, venait tous les jours après son déjeuner faire visite au blessé, dont la convalescence marchait à grands pas.

Henri venait également tous les jours, lorsque les exigences du service ne le retenaient pas aux avant-postes ; mais, ce qui surprenait un peu Gaétan, Matifon semblait perdre un peu de cette gaieté communicative qui constituait le fond de son caractère.

Le 27 janvier, six jours plus tard, il entra dans la chambre de son ami, l'oreille basse, la tête penchée, l'air profondément triste.

Cela jurait trop avec sa physionomie franche et ouverte, pour que Gaétan ne s'en aperçût pas.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-il.

— Ordre nous a été donné, hier soir, de cesser le feu sur toute la ligne, répondit Henri en soupirant.

— Il y a donc un armistice?

— Hélas ! mon cher, fit Henri c'est bien le mot d'armistice qu'on prononce, mais c'est celui de capitulation qu'il faudrait dire,

— Vous croyez? interrogea Gaétan, dont le cœur se serrait.

— Avez-vous vu et goûté le pain qu'on nous fait manger depuis quelques jours? dit Matifon.

— Sans doute.

— Eh bien ! mon cher, depuis ce jour-là je ne vis plus, fit gravement Henri, parce que j'ai compris que Paris allait mourir de faim. Vous le voyez, mes pressentiments ne me trompaient pas.

— Ainsi, c'est fini ?

— Oh! bien fini, dit Matifon en hochant douloureusement la tête. Aussi, poursuivit-il en détournant brusquement la conversation

je viens vous demander si vous ne voulez pas profiter de cette occasion pour écrire à Alice?

— Les communications sont donc rétablies?

— Par lettres non cachetées seulement.

— Comment! s'écria Gaétan. Ces misérables ne nous permettent donc même pas d'écrire ce que nous pensons !

— Oh! mon ami, ne récriminons pas, l'arrêta Henri. Pour le moment, toute colère est inutile. Ecrivez, hâtez-vous, et remettezmoi votre lettre.

Gaétan se fit aussitôt donner une plume, de l'encre, du papier, et traça à la hâte les lignes suivantes :

« Ma chère Alice.

« Tu sais probablement déjà à quel prix il m'est permis de communiquer enfin avec toi, par une autre voie que celle des ballons. Je ne t'exprimerai donc pas quels regrets se mêlent à la honte que je ressens.

« J'aurais voulu pouvoir me rendre auprès de toi, mais j'ai été blessé il y a trois semaines, et ce bonheur, auquel j'aspire ardemment, ne m'est pas encore permis.

a Rassure-toi, cependant. Je vais aussi bien que possible, entre les soins de ma bonne vieille Balbine et ceux de Texcellent Matifon. Dans quelques jours je serai complètement rétabli.

« Ainsi, ne te dérange pas. Reste tranquillement à Genève, auprès de ton père et de ce pauvre petit être que je n'ai pour ainsi dire pas eu le temps de presser dans mes bras.

« Ne t'avise pas de venir à Paris, car si tu voyais dans quel état est cette malheureuse ville, tu sentirais trop cruellement Famertume de notre douleur, après que nous avions tant fait pour reculer l'heure néfaste qui vient de sonner pour nous. Embrasse pour moi ton bon père, et couvre de baisers ce cher enfant, en attendant que je me dédommage sur ses joues roses de toutes les privations que j'ai subies. « Quant à toi, ma chère Alice, mon cœur te saute au cou.

« Gaétan Desrochers. »

Il glissa celte lettre sous enveloppe et la remit à Henri qui l'emporta.

^ A peine Matifon s'étail-il éloigné que le docteur se présenta.

— Monsieur, lui dit-il, je viens de la part de M""" de Saint-Rémy

— Ah! balbutia Gaétan, vous savez...

— Hier, j'ai reçu de cette dame un billet qui me priait de passer chez elle. Je m'y suis reudu aussitôt, et elle a remis entre mes mains la direction de l'ambulance Haussmann. Enfin, après m'avoir appris que le capitaine Matifon et vous, étiez de ses amis, elle m'a chargé de tenter auprès de vous une démarche qui, pense-t-elle, ne soulèvera aucune difficulté.

