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LES ANGOISSES D UN JOUEUR

L'hiver de 1872, qui succédait aux sanglantes boucheries de la guerre et delà Commune, n'avait pas encore rendu à Paris le calme et la confiance dont il avait besoin pour renaître à la vie et reprendre une activité nouvelle.

Au contraire, Versailles avait décapitalisé momentanément Paris, puisque le gouvernement y avait élu domicile. Aussi, après y avoir séjourné jusqu'au commencemenf d'avril et contemplé d'un air attristé les ruines que l'incendie y avait amoncelées, Gaétan et Alice avaient décidé de s'arracher à ce spectacle désolant et de vivre à la campagne.

Abuser indéfiniment de l'hospitalité que leur offrait toujours Matifon n'était pas possible. D'ailleurs Genève était trop loin de Paris. Si les jeunes mariés désiraient s'en éloigner, ce n'était pas sans esprit de retour. Ils avaient trop souffert tous les deux par leur pays pour l'abandonner à jamais.

Ce qu'ils auraient désiré, c'était de trouver à deux heures de Paris une propriété assez importante pour que Gaétan pût s'y créer une occupation, et assez voisine de la capitale pour ne pas la perdre de vue.

Les occasions de ce genre ne manquaient pas à cette époqiie. Aussi, après un mois de recherches patientes, Gaétan découvrit sur les bords de la Seine, à trois kilomètres de Vernon, une magnifique propriété, dont il acheta en même temps le mobilier, et dans laquelle il s'installa avec sa jeune femme vers les derniers jours de mai.

M. Darneville n'était pas de cet avis. Il prétendait qu'acheter une propriété, c'était « s'attacher un fil à la patte » , mais il convint que

l'occasion était superbe et reconnut même que c'était un placement avantageux à tous égards. D'ailleurs, Alice était enceinte pour la seconde fois. Voyager n'était pas possi ble. Enfin Gaétan était assez riche pour se passer cette fantaisie.

M. Darneville, non seulement les laissa donc libres d'agir à leur guise, mais les accompagna dans cette splendide demeure et fut tout étonné, au bout d'un mois, de s'y trouver si bien!

Henri Matifon alla passer auprès d'eux une huitaine de jours, au moment de leur installation, mais trop d'affaires le retenaient à Paris pour qu'il lui fut permis de prolonger son séjour à La Mailleraie — c'était le nom qu'on donnait dans le pays à la propriété.

En effet, Henri était décidément lancé et avait une riche chentèle, dont il devenait le conseil et l'avocat. Il promit à Gaétan d'aller au moins une fois par mois passer le dimanche et le lundi à Vernon et de le tenir au courant de ce qui se passait à Paris.

Si donc Matifon prit une grande part aux événements qui nous restent à raconter, Gaétan, Alice et M. Darneville y demeurèrent absolument étrangers et ne les apprirent même que par la bouche de leur fidèle ami.

Quant à lui, il continua d'habiter Paris, qui reprenait peu à peu sa physionomie ordinaire et redevenait pour la province et l'étranger le point de mire de toutes les curiosités, le champ ouvert à toutes les convoitises. C'est en vertu de cette sorte de gravitation que, dans les premiers jours du mois d'août de l'année 1849, était arrivé dans la capitale un jeune homme qui se nommait Alphonse Beaudunois.

Il avait vingt-deux ans à cette époque et venait de Dijon, oii il était né et oii s'était écoulée sa paisible jeunesse.

Son père y avait exercé honorablement pendant trente ans le métier d'avoué, et y avait épousé Marie-Caroline Delâtre, laquelle lui avait apporté une petite dot de cinquante mille francs.

M. Beaudunois possédait une somme à peu près égale, lorsqu'il acheta son étude et lorsqu'il se mit en ménage. Insensiblement, par suite d'héritages successifs, et aussi grâce à l'économie patiente des deux époux, l'actif de la communauté s'éleva au chiffre de trois cent mille francs. C'était rondelet.

