LIV. So
Quel était cet accent qui l'avait frappé?
Dans sa vie de joueur il avait vu défiler autour du tapis vert des individus appartenant à tous les pays ; il avait entendu parler toutes les langues, il connaissait toutes les intonations particulières à chaque nationalité. ^'inconnu s'était exprimé en excellent français ; mais son accent était légèrement traînard, et les deux phrases qu'il avait prononcées s'étaient terminées par le même chant monotone.
— C'est un Russe, pensa Beaudunois.
A la lueur des deux bougies qui brûlaient sur la table, il s'aperçut en outre que Tinconnu avait des manières distinguées, portait du linge de la plus grande finesse et était mis d'une manière irréprochable.
— Je vous écoute, monsieur, dit-il, mais, à mon tour, m'est-il permis de demander à qui j'ai l'honneur de...
— C'est inutile, interrompit l'étranger — pour le moment du moins, ajouta- t-il ; vous ne me connaissez pas, mon nom ne vous apprendrait donc rien.
Beaudunois n'insista pas.
— Alors expliquez-vous, monsieur.
— Je vous apporte vingt-cinq mille francs, dit brusquement l'inconnu, en fixant son grand œil bleu sur son interlocuteur.
Beaudunois tressaillit et son regard brilla d'un éclair de joie.
— Vingt-cinq mille francs! fit-il. Comment?
— En billets de banque, répondit l'étranger.
En disant ces mots, il tira de sa poche un portefeuille, y prit une liasse de billets de banque et les fit miroiter devant les yeux éblouis du jeune Alphonse.
Celui-ci fit un mouvement pour s'en emparer, mais un scrupule
lui vint.
— A quel titre venez-vous m'offrir cette somme? demanda-t-il. Vous n'êtes pas un usurier. Vous ne venez pas me proposer d'escompter la succession de ma grand'mère...
L'inconnu secoua négativement la tête et ne chercha pas à dissimuler le sourire que cette question avait provoqué.
— Alors, reprit Beaudunois, je n'y comprends rien.
— C'est cependantbien simple, fit l'étranger. Je viens vous prier de me rendre un service, que je suis prêt à vous payer vingt-cinq mille francs.
— Ah ! ah! dit Beaudunois qui se tint aussitôt sur la défensive. Eh bien! voyons, parlez : de quoi s'agit-il?
LE DRAME DE PONTCHA.RRA 675
— De la chose la plus facile du monde.
— Tant mieux! quelle est-elle?
— Il s'agit tout bonnement de venir prendre chez moi, à l'heure dont nous serons convenus, une femme et une petite fille, et de les conduire à l'endroit que je vous désignerai.
— En effet, rien n'est plus aisé, fit Beaudunois. Et c'est pour cela que vous m'offrez une somme pareille?
• — Oui, monsieur.
— Comment est-ce possible? Cette femme se défendra donc ?
— Elle est souffrante et n'opposera pas la moindre résistance.
— Ah ! elle est malade?
— Oui.
— Gravement?
— Peut-être.
— N'y aurait-il pas danger pour elle à mourir pendant le trajet?
— Je ne le crois pas.
— Mais vous m'affirmez pas le contraire?
— On ne peut répondre de rien ; je vous le répète, je ne le crois pas.
— Enfin, il suffit que cela soit possible pour que je vous adresse encore quelques questions, fit Beaudunois, devenu prudent.
En effet, il flairait un mystère. Il avait remarqué que le visage de l'étranger, impassible jusqu'alors, était devenu sombre et menaçant, dès qu'il avait été question de cette femme.
Les hésitations de Beaudunois irritèrent l'inconnu. Il fronça les sourcils et ne fut pas maître d'un mouvement d'impatience.
— Finissons-en, dit-il brièvement. Quelles questions croyezvous devoir me poser?
— Deux seulement, monsieur
— Je vous écoute.
— Saurai-je votre nom?
— Non.
— Saurai-je celui de cette femme?
— Pas davantage.
— En ce cas vos offres sont inacceptables, monsieur, car vous pouvez juger quel embarras serait le mien si cette personne venait à trépasser pendant le trajet. La police ne manquerait pas de s'en émouvoiret de me demander certains renseignements...
— Ceci vous regarde, monsieur. Pour la troisième fois, je vous
le répète, je ne prévois aucune complication de ce genre. Je recon nais seulement qu'il peut s'en présenter. C'est pour cela que j'ai voulu m'adresser à un homme intelligent ; autrement j'aurais pris tout bonnement un commissionnaire qui, pour un misérable louis...
— Je comprends, monsieur, fit Beaudunois, avec dignité, et je vous excuse, ajouta-t-il, car vous ne savez pas qui je suis.
L'étranger le regarda fixement,
— Oh! pardon, répondit-il. Je sais que vous êtes à Paris depuis cinq ans, que vous y avez mangé une fortune de trois cent mille francs, et que vous êtes complètement ruiné à Theure qu'il est.
— Vous vous trompez, monsieur.
— En effet, vous avez encore votre grand'mère qui est riche^ assure-t-on, de deux cent mille francs ; mais la bonne dame n'a que soixante-douze ans, elle se porte comme un chêne, elle peut vous faire attendre dix ans, vingt ans, trente ans peut-être, l'héritage sur lequel vous comptez...
Beaudunois ne chercha pas à cacher le profond étonnement qu'il ressentait.
— Or, poursuivit l'inconnu sans le quitter du regard et sans rien perdre de son flegme imperturbable, vous ne pouvez pas attendre, même dix ans. Vous êtes acculé, déshonoré, flétri.
— Monsieur! fil Beaudunois qui se redressa fièrement.
— Eh! mon cher monsieur, ne vous fâchez pas, je ne viens pas ici pour vous insulter. Ai-je raison, oui ou non? N'avez-vous pas perdu hier à votre cercle onze mille francs sur parole? Ne faut-il pas que vous les payiez ce soir, sous peine d'être honteusement chassé?
— Quoi! s'écria le malheureux^ joueur accablé, vous savez..»
— Je sais tout, vous dis-je. Et, quand je l'ignorerais, ne vois-je pas sous mes yeux la preuve de ce que j'avance? Que fait ce pistolet armé sur votre table, à côté de celte lettre d'adieu?
Beaudunois courba la tête.
— Vous voyez bien que je suis arrivé à temps, poursuivit l'étranger. Vous alliez vous tuer quand j'ai frappé à votre porte. Eh bien ! je vous estime pourtant d'énergie, monsieur, car cette résolution plaide en faveur de votre honorabilité, et j'aime mieux devoir un service à un homme d'honneur qu'à un coquin. Qu'a donc de si monstrueux la proposition que je vous ai soumise? En échange d'une complaisance insignifiante, et dont vous vous exagérez l'importance, je vous apporte la vie, je vous rends l'honneur. N'est-ce, rien cela, monsieur?
— Je ne dis pas le contraire, avoua Beaudunois, mais il y a dans
cette proposition certaines conditions d'obéissance passive auxquelles je ne saurais me soumettre.
— Et non seulement je vous d^nne de quoi payer vos dettes, continua l'inconnu, mais encore, avec les quatorze mille francs qui vous restent, je vous mets à même de tenter de nouveau la fortune, de refaire, de doubler, de tripler peut-être le capital que vous avez perdu...
Beaudunois tressaillit. Il n'avait pas songé à cette éventualité. Quatorze mille francs à lui ! A lui qui depuis six mois avait été contraint de vendre tout ce qu'il possédait pour lutter contre la veine désastreuse qui le poursuivait! Quatorze mille francs à la fois! C'était presque une nouvelle fortune !
H. ^Z~,. ^'^^^ ^^^^^ murmura-t-il à demi-voix. Avec cela'il y a de quoi se relever, "'^'<vii'/^-■
En prononçant ces mots, ses yeux brillaient d'un feu étrange. L'homme d'honneur cessait de se défendre, le joueur avait reparu.
L'étranger avait habilement ménagé ses effets. Il avait gardé comme un argument décisif cette terrible passion du jeu, à laquelle savent si peu résister les malheureux qui en sont possédés.
Il froissait dans sa main les billets de banque, sur lesquels venaient de se fixer avec convoitise les regards de Beaudunois. I — Eh bien! qu'en dites-vous? demanda-t-il. ' — J'accepte, fit Beaudunois éperdu, en saisissant avidement la liasse qu'on lui tendait.
Il avait pourtant reçu ce qu'on appelle une excellente éducation, ce Beaudunois.
Élève assez distingué du collège de Dijon, doué d'une grande intelligence, il avait beaucoup lu et assez retenu pour occuper dans un salon une place honorable.
Son père et sa mère lui avaient enseigné les principes d'honneur et de probité qui sont la sauvegarde de la famille ; ils avaient fail mieux encore : ils les avaient mis en pratique sous les yeux de leui unique héritier.
Dans des circonstances ordinaires, celui-ci serait donc devenu probablement un aimable causeur, un bon mari, voir même un bon père de famille.
Il avait, en effet, tout ce qui peut flatter l'amour-propre d'une jeune fille : de la fortune, de l'esprit, du goût et de la tenue.
Si nous ne parlons pas de sa beauté, c'est qu'il n'était pas beau dans le sens absolu de ce mot banal. Loin d'être laid cependant^ il
avait des cheveux blonds, fins et abondants, un œil gris et clair, le nez un peu fort, des lèvres épaisses, une moustache et des favoris blonds, longs et soyeux. Il avait surtout beaucoup de physionomie : c'est-à-dire le regard vif, la bouche ironique et les traits d'une excessive
mobilité.
Enfin il avait le talent de s'habiller, ce qui est plus rare qu'on ne le suppose, et suivait la mode sans jamais se laisser envahir par ses exagérations ridicules.
On le voit, il réunissait tout ce qu'il faut pour constituer un parfait gentleman. Tel il fut, tel il était encore d'aspect au moment où nous le mettons en scène.
Au physique il n'avait pas beaucoup changé, au moral il n'était plus le même,
La société des joueurs, qu'il avait principalement fréquentée, lui . avait fait partager bien vite ses mœurs' dissolues, ses plaisirs faciles, et, sur certains points — il faut bien en convenir — l'élasticité de sa morale.
Beaudunois, au bout de cinq années de séjour dans ce milieu interlope, n'avait plus que des notions forts indécises sur le bien et sur le mal. La droiture que lui avaient inculquée ses parents s'était souvent égarée dans les sentiers de la débauche et du scepticisme. La solidité de ses principes s'en était ressentie.
Pourtant il avait lutté encore, par un reste d'habitude, contre la tentation.
Évidemment, ce que venait lui proposer l'inconnu n'était ni droit ni loyal. On ne donne pas vingt-cinq mille francs à quelqu'un qu'on n'a jamais vu pour faire une chose qui peut se passer au grand soleil.
Il le sentait bien. Aussi sa première pensée avait-elle été de repousser l'offre qu'on venait lui soumettre. C'était l'honnête homme qui se révoltait en lui. Mais le joueur n'avait pas encore parlé. Lorsqu'il entrevit la possibihté de refaire sa fortune, de mener pendant de longues années encore la vie facile et élégante à laquelle il était voué désormais, Beaudunois ne résista plus.
Aussi, ce fui avec une avidité fiévreuse, nous l'avons dit, qu'il arracha pour ainsi dire des mains de l'inconnu la liasse de billets, et qu'il se mit à les compter.
— Mais il n*y en a que onze ! s'écria-t-il.
— N'est-ce pas ce que vous avez perdu au cercle?
— Oui, mais vous m'en avez promis vingt-cinq.
— Et je vous les donnerai scrupuleusement.
— Quand?
— Ce soir même, dès que vous aurez accompli la tâche que je réclame de votre obligeance.
— C'est juste! soupira Bea,udunois.