— Je vous écoute, monsieur, fit Gaétan très attentif.

— Un de ses amis, m'a-t-elle dit, a été victime de la cupidité des quatre scélérats qui tenaient l'auberge des Quatre-Chemins. Il se nommait Alcibiade Fontagnol, n'est-ce pas?

— C'est vrai, docteur.

— M"^ de Saint-Rémy souhaiterait donner à ce malheureux une sépulture convenable. Elle désirerait donc savoir où il a été enterré, afin de faire exhumer le cadavre et de le transporter en terre sainte.

— Rien, en effet, n'est plus sacré que ce désir, répondit Gaétan. Il me serait impossible sur-le-champ de vous fournir les indications nécessaires; mais je m'informerai, et, dès demain, j'espère pouvoir donner à M"' de Saint-Rémy, non seulement une désignation exacte de l'endroit oti reposent les restes de M. Fontagnol, mais encore les noms des soldats qui lui ont rendu les derniers devoirs. Il est même probable que ce sera le capitaine Matifon en personne qui lui apportera ces divers renseignements.

Le docteur se retira.

Le lendemain, en effet, Henri se présentait chez Clara, muni des indications les plus précises et les plus détaillées.

— Eh bien! chère madame, reprit-il ensuite, nous voilà bien près d'une paix désastreuse. Qu'allez-vous faire? N'irez-vous pas respirer quelque part un peu d'air pur, vous retremper dans un coin de soleil et de verdure des fatigues surhumaines que vous vous êtes imposées?

— Oui, répondit Clara avec un singulier accent. J'ai, en effet, besoin de repos. Peut-être bien suivrai-je très prochainement votre excellent conseil. Aussi, poursuivit-elle, de plus en plus attristée, si je me laissais séduire par les charmes du site que j'aurais choisi, si je ne vous revoyais pas, mon cher Matifon, promettez-moi de me garder une petite place dans votre souvenir, et... dans votre estime, ajouta- t-elle en hésitant.

— Ma chère amie, dit Henri avec effusion, je ne veux pas croire de votre part à un acte de désespoir. Que vous alliez chercher un peu loin la tranquillité, les forces dont vous avez besoin, je le crois; mais

LE DRAME DE PONTCHARRA 65b

j'espère que vous ne nous quitterez pas définitivement, comme vous me le faites redouter, et, si je l'espère fermement, c'est que précisément vous avez droit à mon estime plus encore qu'à mon amitié.

— Merci, monsieur Henri, fît Clara, voilà de bonnes paroles dont je me souviendrai toute ma vie.

A ces mots, elle se leva, comme pour couper court à toute aulre explication, et serra avec force la main que lui tendait le jeune officier.

Avant de s'éloigner, Heuri fixa sur elle un regard interrogateur.

Il avait le pressentiment, ainsi qu'il l'avait exprimé une fois devant Gaétan, que la jeune femme nourrissait quelque sombre projet.

Clara supporta ce regard avec une impénétrable impassibilité.

Il la quitta, le cœur douloureusement serré.

Il n'aurait pas cru lui-même ressentir pour la fille d'Ambroise tant de sympathie et de pitié.

Il est vrai que cette impression s'effaça promptement et se noya, pour ainsi dire, dans les préoccupations politiques que fit surgir la capitulation de Paris.

Quelques jours plus tard, il entrait dans la chambre de Gaétan, dissimulant assez mal une lettre qu'il venait de recevoir.

— Eh bien? lui demanda-t-il, pas de nouvelles d'Alice?

— Non, je n'y comprends rien, répondit Gaétan. Je commence à être sérieusement inquiet.

— Rassurez-vous, fit Henri. Voici une lettre de ma tante M"''' Duval, qui m'apprend que votre femme et votre enfant se portent à merveille, et qui semble même annoncer que M. Darneville et sa fille vont se mettre en route pour Paris.