Les Beaudunois passèrent dans le pays pour des millionnaires. Aussi personne ne songea à s'étonner, le jour oii l'ancien avoué vendit sa charge et déclara qu'il renonçait aux affaires.

L'avenir s'annonçait, en effet, pour lui sous les plus riants auspices, lorsque la mort vint se jeter brutalement au travers de ces beaux

projets. La femme de l'avoué mourut au printemps de 1847 des suites d'un accident de voiture, dont il serait oiseux de raconter les émou- ^ vantes péripéties.

M. Beaudunois se préparait à porter dignement son deuil et à vivre avec son fils dans la maison qu'il venait de faire aménager à son goût, lorsqu'une fluxion de poitrine l'emporta six mois plus tard.

Le jeune Alphonse, seul et unique héritier de la fortune des Beaudunois, aurait bien voulu dès à présent partir pour Paris, mais il n'avait encore que vingt ans, et son conseil de famille lui avait donné pour tuteur M. Delaîîçon, un vieil ami de la famille, homme honnête par excellence, mais d'une inébranlable rigidité de principes. Il prit au sérieux son rôle de tuteur, surveilla avec une sollicitude non pareille la liquidation Beaudunois, et servit scrupuleusement à son pupille les intérêts de toutes les sommes qu'il recueillit, jusqu'au jour où le jeune Alphonse atteignit sa majorité.

Un grand changement s'était opéré déjà chez le fils de l'avoué.

Élevé jusqu'alors par ses parents dans une dépendance absolue, habitué à une économie dont la province a seule le secret, Alphonse n'avait jamais senti plus de deux pièces de cinq francs résonner à la fois dans son gousset. Encore était-ce à des intervalles trop éloignés au gré de son impatience.

Ces morts successives, et pour ainsi dire foudroyantes, le mirent tout à coup à la tête de quinze mille livres de rentes! Il se grisa, et se grisa d'autant plus qu'il avait entendu mille fois répéter par son père et sa mère que son aïeule avait encore une fortune personnelle de deux cent mille francs, dont il serait tôt ou tard l'unique héritier.

A son compte, il possédait déjà, ou posséderait dans un avenir peu éloigné, vingt-cinq mille francs de rentes qui ne devaient rien à personne. Il lui sembla qu'un trésor semblable était une source intarissable de voluptés, et que les rues de Dijon n'étaient plus assez larges pour contenir une telle opulence.

Aussi, après avoir eu le courage de séjourner deux ans encore dans sa ville natale, afin de donner à son deuil le temps de finir, et afin fie vendre la maison qu'il habitait, il partit pour Paris, les poches bourrées d'argent.

Pendant ces deux années, Alphonse avait pris des habitudes de paresse avec lesquelles il n'était pas disposé à rompre. Il avait fréquenté les cafés, les cercles, il avait joué.

Son intention bien arrêtée était de continuer à Paris celte vie

d'oisiveté et de se faire recevoir dans un cercle surtout, car le jeu était devenu sa passion favorite.

Malheureusement, il est difficile à Paris, quand on n'y a pas des relations bien établies, de se faire admettre dans un cercle honorable. Beaudunois s'en aperçut tout d'abord. Après avoir songé dans le principe au Jockey-Club, il se rabattit impatiemment sur un cercle borgne, bien connu de tous les joueurs de profession, qui alignait sur le boulevard Montmartre ses onze fenêtres de façade. Ce cercle n'était pas précisément scrupuleux sur le choix de ses initiés. Il ouvrit les bras au jeune Alphonse, qui y fît des débuts éclatants. En moins de huit mois il ne gagna pas moins de soixante mille francs.

Le gain lui fut fatal. Il se figura que le Pactole n'était pas un mythe et qu'il en avait découvert la source. Il gaspilla ces premiers bénéfices en folies de toute espèce, de sorte que le jour oii le premier revers vint le frapper, il fut obligé de courir à la Banque, où il avait déposé ses valeurs.

Alors il voulut rattraper ce qu'il avait perdu. C'est la filière. L'histoire de tous les joueurs est la même et n'a pas besoin d'être racontée.