— J'ai voulu seulement, s'il vous prenait envie d'aller dîner au cercle, que vous pussiez acquitter sur-le-champ les dettes d'honneur que vous avez contractées, dit l'étranger.
— Je vous remercie, monsieur, fît Beaudunois. A présent voulezvous me permettre de vous adresser une question?...
— Je le veux bien, mais je ne vous promets pas d'y répondre.
— Qui vous a si bien renseigné sur ma famille, sur moi-même, sur la somme que j'avais perdue?
— Je pourrais vous le dire sans compromettre qui que ce soit; mais à quoi cela vous avancerait-il? Apprenez une chose, mon cher monsieur : c'est qu'à Paris, on sait tout ce qu'on désire, quand on veut s'en donner la peine.
— Alors, dit Beaudunois avec un peu d'hésitation, veuillez m'expliquer ce que vous attendez de moi.
— Pas grand'chose, mon cher monsieur. Je désire seulement que vous vous présentiez à neuf heures précises au numéro 47 de la rue de Chateaubriand.
Beaudunois prit une feuille de papier et y inscrivit l'adresse qu'on venait de lui donner.
— Qui demanderai-je? fît-il.
— Personne.
— Comment!
— Non, vous n'aurez qu'à déchner votre nom et l'on vous conduira près de moi.
— Soit. Où se trouve cette rue? Je ne la connais pas.
— En effet, c'est une rue presque neuve, un peu déserte même. Le ton sur lequel l'inconnu donna ce renseignement fit frissonner Beaudunois.
L'étranger ne parut pas s'en apercevoir.
— Elle est située dans le quartier Beaujon, continua-t-il froidement, près des Champs-Elysées; on y arrive par la rue de l'Oratoiredu-Roule.
— 11 suffit, monsieur, dit Beaudunois, en s'inclinant.
— Je dois vous prévenir, poursuivit l'inconnu qui se leva comme pour prendre congé, que les maisons sont un peu espacées.
— Ah! fit Beaudunois.
Oui, beaucoup de terrains sont encore vagues, mais le
numéro 47 est un hôtol bien reconnaissable. -^ A quoi?
— D'abord il-ost très petit.
— Bien.
— Ensuite il est fort isolé.
— Alors je le trouverai facilement.
— Sans aucun doute. Vous voudrez bien aussi renvoyer la voiture qui vous amènera.
11 faudra donc que j'accompagne à pied cette femme et cet
enfant?
iVon, mais une autre voiture sera mise à vos ordres à cet
effet.
— Je n'y manquerai pas, monsieur.
Surtout, soyez exact! recommanda l'inconnu, en se dirigeant
vers la porte. Neuf heures précises!
— Comptez sur moi.
L'étranger salua cérémonieusement et mit la main sur le bouton de la serrure.
Tout à coup, il se retourna.
— A propos? j'oubliais... reprit-il. La femme que l'on vous confiera appartient à la classe commune, elle en porte naturellement les habits, il ne faudrait donc pas que l'élégance de votre tenue jurât avec la simplicité de son costume.
— Je comprends, fit Beaudumois. Une veste de voyage... un chapeau mou...
— Si vous voulez... Je préférerais pourtant une mise plus simple encore... celle d'un ouvrier, par exemple.
— C'est facile... balbutia Beaudunois.
— Blouse blanche et pas de chapeau mou. Rien ne vaut la casquette, croyez-moi. Pour peu qu'on la rabatte un peu sur les yeux, elle cache tout le haut du visage.
— C'est donc un déguisement qu'il faut que je...
— Fi donc! mon cher monsieur, interrompit l'étranger, en riant bruyamment, nous ne sommes pas en carnaval. Non, c'est tout bonnement un costume de circonstance.
— Auquel je dois me conformer.
— Dans votre intérêt, je vous le conseille, dit imprudemment l'inconnu.
— Comment, dans mon intérêt! s'écria vivement Beaudunois
Il cacha son visacçe dans ses mains. (P. 688.)
UV. 86 . — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUMÈRE. — ;. ROOK? ET Q-e, K3.
uv. 86.
qui commençait, au fond de ce mystère, à deviner un gros danger.
— Là! ne vous etîrayez pas, répondit l'inconnu avec le plus grand calme. Quand je dis dans votre intérêt, c'est que vous ne seriez pas flatté, je le suppose, d'être rencontré et reconnu en bonne fortune avec une femme du commun.
— A la bonne heure! dit Alphonse, qui respira plus librement.
— Ainsi, à neuf heures précises. C'est bien convenu?
— Parfaitement. Et les quatorze mille francs?
— Sont au bout de ce léger service, mon cher monsieur. A ces mots, l'étranger salua légèrement et sortit. Beaudunois resta quelque temps immobile.
— Oui, dit-il au bout de quelques secondes, obéissant au cours de ses pensées, c'est un Russe, Russe appartenant évidemment à l'aristocratie... très bien mis... parlant très correctement français... Quelle vilenie peut bien ruminer ce Cosaque?
Il en était là de son monologue, quand il jeta les yeux sur la pendule.
— Six heures et demie! s'écria-t-il. Au fait, je ne meurs plus! Je n'ai que le temps de m'habiller pour aller dîner au cercle.
Il lit rapidement sa toilette et sortit.
A peine arrivé au cercle, il n'eut rien de plus pressé que de se rendre à la caisse.
— Voici, dit-il en jetant négligemment ses billets sur la table, les onze mille francs que j'ai perdus hier soir; il y en a trois que vous m'avez prêtés et que vous prélèverez sur cette somme. Vous aurez la bonté de distribuer les huit autres conformément à la liste que voici, car je ne ne suis pas sûr de pouvoir venir dans la soirée, et je ne voudrais pas que mon absence donnât lieu à la moindre interprétation fâcheuse.
— Il sera fait selon vos désirs, monsieur, répondit docilement le caissier.
Beaudunois alla se mettre à table. Il n'avait pas faim; il était préoccupé, maussade; il avait peur. De quoi? Il n'aurait pas pu le dire.
Au milieu du dhier, un domestique vint lui remettre une dépêche que son concierge lui avait apportée.
Beaudunois l'ouvrit et devint pâle. La dépêche était de son ancien tuteur et conçue ainsi :
« Grand'mère morte aujourd'hui trois heures. Accourez immédiatement. — Delançon. »
Alphonse quilla précipitamment la table. Riche! Il était riche à nouveau! Il héritait de deux cent mille francs! 11 allait donc pouvoir rendre à cet inconnu les onze mille francs qu'il avait reçus, dégager sa parole... Mais comment? A qui les emprunter, ces onze mille francs? Il était sept heures et demie. Tous les comptoirs, toutes les maisons de banque étaient fermés. D'ailleurs, une dépêche n'est pas un titre dont on puisse faire de l'argent. Or, il n'avait pas même une heure à lui pour réaliser cette somme.
Il courut à la caisse, bien résolu à redemander les billets qu'il venait d'y déposer. Le caissier était parti depuis vingt minutes!
L'inconnu n'avait pas menti en disant que la rue de Chateaubriand était déserte.
Quoique trente années se soient écoulées depuis les événements que nous racontons, les maisons qui bordent aujourd'hui cette rue sont si clairsemées, les passants y sont si rares, qu'on se croirait volontiers relégué au fond de quelque faubourg de province, bien sombre et bien taciturne.
Non seulement, en effet, la rue est tortueuse, étroite et monte par une pente rapide vers l'avenue Friedland, mais encore on n'y voit pas une seule boutique. Aussi, quand arrive la nuit, l'œil en sonde difficilement les obscures profondeurs, malgré les efforts que tentent les becs de gaz pour dissiper les ténèbres qui l'environnent.
A l'époque qui nous occupe, c'était bien pis encore. Les terrains vagues étaient mal entourés par des clôtures en planches, et c'était par des réverbères éloignés les uns des autres que cette nouvelle voie était éclairée.
Tout au bout de la rue se trouvait un petit hôtel n'ayant pas plus de quatre fenêtres de façade, dont la pierre toute neuve avait conservé l'humidité de la carrière. Au-dessus d'une porte de chêne massif, on avait, tracé au charbon sur le mur le numéro 47. Pourquoi le numéro 47? Il serait difficile de l'expliquer, car l'hôtel était absolument isolé.
A gauche et à droite, des terrains incultes et déserts; en face un autre terrain qu'on ne s'était même pas donné la peine de mettre au niveau de la rue, qui la dominait de trois mètres au moins, et sur lequel on apercevait les traces d'une végétation rabougrie.
Une seule fenêtre de cet hôtel était éclairée pour le moment. Elle donnait sur une espèce de petit boudoir, très élégamment décoré, mais dont les meubles laissaient beaucoup, à désirer sous le rapport du style et de la fraîcheur.
LE DRAME DE POiNTCHARRA 685
Sur une belle cheminée de marbre blanc, dans laquelle flambait un grand feu de bois, on apercevait une garniture composée d'une pendule carrée en marbre noir, de deux coupes semblables, et de deux candélabres en zinc recouvert d'une couche de bronze.
Quant aux meubles, ils comprenaient un divan, deux fauteuils, deux chaises et un guéridon. A la fenêtre, pendaient deux rideaux, d'un reps bleu fané, le long desquels on distinguait nettement les plis qu'ils avaient pris, à la suite d'un long séjour en magasin. Le reps pareil des fauteuils, des chaises et du divan n'était pas plus frais que celui des tentures. Le guéridon était une petite table à trois pieds, en acajou pâle, tout uni, sur lequel on avait jeté un tapis aux tons criards, décoloré et souillé par l'usage.
Les murs étaient absolumentnus. Pas un tableau, pas une gravure, pas un croquis n'en ornaient la surface glaciale.
Malgré le feu qui brillait dans l'âtre, on avait froid dans cette pièce. N'eût été la richesse de la corniche du plafond et du papier, on aurait pu se croire dans un méchant garni, tant la nudité était effrayante, tant les meubles étaient démodés et flétris!
Nous ne décrirons pas l'ameublement du salon ni celui des chambres à coucher. Nous dirons seulement que tout le reste était à l'avenant.
Évidemment, l'hôtel avait été loué et meublé à la hâte. Le tapissier de bas étage auquel on s'était adressé n'avait pu donner que ce qu'il avait, — le rebut de l'Hôtel des ventes.
Certainement celui qui avait présidé cà cet arrangement ne comptait pas en profiter longtemps.
Pourquoi avait-il choisi cette rue déserte et cet hôtel isolé, lorsqu'il avait sous la main, dans le même quartier, tant d'appartements confortables? C'est que probablement cette situation exceptionnellement triste lui plaisait ou qu'elle était favorable à ses desseins.
Pour le moment, deux femmes seulement se trouvaient dans le boudoir : l'une jeune et blonde, merveilleusement jolie, richcniout habillée de satin et de velours; l'autre brune, jeune également, coilfée d'un bonnet de linge et portant un tablier blanc. La maîtresse et la femme de chambre.
— Clémence, dit la maîtresse d'une voix harmonieuse, avez- vous défait les malles?
— Non, madame.
— Pourquoi?
686 LE DRAME DE POrs'TGHA.RRA.
— M. le comte m'a dit avant de partir que ce n'était pas la peine de les ouvrir avant demain.
— C'est différent.
— Cependant, dit Clémence, j'ai mis dans la chambre de madame son nécessaire de toilette.
— Cela suffît. Yvan est-il ici?
— Oui, madame, il est en bas, à la cuisine.
— Bien. Difjes-lui de ne pas se coucher avant que M. le comte soit de retour.
Clémence fît un pas vers la porte.
— Quanta vous, continua sa maîtresse, vous pouvez aller vous reposer.
— Madame n'a donc plus besoin de moi?
— Non, je vous remercie.
— Madame n'attend personne?