— Par exemple ! se récria Gaétan, une telle imprudence...

— N'a rien que de très naturel, interrompit Henri. Pour ma part, je m'attends d'un instant à l'autre à les voir arriver, et ne serais pas étonné que demain... aujourd'hui peut-être...

En ce moment, il entendit vibrer le timbre de l'antichambre. C'était sans doute un signal convenu, car il se prit à sourire.

— Et tenez, ajouta-t-il, les voilà, je le parierais.

A ces mots, il courut ouvrir la porte de la chambre, dans laquelle se précipita Alice. Derrière elle se tenait M. Darneville.

— Diable ! fit Henri en l'entraînant. A peine m'avez-vous laissé le temps de le prévenir.

Et ils laissèrent dans les bras l'un de l'autre les deux jeunes

époux que quatre mois de longues épreuves avaient si cruellement

séparés.

Le mois de mars venait de commencer. Paris croyait avoir assez souffert. Dévoré d'activité, brûlant de réparer le temps inutilement perdu par quatre longs mois d'investissement, la capitale se préparait à prendre le rang qu'elle avait occupé jusqu'alors.

Hélas! il était écrit que les horreurs dont elle avait été témoin ne seraient rien, auprès de la sinistre et sanglante orgie que lui préparait la Commune.

Gaétan, complètement rétabli, était sur le point départir pour Genève avec Alice et Henri.

Tous les jours, sans exception, il avait reçu un bulletin laconique de la santé de son fds, tracé de la main de M""* Duval, sous l'intellio'ente et sage surveillance de qui avaient été placés la nourrice et le nourrisson.

Un matin, au moment où il allait se mettre à table, Gaétan vit arriver Matifon, accompagné d'Alfred.

Deux couverts de plus, cria Henri. Je vous amène encore un

revenant.

Dieu soit loué ! fit Gaétan, en serrant la main d'Alfred, nous

désespérions de vous revoir. Nous avons écrit ou fait écrire en Allemagne dans toutes les villes où étaient internés les prisonniers français, nous n'avons jamais pu obtenir de vos nouvelles.

Je le crois bien, dit Alfred en souriant, je n'ai pas mis les

pieds en Allemagne.

D'où arrivez-vous donc? demanda Gaétan. De Belgique? de

Suisse?

— J'arrive de Houilles, répondit Alfred.

Comment! de Houilles, auprès de Bécon? De Houilles où

vous avez été blessé comme moi?

— Mon Dieu, oui.

Ainsi depuis près de deux mois vous êtes si près de nous, et

vous ne nous avez rien fait dire!

Pour vous faire dire quoi que ce fût, il aurait fallu en obtenir

l'autorisation ou recourir à des moyens dangereux. J'ai préféré m'abstenir et vous surprendre.

— Et vous ne pouviez pas me surprendre plus agréablement, répliqua Gaétan.

On se mit à table.

Il u'était pa* eucore bien ferme sur ses jambes. (P. 658. i

Pendant le déjeuner, Alfred raconta à ses amis sa lamentable odyssée.

Il avait été tailladé de trois coups de sabre, lardé de trois coups de pointe et atteint de deux coups de revolver. Les Prussiens allaient l'abandonner, quand l'officier qui les commandait se pencha sur lui et s'aperçut qu'il respirait encore.

Le prisonnier pouvait donner d'utiles renseignements sur les

VJT. 83. - LK OUAJIK DK PONTCHAHKA. - P. SAUNIÈRE. — J. ItOCFF ET C'e, ÉD. UV. 83

forces et les positions ennemies; mieux valait donc le conserver, s'il était possible.

L'officier donna ordre de le transporter à Houilles, mais le blessé y arriva dans un tel état d'épuisement, qu'on dut renoncer à en tirer une parole

Néanmoins, il fut installé chez des habitants du village et parfaitement soigné, non seulement par eux, mais encore par le chirurgienmajor des chasseurs saxons qui occupaient cette position.