Au bout de six ans, Alphonse Beaudunois avait pris si souvent le chemin de la Banque qu'il n'avait plus rien à en retirer.

Il avait un fort joli petit appartement, dans lequel il avait entassé peu à peu une foule de superfiuités coûteuses. Il les vendit les unes après les autres, toujours convaincu qu'il triompherait enfin de la mauvaise fortune. Hélas ! le sort ne se lassait pas de le poursuivre.

Au commencement du mois de novembre de l'année 1855, Beaudunois avait vendu tout ce qui pouvait se vendre, n'avait pas cinq louis dans sa poche, était couvert de dettes, et ne savait plus oh donner la lête.

La veille, au cercle, il avait perdu onze mille francs, et n'avait pas le premier sou pour les payer. Or, les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures. Si le soir même, en arrivant au cercle, Beaudunois n'apportait pas les onze mille francs qu'il devait, non seulement il était à jamais déshonoré, mais il perdait tout espoir de rentrer un jour dans la fortune qu'il avait dévorée.

Depuis si longtemps, et tant de fois, il avait eu recours à sa grand'mère, que la bonne femme s'était lassée. Et comme la pauvre chère aïeule était son unique espérance, Alphonse se vit condamné sans appel. Il était six heures du soir. C'était fini 1

Il ne songea même pas à lutter. Il saisit dans sa boîte un pistolet,

qu'il chargea, et le posa sur la table. Puis il prit une feuille de papier, une plume, et écrivit à sa grand'mère une longue lettre d'adieu, dans laquelle il faisait simplement l'aveu de toutes les sottises dont il s'était rendu coupable.

Après avoir glissé cette lettre sous enveloppe et y avoir tracé l'adresse d'uàe main ferme, il se leva, s'empara d'un pistolet et se dirigea vers son lit, sur lequel il s'étendit. Déjà il avait approché de sa tempe le canon du pistolet, lorsqu'on frappa bruyamment à sa porte.

— Ouvrez vite! criait au dehors une voix inconnue. Affaire pressée !

Si anxieuse que fût la situation, Beaudunois ne put réprimer un geste de contrariété.

— Allons, bon! grommela-t-il entre ses dents, encore un créancier !

Il s'était soulevé sur le coude, il se recoucha, tenant toujours à la main son pistolet.

— Que le diable l'emporte! acheva-t-il.

Mais le créancier est un animal tenace. Il ne se rebuta pas.

— Ouvrez donc ! reprit-il en frappant plus fort. Affaire pressée, vous dis-je.

Une lueur éclaira tout à coup l'esprit de Beaudunois.

— Qui sait? murmura-t-il. C'est peut-être ma grand'mère qui... Il n'osa pas achever.

— Après tout, que m'importe ? poursuivit-il en se levant. Une scène de plus ou de moins, ce n'est pas la mer à boire...

Il chaussa ses pantoufles, posa son pistolet sur la table et se dirigea vers la porte.

— Qui est là? demanda-t-il.

— Quelqu'un qui vient vous rendre service, répondit-on. Beaudunois écouta attentivement le timbre de cette voix. Il lui

était absolument inconnu.

Il se décida à ouvrir la porte et se trouva en face d'un homme

qu'il n'avait jamais vu. Cet homme paraissait âgé de trente-cinq ans

environ. Il était grand et fort, avec les cheveux abondants et la barbe

bien fournie ; il s'inchna poliment et promena autour de lui un regard

, inquisiteur.

— C'est bien à M. Alphonse Beaudunois que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il avec un léger accent.

Que fait ce pistolet armé sur voU-e table ? (P. 676.)

— Oui, monsieur, répondit le jeune désespéré, que la présence de ce personnage intriguait fort.

En même temps, il lui désignait de la main un fauteuil, tandi qu'il reprenait auprès de la table la place qu'il occupait quelques tants plus tôt.

Pendant que l'inconnu s'asseyait, Beaudunois ne cessait de l'examiner curieusement.

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UV. 80. — LE DIUME DE POMCHAnnA. — P. SALNIÈIiE. — J. UOLTF ET 0*0, ÉD.

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