— Non, répondit la jeune femme en rougissant légèrement, à moins que le capitaine Alexis n'ait la curiosité de venir visiter notre installation.
— Et s'il venait?
— Yvan l'introduirait près de moi.
— Ainsi je puis me retirer?
— Oui, mais ne vous absentez pas.
Sur un geste de congé définitif, Clémence sortit et regagna sa chambre.
La jeune femme demeura quelques instants pensive.
— Il va venir, murmura- t-elle.
Tout à coup, elle ghssa dans la poche de sa robe sa main blanche et effilée.
Elle pâht subitement.
— Tiens ! qu'ai-je donc fait de sa lettre?
Une inquiétude atroce se peignit sur son visage; mais elle se calma presque aussitôt.
— Je suis folle, reprit-elle. C'est ce déménagement qui est cause de cela. J'aurai laissé cette lettre dans la poche de ma robe de chambre. Quelle singulière idée a eue le comte de quitter l'appartement que nous occupions. On y était si bien! Ici on gèle.
Elle se leva frissonnante, et jeta une bûche dans le feu.
— Il faut que j'aille embrasser ma fille, dit-elle. Cela me donnera du courage, ajouta-t-elle a voix basse.
Elle sortit, traversa un immense salon, aussi nu et aussi mal
meublé que le boudoir, ouvrit une porte latérale et pénétra dans la chambre qui lui était destinée.
Dans cette chambre se trouvait un ravissant berceau, garni à profusion de mousseline, de dentelles et de rubans de soie, dont la richesse jurait étrangement avec la pauvreté qui l'entourait.
Au fond de ce berceau reposait une délicieuse petite fille, âgée de dix ou onze mois, dont la tête blonde et frisée se perdait dans un flot de batiste et de valenciennes.
La jeune mère se pencha avec des précautions infinies, posa ses lèvres sur la joue rose de l'enfant et se redressa.
— Il peut venir maintenant, fit-elle en relevant la tête.
Elle sortit sur la pointe du pied, ferma la porte aussi doucement que possible et regagna le boudoir qu'elle avait quitté.
Elle jeta les yeux sur la pendule, huit heures sonnaient.
A peine venait-elle de prendre un livre, qu'elle entendit s'ouvrir et se refermer la porte de l'hôtel. Elle étreignit à deux mains son cœur, comme pour en comprimer les battements.
— C'est lui! murmura-t-elle.
Quelques minutes après, la porte s'ouvrit, et la voix du domestique, qu'on n'aperçut même pas, annonça :
« Le capitaine Tadoreff! »
Aussitôt parut un magnifique cavalier, âgé de vingt-sept ans au plus, grand, brun, admirablement découplé, mis avec une extrême recherche.
— Olga! s'écria-t-il en apercevant la jeune femme. Enfin, je vous trouve seule un instant!
Il allait mettre un genou en terre, quand un geste impérieux d'Olga l'en empêcha.
— Asseyez-vous et causons, dit-elle en lui désignant un siège. Causons comme de vieux amis. Et d'abord êtes-vous bien sûr que le comte...
— Je l'ai accompagné moi-même à l'ambassade, où il dîne et où il passe la soirée.
— Vous a-t-il dit pourquoi il avait quitté si précipitamment l'appartement que nous occupions?
— Oui. Il s'est même expliqué très longuement à ce sujet. Il paraît que le propriétaire de ce logement ne consentait à le relouer que pour un trimestre. Or, le comte, m'a-t-il dit, a été informé par notre ambassadeur qu'il allait être rappelé très prochainement à Saint- Pétersbourg. Il s'attend même à recevoir dès ce soir son ordre de
départ. Dans ces conditions, il n'a pas voulu s'engager envers le propriétaire pour un trimestre ; il a trouvé un tapissier qui a consenti à lui louer cet hôtel tout meublé, au jour le jour, il l'a pris.
— C'est presque mot pour mot ce qu'il m'a dit pour excuser la précipitation avec laquelle il m'a fait quitter aujourd'hui cet appartement, lit Olga. Ainsi, mon cher Alexis, demain peut-être nous allons retourner en Russie !
— Hélas! soupira le capitaine.
— Cela vous contrarie?
— Oui, j'aime ce beau pays de France. Il me semble qu'on y respire mieux, qu'on y est plus libre. — Il me semble, ajouta-t-il à voix basse, que vous y êtes plus belle.
— Chut ! fit la jeune femme en posant un doigt sur ses lèvres, je vous arrête. Il est convenu, ne l'oubliez pas, que pas un mot semblable ne doit sortir de votre bouche, que vous ne ferez aucune allusion au passé.
— C'est vrai, dit Alexis accablé, mais oii voulez- vous que je puise un courage semblable quand je pense que vous m'étiez destinée, que vous deviez m'appartenir et qu'un autre...
Il n'aclievapas, mais il cacha son visage dans ses mains.
— Vous savez bien que je ne suis pour rien dans ces déceptions, se défendit Olga. Vous n'ignorez pas que j'ai été forcée de contracter ce mariage, non seulement par la volonté de mes parents, mais encore par l'ordre formel de l'empereur.
— Oui, je le sais, et c'estlà ce qui me rendplus malheureux encore. Si vous étiez coupable j'aurais le droit de vous haïr, de vous méprise, même ; mais vous êtes innocente et je vous aime chaque jour davantager
— Au nom du ciel, taisez-vous, Alexis !
— Comment voulez-vous que je garde le silence, lorsque mon cœur se déchire?
— Je vous en conjure, mon ami ! Songez que je ne m'appartiens plus, que je suis mère... au nom de mon enfant, je vous supplie...
— Cet enfant? ne m'en parlez pas, dit Alexis avec une sorte d'égarement. Je le hais cet enfant! N'est-il pas la preuve vivante de votre trahison? Oh! tenez, quand je le vois, je songe à cet homme qui est votre mari, et je me dis qu'un de nous deux est de trop sur la terre...
Olga se leva droite et frémissante.
— ^Avouez, capitaine, que vous avez une singulière façon de tenir vos engagements. Lorsque vous avez sollicité de moi l'entretien que
Un instant, fit le général. (P. 696.)
j'ai eu l'imprudence de, vous accorder, il avait été bien convenu que pas un mot de vous ne ferait allusion au passé. Or, vous semblez au contran^e, vous en prévaloir pour faire peser sur moi des accusations contre lesquelles se révolteiii ma droiture et ma fierté.
Alexis ne répondit pas.
- Parlons-en donc de ce passé, reprit énergiqueraent la jeune
UV. 87. - LE DRAME DE POMCHAR.A. - P. SAUN.ÈRE. - ,. ROfFF ET C^e. ÉD. UV. 87
690 LE UKAME DE POiNTCHARRA
femme, parlons-en une dernière fois, afin qu'il ne vous reste dans l'esprit aucune arrière-pensée, dans le cœur aucun espoir.
Oui je le reconnais, nos deux familles étaient liées d'une étroite amitié; oui, depuis notre plus tendre enfance, on nous avait habitués l'un et l'autre à cette idée que nous serions unis plus tard. Vous m'aimiez, je le crois; je vous aimais, j'en suis sûre...
Le capitaine joignit les mains et mit un genou en terre, quand il entendit sortir de cette jolie bouche un aveu si flatteur.
— Je ne rougis pas d'en convenir, poursuivit Olga ; mais, au fond de cet aveu, je ne vous permets pas de lire autre chose qu'une franchise qui ne capitule devant aucune difficulté. Puisque je vous dis que je vous aimais, que je vous le dis sans trembler, à côtédu berceau de mon enfant, c'est que je n'ai rien à craindre de vous ni de moi. Comment s'est fait mon mariage avec le comte? vous le savez. Il était dans une position plus brillante que la vôtre, il était vingt fois plus riche que vous, il avait des protections puissantes, il n'eut pas de peine à obtenir de mes parents qu'ils reprissent la parole qu'ils vous avaient donnée. Quant à moi, je tentais encore de lutter contre leur volonté, lorsqu'un ordre formel du czarvint triompher de mes sourdes résistances. Tout cela est-il vrai?
— Hélas! soupira le capitaine en hochant douloureusement la tête.
— Donc vous n'avez aucun reproche à m'adresser, donc vous êtes injuste quand vous m'accusez d'avoir trahi mes serments. A la rigueur, je vous excuserais si j'avais accepté avec joie le mariage auquel on m'avait contrainte, si j'avais témoigné de l'amour à mon mari, si je lui avais donné ce cœur qui vous appartenait depuis si longtemps; mais je n'ai commis aucune de ces félonies. J'ai subi laloi qui m'était imposée, j'ai remph mes devoirs d'épouse, rien de plus.
Aujourd'hui je suis mère. Dieu a sans doute pris en pitié mon martyre, puisqu'il m'a envoyé cette ineffable consolation. Je l'en remercie, je l'en bénis tous les jours, car en m'imposant ce nouveau devoir, il a mis entre mes mains un bouclier qui me rend désormais invulnérable. Sur la tête de ma fille j'ai concentré toutes mes affections; auprèsd'elle j'ai retrouvé du calme, presque du bonheur. Et vous pouvez juger si je me sens forte, puisque je n'hésite pas à me montrer telle que j'étais, telle que je suis. Donc, prononcez. De quoi suis-je coupable en tout ceci? Je vous le demande.
Pour toute réponse, Alexis pressa dans ses deux mains son front brûlant.
— Vous ne répondez pas? fit Olga avec un peu d'amertume. Il faudra pourtant bien que vous vous décidiez tout à l'heure. Aussi, afin que vous soyez meilleur juge, je vais vous rappeler ce que vous avez fait, vous.
Mes parents avaient laissé ignorer au comte le nom de celui qui m'était destiné. Moi-même, quoique j'eusse tout avoué à celui qui persistait àm'offrir sa main, je n'avais pas cru devoir livrer votre nom. Vous n'ignoriez rien de tout cela. Que fites-vous ?
Mon mari était général, et vous simple capitaine de cavalerie. Une grande distance hiérarchique vous séparait l'un de l'autre; vous ne pouviez pas espérer entrer assez avant dans l'intimité du comte pour vous glisser auprès de moi par les moyens ordinaires. Vous fîtes agir vos amis, vous allâtes trouver le ministre de la guerre, le général luimême, dont vous sollicitâtes la bienveillance, et vous parvîntes à vous faire nommer son aide de camp.
Lorsqu'il m'apprit cette nouvelle, je ne protestai ni d'un mot ni d'un geste. Je craignais qu'un soupçon naquît dans son esprit jaloux et vous désignât à sa haine, peut-être à sa vengeance. J'eus tort, je le reconnais. J'aurais dû, ce jour-là, tout lui dire. Je ne m'en sentis pas le courage .
, A dater de ce moment je vous vis tous les jours, presque à toute heure. Vous aviez une ingéniosité sans pareille pour inventer des prétextes à vous rapprocher de moi. Ce fut ainsi que commença le long supplice auquel vous m'avez condamnée depuis dix-huit mois, tout en protestant de votre amour.
Etait-ce généreux de votre part, Alexis? Ne saviez-vous pas bien que cet amour, que vous invoquiez, était votre sauvegarde à mes yeux, et que par pitié pour vos souffrances, sans égard pour les tortures que j'endurais moi-même, je me tairais? C'est de cette situation épouvantable que vous n'avez pas rougi d'abuser. Vous m'avez forcée, pour ne pas éveiller chez le comte cette jalousie qui m'épouvante, à subir chaque jour vos assiduités dangereuses, vos déclarations compromettantes et, malgré mes prières, malgré mes larmes, malgré vos promesses même, vous venez tout à l'heure encore de fai'^e saigner mon pauvre cœur !