On put extraire les balles, ses blessures se cicatrisèrent peu à peu; ail ûout d'un mois, il était hors de danger. Cependant il n'était pas encore en état de marcher. On le laissa, en conséquence, à Houilles, où il acheva de se rétablir.

Assurément il n'était pas encore bien ferme sur ses jambes. Son corps amaigri, sa figure pâle, ses yeux caves, témoignaient des souffrances qu'il avait endurées et du danger auquel il avait échappé.

Mais il était sain et sauf, c'était le principal.

Sa convalescence n'était plus qu'une question de temps.

Ahce, son mari, Matifon, le félicitèrent chaleureusement.

— A propos, fit tout à coup Alfred, j'ai revu les Bishmuller!

— Vraiment? A quelle époque?

— Juste le lendemain de l'armistice.

— Qu'allaient-ils faire à Houilles?

— Ils venaient y voir des amis.

— Ainsi, c'était bien décidément des espions?

Des espions, se récria Alfred. Pis que cela, mon cher;

c'étaient des voleurs et des assassins.

— Comment le savez-vous?

— Ils s'en sont vantés devant moi auprès des Saxons qui loc^eaient dans ma maison. J'ai vu de mes yeux l'or et les valeurs qu'ils ont volés à M. Fontagnol; je sais comment ils ont procédé. Les misérables s'en glorifiaient impudemment, comme s'ils avaient accompli une action d'éclat.

Pouvez-vous nous communiquer ces détails? demanda Henri.

Je connais quelqu'un qui ne serait peut-être pas fâché de les apprendre. ,

— Volontiers, fit Alfred; mais c'est horrible, je vous en préviens.

— Je m'y attends, répondit Henri.

— Vous souvient-il de cette soirée, pendant laquelle Gaétan

nous fit monter une si longue faction à la porte de l'auberge? commença Alfred. Nous avions entendu la veille Ferdinand donner rendezvous à Fontagnol, n'est-ce pas? Eh bien! Fontagnol y est venu; il nous a glissé dans les doigts, et, pendant que nous explorions la route d'Argenteuil par laquelle il devait arriver, il était blotti dans le fossé, nous laissait passer et allait retrouver Ferdinand.

Quand nous sommes revenus à l'auberge, Fontagnol y était donc caché. Vers une heure, las de piétiner dans la boue, nous nous retirâmes. Ce fut alors que le meurtre s'accomplit.

Fontagnol, paraît-il, était couché dans la paille, sous le hangar de la cour, et dormait à poings fermés. Bishmuller se jeta sur lui et l'étrangla, pendant qu'Ernesta et Kettly lui tenaient les mains, et que Ferdinand le bâillonnait avec un mouchoir. La victime n'eut pas même le temps de se débattre.

Ces misérables avaient songé à tout. Sous prétexte que Fontagnol ne pourrait pas franchir les lignes prussiennes sous l'uniforme de mobihsé, ils lui avaient fait acheter une mauvaise blouse, un méchant pantalon de toile et des souliers.

Ils le dépouillèrent donc de la tête aux pieds et l'habillèrent de la hideuse défroque qu'il avait apportée. Dans sa ceinture, ils trouvèrent trente mille francs de titres au porteur, dix mille francs de billets de banque et dix mille francs en or.

Leur intention, après avoir transformé le cadavre, était de l'enterrer dans la cour d'une maison abandonnée, située à peu de distance de la leur, et dont ils avaient la disposition. Mais avant tout, il importait que le mort fût méconnaissable. Ferdinand saisit donc une énorme bûche et se mit à frapper la tête et le visage de la victime avec une fureur sauvage. Lorsque les traits d'Alcibiade eurent disparu sous cette hideuse mutilation, lorsqu'ils ne présentèrent plus qu'une masse informe de chairs meurtries, d'ecchymoses et de sang coagulé, ils se mirent en devoir de le faire disparaître.

Ce fut juste à ce moment que survint la patrouille envoyée par vous pour visiter l'auberge. Jugez de la terreur de ces sinistres coquins! Pourtant ils ne perdirent pas la tête. Pendant que les femmes cachaient au fond des armoires les vêtements et les valeurs, les hommes enfouissaient leur victime dans la paille.