— Oui, c'est vrai, dit Alexis d'une voix sombre, j'ai fait lout cela, j'ai été fourbe, lâche, infâme. Hélas! qui m'aurait dit, il y a quelques années, que j'en serais arrivé là! Mais que voulez-vous, Olga? Qu'attendre d'un désespéré comme moi? J'étais séparé de vous à jamais et je ne pouvais vivre sans vous. Je vous aimais à ce point que je voulais
mourir près de vous. Oui, je vous le jure! quand je briguai ce grade d'aide de camp, j'avais formé des résolutions héroïques. Je me croyais assez fort pour contenir, sinon pour étouffer, l'amour dont mon cœur débordait. Je me tairai, disais-je, mais je serai près d'elle, je la verrai, je m'enivrerai du feu de ses regards, du parfum de sa chevelure d'or. .. Fou que j'étais! N'est-ce pas, au contraire, en admirant tant de beautés que je devais regretter plus cruellement le trésor que j'avais perdu ! Je n'eus pas le courage de me taire. Qu'espérais-je? Je ne pourrais pas vous le dire au juste, mais il me semblait impossilîle de devenir plus malheureux que je ne l'étais alors.
Vous parlez du supplice que je vous ai fait endurer, Olga! Faut-il vous parler de celui que j'endurais moi-même? Cet homme, qui vous a volée à moi, n'était-il pas là, sans cesse, sous mes yeux, savourant les joies déhrantes qui m'étaient réservées jadis? N'ai-je pas été forcé quelquefois — ô horreur! — de l'accompagner dans votre chambre! Et quand je m'en allais, versant des larmes de rage, dévorant mes poings, étreignant à deux mains mon cœur pxès d'éclater, vous croyez que je ne souffrais pas toutes les tortures de l'enfer? Vous croyez que la pensée ne m'est pas venue vingt fois d'enfoncer dans les entrailles de cet homme le poignard que caressait ma main fiévreuse! Oui, vous avez raison de m'accuser à votre tour, de me mépriser même, car j'ai eu la lâcheté de ne pas le faire, et plus j'y songe à présent, plus je me demande comment je l'ai laissé vivre si longtemps.
A ces mots, Alexis s'était levé et avait tiré de sa poitrine un poignard. 11 promenait autour de lui ses regards haUucinés, comme s'il cherchait sa victime.
Olga eut peur. La surexcitation à laquelle était en proie le jeune capitaine était un nouveau danger. Le comte pouvait rentrer d'un moment à l'autre. Or, dans l'état d'égarement où se trouvait Alexis, la mort du comte était une catastrophe pour ainsi dire inévitable. A tout prix, il fallait essayer de calmer ce malheureux.
— Eh bien! non, dit-elle en le supphant du geste, je ne vous accuse pas, Alexis. Nous avons souffert tous les deux, je le vois. Pardonnez-moi, oubliez les paroles un peu vives que j'ai prononcées dans un mouvement de vivacité bien excusable, et parlons raison, comme un frère et une sœurqni s'aiment et qui voudraient s'épargner jusqu'à l'ombre d'une douleur.
En même temps qu'elle avait prononcé ces mots de la voix câline et enchanteresse dont les femmes ont le secret, elle s'était rapprochée de lui et lui avait arraché doucement l'arme qu'il tenait à la main.
— Voyons, dit-elle sur le même ton, asseyez-vous et écoutezmoi. Nous sommes dans une situation sans issue, si vous n'obéissez pas à la voix de la raison. Que cette situation se prolonge et un malheur devient imminent. Si je devais en être la victime je me résignerais sans regret, quoique je sois mère, car la mort est préférable aux angoisses dans lesquelles je me débats depuis quelque temps.
Mais si c'est vous ou le comte qui devez périr, vous élevez l'un ou l'autre, entre vous et moi, une barrière de sang que mon horreur ne franchira jamais. Vous le voyez donc bien, j'ai raison. La situation est sans issue. Au contraire, si vous m'écoutez, nous pouvons recouvrer à l'avenir, non pas le bonheur, qui est pour toujours perdu, mais la tranquillité, le repos auquel nous avons droit après tant d'épreuves.
— Parlez, Olga. Que faut-il faire? demanda Alexis qui, du paroxysme de la colère, en était arrivé au découragement le plus complet.
— Il faut demander au général un congé que je me charge de vous faire obtenir, partir à l'instant pour la Russie, donner votre démission d'aide de camp, et prendre du service dans l'armée active.
— Vous quitter! s'écria le jeune capitaine. Jamais!
— 11 le faut, vous dis-je, Alexis. Là seulement est le salut.
— Eh! que m'importe de vivre? s'écria-t-il. Croyez-vous que je ne préfère pas la mort à la vie que je mène? Mourir! mais c'est tout ce que je demande, pourvu que je meure à vos pieds.
— Ah! vous êtes sans pitié! Ht Olga en se tordant les mains de désespoir. Mais vous ne sentez donc rien? vous ne devinez donc rien?
— Quoi? Que voulez-vous dire? demanda vivement le jeune capitaine. Est-ce qu'un danger vous menace réellement? Est-ce que le comte...
— Non, rien encore ne lui a ouvert les yeux, répondit Olga, mais j'ai peur. De quoi? Je ne saurais vous le dire, et pourtant j'ai de sinistres pressentiments. Tout à l'heure, en parcourant cet hôtel, en jetant les yeux sur ces meubles horribles et fanés, en voyant cette solitude au fond de laquelle j'étais plongée, ce silence qui m'environnait, je frissonnais presque malgré moi. Au nom du ciel, Alexis, s'il vous reste pour moi un peu d'amour, si vous ne voulez pas me tuer, partez, éloignez-vous à l'instant!
— Si je vous aime, fit le jeune capitaine avec feu.
— Eh bien ! promettez-moi...
Elle n'eut pas la force d'achever. A son tour elle était à bout de courage.
Alexis la prit dans ses bras et la fit asseoir dans le fauteuil qu elle venait de quitter.
— Rassurez-vous, je vous en conjure! dit-il avec passion. Tout ce que vous me demandez, je le ferai. Oui, je partirai, je m'exilerai, s'il le faut, mais dite s-moi pour la dernière fois que vous m'avez pardonné, que vous m'aimez...
— Oui, oui, je vous aime, fit Olga éperdue, mais tuyez sur-lechamp, ne perdez pas une minute...
Au même instant, on frappa doucement à la porte du boudoir, qui s'ouvrit presque aussitôt.
Le comte entra d'un pas délibéré.
— Ah! vous êtes là, capitaine? dit-il. Précisément j'avais à vous parler.
Alors, il se retourna vers Olga :
— Vous permettez, ma chère? ajouta-t-il avec un sourire.
En présence du danger, la jeune femme avait recouvré tout son sang- froid.
— Faites, monsieur le conite, dit-elle en saluant gracieusement. Cependant elle hésitait à se retirer. Elle se demandait pourquoi
le comte, qui devait être absent une grande partie delà soirée, revenait si tôt à l'hôtel.
Avait-il des soupçons? Était-ce pour les éclaircir qu'il était rentré avant l'heure? Avait-il surpris tout ou partie de la conversation? Toutes ces questions eftrayantes se présentaient en même temps à l'esprit d'Olga et la faisaient trembler.
Elle se rassura pourtant, lorsqu'elle vit le sourire affable empreint sur les lèvres de son mari. Elle lui adressa de la main un dernier adieu et disparut.
Le comte prêta attentiv^ement l'oreille. Il entendit se fermer l'une après l'autre la porte du salon et celle qui conduisait à la chambre de la jeune femme. Puis, quand il eut acquis la certitude qu'elle avait enfin gagné ses appartements, il se tourna vers Alexis, se croisa les bras, et, le regardant bien en face :
— Ainsi, vous me haïssez de toute votre âme? lui dit-il sans colère apparente.
— Comment, général... balbutia le capitaine interdit.
— Ne vous donnez pas la peine de mentir, monsieur. J'étais là, j'ai tout entendu.
■ — Eh bien! c'est vrai, répondit Alexis. Je vous hais.
— A la bonne heure! fil le comte. Voilà qui est catégorique.
LE DRAME DE PONTCHARRA 69c
Cela nous évitera des explications que je n'aurais pas le temps de vous fournir, puisqu'il faut que je reparaisse à l'ambassade avant une heure.
— Je suis à vos ordres, général.
— Capitaine, commença le comte, vous avez prononcé dès le début de l'entretien que vous venez d'avoir avec ma femme, une phrase...
— Qui vous prouve, interrompit Alexis avec chaleur, qu'Olga n'est pas coupable et qu'elle n'a rien à se reprocher.
— Rien à se reprocher... c'est peut-être vous avancer beaucoup ; . car vous m'accorderez au moins ceci : c'est quelle me hait presque autant que vous.
— Non, pas Olga, général. Elle a lutté avec une énergie que vous ne sauriez méconnaître. Seul, je suis coupable, seul je dois supporter le poids de votre colère...
— Je vous répète que je n'ai pas le temps d'entrer dans de longues explications, monsieur. Vous avez dit que l'un de nous deux était de trop sur la terre. Est-ce bien exact?
— J'en conviens, général.
— C'est aussi mon avis, capitaine.
— Alors c'est un duel que vous voulez?
— Non. Le duel, tel qu'il alieu dans des circonstances ordinaires, se termine rarement par la mort d'un des adversaires. Or, si l'un de nous en réchappait, tout serait à recommencer. C'estceque je voudrais éviter. Qu'en pensez-vous, capitaine?
— Je pense, en effet, général, qu'il vaut mieux en finir tout de suite.
— Alors j'espère que vous approuverez aveuglément le plan que j'ai imaginé. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de cette coutume bizarre, que le moyen âge avait en honneur, et qui s'appelait le jugement de Dieu?
— Certes, général, et d'avance je souscris à tout ce que vous avez arrêté.
— Je suis heureux de vous voir si raisonnable, capitaine, car je ne vous hais pas moins que vous ne me haïssez vous-même, et je veux qu'avant un quart d'heure nous soyons satisfaits l'un ou l'autre. Donc voici à quoi j'avais songé...
Il tirade sa poche deux pistolets, de la poudre, des capsules, des balles, et posa le tout sur le guéridon.
— Voilà, dit-il, deux pistolets de médiocre qualité, que je viens
d'acheter, mais qui, en somme, ne sont pas trop mauvais. Vous pouvez vous en assurer.
Alexis prit les armes dans la main et en fit jouer froidement les batteries.
— En effet, aprouva-t-il, c'est tout ce qu'il faut pour se tuer
— Se tuer, vous l'avez dit, monsieur. Car, remarquez-le, ces pistolets n'ont pas de boîte, ils ne portent aucun chiffre gravé sur la crosse ni sur les platines ; rien ne les désigne donc comme ayant appartenu à une personne plutôt qu'à une autre.
— C'est sagementprévu, mais que comptez-vous en taire? demanda légèrement Alexis.
— Voici, capitaine. Nous prenons sur ce guéridon une feuille de papier blanc, que nous déchirons en deux parties égales...
Et, joignant le geste à la parole, le comte pha soigneusement le papier qu'il coupa parle milieu.
— Sur ces deux feuilles, continua-t-il vous allez inscrire, sous mes yeux, mon nom et le vôtre avec la plume que vous voyez.
Docilement, le jeune capitaine traça ces deux noms : « Alexis, le général. »
— Bien, reprit le comte. Vous pliez en quatre ces deux feuilles et vous les jetez dans mon chapeau.
En disant ces mots, il prit son chapeau et le tendit à Alexis, qui plia consciencieusement les deux demi-feuilles et les jeta dans cette urne improvisée.
— Maintenant, poursuivit le comte, j'agite les deux noms sans y toucher, je vous présente le chapeau et vous tirez au hasard, en détournant la tête, un seul de ces deux papiers.
Et comme, en prononçant ces paroles, il avait remué son chapeau à plusieurs reprises, le jeune capitaine voulut y plonger la main.