Enfin, ils ouvrirent la porte — un peu troublés, malgré tout.

Pour comble d'inquiétude, le sergent parlait de fouiller la maison.

Bishmuller était dans des transes mortelles, Ferdinand et Kettly tremblaient de tous leurs membres. Seule, Ernesta conserva sa présence d'esprit.

Elle sourit aux francs-tireurs, les fit passer dans la salle voisine, leur servit à boire, les amusa, les lanterna, jusqu'à ce que, d'après le conseil qu'elle leur avait donné, Bishmuller et Ferdinand eussent jeté dans le puits le cadavre de Fontagnol.

Ils revinrent, en effet, au bout de quelques minutes; ils avaient exécuté les ordres de la vieille mégère.

Ernesta offrit alors à la patrouille de visiter l'auberge. Les soldats s'acquittèrent minutieusement de leur mission, et se retirèrent sans avoir rien découvert.

Ils s'éloignèrent enfin, laissant les habitants de la maison goûter en paix le repos dont ils prétendaient avoir besoin. Mais les Bishmuller ne songeaient guère à dormir! Leur plus grande préoccupation était de retirer du puits ce cadavre qu'ils y avaient précipité. Malheureusement, ils n'avaient pas d'autre corde que celle qui servait à faire monter et descendre les seaux dont ils faisaient un usage journalier. Or, cette corde était en jonc tressé, éprouvée par un long usage, rajustée en trois ou quatre endroits. ^

Cependant, Ferdinand descendit dans le puits et voulut attacher le cadavre de Fontagnol; mais la corde était trop courte, le mort lui échappait et retombait sans cesse.

Enfin, il réussit, en y joignant sa blouse, à la rallonger et à y fixer à peu près le corps de la victime.

Bishmuller, Ernesta et Kettly le hissèrent avec force ; mais à peine le cadavre était-il à dix mètres au-dessus du niveau de l'eau, que, de nouveau, il retomba et entraîna Ferdinand au fond du puits.

Glacé par le froid, paralysé par la terreur, le bossu renonça à cette tâche difficile. Mais Bishmuller et les deux femmes se refusaient à le remonter avant que le cadavre fût retiré. Ferdinand les menaçait de crier et d'appeler du secours. C'est, en effet, ce à quoi il se décida.

Craignant que ses cris ne fussent entendus par une des nombreuses patrouilles qui sillonnaient la plaine, on se décida enfin à le sortir du puits, et l'on remit au lendemain l'accomplissement de cette sinistre besogne.

Le bossu était hors d'état de se soutenir; ses dents claquaient, ses yeux étaient démesurément agrandis par l'épouvante. Il fallut le coucher, le frictionner, pour lui faire reprendre ses sens.

Le lendemain, Bishmuller s'était procuré d'autres cordes; mais.

quand il fallut descendre dans le puits, Ferdinand s'y refusa. L'espèce de lutte qu'il avait soutenue avec ce cadavre, le danger qu'il avait couru d'être, à son tour, tué par lui, avaient produit sur son esprit une telle impression de frayeur qu'il ne voulut à aucun prix renouveler semblable tentative.

De son côté, Bishmuller ne se souciait pas de s'exposer; ni Ernesta ni Kettly n'étaient assez fortes pour s'acquitter de ce soin périlleux; le corps de Fontagnol resta donc dans le puits, où les misérables espéraient qu'il pourrirait inaperçu.

Plusieurs jours s'écoulèrent, pendant lesquels l'impunité leur semblait acquise. Les cinquante mille francs que leur avait rapportés cet assassinat les avait mis en goût.

Dans les papiers de Fontagnol, ils avaient trouvé une lettre fermée, adressée à M""* de Saint-Rémy. Ils décollèrent l'enveloppe, en prirent connaissance, et conçurent le projet d'attirer cette seconde victime dans le piège oh était tombée la première.

De cette lettre il résultait, en effet, que Fontagnol avait franchi les lignes prussiennes. Il engageait donc M""" de Saint-Rémy, dans le cas 011 elle prendrait le parti de quitter Paris, à se confier à Ferdinand. Cette lettre avait été certainement écrite à l'avance par Alcibiade, qui comptait la remettre à son guide une fois hors de danger. Sous tous les rapports elle servait admirablement les projets de Bishmuller.

Les propriétaires de l'auberge des Quatre-Chemins se mirent sur-le-champ en campagne, espérant que ce second crime serait accompli avant que le corps de Fontagnol fût découvert.

Une fois riches de la somme que leur rapporterait cette seconde victime, ils comptaient disparaître à jamais.

Or, remarquez que les Bishmuller ont raconté à leurs amis l'exacte vérité, puisque vous avez vu sortir ce Ferdinand de l'hôtel de IVP' de Saint-Rémy la veille dujour où nous avons poussé sur Maisons- Laffitte notre désastreuse reconnaissai>ce.

Peut-être auraient-ils réussi dans leur criminelle entreprise, si le hasard n'avait fait découvrir enfin le cadavre d' Alcibiade.

Ils furent arrêtés, jetés en prison, interrogés; mais ils avaient eu le temps d'adopter une version de laquelle ils ne se départirent point.

Ils ignoraient quel était ce cadavre et comment il se trouvait au fond de leur puits. Rien ne put les faire sortir de là.

Au bout de dix jours, ils furent relâchés.

Pendant la fin du siège, ils errèrent en vain dans tous les environs

de Paris, espérant toujours trouver une issue, mais ils n'y réussirent point. Ce ne fut que le lendemain de l'armistice que, sous prétexte de ravitaillement, ils purent s'échapper et rejoindre les avant-postes prussiens.

Ainsi que l'avait fait très judicieusement observer Gaétan, Bishmuller et Kettly ne sont pas Alsaciens. Ils sont juifs, originaires de la Saxe, et faisaient partie de ces bandes de pillards que les armées allemandes traînaient à leur suite.

Quant à Ferdinand et à Ernesta, ils sont bohémiens, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas de nationalité, que tous les peuples sont leurs ennemis ou plutôt leur proie. Étaient-ils parents des BishmuUer? N'étaient-ils liés les uns aux autres que par une criminelle association? Je n'ai pas pu le savoir au juste et cela n'a, du reste, aucune importance.

Pour ma part, ajouta Alfred, il me répugnait, non pas seulement de voir ces misérables échapper à la justice, mais encore de les entendre se vanter de leur forfait, et faire résonner les pièces d'or qu'ils avaient volées. ^

Lorsque le major vint me faire sa visite habituelle, je lui fis part de ce que j'avais entendu.

Il me demanda le signalement de ces quatre coquins, je le lui donnai, et il sortit en faisant un geste de menace qui me donna quelque espoir.

Le lendemain, en effet, il revint, m'apprit que les BishmuUer avaient été arrêtés par l'autorité militaire prussienne, qu'ils avaient reçu, hommes et femmes, une terrible bastonnade, et qu'après avoir été dépouillés de ce qu'ils possédaient, ils avaient été chassés du pays, avec défense d'y reparaître sous peine de mort.

Les cinquante mille francs de Fontagnol étaient perdus sans doute; mais il me fut presque doux de penser que ceux qui l'avaient assassiné ne jouiraient pas impunément des fruits de leur forfait.

Voilà, du reste, tout ce que j'ai appris sur le compte de ces bandits. Sont-ils morts, sont-ils vivants? je l'ignore. Dieu s'est peut-être déjà chargé de les punir. Dans tous les cas, je suis sûr que sa justice ne les oubliera pas

Le récit d'Alfred apportait enfin quelque lumière au fond de la tragédie ténébreuse dont la mort d'Alcibiade avait été le lugubre dénouement. Ainsi Clara ne s'était pas trompée.

La bague que Gaétan lui avait montrée était bien celle d'Alcibiade, le corps qu'elle avait fait inhumer était bien celui de Fontagnol.