— Un instant ! fit le général. Désirez-vous que celui dont le nom sortira ait la vie sauve? Voulez-vous, au contraire, qu'il soit condamné à mort.
— Condamné, répondit Alexis après une très courte hésitation.
— Ainsi, dit le comte, voilà qui est bien convenu : celui dont le nom sera proclamé par le jugement de Dieu devra mourir?
— Oui.
— ^Ehbien! pour éviter à chacun de nous un assassinat, vous plairait-il que celui-là se fît tout bonnement sauter la cervelle? ,
— Quoi! Ici même? dans cette maison? (
— Oh ! non, fit le général en souriant. Il y a près d'ici des terrains
Un coup de feu retentit dans le silence de la nuit. (P. 699.
vagues, qui semblent faits tout exprès pour une besogne de ce genre.
— C'est jusle.
— Exigez-vous, avant de tirer ce nom du chapeau, que nous nous engagions par un serment solennel à remplir jusqu'au bout les conditions que nous venons d'arrêter?
— C'est inutile, général. Nous sommes soldats tous les deux.
LIY. 88. — I.E DKASIEDE rOMCIlARnA. — p. SAUMKRE. — J. ROL'FFETC'», ÉD. UV. 88.
Notre parole doit suffire. Quant à moi, je vous donne la m#enne avec plaisir.
— Et moi aussi, dit le comte en étendant vivement la main.
— Alors, fînissons-en, demanda résolument le jeune capitaine.
— Soyez tranquille, monsieur, je suis aussi pressé que vous d'en arriver là. Seulement, j'ai une dernière observation à vous présenter.
— Faites vite, dit Alexis en frappant du pied.
— Alîn qu'aucun de nous ne puisse être inquiété à la suite de cet accident, poursuivit le général, convenons que celui qui sera désigné par le sort jettera dans ce feu son portefeuille et ses papiers, ne portera en un mot sur lui rien qui puisse le faire reconnaître.
— Je m'y engage, monsieur le comte.
— De mon côté, je jure d'exécuter cette convention, capitaine ! Il se fit un silence, pendant lequel ces deux hommes, également
braves, échangèrent un regard de haine intraduisible.
— Si nous chargions les pistolets maintenant? proposa le général.
— Volontiers, fit Alexis.
Ils prirent chacun un pistolet, y firent glisser de la poudre, y enfoncèrent une balle, et placèrent une capsule sur la cheminée. Cela fait, et après que chacun d'eux eut attentivement surveillé les moindres mouvements de son ennemi, ils posèrent sur la table les deux pistolets.
— A présent, dit le général, en désignant le chapeau, que Dieu nous juge, monsieur!
Il recula de deux ou trois pas.
Le jeune capitaine, au contraire, s'avança, détourna la tête, et plongea dans le chapeau sa main que l'impatience et la fièvre faisaient trembler.
— On dirait que vous avez peur? fîtle comte, dont le visage était demeuré impassible.
— Non, répliqua Alexis, mais il me tarde que Dieu vous ait condamné.
En même temps il prit un des deux papiers, l'ouvrit et se pencha vivement pour voirie nom qui était inscrit. Tout à coup, il devint livide.
— Moi! c'est moi! murmura-t-il accablé.
— Eh bien! qu'avez-vous? demanda le comte. Est-ce que le sort ne vous a pas favorisé?
— Trêves de railleries, général, dit Alexis. Vous allez voir si je sais mourir.
A ces mots, il prit dans la poche de sa redingote son portefeuille,
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le jeta dans le feu, et le regarda se tordre sous les étreintes de la flamme. Quand le dernier débris fut consumé, il se dirigea lentement vers la table et saisit les deux pistolets.
— Général, dit-il d'une voix triste mais assurée, j'ai un dernier service à vous demander.
— Je suis à vos ordres, capitaine.
— Je n'ai pas peur, je vous le jure: et je suis certain que vous me croyez. Pourtant il pourrait arriver que je ne me tuasse pas sur le coup. Voulez-vous me promettre de m'achever, si je n'ai pas la force de le faire du second coup?
Le général hésita.
— Je vous promets, dit-il enfin, qu'Yvan vous rendra ce service, si cela est nécessaire.
— Merci, dit le jeune capitaine.
Il prit son chapeau et sortit d'un pas ferme. Le général l'entendit descendre l'escalier, puis la porte de l'hôtel se referma sur lui.
Le comte se dirigea alors froidement vers la chambre de sa femme.
— Eh bien ! fit Olga en l'apercevant, vous avez causé avec le capitaine Tadoreff.
■ — Oui, ma chère.
— Y a-t-il insdiscrétion à vous demander de quoi? Le comte ne répondit pas.
— Est-ce de votre rappel à la Cour?
Son mari ne semblait pas l'entendre.
— Est-ce que notre départ de Paris est réellement aussi prochain que vous l'avez cru? demanda Olga avec une inquiétude croissante.
Toujours même silence et même immobihté de la part du général. Il prêtait avidement l'oreille.
— Eh bien? qu'avez-vous donc, comte? interrogea Olga effrayée. A quoi pensez-vous? On dirait que vous écoulez les bruits du dehors.
Au même instant, un coup de feu retentit dans le silence de la nuit.
— Qu'est cela? fit la jeune femme qui se leva épouvantée.
— Cela, madame, répondit le général, c'est votre amant qui vient de se faire sauter la cervelle.
Quelque sinistres que fussent les pressentiments dont Olga était agitée, elle n'avait rien prévu de semblable à ce dénouement tragique.
La réponse du comte produisit sur elle l'effet du tonnerre. Elle tomba foudroyée aux pieds de son mari.
Celui-ci laissa échapper le même sourire qui, depuis son arrivée, n'avait pas quitté ses lèvres. Son visage ne trahit pas la moindre émotion.
Abandonnant sans secours la jeune femme évanouie, il passa dans le salon, et appuya la main sur le bouton d'une sonnette électrique, placée à côté de la cheminée.
Moins d'une minute après, Yvan accourut.
— Ta voiture et ton cheval sont prêts? demanda le comte.
— Oui, maître. Ils attendent dans la cour.
— Bien. Tu vas sortir et chercher dans les terrains vagues qui avoisinent l'hôtel; tu trouveras un homme qui vient de se brûler la cervelle. Tu n'as pas besoin de savoir qui il est; tu t'assureras seulement s"il est bien mort.
Yvan courba la tête et fit un mouvement pour aller exécuter l'ordre qu'il avait reçu.
— Un instant, lui dit son maître. Dans les mains decetliomme, ou tout auprès de lui, il doit y avoir deux pistolets. L'un d'eux a dû servir au suicide de ce malheureux, l'autre doit être encore chargé. Si cet homme vit encore, tu prendras son second pistolet et tu l'achèveras; s'il est bien mort, au contraire, tu reviendras tout bonnement mêle dire. Est-ce compris?
Le serf s'inclina sans faire la moindre observation.
— Va, fit le comte en lui montrant la porte. Yvan sortit.
Le général se dirigea de nouveau vers la cheminée et appuya à deux reprises sur le bouton de la sonnette.
Bientôt parut Clémence, la femme de chambre de la comtesse.
— Mon enfant, lui dit le comte, nous sommes très contents de vous ; mais, ainsi que je le craignais, nous sommes forcés de quitter Paris pour retourner en Russie. Cette nuit, dans un instant, nous allons partir. Vous allez me faire vos adieux.
— Mcdame la comtesse n'a donc pas besoin de moi?
— Non, mon enfant, merci. Maintenant, pour vous prouver que je suis satisfait de vos services, voici un billet de cinq cents francs que je vous donne, à une condition...
L'œil de la paurre fille éteincela de joie.
— Et cette condition, demanda-t-elle en s'emparant avidement du billet, c'est...
— C'est que dans cinq minutes vous aurez quitté l'hôtel.
Clémence se dirigeait en courant vers la porte, quand son maître l'arrêta.
— Je n'ai pas fini, reprit-il. Madame la comtesse a un singulier caprice : elle désire que vous lui laissiez un de vos costumes complets, c'est-à-dire un bonnet de linge, une robe de laine, des bas, une chemise et des souliers. Je ne sais pas ce qu'elle veut en faire, mais le caprice est si peu de chose que je n'ai pas voulu lui refuser cette satisfaction. Pouvez-vous lui donner ce qu'elle demande?
— Avec plaisir, dit vivement Clémence.
— Eh bien! descendez-moi tout cela dans le salon, je vous attends.
La femme de chambre trouva bien un peu étrange la fantaisie de sa maîtresse, mais elle venait de recevoir vingt-cinq louis, elle avait des ailes.
Elle regagna sa mansarde en toute hâte.
A peine avait-elle fermé la porte qu'Yvan l'ouvrit.
C'était un homme de quarante ans environ, fort comme un chêne, petit, trapu, dont le visage aplati disparaissait presque en entier sous une barbe épaisse. Le regard était sans éclat; le crâne, légèrement déprimé, ne prouvait pas en faveur de Fintelligence. Enfin, dans son attitude humble et servile, dans l'œil craintif qu'il levait sur son maître, on devinait une longue habitude de l'obéissance passive.
Pour Yvan, en effet, le général était un souverain absolu. Jamais la pensée ne lui serait venue de discuter, et encore moins de ne pas exécuter les ordres qu'il avait reçus.
— Eh bien? lui demanda le comte aussitôt qu'il le vit entrer. ■ — L'homme est mort, répondit Yvan.
— Bien. Maintenant va chercher une voiture pour Clémence qui nous quitte, descends sa malle et que dans cinq minutes elle soit partie.
Yvan s'inclina et sortit.
Le comte, resté seul, consulta sa montre.
— Neuf heures un quart... murmura-t-il. Je n'ai pas de temps à perdre. Ce Beaudunois sera ici dans quelques instanls.
A peine avait-il achevé ce court monologue, que la femme de chambre revint, apportant les vêtements que lui avait demandés son maître.
— Monsieur le comle n'a pas d'autres ordres à me donner? ditelle.
— Non, mon enfant, vous pouvez vous en aller.
Au bout (le quelques minutes, le général entenïiit le bruit d'une voiture, qui s'arrêtait et s'éloignait presque immédiatement.
— Enfin, la voilà partie! s'écria-t-il. A présent, nous sommes seuls. A ces mots, il se dirigea vers la chambre de la comtesse. Elle était
toujours évanouie.
Il la prit dans ses bras, la porta sur le lit, et, sans chercher à lui faire reprendre ses sens, il la déshabilla de la tête aux pieds. Puis il déposa dans le salon les vêtements qu'il venait de lui ôter et s'empara de ceux que Clémence avait apportés.
Malgré la maladresse dont il fit preuve, il parvint cependant à l'affubler pièce à pièce de ce costume de femme de chambre, dont il eut soin de démarquer le linge à coups de ciseaux.
Une sueur abondante mouillait son front et collait ses cheveux à ses tempes. L'heure le pressait sans doute, car il ne semblait pas y prendre garde et se multipliait.
Il prépara sur la table de nuit un verre d'eau sucrée, dans lequel il laissa tomber douze gouttes — ni plus ni moins — d'un liquide contenu dans une fiole qu'il venait de tirer de son gousset.
Il parut considérer attentivement l'effet que ce liquide allait produire. Un léger nuage blanc colora d'abord le verre, mais le nuage se dissipa et l'eau reprit bientôt sa limpidité première.
Satisfait probablement de ce résultat, le comte se rapprocha du lit, prit dans le nécessaire de toilette d'Olga un flacon de sels anglais et se mit en devoir de la rappeler à la vie.
Au bout de quelques spasmes successifs, la jeune femme ouvrit les yeux.
— Vous! murmura- t-elle en se détournant avec horreur, dès qu'elle reconnut son mari.