Henri se rendit le jour même avenue Friedland, en compagnie d'Alfred, pour confirmer à la jeune femme cette douloureuse nouvelle.

Il leur fut répondu que M""" de Saint-Remy avait quitté l'hôtel depuis quinze jours, après avoir distribué à ses amis ou venciu tout ce qu'il renfermait.

C'était donc bien un adieu définitif que Clara avait adressé à Henri la dernière fois qu'il l'avait vue. Il revint chez Gaétan, à qui il fit part de cette brusque disparition.

Par Matifon et par son mari, Alice avait appris tout ce qui concernait Clara depuis le jour où elle avait abjuré le nom de Desrochers, jusqu'à celui où ils l'avaient retrouvée sous le voile de la Dame noire.

Alice savait donc qu'Henri et Gaétan lui devaient à peu près la vie, et cela avait un peu modifié l'opinion qu'elle avait conçue de la fille d'Ambroise.

Cependant il lui était pour ainsi dire pénible d'avoir à cette femme une nouvelle obligation. Il lui répugnait de penser que demain Gaétan pouvait se trouver face à face avec Clara, dans une situation telle, qu'il fût contraint de la saluer, de lui tendre la main.

Aussi ne put-elle dissimuler tout à fait le plaisir que lui causait la disparition de M"° de Saint-Remy.

Elle se livra plus franchement, à dater de ce jour, à la joie de retrouver son mari sain et sauf, et d'accrocher à sa boutonnière le ruban rouge que le commandant avait enfin réussi à obtenir.

Quelques jours après, les jeunes époux allaient rejoindre à Genève le cher enfant qu'ils y avaient laissé.

Henri et M. Darneville les accompagnaient.

Comme on félicita Matifon d'avoir religieusement conservé celle petite maison, que sa piété filiale avait obstinément refusé de vendre malgré les instances de sa tante! Il est vrai que M"*" Duval elle-même joignit sa voix à celle de ses amis, lorsque parvint jusqu'à elle le bruit des saturnales sanglantes dont Paris fut presque immédiatement le théâtre.

Ce fut au fond de celle paisible retraite que les deux familles attendirent patiemmentl'automne.

Vers le commencement de novembre ils émigrèrent de nouveau vers Paris, qui, pensaient-ils, allait enfin retrouver, au bout de tant d'épreuves, le calme, le travail, la richesse dont il avait tant besoin.

Vers le mois de janvier, Alfred vint leur faire visite.

— Avez-vous jamais assisté à une prise de voile, madame? demanda-t-il à Alice.

— Jamais, non, monsieur.

— Êtes-vous curieuse de voir une cérémonie de ce genre?

— Assurément.

— Je l'avais pensé. Aussi, comme ma mère est en excellente position pour les avoir, j'avais songé à lui demander pour vous trois ou quatre places dans la petite église de la communauté. Les voici, madame; c'est pour le 18 de ce mois, — la date figure au bas des lettres d'invitation.

— Je vous remercie, monsieur. J'emmènerai une de mes amies, mon mari et M. Henri, si cela lui sourit.

— Libre à vous, madame, dit Alfred, et enchanté d'avoir pu vous procurer le spectacle de cette nouveauté.

A ces mots, il s'éloigna.

Tout en acceptant cette invitation, Alice n'était pas sûre de pouvoir s'y rendre, et encore moins sûre de décider son marr à l'accompagner.

Selon la teneur de la lettre, la cérémonie devait avoir lieu à midi précis, rue de Monceaux, dans une maison dépendant de la communauté de l'ordre de Saint-Joseph

Le soir même à dîner, Alice mit la question sur le tapis.

Il était évident que ni Gaétan, ni Henri ne se souciaient beaucoup d'assister à la prise de voile d'une personne qu'ils ne connaissaient probablement pas.

Cependant, Alfred s'était donné la peine de demander et d'apporter les invitations; sa mère figurerait certainement au nombre des curieux.

Pour ne pas les désobliger, il fut donc convenu qu'on assisterait à cette cérémonie.