— Allons, pas d'enfantillages, lui dit-il avec douceur, je vous expliquerai plus tard ce mystère. Remettez-vous d'abord, vous aurez tout le temps de m'accuser après.
En disant ces mots, il lui tendit le verre d'eau qu'il avait préparé. Olga y trempa ses lèvres.
— Buvez, buvez, insista-t-il de cette voix bénigne que l'on emploie avec les malades. Cela vous fera du bien.
La jeune femme avala lentement, et par petites gorgées, le verre d'eau que son mari lui présentait. Puis elle promena autour d'elle un regard encore indécis.
Tout à coup, elle aperçut le singulier costume dont elle était revêtue.
LE DRAME DE PÛNTCHARRA "iOS
— Qu'est cela? demanda-t-elle. Que signifient ces vêtements?
— Ce n'est rien, dit le comte. L'évanouissement auquel vous avez succombé a provoqué des nausées, vos habits étaient souillés, il a fallu vous les ôter. Aussi, comme vos malles étaient fermées, Clémence a descendu à la hâte un de ses costumes pour vous en couvrir.
La comtesse ne se rappelait rien. Tout ce que lui disait son mari était possible.
— N'importe, reprit-elle, je ne veux pas garder cette horrible défroque, j'aime mieux me coucher tout à fait.
Elle voulut se lever, mais elle sentait à la tète et par tous les membres une incompréhensible pesanteur.
— Eh bien! qu'ai-je donc? fit-elle avec effort.
— Peu de chose, répondit le comte. Un reste d'engourdissement sans doute...
Au même instant on frappa à la porte.
— Qui est là? demanda le général.
— C'est un monsieur que vous attendez, répondit la voix d'Yvau
— A-t-il donné son nom?
— Oui, maître. C'est M. Beaudunois.
— Bien, je te suis.
Alors il se tourna vers Ol^a :
— Reposez-vous, ma chère, dit-il. Dans cinq minutes je suis à vous. Si vous ne vous sentez pas mieux à mon relour, j'enverrai chercher un médecin.
A ces mots, il quitta la chambre et passa dans le salon où l'attendait Yvan.
— Emporte ces habits, ordonna-t-il, et fais entrer ce monsieur dans le boudoir.
Bientôt après, Alphonse Beaudunois, pâle et défait, était introduit près du comte.
— A la bonne heure! vous êtes exact, lui dit le général. Vous avez bien fait, car il y a urgence.
— Comment? fit Beaudunois.
— Oui. La personne que vous allez conduire est un peu souffrante, vous le savez.
Alphonse tressaillit.
— La moindre des choses... un simple évanouissement... dans dix minutes il n'y paraîtra plus.
— Alors veuillez me donner vos dernières instructions, dit Beaudunois.
— Oh! cela se résume à peu de chose, fit le comte. Vous allez monter avec cette femme et son enfant dans une voiture, qui vous conduira rue de Flandres, à la porte d'un hôtel meublé. Vous y arrêterez une chambre, dont vous payerez la première quinzaine.
— Est-ce tout?
— Pas encore. Cette femme est indisposée, je vous l'ai dit. Il est probable qu'elle se remettra pendant le trajet; pourtant il est possible qu'elle ne soit pas complètement rétablie quand vous arriverez.
— Ah! dit Beaudunois en fixant sur le comte un regard scrutateur.
Celui-ci ne sourcilla pas.
— Il est même préférable qu'il en soit ainsi, reprit-il, car une fois que vous aurez installé cette femme dans la chambre, il vous faut un prétexte pour vous éloigner.
— Il faudra donc que je m'éloigne aussitôt? interrogea Alphonse.
— Sans doute. N'avez-vous pas besoin de me revoir pour me rendre compte de ce que vous aurez fait?
— Et pour loucher les quatorze mille francs que vous m'avez promis, ajouta Beaudunois.
— Vous voyez bien que j'avais raison, dit le comte. Donc, si cette temme ne va pas mieux, vous la quittez pour aller chercher un médecin, et vous venez me retrouver.
— A quel endroit?
— Boulevard Rochechouart, en face des Abattoirs, si vous le voulez bien.
— Et ensuite?
— C'est tout. Je vous remets votre argent et vous êtes libre. • — Bien. Où est cette femme?
— Asseyez-vous, je vais la chercher, dit le comte. Beaudunois resta seul dans le boudoir.
On ne se figure pas par quelles transes avait passé, de son côté, le malheureux jeune homme. Porteur de la précieuse dépêche télégraphique qui lui annonçait la mort de sa grand'mère et qui lui apportait une nouvelle fortune, il avait quitté le cercle en toute hâte.
Désespéré que le caissier fût parti et ne pût lui rendre à temps les onze mille francs qu'il venait de déposer entre ses mains, Alphonse entreprit de se procurer cette somme ailleurs.
L'heure était mal choisie, il ne se le dissimulait pas; mais il avait si grande envie de réussir, qu'il ne doutait pas du succès.
Il sauta dans une voiture et se fit conduire chez un joueur effréné,
Passez devant moi, mou chérubia. (P. 711.)
que la fortune favorisait depuis quelque temps. Donc, il avait de l'argent, donc il ne refuserait pas à son ami les onze mille francs dont celui-ci avait besoin.
Par miracle, cet homme était chez lui.
Beaudunois lui exposa sa demande en termes si pressants, qu'il n'était pas douteux que ce service eût à ses yeux une grande impor tance.
LIV. 89. — LE DRAME DE PO.-STCIIARIÎA. — P. SAUMÈRE. — J. R.Ot'FF ET C''', ÉD LIV. 89
L'ami ne s'émut point de ces instances. Il répondit qu'il ne pouvait pas disposer d'une somme semblable, qu'il a^ait fort pou d'argent dans sa caisse, et qu il lui était momentanément impossible de rien distraire de ce qu'il tenait en réserve.
En vain Beaudunois pria, supplia, prodigua tout ce qu'il avait d'éloquence, épuisa les plus chaleureuses objurgations, l'autre fut inflexible.
l finit pourtant par déclarer qu'à la première occasion, il s'estimerait heureux de reconnaître ce que Beaudunois avait fait pour lui. Mais, tout en prononçant ces paroles, il s'était dirigé vers la porte de son appartement. Il l'ouvrit toute grande, afin de bien prouver au solliciteur que de plus longues importunités seraient inutiles.
Beaudunois s'en alla, un peu ébranlé. Il se rendit chez un second ami; celui-ci était sorti. Le troisième dmait également en ville.
Or, Alphonse avait à peine une heure et demie à lui pour se tirer d'embarras, et ces trois courses avaient déjà pris ce temps précieux!
Il se souvint qu'un banquier, M. Marcelli, venait quelquefois passer la soirée au cercle. Il jeta au cocher l'adresse de ce banquier.
M. Marcelli était à table. Cependant, quand son domestique lui remit la carte de Beaudunois, il donna l'ordre qu'on l'introduisît au salon, où il alla le rejoindre presque immédiatement.
Beaudunois lui montra la dépêche que son tuteur lui avait envoyée, et le conjura de lui avancer sur-le-champ les fonds qui lui étaient nécessaires.
— Mon cher monsieur, lui répondit Marcelli, ce serait avec le plus grand plaisir si la chose était faisable ; mais vous devez savoir que je ne suis pas seul à la tête de ma maison de banque. J'ai des associés, auxquels je dois rendre compte tous les jours des opérations que j'exécute. Ôr, ce que vous me proposez n'est pas une affaire de commerce, je ne pourrais pas sérieusement la soumettre à mes associés. C'est un service que vous me demandez? Soit. Si j'étais assez riche pour prélever à l'instairt sur mes propres fonds la somme dont vous avez besoin, je n'hésiterais pas; mais je ne le puis pas. Tout au moins me faudrait-il le temps de réaliser les valeurs que j'ai en portefeuille. Revenez me voir demain et je tâcherai...
— Eh! monsieur, fit Beaudunois avec désespoir, dans une heure, il se*'a trop tard !
— Alors je regrette infiniment de ne pouvoir vous obliger, répondit le banquier. Pourta'nt si, dès à présent, un billet de mille francs vous était de quelque utilité, je suis prêt...
En même temps, il tirait à moitié son portefeuille. Beaudunois l'arrêta d'un geste.
— Non, monsieur, dit-il, je vous remercie. Il me faut tout ou rien.
— Croyez à mes regrets sincères, protesta Marcelli.
— Excusez-moi de vous avoir dérangé, dit Beaudunois accablé. Il sortit.
Cette dernière démarche avait absorbé ce qui lui restait de temps à dépenser.
Un moment il eut la pensée de rentrer chez lui et d'y rester, sauf à restituer plus tard à l'inconnu l'argent qu'il avait reçu; mais il avait donné sa parole, il ne pouvait pas se dégager impunément, le mieux à faire était de s'exécuter.
Il passa sur ses habits une blouse de chasse, prit la casquette de soie dont il se servait en voyage, remonta en voilure et se fit conduire rue Chateaubriand. Là, ainsi qu'on le lui avait recommandé, il congédia le coupé qui l'avait amené.
Ce n'était pourtant que contraint et forcé qu'il acceptait la situation qu'il s'était faite. Il attendait, dévorant sa moustache avec cette impatience indescriptible que l'on éprouve à l'approche d'un danger qu'on pressent, mais dont on ne connaît pas la nature.
Pendant ce temps, le comte s'était dirigé vers la chambre de sa femme.
En son absence, Olga, revenue de son évanouissement, avait cherché à recueillir ses esprits.
Ce fut en vain qu'elle fit appel à ses souvenirs. Elle ressentait à la tête une pesanteur qui, loin de se dissiper, s'augmentait au contraire à chaque instant.
Elle essaya de se lever, mais ses membres étaient en proie à un engourdissement inexpliquable. Elle fit un violent effort; elle réussit à descendre de son lit, à se mettre sur ses pieds, et voulut s'approcher de la cheminée, pour se réchauffer et pour ôter les vêtements ridicules dentelle était affublée.
A peine avait-elle fait un pas, qu'elle chancela. Il lui sembla que ses jambes faiblissaient sous elle et que sa tête oscillait de droite à gauche comme le battant d'une cloche. Elle tenta de seroidir. Tout ce qu'elle put faire, ce fut de gagner le tauteuil qui se trouvait au coin du feu et de s'y laisser tomber.
Ce fut là que le comte la vit, quand il pénétra dans la chambre
— Eh bien! vous sentez-vous mieux? lui demanda-t-il
— J'éprouve dans tout le corps une faiblesse extrême et dans le cerveau des douleurs insupportables.
Elle avait prononcé ces quelques mots avec beaucoup de difficulté, Elle se sentait envahie peu à peu par une paralysie qui, des membres, gagnait la langue, obscurcissait même ses idées.
— Venez, lui dit le comte. Le médecin qu'Yvanest allé prévenir ne peut pas sortir en ce moment. 11 m'a prié de vous faire conduire chez lui ; il m'a même envoyé un homme de confiance, qui vous accompagnera et vous ramènera ici, dès que votre malaise sera dissipé.
— Voilà un singulier médecin, fit Olga avec effort. N'importe... allons... je ne me sens pas bien.
Elle ne pensait déjà plus aux horribles habits dont elle était couverte.
Le comte lui prit le bras et la souleva. Elle essaya de se tenir debout.
— Non... je ne peux pas... murmura-t-clle d'une voix à peine intelligible.
Son mari la laissa retomber dans le fauteuil et passa dans la pièce voisine, celle où dormait l'enfant.
111e déshabilla entièrement et le roula dans une simple couverture, qu'il attacha de son mieux avec des épingles.
Puis il revint dans la chambre et regarda si sa femme l'avait observé.
La malheureuse n'avait pas bougé.
Alors, il courut dans le boudoir.
— Venez, dit-il à Beaudunois.
Il l'introduisit dans la chambre.
Olga fit un mouvement d'efTroi, en apercevant Alphonse, qu'elle prit pour un homme du commun.
— C'est la personne de confiance que le médecin nous a adressée, dit le comte.
— Non... bulbutia la jeune femme. Je... ne... veux... Elle ne put achever.
— Prenons-la chacun par un bras et mettons-la en voiture, dit le comte. Je me charge de l'enfant.
Beaudunois prit le bras droit d'Olga ; son mari s'empara de la petite fille, saisit sa femme par l'autre bras, et ils se dirigèrent vers l'escalier.
Malgré ce vigoureux appui, elle se soutenait avec peine. En vertu d'un phénomène étrange, elle avait conscience de ce qui se passait, elle voyait, elle entendait tout, et elle était incapable de parler, de
faire un geste. Elle n'aurait pas voulu quitter sa chambre, sortir dans un pareil costume, se confier à l'homme que son mari venait de lui présenter, et elle n'avait la force ni de résister, ni même de protester! Elle avait perdu le mouvement et la parole.
Le comte et Beaudunois l'entraînèrent donc, ou plutôt la portèrent jusqu'au bas de l'escalier.
Sans doute Yvan avait reçu d'avance les instructions nécessaires,
car il était sur le siège d'une voiture attelée d'un cheval vigoureux.
Le coupé était laid. On l'aurait pris pour une vieille voiture de
remise, s'il avait eu un numéro ; mais il n'en avait pas plus que le
harnais du cheval ne portait de chiffre.
Beaudunois monta dans ce débris de carrosse et hissa près de lui a jeune femme, entre les bras de qui le comte plaça son enfant.
La portière du coupé se referma aussitôt et le cheval sortit de U'hôtel.
Dès qu'il fut dans la rue, il s!élança dans l'espace avec une rapidité vertigineuse, pour gagner les boulevards extérieurs. Ces boulevards étaient à cette époque absolument déserts et plongés dans une obscurité presque complète, malgré les becs de gaz dont ils étaient bordés.
A la lueur des lanternes qui éclairaient, très imparfaitement aussi, l'intérieur de la voiture, Beaudunois jetait sur la jeune femme des regards inquiets. Elle gardait une immobilité et un silence absolus. Quant à sa petite fille, elle dormait.
Beaudunois n'était pas très rassuré. A plusieurs reprises, il lui adressa des questions qui demeurèrent sans réponse. Parfois cependant un léger murmure s'exhalait des lèvres d'Olga. Prononçait-elle réellement quelques mots? C'est ce dont Alphonse ne put pas s'assurer, car le roulement de la voiture étouffait tout autre bruit.
Il prit le parti de se taire. De temps en temps, il saisissait dans la sienne la main de la jeune femme, afin de se convaincre que la vie ne l'avait pas abandonnée.
Après vingt minutes d'une course folle le coupé s'arrêta enfin.
Beaudunois mit la tête à la portière. Il distingua une maison étroite ; au-dessus de la porte était suspendue une lanterne allumée, sur laquelle on avait inscrit ces deux mots : Hôtel meublé.
Il mit pied à terre et s'engagea dans l'allée sombre de cet hôtel borgne. Il atteignit une sorte de loge, au fond de laquelle était étendue dans un fauteuil une grosse femme couperosée, et horriblement commune. Sur ses genoux ronronnait un énorme chat angora.
T! frappa deux ou trois coups secs à la porte vitrée. La commère leva les yeux et l'aperçut, mais ne se dérangea pas.
— Quéqu'y a pour vot' service, mon p'tit chéri ? demandat-eïïe d'une voix de rogomme.
Pendant le trajet, Beaudunois avait eu le temps de préparer une Isdoîre plausible.
Au moment d'entrer en scène, il se rappela la recommandati(Ma de l'inconnu, et enfonça jusque sur le nez la visière de sa casqodie. Ainsi coiiFé, il dérobait le haut de son visage à toute investi-
— Madame, dit-il, je descends de chemin de fer avec ma fiasme et mon enfant, je désirerais avoir une chambre.
— C'est facile, mon • bijou. Dans quel prix faut-il vous àcsmer ça?
— Je voudrais quelque chose de convenable.
— h^ez-vous bien jusqu'à trente francs par mois?
— Sans doute, si la chambre est bien.
— Pardine! c'est la plus chouette du bazar!
— Alors, c'est ce qu'il me faut. D'autant plus que ma femme est ÎBdïsposée...
— Oiisqu'elle est, c'te petit' mère?
— Dans la voiture.
— En sapin! Excusez un peu! Rien qu'ça de lusquel
— Ce n'est pas du luxe, croyez-moi, dit Alphonse. La pauvre femme vient de se trouver mal et peut à peine se soutenir.
— Vite! allons la chercher! s'écria l'aubergiste, qui envoya ronîer son angora à l'autre bout de la pièce.
Elle prit une clef qui portait le numéro 1, alluma une bougie, qu'elle posa au pied de l'escalier, et entraîna Beaudunois.
Évidemment elle était bonne au fond, cette énorme virago.
Elle courut à la voiture, saisit l'enfant, qu'elle mit dans les bras de Beaudunois, et essaya de soulever la jeune femme. Dans la pnsîlïoii qu'occupait Olga, ce n'était pas facile.
— Eh bien, toi? Quéqu'tu fais là, les bras croisés, grand laînéant? dit l'aubergiste au cocher.
Yvan s'empressa de sauter en bas de son siège et lui aida à faire descendre la jeune femme de voiture.
Encore bien moins qu'avant, celle-ci était en état de faire un pas. Sans hésiter, la robuste commère l'enleva dans ses bras.
LE DRAME DE POiNTCHARRA lU
— Passez devant, mon cliérubin, dit-elle à Beaudunois.
Il prit les devants, portant avec des précautions infinies Tenfaiït dont il était chargé, afin de ne pas le réveiller.
La femme colosse le suivit, sans chanceler sous le fardeau. Ils s'engagèrent dans l'allée.
— Prenez la clef et la bougie, dit-elle à Beaudunois, et montrez-nous le chemin jusqu'au premier étage.
Alphonse exécuta rapidement les instructions qu'il receTaît» Arrivé sur le palier, il introduisit la clef dans la serrure de la porte sur laquelle était inscrit le numéro 1 .
Il entra alors dans une chambre assez propre, quoique garnie éi vieux meubles et tendue de rideaux en cotonnade jaune. Son premier soin fut de déposer sur le lit la petite fille toujours endormie.
Dans la cheminée, un feu de bois était tout préparé. Beaudimoîs l'alluma pendant que l'hôtesse déshabillait et couchait la jeune femiiie-
Aussitôt que jaillit la flamme, il sapprocha du lit sur lequel Olga était étendue, à côté de son enfant. Elle ne faisait pas un mosvement; pas un mot n'était sorti de ses lèvres en réponse aux questions multipliées que lui adressait l'aubergiste.
— Mais vot' femme est au plus mal, mon garçon, dit-elle ease tournant vers Beaudunois. Elle a p't-être froid, c'te petite, mell«zlui quéqu'chose sur le dos. Ousqu'est vot' malle?
— Je n'ai pas eu le temps de la retirer des bagages, répondîtr il. J'étais si inquiet...
— C'est juste. Avant tout vous avez pensé à c'te malheureasa. Ayez pas peur! j' vas lui prêter un bon caraco. Vous, allez çîie chercher un médecin.
Beaudunois respira plus librement. Cette phrase sonnait pour lui l'heure de la délivrance.
— J'y vais, dit-il. Y en a-t-il un près d'ici? A deux pas, au numéro 47, allez vite!
Beaudunois allait s'élancer, un scrupule lui vint.
— En attendant, dit-il en tirant de sa poche un louis, quil déposa dans la main de l'hôtesse, voici pour la première quinzaine^
Et il s'élança vers la porte.
— Un instant! Il vous revient cent sous, lui cria-t-elle.
— Bah! ce sera pour couviir les premiers frais, répliqua-t-îl sans se retourner.
A ces mots, il descendit Tescaher avec une rapidité qui fit sourire la grosse femme.
7f2 LE DRAME DE PONTCHARRA
— A la bonne heure! murmura-t-elle. En v'Ià un qu'aime sa femme. J'en connais d'aucuns qui ne s'presseraient pas tant.
Elle avait raison de le dire, Beaudunois était pressé, très pressé. 11 lui tardait de se dérober au danger. Un secret pressentiment lui criait que cette jeune femme était perdue et qu'elle allait mourir.
En sortant de la maison, il jeta un regard autour de lui. La voiture avait disparu.
Tout d'abord il ne songea qu'à s'enfuir et à regagner Paris. Il était bien rue de Flandres, ainsi que lui avait dit l'étranger. Il se dirigea donc en courant vers le faubourg Saint-Martin, dont la barrière était la plus proche.
Soudain il s'arrêta.
Et cette femme qu'il abandonnait! allait-il la laisser mourir sans secours? Tout ce qui restait en lui de bon et d'humain se révolta contre une pareille lâcheté.
Au risque de se compromettre, il s'arrêta devant le numéro 47, monta chez le médecin qu'on lui avait indiqué, et lui recommanda de se rendre aussitôt à l'hôtel.
Le docteur sortit en même temps que lui.
Maintenant Beaudunois avait la conscience plus tranquille. Il s'enfuit avec une agihté facile à comprendre. La peur lui avait donné des ailes.
Lorsqu'il eut gagné les boulevards extérieurs, il sauta dans une des voitures qni stationnaient, en ce temps-là, le long du mur d'enceinte, et se fit conduire chez lui.
Il n'eut rien de plus pressé que de couper ses favoris et de se changer de la tête aux pieds. Au bout d'un quart d'heure, il remonta en voiture et ordonna au cocher de le mener à la barrière Rochechouart.
Arrivé là, il mit pied à terre, paya grassement l'automédon, et longea les boulevards.
A quelques pas devant lui marchait un promeneur sohtaire. C'était l'étranger.
Celui-ci, en apercevant Beaudunois, ne le reconimt pas tout d'abord et fit un mouvement de côté qui découvrit le pistolet dont il était armé.
— Halte-là, monsieur! dit Alphonse en reculant involontairement, ne me remettez-vous pas?
— Ah! c'est vous ! fit le comte. En effet, vous êtes si complètement métamorphosé que, dans l'obscurité...
— C'est fait, interrompit brusquement Alphonse. Le saviez-vous?
U tomba foudroyé. (P. lloJ
— En partie, oui. Mon domestique m'a tout dit. Je vois, du reste, que cela s'est bien passé, puisque vous voilà.
— En effet... . balbutia Beaudunois.
— Ainsi cette femme n'a pas crié, pas parlé?
— Elle n'a pas fait un geste, pas prononcé un mot.
— Et vous l'avez laissée... on?
— Où vous savez, dans un bon lit, devant un bon feu.
LIV. 90. — LE DRAME DE l'ONTCHABRA. — P. SAUMÈRE. — J. ROUFF ET C'«, ÉD. UV. 90.
— Et l'enfant?
— Est auprès d'elle.
— Allons! tout est pour le mieux, fit joyeusement l'inconnu. Voici vos quatorze mille francs, monsieur.
A ces mots, il tira de sa poche une liasse de billets de banque et la dissa dans la main de Beaudunois.
— Et, maintenant, je suis libre? demanda Alphonse.
— Libre comme l'air, répondit l'étranger.
— Pas encore! prononça tout à coup une voix sonore. Le comte et Beaudunois se retournèrent brusquement.
Ils aperçurent vaguement un homme âgé de cinquante ans environ, vêtu d'une longue redingote noire, et coiffé d'un chapeau de soie légèrement incliné sur l'oreille. Il tenait à la main une canne soHde faite d'une grosse branche d'épine.