Après tout, c'était une distraction, et les distractions n'étaient plus si fréquentes à Paris pour qu'il fallût les dédaigner.

Au jour dit, Afice, Gaétan et Henri montèrent en voiture et se rendirent rue Monceaux.

Ce n'était pas un dérangement, puisqu'ensuite par la rue Friedland, on gagnait l'Arc-de-Triomphe, et l'on prenait le chemin du Bois.

Quand ils arrivèrent, leur étonnement fut extrême de voir dans la rue Monceaux une longue file de riches équipages, qui non seulement occupaient toute la longueur de la rue, mais encore qui stationnaient sur le vaste carrefour formé par le croisement du faubourg Saint-Honoré

I,F DRAME DE PONTCHARRA

}\ i=e leva, s'empani d'uu pistolet. (P. G12.)

avec le boulevard Haussmann, l'avenue Friedland, les rues Monceaux et Billaut.

Alice et son mari entrèrent dans une cour dont la porte coclière

et les Ijcitimenls de la façade masquaient la vue. Au fond de cette cour.,

ils aperçurent une église microscopique, qui déjà regorgeait de moncie.

(^ Cependant, sur la présentation de leurs lettres, une sœur leur

indiqua au troisième rang les chaises qu'ils devaient occuper.

UV. 84. — LE DIIAME DE PONrCllHARA. — P. SAUMKUE. — J. ROUKF ET d^. ÉD. LIV. ht

Ils étaient donc on ne peut mieux placés pour bien voir ce qui allait se passer.

Au bout de quelques minutes, entra la longue procession des sœurs de la communauté, précédant la novice, qui s'agenouilla devant Tautel.

A peine avait-on pu distinguer son visage.

Pourtant Gaétan et Henri, d'un mouvement réciproque, s'étaient tournés l'un vers l'autre, et se regardaient avec étoniiement, comme pour se demander s'ils n'étaient pas le jouet d'une erreur.

Jusque-là ils n'avaient apporté à la cérémonie qu'une attention distraite; à présent ils en suivaient les moindres détails avec un intérêt prononcé.

Lorsqu'enfîn, on dépouilla de sa coiffe la tête de la novice, un flot de magnifiques cheveux noirs couvrit ses épaules d'un épais manteau.

Gaétan et Henri, muets, immobiles, un peu pâles, se regardaient toujours.

Ils ne s'étaient pas trompés.

Alice elle-même, crut reconnaître le visage de la jeune femme qu'un vœu éternel allait séparer du monde.

— Mais c'est Clara Desrochers! s'écria-t-elle.

En effet, c'était bien Clara qui s'agenouillait sous leurs yeux.

Elle finissait comme l'avait prédit Matifon.

Lorsque crièrent les ciseaux, lorsque tombèrent aux pieds de la pauvre fille les masses opulentes de sa splendide chevelure, Gaétan et Henri tressaillirent involontairement.

Le frémissement du fer avait réveillé au fond de leur cœur un écho douloureux.

Quant à Clara, elle remplissait toutes les formahtés exigées par le rite avec une obéissance automatique, voisine de l'inertie.

Évidemment, d'ores et déjà, elle était bien détachée de ce monde auquel elle allait dire adieu.

Pas une fois elle ne leva les yeux, pas une fois elle ne se tourna vers les nombreux spectateurs qui remplissaient la petite église.

Comme elle était vciitie, elle s'en alla; les yeux baissés, la tête penchée, triste, réstr'^^c.

Gaétan était vivement impressionné.

— Pauvre fille! viurn^ara-t-il en essuyant une larme.

Alice ne troubla par aucune observation la préoccupation pénible à laquelle son mari était en proie.

Qu'avait-elle à craindre à présent?

Au contraire songeant au bonheur qu'avait perdu la fille d'Ambroise, et dont elle savourait la plénitude :

- Pauvre Clara! soupira-t-elle à son tour, en jetant sur son mari un regard chargé d'amour. ^

Elle s'iniaginaif alors que Clara était bien décidément morte pour ce monde qui la saluait de ses derniers regrets.

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