Pendant que ces messieurs échangeaient la courte conversation que nous avons rapportée, ils n'avaient pas remarqué qu'un homme s'était détaché du mur d'enceinte, dans l'ombre duquel il se tenait blotti, et s'était glissé jusqu'auprès d'eux sans être aperçu.
Ce mouvement avait été du reste exécuté avec une telle habileté, qu'il dénotait chez celui qui l'avait fait une longue habitude de ces sortes de surprises. Evidemment cet homme était un agent de police, que la consigne avait placé en surveillance dans cet endroit désert.
Beaudunois le devina du premier coup d'œil et se prit à trembler. En un instant, il se vit perdu, arrêté, jugé, condamné.
Quant au comte, il était étranger, il ne connaissait pas les rouages de notre pohce. Il ne crut pas se trouver en face d'un agent, mais en face d'un importun, sinon d'un voleur.
— Que nous voulez-vous? demanda-t-il avec arrogance.
— Peu de chose, monsieur ; mais j'ai entendu presque dans son entier la conversation que vou& venez d'avoir et elle me fait supposer que vous avez tous les deux quelque petite chose à vous reprocher.
— Que vous importe?
— Il m'importe beaucoup, monsieur. Je me nomme Jacques Aubert et je suis agent de la pohce secrète.
Beaudunois était atterré. Quant au comte, il fit un pas en arrière et se mit sur la défensive.
— Oh! n'essayez pas de vous défendre, dit l'agent qui s'en aperçut. A droite et à gauche, j'ai des sergents de ville, et il me suffira de souftler dans le petit sifflet que voici pour que vous soyez cernés.
— C'est donc sérieux? demanda le comte.
— Très sérieux. Voulez-vous me suivre, oui ou non?
En même temps l'agent portait le sifflet à ses lèvres pour donner le signal d'alarme; mais, au moment oia il allait réaliser sa menace, il tomba foudroyé d'un coup de pistolet.
Avant que Beaudunois fût revenu de sa surprise, le comte l'entraînait et le jetait dans la voiture qui l'attendait :
— Bride abattue! ordonua-t-il à Yvan, et passe-moi sur le ventre de tous ceux qui tenteraient de s'opposer à ton passage !
Beaudunois ne sayait plus ce qu'il faisait.
Au moment où il était monté en voiture, il lui avait semblé voir courir dans l'ombre l'uniforme de plusieurs sergents de ville, que la détonation du pistolet avait attirés sur le théâtre de l'assassinat. Il lui avait semblé même que deux d'entre eux, apercevant un coupé qui s'éloignait à toute bride, s'étaient élancés à sa poursuite.
11 ne s'était pas trompé. Le comte les avait vus aussi, llavait abaissé la glace de devant, à travers laquelle il encourageait Yvan, pour qu'il pressât l'allure échevelée de son cheval. De temps en temps, il soulevait le petit coussin qui masquait intérieurement la lucarne de derrière, afin de s'assurer que ceux qui le poursuivaient gardaient une distance raisonnable.
Au bout de quelques minutes, il parut se tranquilliser, la distance augmentait à chaque pas. Les sergents de ville étaient à bout d'haleine. Le cheval, lui, continuait à dévorer l'espace avec une vitesse dont les coups de fouet redoublés d'Yvan augmentaient encore la vertigineuse rapidité.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la voiture étajt hors d'atteinte. Aussi loin^que pouvait plonger la vue perçante du comte, il ne distinguait plus un ennemi.
Beaudunois n'avait que vaguement conscience de tout ce qui se passait. Le meurtre de Tagent l'avait vivement ému. Disons le mot, il avait peur. S'il récapitulait tout ce qu'il avait fait, s'il cherchait une explication à tout ce qu'il avait vu, c'est qu'il se voyait déjà pris, arrêté, interrogé et qu'il préparait sa défense.
Il en était là de ses réflexions, lorsque le coupé s'arrêta.
— Descendez, lui dit le comte. Nous voici à l'Arc de Triomphe de l'Étoile, vous n'avez plus rien à craindre. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret, vous avez autant d'intérêt que moi à le garder. D'ailleurs, mes précautions sont prises. Adieu!
A ces mots, il le poussa hors de la voilure, qui repartit aussitôt avec la même rapidité.
Beaudunois fut quelque temps à s'orienter, tant il était troublé. Pourtant lair frais de la nuit remit un peu de calme dans son esprit et d'ordre dans ses idées.
Il franchit la barrière, prit un des cabriolets qui stationnaient en haut des Champs-Elysées et rentra.
Son premier mouvement, dès qu'il se trouva seul, fut de se précipiter sur un indicateur de chemins de fer, pour voir s'il n'y avait pas un train qui le conduirait immédiatement à Dijon. Il savait bien que non. Il connaissait par cœur l'heure de départ des express du matin et du soir. Il acquit donc la certitude qu'il ne pouvait pas partir avant le lendemain matin.
Ou'allait-il faire? Se coucher? Il ne dormirait pas. Rester seul? il n'en avait pas le courage.
Il répara le désordre de sa toilette et se rendit au Cercle. Il était près de minuit quand il y arriva.
On lui proposa de s'asseoir à une table d'écarté, il accepta. En trois coups de cartes, il perdit les dix louis qu'il avait mis au jeu, et l'argent des parieurs qui s'étaient intéressés à sa partie. Il quitta la table, poursuivi parles malédictions de ses partners.
Il se souvint alors que la dépêche qui lui annonçait la mort de sa grand'mère était arrivée au moment oii il allait dîner et qu'il n'avait pas mangé. Il se fît servir à souper. Mais il avait le gosier et l'estomac tellement serrés, qu'il put à peine avaler deux ou trois gorgées de bordeaux.
Après avoir erré dans les salons de jeu, comme une âme en peine,. sans oser risquer un louis, tant il se sentait bouleversé, il se décida à regagner son logis.
Pour tuer le temps, il fit et défit trois ou quatre fois sa malle. Enfin le jour parut! Il se rendit au chemin de fer de Lyon, où il arriva trois quarts d'heure avant le départ du train.
Le soir même il couchait à Dijon. Là seulement, entouré des paisibles souvenirs de son heureuse jeunesse, il respira.
Deux ou trois jours après, dans les journaux qu'il dévorait tous les matins avec une avidité fiévreuse, il lut le fait divers suivant :
« Un drame, qui reste encore enveloppé d'un impénétrable mystère, vient de se passer dans un des hôtels garnis de la rue de Flandres.
« Jeudi soir, vers dix heures, un homme, jeune encore, coiffé, d'une casquette de soie noire et vêtu d'une blouse de toile grise, n'arrêtait à la porte de l'hôtel tenu par la veuve Cujard. Cet individu
choisit la plus belle chambre de l'hôtel et en paya d'avance la première quinzaine. Il était accompagné, disait-il, de sa femme et de sa fîlJe, et descendait du chemin de fer. De quel chemin de fer? Il ne le désigna pas. Il prétendait que sa femme s'était évanouie au moment d'arriver à Paris, et qu'il n'avait eu le temps que de sauter en voiture, sans prendre ses bagages, tant il était préoccupé de l'état de la malheureuse.
« La veuve Cujard sortit en toute hâte, se dirigea vers la voiture, €t, tandis que l'inconnu prenait l'enfant dans ses bras, transporta la malade dans la chambre qu'elle avait préparée et la mit au lit. Voyant que la jeune femme ne reprenait pas connaissance, elle conseilla à son mari d'aller chercher un médecin. Celui-ci sortit aussitôt.
« Dix minutes après le docteur arriva, mais il était seul. Après avoir examiné attentivement la malade, il déclara qu'elle avait été empoisonnée à l'aide d'un toxique stupéfiant, dont il ne pouvait pas préciser le nom, et qu'elle était dans un état désespéré. Il essaya, en effet, successivement des contre-poisons les plus efficaces, mais ne put ranimer un instant la pauvre créature. Elle expira une demi-heure après, sans avoir prononcé une parole, sans avoir fait même un mouvement.
« Quant à l'homme qui l'avait amenée et qui se disait son mari, il n'a pas reparu.
« La victime de cette tragique aventure semble par son costume appartenir à la classe ouvrière. Sa chemise et ses bas assez grossiers, avaient certainement été marqués, mais on avait coupé avec des ciseaux la place que cette marque occupait. La petite fille qui reposait auprès d'elle était entièrement nue sous l'épaisse couverture qui l'enveloppait.
« On a tout lieu de supposer que le coupable ne tardera pas à tomber entre les mains de la justice. Il est grand et élancé, son visage est encadré de longs favoris blonds. Il avait dissimulé sous sa casquette le haut de sa figure, de sorte que la veuve Cujard n'a pu qu'imparfaitement donner son signalement.
(( Le corps de la jeune femme a été transporté à la Morgue pour y être soumis à l'autopsie. »
Les cheveux de Beaudunois se dressèrent sur sa tête. Cette histoire était bien la sienne.
Un peu plus bas il lut encore :
« Dans la même soirée, un agent de la police secrète, nommé Jacques Aubert, a été tué d'un coup de pistolet sur le boulevard Rochechouart. Au bruit de la détonation, une ronde de sergents de
ville accourut. Elle aperçut de loin deux individus, parfaitement mis, qui sautaient précipitamment dans un coupé, lequel s'éloignait au triple galop d'un excellent cheval.
« Deux sergents de ville s'élancèrent sur ses traces, mais le coupé prit en peu de temps une telle avance, qu'ils le perdirent de vue et durent renoncer à leur poursuite. Ils croient pouvoir affirmer que cette voiture, fort peu confortable en apparence, ne portait aucun numéro sur ses panneaux ni sur ses lanternes.
« Quant à l'agent Aubert, il fut relevé dans un état désespéré. Il avait le crâne fracassé. La balle, après avoir pénétré près de l'oreille, s'était logée dans la boîte osseuse, d'oii il a été impossible de l'extraire. L'agent est mort au bout de quatre heures d'agonie. Il a eu le temps de faire appeler son fils auprès de lui et lui adresser quelques paroles d'adieu.
« On suppose que l'agent, victime de son zèle, avait reconnu ces deux malfaiteurs et avait voulu les arrêter. C'est évidemment pour se débarrasser de lui qu'ils l'ont assassiné, avant qu'il ait eu le temps d'appeler à son aide. La justice informe. »
Beaudunois poussa un soupir de satisfaction. Le misérable, dont il était devenu comphce, avait échappé à toutes les recherches.
Enfin, dans le même journal, il lut encore:
(( Hier vendredi, 18 novembre, à deux heures et demie, des ouvriers, qui apportaient des matériaux dans un des terrains vagues qui bordent la rue de Chateaubriand, découvrirent un cadavre autour duquel ils s'amassèrent. C'était celui d'un homme de vingt-huit ans au plus, fort élégamment habillé et paraissant appartenir à la classe aisée.
(( Auprès de lui se trouvaient deux pistolets, dont l'un était déchargé, l'autre encore intact. Avec le premier, cet individu s'était fait sauter la cervelle. Sans doute, il réservait le second pour le cas où il n'aurait pas accompli du premier coup son sinistre dessein.
(( Le commissaire de police, assisté d'un médecin, constata que la mort remontait à dix-huit heures environ, c'est-à-dire au jeudi
soir.
« En l'absence de papiers pouvant servir à étabhr son identité, le corps de ce malheureux a été transporté à la Morgue. »
Beaudunois tressaillit. Ce fait divers était pour lui lettre close. Pourtant le suicide avait eu heu rue Chateaubriand, tout près du n°47, et les constatations judiciaires établissaient que c'était dans la soirée du jeudi! celle même où Beaudunois...
Il ne se crut plus eu sûreté à Dijon. Le soir même il partit pour l'Italie.